Scarface : un peu des Borgia, beaucoup d’Al Capone, entièrement indispensable

Quelque cinquante années avant que Brian De Palma ne s’empare du personnage de Tony Montana, Howard Hawks façonnait un Scarface premier du nom anthologique, jetant une lumière crue sur les collusions entre la mafia et les notables de Chicago, comportant en sous-texte une intrigue incestueuse, et sursignifiant par différents dispositifs de mise en scène la mégalomanie, la violence et l’inculture d’antihéros s’accommodant volontiers des luttes de pouvoir et de la mort.

Au moment où Howard Hawks commence à tourner Scarface, des dizaines de films de gangsters se voient eux aussi mis en chantier. L’histoire épinglera cependant celui-ci, et à raison. L’ascension criminelle de Tony Camonte est linéaire, elliptique et classique : il se débarrasse de ses supérieurs, prend la tête de leur organisation, puis crible de balles ses ennemis. Mais la mise en scène comporte plusieurs trésors qui marqueront durablement le septième art. Il en va ainsi du magnifique plan-séquence d’ouverture : d’une durée de plus de trois minutes, il nous emmène de l’extérieur vers l’intérieur, s’attarde sur plusieurs protagonistes, passe de l’un à l’autre, puis se solde par un assassinat en ombre chinoise. S’il ne s’agit pas là du seul plan-séquence du film, c’est sans conteste le plus complexe et impressionnant.

Tourné en 1931, Scarface mit près d’un an avant d’être projeté pour la première fois en séance publique. Son producteur Howard Hughes subit les pressions considérables de William Hays, le président de la MPPDA (Motion Picture Producers and Distributors of America) et futur promoteur d’un célèbre code de censure portant son nom. Il faut dire que l’ancien journaliste Ben Hecht se basa sur les péripéties mafieuses d’Al Capone pour façonner son scénario, tout en y incorporant des allusions aux Borgia, notamment par le truchement de l’inceste et de la folie. Howard Hawks filme quant à lui un monde peuplé de sociopathes et d’imbéciles : Tony confond « habeas corpus » et « hocus pocus » – dans Les Soprano, ce sera Quasimodo et Nostradamus – ; son secrétaire se croit en fait « sociétaire » et se révèle complètement analphabète ; son bras droit, certes plus évolué, est indolent et s’amuse sans cesse avec une pièce de monnaie ; ses patrons se montrent aveugles à sa mégalomanie et sourds à ses sarcasmes ; tous se comportent comme des êtres puérils, cyniques et barbares.

Même s’il met l’accent sur les intrigues mafieuses, Howard Hawks adopte tout au long de son film de précieuses ruptures de ton : les scènes dialoguées succèdent aux séquences d’action, le sérieux au comique, le drame aux démonstrations de puissance ou de mégalomanie. Certaines tirades éclairent rapidement les enjeux de Scarface : « Costillo était le dernier gangster de l’ancien temps », puis « Ils vont se tirer comme des lapins » et enfin « Ce sera comme une guerre ». De son côté, Tony assène d’entrée de jeu : « Lovo ? C’est qui ? Juste un type un peu plus malin que Louis [qu’il vient d’assassiner]. » En quelques séquences les massacres s’égrènent effectivement : des gangsters portant des fleurs achèvent un rival immobilisé dans un lit d’hôpital ; des courses-poursuites effrénées et des drive-by ont cours dans les rues ; une fusillade d’une puissance étourdissante, dans l’appartement « tape-à-l’œil » de Tony, récemment pourvu de « volets en acier », vient clore les hostilités, avant que la caméra ne se porte ironiquement à la hauteur d’une enseigne lumineuse annonçant que « le monde vous appartient ».

Scarface est le film de toutes les tares : Cesca, la sœur quasi incestueuse de Tony Camonte, tourne autour des hommes comme un moustique autour d’un lampadaire, mue par des « idées d’adulte » ; les journalistes s’avèrent sensationnalistes et irresponsables ; les policiers, brutaux et impuissants ; les députés, incapables d’écrire des lois prévenant ou sanctionnant les crimes de la mafia. Surtout, Tony, « infâme fripouille », ressemble de plus en plus à « un boucher » dont les balles perdues échouent parfois sur des gamins innocents. Son chef-d’œuvre ? « Sept gars alignés contre un mur. Fauchés d’un seul coup. » Pendant ce temps, le spectateur ressent les influences expressionnistes, admire les travellings latéraux et les plans-séquences, se perd dans une sensation de fascination-répulsion à l’endroit de Tony, savoure le montage nerveux d’Edward Curtiss et observe des gangsters en smokings et leurs maîtresses en robes se mêler tranquillement à la haute société de Chicago lors de soirées mondaines.

Un demi-siècle avant qu’Al Pacino ne campe le personnage de Tony Montana, le charismatique Paul Muni incarne le mafieux Tony Camonte au temps de la prohibition. Howard Hawks se plaît à filmer son sourire narquois quand il évoque les peurs de son patron, à le montrer craquer des allumettes sur le badge d’un policier ou à immortaliser ses accès d’hystérie quand sa sœur prend le parti de s’approcher d’un autre homme que lui. En filigrane, c’est le rêve américain que ce Scarface premier du nom questionne. Les mafieux le détournent, le gangrènent et s’en nourrissent éhontément. Ils finissent par acquérir une puissance telle que ce sont finalement eux qui dirigent les villes. Le film posait d’ailleurs cette question opportune avant son lancement : « Que comptez-vous faire pour régler ce problème ? »

Bande-annonce de Scarface (Howard Hawks) :

Synopsis : Chicago, les années 1920. La mafia fraie avec les notables de la ville et s’arroge des pouvoirs croissants. C’est dans ce contexte que Tony Camonte, avec l’aide de son ami Guido Rinaldo, va peu à peu éliminer ses concurrents pour devenir la pointe avancée d’un gang craint de tous. Bientôt, seules ses ambitions démesurées et la vie intime de sa soeur sembleront l’animer…

Fiche technique : Scarface

Réalisation : Howard Hawks
Scénario : Ben Hecht, Seton Miller, John Lee Mahin, William Burnett
Musique : Adolph Tandler, Gustav Arnheim
Montage : Edward Curtiss
Photographie : Lee Garmes et Lewis William O’Connell
Société de distribution : United Artists
Durée : 1h33
Genre : Film de gangsters
Date de sortie : 31 mars 1932

Note des lecteurs0 Note
5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.