Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique

Harcèlement, agression, homophobie, sexisme, racisme… Il existe encore bien plus de termes à coller au champ lexical de la misogynie. D’où vient ce mépris pour les femmes et comment l’ère du numérique a-t-elle provoqué une escalade de haine à leur encontre ? Je vous salue salope donne la parole à quatre femmes de l’espace public, afin qu’on les entende témoigner de leurs déboires et afin que d’autres victimes puissent se relever à leurs côtés. Un documentaire aussi percutant que nécessaire !

Synopsis : Sur deux continents, quatre femmes sont victimes de cyberviolences extrêmes : Marion Séclin, comédienne et youtubeuse française, Laura Boldrini, présidente du parlement italien, Kiah Morris, représentante démocrate américaine, ainsi que Laurence Gratton, jeune enseignante québécoise. Abandonnées par les forces de l’ordre, la classe politique et les géants du web qui engrangent des milliards avec la haine, elles décident de se battre et de ne plus se taire.

Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist accompagnent quatre femmes qui témoignent de douleurs encore vives. Mais le procédé ne s’arrête pas à des discours à sens unique. Les cinéastes québécoises nous invitent à partager ce que ces victimes ont vécu au quotidien, avant de pouvoir se métamorphoser en femmes fatales et d’en rassembler d’autres au sein d’une même cause. Il s’agit d’une affaire non résolue d’hier et qui revient encore au centre des débats aujourd’hui.

Far Web

La misogynie peut être prise avec beaucoup d’humour et de passion pour les effets de styles. Babysitter de Monia Chokri l’a bien fait. Mais il est parfois nécessaire de confronter la thématique en rouvrant des cicatrices, qui n’ont jamais pu être refermées. Sous ses airs de thriller et de polar, le documentaire revient sur l’aura malsaine des réseaux sociaux, qui donne libre cours à tout un tas de violences gratuites, où le verbe est employé comme une arme aiguisée. Menaces de mort ou de viol, lynchage sur la scène publique, diffusion de photos intimes, aucun commentaire n’est censuré dans cette grande galerie de la haine virtuelle. Le cyberharcèlement va au-delà des conséquences virtuelles, c’est pourquoi deux politiciennes, une youtubeuse et une institutrice partagent leur peine et leur colère vis-à-vis d’actes immoraux qui ont changé leur vie à jamais.

On peut trouver de tout sur internet et souvent des blagues de mauvais goûts, notamment lorsque les mêmes sont détournés afin de dénigrer une personne. Les femmes sont les cibles préférées de ce mouvement, plus encore depuis le lancement de l’hashtag MeToo, qui a secoué la planète à l’automne 2017. Homme ou femme, tout le monde est exposé aux mêmes horreurs d’un tweet inapproprié, voire condamnable. La réalité est tout autre lorsque l’on apprend une certaine immunité de la part des agresseurs, parfois anonymes et souvent idolâtrés, comme fut le tueur en série de prostituées dans Les Nuits de Mashhad. La Nuit du 12 de Dominik Moll questionnait également le rapport des femmes à la masculinité toxique et ambiante, sans jamais pouvoir mettre la main sur le ou les coupables. Ce film n’entend pas tout résoudre pour autant, car il fait d’abord le constat d’une impuissance individuelle. Je vous salue salope met en évidence un Far West de haines et dans ce cas précis, un « Far Web », comme Lea Clermont-Dion l’a précisé au micro de Sans Filtre Podcast.

Quand le succès des femmes dérange…

Plus de cinq années de recherche et d’archivage ont permis de réaliser un film qui, au bout de ses 80 minutes intenses, nous montre les impacts de la cyberviolence sur le corps et l’esprit des femmes. « Quitter internet » serait le seul conseil insensé des policiers recevant des plaintes. Le documentaire emprunte ainsi les codes du cinéma d’horreur en empoignant des images et des textes choquants. La musique d’Antoine Félix Rochette s’évertue à superposer cette angoisse avec les messages haineux qu’on découvre. C’est bien ce dont il a besoin pour trouver de la crédibilité et de la pertinence. De même, le titre ne prend pas de détours et maintient que toute femme est potentiellement une proie de cyberviolences, une « salope ». Comment sortir de cette représentation ? Comment en guérir ?

La visibilité des femmes sur les réseaux sociaux en dérange plus d’un et c’est ce qui est clairement développé dans le livre Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes, que Léa Clermont-Dion a co-écrit avec Marie-Hélène Poitras. Aucun lien de parenté avec Laura Poitras par ailleurs, qui lutte contre d’autres formes d’injustices entretenues par le gouvernement américain (My Country, My Country, Citizenfour, Toute la beauté et le sang versé). Tout est peut-être finalement lié, car les géants du numérique doivent reconnaître leur part de responsabilité. L’encadrement de ces débordements n’est absolument pas maîtrisé, mais on ne nous apprend rien que nous ne sachions pas déjà. Ce serait bien le seul point faible d’un projet à destination des jeunes adolescents et dans l’inquiétude d’une défaillance éducative.

Les cinéastes font également le choix de ne pas donner la parole aux agresseurs, dont la seule motivation est de faire taire les femmes, de les museler à jamais dans la solitude et la peur des représailles. L’exemple le plus éloquent se tient dans le premier film de Tina Satter, où une forme armée et intrusive masculine venait constater à la source les motivations de la lanceuse d’alerte Reality Winner. L’absence des hommes de cette analyse est compréhensible, bien qu’un contrepoids servirait encore mieux la cause. Seul un père endeuillé revient sur le drame de sa jeune fille. Ce n’est malheureusement pas assez pour accompagner des discours qui ont tendance à se répéter et à se ressembler, qu’importe le continent sur lequel on vit ou on survit.

Avec tous les témoignages alarmants qui se succèdent, Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist font le bon choix en désamorçant la tension qu’elles ont créée. Au terme d’un visionnage frénétique, Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique soutient un discours solidaire afin d’informer et de sensibiliser sur les possibilités de reconstruction. De même, les exemples d’empowerment ne manquent pas, car ils consistent à valoriser les récits de femmes fortes, indépendantes et à succès, afin qu’ils en inspirent d’autres à leur tour. Et c’est bien évidemment ce que nous souhaitons de la part de ce documentaire engagé et qui espère changer les consciences, tout en préservant l’intégrité des utilisateurs des réseaux sociaux, qui augmentent de jour en jour.

Bande-annonce : Je vous salue salope – la misogynie au temps du numérique

Fiche technique : Je vous salue salope – la misogynie au temps du numérique

Scénario et réalisation : Léa Clermont-Dion, Guylaine Maroist
Collaboration au scénario : Sylvain Cormier
Direction de la photographie : Steeve Desrosiers, Jean-François Perreault, Louis-Vincent Blaquière, Fabien Côté, Richard Hamel
Montage : Jean-François Lord, Eric Ruel
Conception et mixage sonore : François Lacasse
Musique originale : Antoine Félix Rochette
Production : La Ruelle Films
Pays de production : Canada
Distribution France : La Ruelle Films
Durée : 1h20
Genre : Documentaire
Date de sortie : 4 octobre 2023

Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique
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Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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