Rambo, un film de Ted Kotcheff : Critique

Certains films sont précédés par leur réputation. C’est le cas du film de Ted Kotcheff. Une réputation qui, dans ce cas, est due aux suites et qui ignore la qualité de ce premier opus. Rambo serait un film d’action bien bourrin ? Non, c’est un grand film politique.

Synopsis : John Rambo (Sylvester Stallone), vétéran du Viet-Nam et seul survivant de son groupe, arrive dans une petite ville au Nord-Ouest des États-Unis, Hope. Il y est accueilli très froidement par le shérif Teasle (Brian Dennehy) qui lui fait comprendre qu’on ne veut pas de vagabond en ville.

Un film d’action
Certes, Rambo est un film d’action. Nous assistons à une chasse à l’homme qui réveille les instincts d’une sorte de machine à tuer. Le portrait que fait le colonel Trautman (Richard Crenna, qui a peut-être ici le rôle de sa carrière) de Rambo, au milieu du film, est assez éloquent : Rambo a été entraîné à tuer, tuer tout (hommes ou animaux) avec tout ce qui lui passe sous la main et sans tenir compte des conditions extérieures. C’est un animal sauvage et traqué qui se retourne contre ses chasseurs.
Cela donne son lot de scènes d’action. Fusillades, courses-poursuites, explosions, toute la panoplie est présente. En un film court (93 minutes) et resserré, cela donne un rythme rapide. Rambo est un film dans lequel on ne s’ennuie pas un instant.

Réhabilitation des vétérans
Mais cela ne doit pas nous masquer l’enjeu principal du film. Rambo n’est pas conçu pour être un film d’action. Ce propos est manifestement secondaire ici.
Sorti en 1982, le film de Kotcheff se trouve au centre d’une mode concernant la guerre du Viet-Nam. Ça fait bien dix ans que le cinéma américain parle du conflit en Extrême Orient, mais la sortie presque concomitante de Voyage au bout de l’enfer, de Cimino (avec ses fameuses scènes de roulette russe) et Apocalypse Now, de Coppola, ont vraiment lancé une mode sur le thème « le Viet-Nam, c’est l’enfer ».
Rambo a cette particularité de parler de la guerre du Viet-Nam alors que l’on n’en voit quasiment rien. Deux ou trois petits flashs extraits des souvenirs du personnage principal, rien de plus. Mais tout en parle, l’attitude de Rambo, celle de Trautman, la mort des autres membres du groupe, etc.

Et l’attitude des habitants de Hope (on ne soulignera jamais assez l’ironie du nom de cette ville). Hope, c’est l’exemple de la petite ville perdue au milieu de nulle part et dont les frileux habitants rejettent tout étranger, bien contents d’être entre eux. Eux ne voient en Rambo qu’un vagabond chevelu et lui refusent l’accès à la ville. L’attitude des policiers est significative : on le prend de haut, on veut le raser de force, on le tabasse, on le menace. C’est leur aveuglement qui va provoquer le désastre qui détruira la ville.
Le thème du difficile retour à la vie civile n’est pas nouveau. En 1939, Raoul Walsh avait déjà traité du rejet des vétérans par les civils dans le très beau film Les fantastiques Années 20, où les anciens soldats de la Première Guerre Mondiale sont traités de fainéants qui ont pris des vacances en Europe pendant que les civils travaillaient dur au pays. Le mépris des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (pour paraphraser Brassens) reproduit d’ailleurs le mépris du gouvernement dans son ensemble.
Le discours final de Rambo est très significatif des intentions du film. Alors que Rambo est un personnage quasiment muet pendant tout le film, il parle à la fin, et ses propos n’en ont que plus d’importance :
« En rentrant, ça grouillait de vermines à l’aéroport. Assassin d’enfants, qu’ils m’appelaient. Pour qui ils se prennent ? Ils y sont allés, pour savoir pourquoi ils braillent ? »
« Je pilotais des hélicos, des chars qui valaient des millions. Ici je peux même pas garder un parking. »
Toute la difficulté de l’adaptation à la vie civile, rendue impossible par les civils hautains et ignorants et un gouvernement qui ne soutient pas ceux qui sont sous ses ordres, est contenue dans ces quelques mots.

Civilisation et sauvagerie
Les décors du film sont très importants. La scène d’ouverture nous présente un décor serein, presque idyllique, mais la mort fait tout de suite son apparition et on comprend que derrière le décor se cache la sauvagerie. Et Kotcheff d’opposer systématiquement le monde des hommes et la nature. Les constructions humaines emprisonnent : le bâtiment de la police ou la mine enferment Rambo et constituent des menaces pour lui. À l’inverse la forêt constitue un espace libre, ouvert et sauvage où le guerrier est dans son élément. De plus, plus on s’enfonce dans la forêt, plus elle perd son caractère typiquement américain et pourrait ressembler au Viet-Nam.
« En ville, la loi c’est toi. Ici, c’est moi. T’obstines pas sinon je te fais une guerre dont tu n’as même pas idée », dit Rambo à Teasle. La forêt est le domaine de Rambo, parce que c’est le lieu où la civilisation cède la place à la bestialité. Parce que c’est bien de cela dont il est question ici : d’un homme qu’on a entraîné à être un animal, un prédateur, et qui ne peut plus revenir à la société normale. Le film de Kotcheff montre à quel point les civilisations engendrent la guerre qui, à leur tour, détruisent les civilisations. Il est impossible de fonder une société sur les débris d’une guerre.
Même Teasle, ce champion de la civilisation, commence à laisser parler sa bestialité quand il affirme qu’il veut tuer et qu’il en a le gout dans la bouche. La frontière entre homme et animal est très mince…

Le retour de bâton
Rambo, c’est le retour de bâton d’une Amérique trop sûre d’elle et trop encline à vouloir dominer le monde, à vouloir imposer son modèle, à coups de conflits s’il le faut. D’une Amérique qui prend sans cesse le risque de voir la guerre lui revenir dessus et détruire son ordre social. L’Amérique a fait Rambo et Rambo défait l’Amérique.
Dans le monde du président Reagan, dans le monde qui a recourt massivement à la course aux armements, dans un monde qui alimente les guerres tant qu’elles se déroulent loin, le film de Kotcheff fait figure d’avertissement. Un avertissement toujours d’actualité.
Vraiment ce premier Rambo est un film à re-considérer, une œuvre bien meilleure, plus intelligente, plus engagée, plus subtile que sa réputation ne le laisserait entendre.

Rambo >> Bande annonce du film :

Rambo : Fiche Technique 

Titre original : First Blood
Date de sortie originale : 2 mars 1983 (en France)
Nouvelle sortie nationale : 15 juillet 2015
Nationalité : USA
Réalisation : Ted Kotcheff
Scénario : David Kozoll, William Sackheim, Sylvester Stallone, d’après le roman Rambo de David Morrell
Interprétation : Sylvester Stallone (John J. Rambo), Brian Dennehy (shériff Will Teasle), Richard Crenna (Colonel Sam Trautman), Jack Starrett (Galt), David Caruso (Mitch).
Musique : Jerry Goldsmith
Photographie : Andrew Laszlo
Décors : Kimberley Richardson
Montage : Joan E. Chapman
Production : Buzz Feitshans
Société de production : Anabasis N.V., Elcajo Productions
Société de distribution : Carolco Pictures
Budget : 15 Millions de dollars
Genre : Drame
Durée : 93’
À sa sortie le film fut interdit en France aux moins de 12 ans.

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.