Avec Border, Ali Abbasi nous transporte à la frontière des genres. Il délivre une fable sur l’acceptation de soi et la différence, tout en l’ancrant dans un réalisme répugnant. Une dualité qui lui permet également de pleinement questionner l’opposition entre bête et humain.
Si la compétition internationale du festival de Cannes n’a pas été tendre avec le cinéma de genre comme en témoigne les snobs par la presse et le jury de Un couteau dans le coeur et Under the Silver Lake, un film fantastique a cependant réussi à tirer son épingle du jeu. Lauréat du prix un Certain Regard, Border, deuxième film de l’irano-suédois Ali Abbasi a eu son petit effet sur la croisette. Après un premier film, Shelley, un poil raté qu’on se le dise, recyclant sans âme Rosemary’s Baby, Abbasi s’est cette fois-ci associé à John Ajvide Lindqvist. Le romancier suédois est surtout connu pour son roman Laisse-moi entrer qui aura été adapté en 2008 par Thomas Alfredson sous le titre de Morse. Une œuvre qui avait également fait sensation nous montrant une cinéma nordique à la fois poétique et bouleversant, se réappropriant avec intelligence le mythe éculé des vampires, et questionnant la nature humaine. Avec Border, le programme n’est au final pas très éloigné.
Abbasi nous emmène à la rencontre de Tina, une douanière au physique disgracieux. Grâce à un odorat très développé, Tina arrive à sentir les sentiments de haine ou de culpabilité chez les gens. De part sa différence physique, Tina a tout au long de sa vie questionné sa nature, et la rencontre avec Vore, un de ses semblables va bousculer son existence. Comme le titre l’indique, la notion de frontière agit au cœur du récit de Border. De manière très pragmatique dans un premier temps avec l’emploi de Tina. Son don lui permettant de découvrir des choses cachées comme une carte mémoire remplie de pédopornographie. Mais ce qui intéresse avant tout Abbasi, c’est la frontière entre l’homme et la bête. À cause de son allure bestiale, Tina subit constamment le regard des autres. Bien que menant une vie normale, possédant une maison et un conjoint, Tina ne se sent pas forcément à sa place. C’est dans la nature qu’elle va alors chercher le réconfort, bénéficiant d’une connexion particulière avec la faune des forêts scandinaves. Le jour où elle fait la connaissance de Vore, Tina va pouvoir enfin pleinement accepter ce qu’elle est. C’est une véritable redécouverte qui va avoir lieu.
Comme dans d’autres films de monstres, Abbasi s’attache à montrer l’humanité qui peuple Tina. Elle arrive en effet à se sociabiliser, fait preuve d’empathie avec le monde qui l’entoure. À l’aide du couple Vore/Tina, c’est d’ailleurs l’un des sentiments les plus humains qu’exprime Abbasi, celui de l’amour. Cette confrontation bête/humain atteint d’ailleurs son point culminant dans une fameuse séquence de sexe, particulièrement étrange et d’un intimité extrême, exprimant de façon bestiale des sentiments particulièrement forts. De façon inverse, le monde humain est alors dépeint comme rempli de terribles personnes. Abbasi n’hésitant pas à aller dans le sordide (marque de fabrique des films nordiques) en suivant en parallèle une enquête sur un groupe de pédophiles. Roland, le conjoint de Tina est lui aussi montré comme quelqu’un de vil. L’homme n’hésitant pas à s’introduire avec force dans le lit de Tina. Une approche de la dualité monstre/humain intéressante bien que déjà vue et revue à de nombreuses reprises (comme la Forme de l’eau l’an dernier). Abbasi a cependant l’intelligence de ne pas tomber dans un discours manichéen, et nuance son propos. Le film en vient donc à questionner non pas la frontière entre monstre et homme, mais plutôt entre le bien et le mal.
Si Tina dispose d’une bonté naturelle, c’est davantage vers Vore que cette dualité va s’exprimer. Tout n’est pas blanc ou gris, et la personnalité tumultueuse de Vore en est l’expression la plus réussie. Arraché de son environnement par les humains, Vore y cherche une revanche. C’est d’ailleurs au travers des yeux de Tina que la nature réelle de Vore va s’observer. Elle le voit dans un premier temps comme une menace, faisant preuve d’une méfiance anormale envers cette personne semblant si familière mais également étrangère. Vore va cependant lui accorder ce qu’elle a toujours ignoré, la vérité sur son origine. Elle en tombe amoureuse, et le voit comme un sauveur, comme une corde de sortie. Tout cela avant qu’elle ne découvre le véritable dessein de Vore. L’ambiguïté est le moteur de Border. Une ambiguïté qui s’exprime jusque dans le sexe de ses protagonistes. Si à première vue, Vore semble être un homme de part sa pilosité abondante, on découvre qu’il possède un vagin. Les trolls de Abbasi sont des créatures hermaphrodites.
À la fois fable sur l’acceptation et la différence, film policier avec une enquête servant de fil conducteur à une partie du récit, Border se situe également à la frontière des genres. Comme Morse avant lui, le film d’Abbasi alterne entre moments de poésie gracieuse et réalisme sordide. Sa mise en scène en est l’expression de ses personnages, à la fois fascinante et étrange. N’hésitant pas à flirter avec l’obscène pour en délivrer une intimité parfois dérangeante, Abbasi a très bien compris comment allier le fond et la forme de son histoire. Avec ce deuxième film, il fait preuve d’une plus grande maturité et frappe l’un des premiers grands coups de l’année cinéma 2019.
Border – Bande Annonce
Border – Fiche Technique
Réalisation : Ali Abbasi
Scénario : Ali Abbasi, Isabella Eklöf, John Ajvide Lindqvist, d’après la nouvelle Gräns de John Ajvide Lindqvist
Interprétation : Eva Melander, Eero Milonoff, Viktor Akerblom, Matti Boustedt, Jörgen Thorsson
Image: Nadim Carlsen
Production : Nina Bisgaard, Peter Gustafsson, Petra Jonsson
Société de production: META Film, Black Spark Film & TV et Karnfilm
Distributeur: Metropolitan Filmexport
Durée : 1H48
Genre : fantasy, drame
Date de sortie : 9 janvier 2019
Carlotta a fait dresser les poils de nombre de cinéphages il y a quelques semaines en annonçant une édition Blu-ray collector de Time and Tide, de l’immense Tsui Hark. Il faut bien comprendre l’importance revêtue par ce monument absolu du cinéma d’action « autre » pour saisir l’excitation qui s’est emparée d’une niche composée des fans pérennes du réalisateur d’Il était une fois en Chine et des bleu-bites qui ont découvert le cinéaste hongkongais avec ce film.
Le monde ou rien
Les louanges de ses laudateurs n’ayant pu compenser la relative timidité de sa distribution salle, c’est essentiellement a posteriori que s’est constitué le public de Time and Tide. Sorti au crépuscule de l’âge d’or des vidéos-clubs, temple de la seconde vie pour les œuvres n’ayant pas rencontré leur public en salles, Time and Tide provoqua un séisme dans le système nerveux de l’inconscient collectif. En effet, même les amateurs les plus acharnés du réalisateur sont sortis lessivés de ce tourbillon de sensations sauvages qui posait la remise en cause des acquis les plus élémentaires de la grammaire cinématographique comme condition sine qua non du déploiement de la vision de Hark à l’écran.
« Je vous explique… On va mettre un de ces bordel ».
Peu de réalisateurs sont capables de faire feu de tout bois pour concrétiser leur projet, mais seuls quelques-uns sont capables de réitérer la chose plusieurs fois dans leur carrière. Or, si tous ses films ne sont pas en mesure d’engager une révolution copernicienne, le chaos semble être le préambule indispensable liant entre eux les meilleurs films de Tsui Hark, ou du moins les plus intéressant. Avec des résultats plus ou moins heureux : pour le carton monumental d’un Il était une fois en Chine, qui connut cinq suites (dont trois signées du cinéaste) et imposa ce qui deviendra pour 15 ans la norme du cinéma d’arts martiaux avec le kung-fu câblé, Hark se mangea en revanche un mur avec The Blade. Déconstruction radicale du wu xia pian au travers des canons formels du ciné-vérité (caméra à l’épaule jetée dans l’action, montage discontinu cherchant le faux-raccord, narration cubiste), The Blade représente à bien des égards le chant du cygne d’un genre que le réalisateur avait grandement (redéfini), ainsi que le crépuscule cinéma hongkongais qui voyait le départ Outre-Atlantique de la plupart ses figures de proues. Comme s’il s’assurait de bruler le pont franchi pour empêcher quiconque de marche arrière avant de précipiter un exil qu’il ruminait depuis longtemps.
Au fond, la courte filmo américaine de Tsui Hark incarne assez bien la dichotomie qui tend à segmenter son cinéma. Le grand-écart qui sépare ses deux collaborations avec Jean-Claude Van Damme (mécène intéressé des artistes venu de l’ex-colonie britannique) est ainsi révélateur du besoin viscéral de son cinéma à mettre un grand coup de pied dans les conventions qu’on lui demande de filmer. Si le rigolo Double Team ne doit guère sa postérité qu’aux coupes de cheveux de Dennis Rodman et à quelques scènes d’actions mettant à profit la folie scénique du réalisateur, Piège à Hong-Kong s’est en revanche imprimé dans la rétine de ceux qui ont assisté médusés à la désagrégation en direct de sa star. Échaudé par son expérience difficile sur Double Team et remonté contre les doléances de producteurs intrusifs, Hark décide de singer jusqu’à l’absurde les attendus de son récit pour générer un avatar malade et déformé du genre abordé. Emportant au passage un Van Damme désagrégé, qui ne semble jamais reconnaître l’environnement d’images contrefaites dans lequel il évolue. A l’inverse d’un John Woo qui a su adapté son style aux contingences U.S et en faire la tête de proue du renouveau que le cinéma d’action traversé à l’époque, Hark a enfoncé les clous sur le cercueil qu’il a lui-même taillé sur mesure au mainstream.
La rage au ventre
Pour autant, aussi compliquée son aventure américaine a-t-elle pu être pour le cinéaste, le périple lui a permis de ré-emmagasiner des munitions dans le chargeur de sa rage créative. Œuvre du come-back, Time and Tide se pose ainsi comme la profession de foi absolutiste d’un cinéaste résolu à remettre son médium sur la table d’opération. Sur le papier, Time and Tide a tout de l’actionner classique, voire convenu : un jeune serveur, devenu garde du corps de fortune pour son oncle véreux afin de faire face à une paternité inattendue, se lie d’amitié avec un ancien mercenaire confronté au retour de ses anciens associés.
A priori, rien de bien bouleversant donc dans un pitch décliné à l’envie sur les étagères des rayons séries B de vidéo-club. Or, tout le talent de Tsui Hark va consister à en extraire des virtualités insoupçonnées au gré de sa furie créatrice déchainée. Dès son ouverture mettant en scène la cacophonie moderne, le cinéaste filme Hong-Kong comme une tour de Babel (voir les échanges où les personnages peuvent échanger en des langues différentes) où s’entrecroisent les langues et les corps dans une frénésie chaotique où les individus s’empilent plus qu’ils ne coexistent. C’est toute la raison d’être du travail de Tsui Hark qui dépeint le monde comme une entité primitive qui n’a pas encore atteint la civilisation.
Une dimension d’autant plus appuyée que le film ne cesse de brasser des références bibliques convoquant une iconographie quasi liturgique. Ainsi le groupe de mercenaires que nos deux héros affronteront se surnomment les anges, et semblent évoluer dans un monde différent du nôtre. Leur première apparition succède ainsi au fondu sur une carte postale que le jeune héros se représente comme son fantasme du paradis. Fuyant leur royaume des cieux, ils rencontreront leur ancien complice sur un Tarmac d’aéroport avant de descendre sur le royaume des mortels. Le film figurera à plusieurs reprises cette lutte de la verticalité amenée par les mercenaires pour dicter les règles du combat à leur avantage : une course poursuite dans un immense parking en spirale descendante, un jeu de cache-cache endiablé sur les façades de la barre d’immeubles qui voit les belligérants enchainer les câbles de rappel pour voler d’une fenêtre à une autre… C’est d’ailleurs lorsque qu’ils seront dans l’incapacité de déployer leurs ailes et contraints à l’horizontalité que les anges déchus se montreront plus vulnérables aux balles des simples mortels (voir le climax )…
https://www.youtube.com/watch?v=3-bG8ye8pQY
Contemporain dans sa temporalité, Time and Tide charrie donc les références pour générer l’image d’une pré-civilisation primitive qui se grave au fer rouge dans la rétine du spectateur pour l’atteindre jusque dans son câblage cognitif.
C’est toute la différence entre un cinéaste comme Tsui Hark et les tribuns du langage cinématographique qui se « contentent » d’être éloquents : la capacité de remettre en question la structure sémantique du médium sur l’autel de ses ambitions thématiques. Cette idée du chaos, inhérente au travail du réalisateur, conditionne ainsi jusqu’à la mise en scène. Ici, Hark reprend les expérimentations entamées sur Piège à Hong-Kong et les pousse jusqu’à leur point de rupture. Comme s’il s’était décidé à ne rien filmer « normalement », à ne jamais prévenir le spectateur lorsqu’il basculait de point de vue, qu’il décomposait un mouvement dans une série d’arrêts sur image, ou qu’il s’essayait aux cadrages plus suicidaires les uns que les autres (voir le célèbre plan dans lequel la caméra filme la descente en rappel d’un personnage). Peut-être davantage que sur aucun de ses précédents films (hormis The Blade), Tsui Hark associe l’idée d’une ère pré-civilisationnelle aux outils d’expression de sa représentation. Autrement dit, Hark ne fait pas que parler : il crée la langue du chaos.
Il était une fois… La révolution
Le résultat dépasse ainsi la simple représentation et va franchir allègrement la frontière de l’écran pour chatouiller la réalité du spectateur dans ses repères cognitifs les plus élémentaires. Tsui Hark le sait : la relation du médium avec le public (encore plus dans le cas du cinéma d’action) se fonde sur les habitudes visuo-spatiales propres à l’être humain, que chacun mobilise pour appréhender ce qui se passe à l’écran. C’est cette conscience aiguë de la dimension profondément interactive qui fonde le processus de visionnage d’une œuvre cinématographique que le réalisateur engage pour s’amuser à bouleverser nos automatismes.
Un exemple parmi de (nombreux) autres : à plusieurs reprises, Hark s’amuse à filmer le début et la fin d’un mouvement en l’amputant du milieu, laissant le spectateur en reconstituer la continuité. L’impact s’en trouve ainsi décuplé : en foutant le bordel avec notre zone de confort visuelle, Hark appuie sur les zones érogènes de notre système cognitif et nous rend plus que jamais acteur de ce qui est en train de se passer. A l’instar d’un Robert Zemeckis, Tsui Hark conçoit le cinéma comme une expérience totale, qui doit franchir l’écran pour emprunter le corridor de la perception du spectateur afin de bouleverser sa réalité matérielle.
C’est l’essence de Time and Tide : une capacité inouïe à associer la représentation (ce que l’on voit) avec la perception (ce qui s’imprime dans notre cerveau), et à articuler l’anarchie de son découpage en fonction. Ainsi, Time and Tide fait partie de ces films qui ne se regardent pas d’un œil dilettante, qui scotchent votre attention et vous engagent au plus profond de votre être. C’est le pré-requis indispensable pour comprendre l’histoire, le réalisateur appliquant sa logique de mise en scène jusque dans ses transitions séquentielles assurément déroutantes au premier abord.
On cite souvent Matrix des Wachowski pour signifier le basculement du cinéma d’action dans le XXIème siècle. Ce qui est vrai du point de vue des contenus, mais en terme d’expériences, Time and Tide restera comme le film qui aura préparé les esprits à la révolution qui suivit en soumettant nos habitudes à l’abandon. Aucun des films dont nous parlerons par la suite ne retrouvera le degré de folie et de jusqu’au boutisme qui habita Tsui Hark. Le réalisateur hongkongais nous aura appris à nager en nous dans les torrents d’une rivière déchainée. Des leçons à la dure comme celle-là, on en demanderait tous les jours.
Bande-annonce : Time and Tide
Fiche Technique : Time and Tide
Titre : Time and Tide Titre original : Seunlau ngaklau (順流逆流)
Réalisation : Tsui Hark
Interprétation: Nicolas Tse (Tyler), Wu Bai (Jack), Anthony Wong (Oncle Ji), Cathy Tsui (Ah Jo), Candy Lo (Ah Hui), Couto Remotigue Jr (Miguel Joventino)
Scénario : Koan Hui et Tsui Hark
Production : Tsui Hark et Shi Nansun
Musique : Tommy Wai
Photographie : Ko Chiu-Lam et Herman Yau
Montage : Marco Mak
Pays d’origine : Hong Kong
Format : Couleurs – 2,35:1 – Dolby Digital / SDDS – 35 mm
Genre : Action, policier
Durée : 113 minutes
Dates de sortie : 5 septembre 2000 (Mostra de Venise), 19 octobre 2000 (Hong Kong), 12 décembre 2001 (France)
L’œuvre de Hu Bo est un des moments cinématographiques importants de l’année 2019. C’est indéniable. An Elephant Sitting Still est un bloc de cinéma mouvant et ténébreux, qui suit le destin de 4 personnes portant sur leurs épaules les stigmates d’une Chine à la misère sociale ravageuse. Une montagne de spleen inoubliable.
Premièrement de sa part sa longueur (4h) qui pourrait en dérouter plus d’un et deuxièmement de par son sujet. Sans rentrer dans des détails funèbres, notamment sur le suicide du cinéaste quelques mois après avoir tourné ce film, An Elephant Sitting Still est doté d’une amertume totale, où le récit et sa mise en place visuelle matérialisent avec beauté la définition même du spleen, de cette errance qui ne peut plus s’accommoder du réel. Rares sont les longs métrages qui happent de cette manière, qui agrippent sans concession, qui sondent avec autant d’émotion les regards dans le vide et qui voient leurs personnages tomber dans les méandres d’une Chine contemporaine asphyxiante et déshumanisée.
Faite de plans séquences qui aiment scruter de près les visages des personnages pour mieux les isoler du cadre et dévoiler leur solitude face à un environnement décharné, flou, la mise en scène est l’un des atouts majeurs du film, mise en scène qui voyage au grès des mouvements, qui dissèque autant qu’elle se laisse divaguer au travers des corps « inertes ». C’est alors que l’aventure commence et voit naître un film choral sur le destin de plusieurs personnes prises au piège d’une société violente, envieuse, cupide et dont les parcours vont s’entrecroiser : entre ce jeune lycéen victime d’une bagarre qui a mal tourné, un homme qui a vu le mari de son amante se défenestrer, un grand père qu’on veut envoyer en maison de retraite ou cette lycéenne qui entretient des rapports haineux avec sa mère.
C’est donc un chaos urbain qui se dénude devant nous: une virée dans les tréfonds d’un pays en décomposition, qui marginalise les plus faibles et crée ses propres monstres. Comme l’exemple de ce lycée de quartier qui va fermer et dont la seule solution qui s’offre à certains de ces lycéens est de partir et devenir des voleurs à la sauvette – quand l’éducation d’une jeunesse est vendue à l’économie de marché – et seule la rue devient alors un refuge. C’est un exemple comme un autre. Accrochée à ses personnages, attachée à faire ressentir les humeurs de chacun, la caméra distille sa violence avec intelligence, à l’image de ce travelling incroyable dans une maison de retraite montrant les chambres parsemées de « morts vivants » laissés pour compte, un enfer sur Terre peuplé de cellules criantes de douleur.
Car la violence du film n’est pas simplement physique. Malgré les coups, les morts, les suicides qui sont montrés hors champ la plupart du temps, la violence est avant tout sociétale, qui pousse ces habitants à vouloir plus, à se laver les mains de toute culpabilité et où l’envie de faire peur et de vaincre l’autre est synonyme de réussite. Quand on regarde l’affranchissement de cette Chine là, cette façon d’aborder la déconfiture d’une jeunesse chinoise aux abois, on pense bien évidemment à Jia Zhangke et ses récits dévastateurs sur son pays natal, et lorsqu’on se laisse bercer par cette caméra flottante, ces interludes musicaux on se voit plonger chez Gus van Sant ou Bi Gan.
An Elephant Sitting Still se regarde comme pourrait s’écouter les albums « ambient » de Brian Eno ou The Sight Below: avec ses longues plages qui répètent les mêmes textures, qui décalquent les mêmes structures pour mieux nous immerger dans cette atmosphère délétère et nous faire rentrer dans une bulle d’émotions disparates. Ce récit qui se construit à travers une architecture souvent symétrique n’est jamais redondant, ni se révèle jamais assommant, car la puissance iconique, cette fuite en avant magistrale vers l’espoir et l’optimisme, le visage du cadre est passionnant à observer. Le film souffre peut être de quelques longueurs, de quelques moments de flottements, mais est souvent touché par la grâce, où il est beaucoup question de vie, de regrets qui s’immergent, de pulsations mortifères, de moments de fulgurances sensationnels et d’une lévitation dans les ruelles délabrées d’une Chine dévastée. Monumental.
Synopsis: Au nord de la Chine, une vaste ville post-industrielle et pourtant vide, plongée dans un brouillard perpétuel qui semble piéger ses habitants. Un matin, une simple altercation entre deux adolescents dans un lycée dégénère et va souder les destins de quatre individus brisés par l’égoïsme familial et la violence sociale. Une obsession commune les unit : fuir vers la ville de Manzhouli. On raconte que, là-bas, un éléphant de cirque reste assis toute la journée, immobile…
Bande Annonce – An Elephant Sitting Still
Fiche Technique – An Elephant Sitting Still
Réalisateur : Hu Bo
Scénariste : Hu Bo
Directeur de la photographie : Fan Chao
Distributeurs (France) : Les Bookmakers / Capricci Films
Genre : Drame
Durée : 3h50
Date de sortie : 9 janvier 2019
Notre résolution pour 2019 ? Regarder encore plus de séries ! Au menu ce mois-ci, pour les amateurs de frissons, la rédaction s’est penchée sur le pilote de Diablero, une série horrifique à base de zombies, mais aussi sur deux séries policières : The ABC Murders, une réadaptation des enquêtes d’Hercule Poirot, et Le Parfum, hommage au roman allemand du même nom. Pour ceux qui préfèrent le drame et la psychologie, The Long Song relate les mémoires fictives d’une esclave, tandis que You porte à l’écran une romance obsessionnelle… Enfin, les amateurs de séries françaises pourront se poser devant la série médicale Hippocrate, ou encore devant la romcom Milleniale Plan Cœur. Une diversité de choix qui présage une année 2019 riche en promesses !
Plan cœur, un Sex and the City décontracté à la sauce Millennials
D’emblée, le ton sympathique et léger de la série est donné : le pilote nous montre une trentenaire un peu paumée mais attachante, qui peine à retrouver l’amour depuis sa dernière relation foireuse, et qui a une fâcheuse tendance à harceler son ex dès qu’elle est bourrée. Heureusement, elle peut compter sur ses deux meilleures amies pour surmonter cette épreuve et retrouver confiance en elle. Entre les galères du quotidien, les petits boulots mal payés, le retour chez les parents après un échec amoureux ou professionnel, la peur de l’engagement, les plans culs, les soirées entre potes et l’incertitude face à l’avenir, le pilote de Plan Cœur, sous ses airs libres et décontractés, dépeint avec humour le portrait fun d’une génération un peu larguée, qui ne sait pas trop comment appréhender la vie, tout simplement. L’épisode, qui reprend des codes très générationnels, s’appuie sur une forme d’interaction latente entre ses personnages et les spectateurs, très ciblés, assurément censés se reconnaître dans le trio de tête. En conclusion, Plan Cœur est une série faite par et pour le public auquel elle s’adresse, ce qui, d’un côté peut sembler clivant pour ceux à qui les codes de la narration ne parleront pas, mais qui de l’autre peut potentiellement rallier toute une frange de population. Le genre de série devant lesquelles on se pose sans prise de tête, seul ou entre amis.
Le Parfum, une réinterprétation ultra-glauque du roman de Süskind, transposée dans une Allemagne à la modernité sinistre
Dès les premières minutes, le pilote distille avec succès une impression de malaise et de gêne qui s’imprègne en nous pour ne plus jamais nous lâcher. Lumières blafardes, couleurs jaunes/verdâtres, paysages sinistrés : le décor est déprimant, voire glauque. A cela s’ajoute un univers très étrange et dérangeant, peuplé de personnages antipathiques, laids et potentiellement dangereux. On découvre successivement une nymphomane, un mari sadique qui bat sa femme, un gamin attardé, un proxénète vicieux, un parfumeur pervers, un dépressif édenté, des prostituées à l’hygiène douteuse et un cadavre lacéré. Les médecins légistes ne nous épargnent aucun détail (odeurs, sécrétions post-mortem et scatologie en prime), et la complaisance du pilote sème véritablement le malaise. Malgré tout, le postulat original nous tient en haleine, puisque l’idée de faire du roman de Süskind une série policière contemporaine suscite évidemment la curiosité, et que la relation curieuse, oppressante et malsaine que semblent entretenir les personnages entre eux pose question. Le mystère est bien installé, et l’identité très affirmée de la série a le mérite de ne faire aucun compromis : Le Parfum ne cherche pas à séduire ni à divertir, mais bien à nous faire peur, non pas dans son histoire, mais plutôt dans la façon dont elle est racontée. Une réussite formelle qui demande tout de même du courage et de la volonté : si certains risquent fort d’accrocher à cette atmosphère lourde, capiteuse et enivrante, d’autres seront rapidement écœurés et nauséeux !
Principalement incarné par David Suchet et son impeccable moustache noire, Hercule Poirot revient sur le petit écran mais cette fois incarné par un John Malkovich grisonnant. Dans le pilote, ce nouveau Hercule Poirot, qui évolue dans le Londres d’entre deux guerres, tente de teindre son bouc, en vain, pour retrouver sa gloire d’antan. Tout l’intérêt de ce premier épisode repose sur ce personnage vieillissant qui peine à se détacher du passé, alors que le monde lui, est en plein changement. Le casting lui-même montre cette opposition, on y voit Rupert Grint (Ron dans Harry Potter), la jeune Freya Mavor (vu dans les dernières saisons de Skins) ou encore Eamon Farren (qui jouait le glaçant Richard Horne dans Twin Peaks : The Return, et qui promet d’incarner ici, un personnage tout aussi mauvais et violent). Avec ces nouveaux noms et cet Hercule Poirot vieilli, The ABC Murders souffle un vent nouveau sur les nombreux récits du personnage belge. Si le premier épisode s’avère parfois long et assez plat, les ralentis à la fois lugubres et hypnotisants ajoutent à l’atmosphère sombre de la série mais aussi à son mystère. The ABC Murders ne promet pas d’être révolutionnaire, mais pourrait s’avérer être une série efficace, narrant un récit glauque et mystérieux à déguster après les fêtes. Elle aura au moins le mérite d’insuffler un certain renouveau sur le personnage d’Hercule Poirot, et d’attiser la curiosité du spectateur avec des personnages secondaires convaincants.
Hippocrate, Urgences à la française avec autant de qualités que de défauts
La force d’Hippocrate est dans le collectif, dans l’énergie créée par ces acteurs. Le rythme un peu plat donné à la série parfois peut faire fuir mais très vite, la vie et les liens de ces quatre internes donnent envie de continuer et d’en découvrir davantage. Les actions stagnent un peu à certains moments, si bien que l’on se demande quel est le but de tout cela, pourquoi faire un résultat si lent dans un décor où tout va toujours vite, l’hôpital. On ne trouve pas forcément de réponse à cette question mais l’on apprend à la contourner en s’attachant à d’autres aspects de la série. Ce n’est pas son rythme qui séduit, ni même son sujet à proprement parlé bien qu’il se développe de mieux en mieux mais la vie de l’hôpital, dans ce qu’elle a de plus personnelle et intime à travers quelques visages récurrents. A priori, Thomas Lilti ne réalise pas une série à couper le souffle mais a le mérite de diriger ses acteurs à la perfection et de creuser les personnages en les rendant très attachants, chacun à leur manière. Hippocrate vaut le détour au moins pour cette raison mais aussi parce que les séries françaises agréables à regarder sont assez rares.
Netflix fait renaître le Dan Humphrey de Gossip Girl dans un personnage qui se rapproche de celui qu’avait pris Naomi Watts dans Gypsy. L’obsession dont les deux personnages font preuve se ressemble fortement et c’est, de prime abord, ce qui convainc dans les deux cas. Dès le début de You, la voix off prend la place du personnage principal dans la série, très vite, elle devient lassante et fait perdre énormément d’intensité aux scènes. Évidemment, elle est nécessaire pour planter le décor, présenter les personnages aux spectateurs mais prend rapidement le pas sur les relations qui sont en train de se créer. Joe est froid, sans sentiment, sans débordement d’émotion et l’on assiste parfois stoïque à son parcours. Pourtant, l’envie d’en savoir plus et de connaître la suite de cette aventure se fait vite sentir car à l’instar de Mindhunter, les psychopathes ont toujours un côté qui attise la curiosité dans les séries. Quelle tournure va prendre cette relation malsaine dès les premiers instants, quel chemin va choisir de prendre Joe dans cette obsession ? Le décor est planté, reste à savoir s’il va maintenant tenir sur la longueur.
The Long Song : l’éternelle dialectique du maître et de l’esclave
Adapté du roman d’Andréa Levy, récipiendaire du prix Walter Scott en 2010, The Long Song retrace les mémoires fictives d’une jamaïcaine à l’aube de l’abolition de l’esclavage. Dès les premières secondes le ton gouailleur et ironique de Miss July donne à son récit une saveur douce-amère qui semble infuser l’ensemble de l’épisode. Revivant sa jeunesse au fil de ses écrits, la vieille femme porte sur son passé un regard à la fois nostalgique et désabusé et parvient à transmettre au spectateur sa tendresse pour la jeune fille qu’elle fût. Au sein d’un récit somme toute assez banal où l’horreur de l’esclavage, les relations de classes et les (inévitables) intrigues amoureuses demeurent classiques, la jeune Miss July est l’élément clef qui insuffle toute sa vie au récit. Si ce dernier n’a en effet rien de révolutionnaire il faut néanmoins lui accorder une certaine finesse dans la représentation des relations de pouvoirs complexes qui s’instaurent entre les esclaves et leurs maîtres : si la jeune Miss July est clairement exploitée par sa maîtresse (qui lui refuse même son identité d’origine en la renommant Marguerite), cette dernière est complètement dépendante de son esclave. Coupés des réalités, emmurés dans une société décadente, les maîtres sont en réalité terrifiés par la population qu’ils dominent et qui, elle-même, prend peu à peu conscience de son pouvoir. Reste à savoir si le récit développera cette perspective ou se complaira dans ses facilités narratives.
Diablero, une série mexicaine sur les zombies sans sauce pimentée
On avait fondé quelques espoirs après avoir vu le trailer de Diablero. À vrai dire, on s’attendait même à voir une version mexicaine d’Ash vs Evil Dead, avec un humour potache mais drôle, des personnages atypiques, un scénario prenant, des scènes d’action réussies et des mort-vivants convaincants. Le maquillage est plutôt voire même très réussi, le peu de scènes d’action aussi et … c’est tout. Le problème, dans Diablero, c’est que le plus convaincant dans ce pilote, c’est le jeu d’acteur des zombies et non des personnages principaux. Ces derniers ont le charisme d’une balle de beer-pong, avec un prêtre qui a l’air aussi chiant que le pape en rap contender et un chasseur de démons qui pourrait tenir une boutique RG-512 à Châtelet tellement il est cliché. On ne s’attache pas, mais alors pas du tout aux personnage et on les lâcherait volontiers. Le scénario est chiant et inintéressant et en prime, on nous sert des twists à deux balles pour justifier la motivation des protagonistes. Alors, en parlant de motivation, j’en connais qui vont en manquer pour continuer cette série, et c’est nous. Hasta luego!
Après son premier film, Irréprochable, qui mettait en scène une Marina Foïs très ambigüe, Sébastien Marnier choisit son duo de comédie Laurent Lafitte pour porter à l’écran une cause très actuelle, l’écologie. Exercice de style ou réelle intention ? Le réalisateur se perd un peu dans ce qu’il veut montrer, et crée une œuvre fade avec L’heure de la sortie.
Nul doute que Laurent Laffite fait désormais partie de ces acteurs capables de jouer autant des personnages comiques que graves, et sa capacité à alterner les deux est tout à fait remarquable. Mais l’acteur de la Comédie Française serait peu de choses dans ce film s’il ne donnait pas la réplique à une bande de gamins très prometteurs. Menée par Luàna Barjani, cette bande d’ados insupportables est surprenante, tant dans ses interprètes que dans le symbole qu’elle représente. Le réalisateur a l’audace de mélanger une jeunesse méprisante et irrespectueuse avec un sujet qui demande pourtant le plus grand respect et l’intelligence suffisante pour avoir conscience de l’urgence écologique dans laquelle on se trouve. Difficile d’apprécier ces jeunes malgré leur engagement, tant leur caractère irrite les poils ; mais ces nouveaux talents jouent en tout cas très bien le jeu.
Cependant, quelques problèmes font rapidement apparition dans l’œuvre. Tout au long du film, le public attend quelque chose. Une confrontation, un chaos, un éclat, un moment venant casser le rythme qui n’arrive jamais. Le ton reste le même pendant tout le film et fait perdre toute intensité au message qu’il souhaite faire passer. Irréprochable avait réussi à entraîner le spectateur dans une grande ambiguïté entre Marina Fois et Joséphine Japy et à faire entrer le public dans cette relation malsaine et dérangeante. Ici, le climat flotte et on ne peut nier l’ambiance permanente qui se dégage du long métrage, mais le cinéaste ne propose rien de plus qu’une atmosphère gênante entre un prof et ses élèves. L’heure de la sortie fait partie de ces films sur lesquels il est difficile de mettre des mots pour exprimer son ennui et la raison de celui-ci. Malgré la tension haletante symbolisée par des lumières qui tremblent, une invasion d’insectes, ou encore des appels masqués, le film tient à distance le spectateur par son manque de rebondissement et d’intensité. Les seules aérations accordées sont celles des seconds rôles comme Emmanuelle Bercot ou Gringe, qui passionnent presque plus que l’intrigue centrale en amenant un vent frais dont le film a besoin pour respirer.
Avec une fin aussi irréaliste dans son approche et son apparition, dans une lutte pourtant bien réelle, le film, malgré son intention claire, s’égare un peu dans un exercice formel qui ne fonctionne pas. Les images documentaires montrées tout au long de celui ci rendent, elles, hommage au besoin réel de changement écologique ; mais le cinéaste finit par se vautrer avec une issue, qui certes, nous rappelle à de vrais évènements, mais ne convainc pas du tout par sa mise en scène. Dommage quand tout reposait sur l’amorce de celle-ci, qui devait être le coup de massue final. L’heure de la sortie est plein de bonnes idées et pourrait être important dans ce qu’il dit du monde actuel, mais son manque d’ardeur ne permet pas au film de s’envoler.
L’heure de la sortie : Bande Annonce
L’heure de la sortie : Fiche technique
Réalisation : Sébastien Marnier
Scénario : Elise Griffon, Sébastien Marnier
Interprétation : Laurent Lafitte, Emmanuelle Bercot, Gringe, Luàna Barjani, Adèle Castillon
Image: Romain Carcanade
Productrice : Caroline Bonmarchand
Société de production: Avenue B Productions
Distributeur: Haut et Court
Durée : 1H43
Genre : thriller
Date de sortie : 9 janvier 2019 France
Ingmar Bergman est considéré comme l’un des réalisateurs les plus importants de l’histoire du cinéma. À l’occasion du centenaire de sa naissance en 2018, la cinéaste allemande Margarethe von Trotta s’interroge sur l’héritage du maître, qui continue d’inspirer des générations de réalisateurs. Retour détaillé sur la version DVD de ce documentaire, sur ses bonus et tout ce qu’elle contient. Disponible ce mardi 8 janvier 2019 !
Faire un film sur Ingmar Bergman relève forcément du défi : comment offrir une vision nouvelle et pertinente sur un cinéaste qui a fait autant couler d’encre ? Margarethe von Trotta tente sa chance et délivre sa vision très intime de cette personnalité complexe, et de son héritage.
Pour ce faire, elle retourne sur les lieux mémorables de l’œuvre de Bergman, comme cette plage de galets du Septième sceau, qui, à l’image de Monument Valley pour John Ford, porte à jamais la signature de celui qui la sublima en 1957. Margarethe von Trotta raconte comment lui est venue son admiration pour le cinéma de Bergman, qui est peut-être, plus que beaucoup d’autres, la synthèse de toutes les formes d’expression artistique. Un art total qui ne pouvait avoir pour géniteur qu’un homme d’exception.
Le documentaire alterne entre monologues de la réalisatrice, qui parle de son rapport personnel à Bergman, analyses techniques de certaines séquences, images d’archive du tournage de certains films, et interviews plus classiques permettant d’élargir les points de vue et d’affiner le portrait.
On compte de nombreux intervenants, dont des membres de la famille de Bergman, qui expliquent comment ils le voyaient en tant que parent et artiste, comment il parvenait ou non à joindre les deux, et comment il survit encore aujourd’hui à travers son œuvre. On y voit aussi Liv Ullman se souvenir de ses plus grands rôles, de ses récompenses, des anecdotes de tournage ou de sa première rencontre avec celui qui lui donnera un enfant en 1966. De ces entretiens se dégagent un tour d’horizon des grandes thématiques chères au réalisateur suédois, leur articulation et leur évolution au fil des films.
On découvre la personnalité cryptique de Bergman, ses idées mystérieuses, sa croyance en la magie, l’invisible et les fantômes, sa passion méconnue pour la musique, et même l’épisode de la dépression, de ses déboires psychiatriques et suicidaires jusqu’à la réalisation salutaire de Persona. L’insistance est mise sur son rapport intime à l’enfance synonyme de créativité, face à la vie d’adulte désenchantée qui l’angoisse continuellement. Par ailleurs, Margarethe von Trotta souligne la place extraordinaire qu’il donne aux femmes, sa manière de les sublimer, de faire ressortir leur fragilité comme leur force de caractère.
Les témoignages permettent aussi d’en savoir plus sur son comportement derrière la caméra, et notamment sa volonté de capter l’authenticité chez ses acteurs, son attitude aussi fascinante qu’imprévisible, son perfectionnisme, ou encore son absence d’ego malgré une détermination lorgnant vers l’opiniâtreté, jusqu’à ses rapports conflictuels avec les équipes techniques et ses pairs ; bref son dévouement total pour son art.
Enfin, le documentaire s’intéresse à l’héritage qu’Ingmar Bergman aura laissé au monde du septième art. On comprend à quel point il fut important à son époque, et que sans lui il n’y aurait peut-être jamais eu de Nouvelle Vague, tant il ouvrit le cinéma à une modernité, à une liberté et donna le premier une place de choix à la psychanalyse sur grand écran.
Si À la recherche d’Ingmar Bergman est un voyage fort intéressant, il manque sans doute d’une vision d’ensemble. Son apparence fragmentaire empêche un véritable fil rouge, et le tout demeure assez superficiel, pour peu que l’on connaisse bien les films du cinéaste. Il vaut sûrement plus pour ses anecdotes et ses incursions dans l’intime que pour ses réflexions cinématographiques. Le choix de Margarethe von Trotta est donc de s’intéresser presque uniquement à l’homme, au détriment de son œuvre de manière plus profonde : c’est ce qui fait son originalité, mais c’est aussi sa limite.
Pour autant, À la recherche d’Ingmar Bergman est un moment pour lequel il est difficile de bouder son plaisir, pour peu que l’on apprécie le travail de ce réalisateur fascinant. Et si les suppléments joints à la version DVD sont plus que dispensables, ressassant pour la majorité ce qui a été dit dans le film en lui-même, on ne peut que saluer la passion communicative de Margarethe von Trotta, qui accouche d’un documentaire très honnête.
« Je me suis toujours senti seul dans le monde. C’est ce qui m’a poussé à me réfugier dans la réalisation de films, même si le sentiment de communauté est une illusion », Ingmar Bergman.
Suppléments :
– Entretien avec la réalisatrice [12’]
Margarethe von Trotta explique le projet ambitieux de faire un film consacré à Bergman, « son maître », de sa genèse à sa réalisation. En français, elle parle des rencontres qui l’ont menée au cinéma et à la découverte de sa vocation de réalisatrice. D’abord actrice, elle souligne à quel point il était difficile pour une femme, dans les années 60, de passer derrière la caméra. Aussi revient-elle sur la place des femmes dans l’œuvre du cinéaste, symbole d’une société suédoise plus libérée.
– Rencontre avec Margarethe von Trotta et Stéphane Goudet au cinéma Le Méliès (Montreuil) [10’]
Margarethe von Trotta s’adresse au public, et explique l’intérêt d’un tel documentaire sur la vie personnelle de Bergman pour comprendre ses films, éminemment autobiographiques. Une courte intervention qui retrace les grandes thématiques qui obsédaient le réalisateur, mais qui s’adresse aussi aux jeunes cinéphiles qu’elle espère voir reprendre le flambeau.
– Galerie photos
– Bio-filmographie de la réalisatrice
– Bande-annonce
À la recherche d’Ingmar Bergman – Bande-annonce
Caractéristiques du DVD :
Durée du film : 100 min
Durée totale : 121 min
Langues : français, anglais, allemand, suédois
Sous-titres : français, anglais
Image : 1.85
Son : 5.1
Mary Shelley raconte la genèse d’une créature mythique, Frankenstein. Sorti en août 2018, le film avait plutôt séduit le public, il est désormais disponible en DVD depuis le 8 décembre !
Synopsis : En 1814, Mary Wollstonecraft Godwin entame une relation passionnée et scandaleuse avec le poète Percy Shelley et s’enfuit avec lui. Elle a 16 ans. Condamné par les bienpensants, leur amour tumultueux se nourrit de leurs idées progressistes. En 1816, le couple est invité à passer l’été à Genève, au bord du lac Léman, dans la demeure de Lord Byron. Lors d’une nuit d’orage, à la faveur d’un pari, Mary a l’idée du personnage de Frankenstein. Dans une société qui ne laissait aucune place aux femmes de lettres, Mary Shelley, 18 ans à peine, allait révolutionner la littérature et marquer la culture populaire à tout jamais.
Frankenstein est une créature qui fait partie de ce que l’on appelle les montres d’Universal. Apparue pour la première fois au cinéma en 1931 sous la caméra James Whale et interprété par le légendaire Boris Karloff, cette créature a traversé le temps et les époques. Apparue dans plus de 10 films entre 1931 et 2015, Frankenstein fait aujourd’hui intégralement partie de la pop culture. Lorsqu’un auteur écrit un livre, il ne sait pas ce qu’il en deviendra, sera-t-il un succès, un échec, un best-seller ? Si les hommes se sont posés cette question au fil des siècles ; quel espoir avait Mary Shelley en écrivant ce classique qui a traversé les générations ?
Le film est une entrée dans l’univers féminin de Londres des années 1800, une société machiste qui laisse peu de place aux femmes. Dans ce monde, une jeune fille de 16 ans est déjà considérée comme une femme. La réalisatrice Haifaa al-Mansour nous plonge dans la genèse de la naissance de Frankenstein. Entre l’âge de 16 et 18 ans, Mary Shelley connaitra les péripéties qu’une personne entre 14 et 30 ans vit de nos jours. Cette expérience intense lui permettra de créée une créature mythique qui lui donne l’immortalité. Le film raconte avec une grande honnêteté l’émancipation de cette jeune femme dans son époque.
Le DVD nous offre la possibilité de redécouvrir ce beau film. On y trouve un riche entretien de 19 minutes avec Elle Fanning et l’équipe du film qui nous raconte la conception de l’œuvre. Ce DVD est surtout un moment d’histoire de la vie de Mary Shelley.
Caractéristique du DVD Mary Shelley
Langues : Française (2.0)/ Anglais sous-titré (2.0 et 5.1)
Durée : 120 minutes
Format du film : 2.35 (16/9 compatible 4/3)
Couleur
Rencontre Tinder, vacances en couple, autant de clichés déjà connus de la comédie française que l’on imagine difficilement comment le film pourrait nous surprendre. Sans réellement le faire, Premières Vacances arrive pourtant à nous satisfaire avec un duo fort en vannes.
Au départ, rien de très original, un couple que tout oppose pour une comédie romantique, la recette a déjà été servie de nombreuses fois en France sans grande étincelle. Patrick Cassir reprend les mêmes ingrédients pour servir un plat léger où Camille Chamoux, également co-scénariste, donne la réplique à un Jonathan Cohen tout en manières. Le film emmène les spectateurs exactement là où ils s’y attendent et pourtant, le moment reste sympathique. Dans l’ère du temps, la comédie narre une rencontre Tinder avec des sketchs totalement modernes qui rappelleront à beaucoup des moments de vie en vacances et de longues disputes. Il ne s’agit pas ici d’un coup d’éclat mais disons que Premières Vacances a le mérite de prouver que l’on peut dire des choses en faisant rire, en restant léger. Quelques blagues peu garnies font évidemment surface, comme on s’y attend mais sont rapidement oubliées à la faveur d’une comédie agréable.
Le casting très talentueux est bien doué pour amuser la galerie et le duo Cohen/Chamoux est pétillant de bonne humeur. Tout comme les seconds rôles que l’on trouve en Camille Cottin, Jérémie Elkaïm ou encore Vincent Dedienne, qui font toujours des apparitions remarquées, desquels on aurait aimé en voir plus d’ailleurs. Les nouvelles têtes de la comédie française font du bien à voir et l’on oublie un peu tous les ratés portés par les formules Franck Dubosc ou Kev Adams. Après une année 2018 où la comédie française a beaucoup donné, le long métrage s’inscrit dans une lignée comique mais intelligente où l’on cherche à aller un peu plus en profondeur. Mais le film a du potentiel qu’il n’exploite pas forcément en restant assez basique dans son écriture. Premières Vacances reste une jolie fable sur les débuts de relation et sur le couple tout court où les compromis et le juste milieu doivent toujours être de mise pour que chacun s’y épanouisse. L’aventure est aussi agréable que le confort parfois et ce voyage remplit sa mission de divertir plutôt que d’épater. Sans réellement innover dans son scénario et sa mise en scène, Cassir se contente de réussir une bonne comédie et c’est déjà ça.
Premières Vacances : Bande Annonce
synopsis : Marion et Ben, trentenaires, font connaissance sur Tinder. C’est à peu près tout ce qu’ils ont en commun ; mais les contraires s’attirent, et ils décident au petit matin de leur rencontre de partir ensemble en vacances malgré l’avis de leur entourage. Ils partiront finalement… en Bulgarie, à mi-chemin de leurs destinations rêvées : Beyrouth pour Marion, Biarritz pour Ben. Sans programme précis et, comme ils vont vite le découvrir, avec des conceptions très différentes de ce que doivent être des vacances de rêve…
Premières Vacances : Fiche Technique
Réalisation : Patrick Cassir
Scénario: Camille Chamoux et Patrick Cassir
Interprétation : Camille Chamoux, Jonathan Cohen, Camille Cottin, Jérémie Elkaïm, Vincent Dedienne
Image: Yannick Ressigeac
Montage: Stéphane Couturier
Musique: Alexandre Lier, Sylvain Ohrel, Nicolas Weil
Producteur(s): Michaël Gentille,
Société de production: The Film
Distributeur: Le Pacte
Durée : 1h42
Genre : comédie
Date de sortie : 2 janvier 2019
Alors qu’elle vient tout juste de commencer, l’année 2019 nous offre avec délicatesse, Asako de Ryusuke Hamaguchi. Une œuvre, touchante et fine sur le poids du premier amour et sur la définition même d’aimer quelqu’un à travers le temps.
Cette mise à nu des sentiments joue sur les notes de sobriété orchestrées par la mise en scène du cinéaste. Un peu à l’image d’Asako, taiseuse, légère mais déterminée, le film puise dans la beauté lancinante de ses cadres pour voir éclore quelques moments d’étincelle: cette première rencontre romantique avec Baku, ce départ inopportun et déclencheur de tout un bouleversement ou cette course incessante sous la pluie pour rattraper le temps perdu et l’être aimé. Ce portrait de femme est sensible, affiche avec bienveillance les ambiguïtés d’une même personne, ses contradictions les plus inconnues, mais s’avère être une porte d’entrée pour le réalisateur pour mieux disséquer une société japonaise, qui derrière son accomplissement par l’acharnement au travail et la compétition, est aussi une société qui tente de cicatriser ses plaies par la solidarité et la douceur de vivre dans un environnement paisible.
Quand bien même la romance s’avère un peu abrupte dans son approche narrative, ce trio amoureux, qui n’en est pas un au final, n’est qu’un simple subterfuge pour le cinéaste, afin d’arpenter les limbes du passé et décrire le douloureux passage de flambeau entre le passé et le présent. Comment fait on pour se réécrire et surmonter le deuil du premier amour. D’un côté, il y a le passé d’Asako, le premier amour, le fantôme de Baku avec ses allures de rock star pour midinettes, devenu acteur et mannequin, qui un soir, n’est jamais revenu. Et de l’autre, le nouvel amoureux, plus traditionnel, celui qui est présent, rassurant et à l’écoute, le gentil bon père de famille, Ryohei.
Alors que la ressemblance entre les deux hommes est frappante, le réalisateur a cette bonne idée de ne pas grossir les traits de leurs personnalités, afin ne pas faire tomber son film dans les contrées du drama cheap. Dans le traitement visuel qui est fabriqué autour de cette romance, Hamaguchi utilise beaucoup le cadre, le mélange des reflets, cette idée du miroir pour voir vers l’avant de l’horizon et l’aspect fantomatique de l’indécision autour de la présence de ses personnages. Pour mieux symboliser le fuite, et séparer le réel de la volonté. Car le fil rouge du récit, l’élément qui perturbe l’avancée d’Asako dans sa vie de tous les jours est ce questionnement perpétuel entre l’oubli d’un amour qui a creusé des failles en elle-même et sa volonté de voir au-delà des ressemblances, et d’aimer à nouveau.
Dans cette quête identitaire, le film prend un rythme lancinant, éclaire les gestes du quotidien et s’immisce dans un environnement naturaliste. Asako, le film, parle de l’amour au quotidien face à celui qui est fugace, déclenche autant les rires que les larmes. Il y a une douceur de vivre qui se dégage du film, chose qui provient de cet assemblage subtil des scènes de vie quotidienne – repas entre amis ou accolade intime avec l’être aimé – et de part sa finesse, le long métrage arrive malgré tout à faire ressurgir la violence existentialiste qui émane d’Asako: ce précipice qui pourrait nous pousser à tout plaquer pour rejoindre le souvenir enchanté d’un amour éteint. Derrière le sourire de façade, il y a un volcan qui sommeille en elle et c’est à Asako de savoir si elle désire le voir naître au grand jour.
Synopsis : Lorsque son premier grand amour disparaît du jour au lendemain, Asako est abasourdie et quitte Osaka pour changer de vie. Deux ans plus tard à Tokyo, elle tombe de nouveau amoureuse et s’apprête à se marier… à un homme qui ressemble trait pour trait à son premier amant évanoui.
Bande annonce – Asako I et II
Fiche technique – Asako I et II
Réalisateur : Ryusuke Hamaguchi
Scénariste : Ryusuke Hamaguchi
Casting : Masahiro Higashide, Erika Karata
Distributeurs (France) : Art House
Genre : Film d’animation
Durée : 1h59mn
Date de sortie : 2 janvier 2019
Avec Bienvenue à Marwen, Robert Zemeckis démontre encore une fois que pour conter des histoires extraordinaires, il faut avoir recours à des moyens qui eux aussi sortent de l’ordinaire. En faisant le portrait de l’artiste Mark Hogancamp, le réalisateur américain fait donc une nouvelle fois appel à la motion capture, procédé qu’il avait démocratisé dans les années 2000.
Bien que faisant preuve d’un éclectisme certain en allant du film d’aventure à la science-fiction en passant par le conte, la filmographie de Robert Zemeckis possède pour liant un goût pour l’expérimentation. Qu’importe le sujet de son film, le cinéaste américain a toujours eu pour but de transcender le médium cinématographique. On le remarque avec une de ses œuvres emblématiques, Qui veut la peau de Roger Rabbit ? sorti à la fin des années 80 qui mêlait prises de vue réelles et animation tout en créant une interaction entre personnages animés et acteurs. Une recherche formelle qui a atteint son point culminant dans les années 2000, où Robert Zemeckis s’est donné corps et âme dans la motion capture, révolutionnant la mise en scène de l’animation. Une prouesse technique qui n’aura pas forcément convaincu tout le monde, mais qui a permis avec Beowulf par exemple, de s’affranchir de certaines limites et de retranscrire à la perfection le caractère épique de l’œuvre. Cette technique d’animation lui permet également de s’aventurer pleinement sur le terrain de la 3D. Un univers qu’il appliquera au cinéma « traditionnel » avec The Walk sorti en 2015. Le réalisateur y retrace l’exploit de Philippe Petit, funambule français ayant rejoint les deux tours jumelles de New York à l’aide de son câble. À travers cette histoire hors du commun, Zemeckis , qui voulait dans un premier temps avoir recours à la motion capture, trouve un terrain idéal pour continuer son exploration de la 3D, retranscrivant à merveille la prouesse vertigineuse de Petit.
Même si Zemeckis a pondu au fil du temps nombreuses œuvres cultes dont la plus célèbre restera la trilogie Retour vers le futur, l’américain essuie de nombreux échecs critiques et publiques (notamment sur son territoire). Ce ne sont pas les premiers retours désastreux en provenance des États-Unis pour son dernier film qui nous feront dire le contraire. Pourtant avec Bienvenue à Marwen, Zemeckis offre un divertissement à la fois touchant et inventif. En contant cette fois-ci l’histoire de Mark Hogancamp, photographe américain traumatisé par une agression haineuse qui se reconstruit au travers de son imaginaire, Zemeckis y trouve un sujet parfait pour sa vision du cinéma. Passionné par la seconde guerre mondiale et les talons aiguilles, Mark Hogancamp a crée dans son jardin le village de Marwen, hameau belge pris au cœur du conflit dans lequel évoluent plusieurs poupées dont Hogie, un soldat américain alter-ego de Hogancamp et diverses femmes inspirées de celles qui ont marqué plusieurs étapes de sa vie. Le photographe met alors en scène la lutte sans relâche entre Hogie et ses drôles de dames face à une armée de nazis sous l’œil maléfique d’une certaine sorcière répondant au doux nom de Deja Thoris.
L’imaginaire de Mark Hogancamp prend alors vie sous la caméra de Robert Zemeckis. En ayant une nouvelle fois recours à la motion capture, le metteur en scène fait bouger les poupées de Hogancamp, donnant lieu à bon nombre de séquences d’action dignes de grands films de guerre, voire même de western (cette séquence de l’arrivée des femmes de Marwen pour sauver Hogie est tout bonnement grisante). Repoussant constamment les limites de sa mise en scène, Zemeckis fait cohabiter la motion capture du monde des poupées aux prises de vue traditionnelles du monde réel, et ce avec une fluidité exemplaire comme le montre certains raccords sur les personnages se transformant en un instant en poupée. Évidemment ce qui intéresse Zemeckis n’est pas simplement de mettre en mouvement les scènes photographiées de l’œuvre de Hogancamp, mais plutôt l’homme qui se cache derrière l’objectif. Voilà pourquoi tout au long du film, Zemeckis va nous faire voyager entre les deux mondes. Deux mondes nécessaires et complémentaires pour comprendre pleinement Mark Hogancamp, interprété par un bouleversant Steve Carell.
En mettant en scène cette lutte incessante entre Hogie et les nazis, c’est le combat d’un homme contre son traumatisme que Zemeckis dépeint. Un trauma ayant privé Hogancamp de ses souvenirs et de son talent pour le dessin et qui doit alors se reconstruire d’une nouvelle manière. C’est l’importance de l’art et de l’imaginaire que démontre Zemeckis, montrant la création comme un échappatoire aux horreurs de la vie réelle. Tout cela est traité de manière très intelligente par le réalisateur, traçant de nombreux parallèles entre les scénettes créées par Hogancamp et ce qu’il se passe dans sa propre vie. Il y incorpore également le personnage de la poupée Deja Thoris, sorcière symbolisant les addictions de Hogancamp, empêchant l’échappatoire d’être total et rappelant la dureté du monde réel à Hogie. Animation et cinéma traditionnel se répondent alors constamment. En plus de l’imagination, Zemeckis met en avant le rôle des femmes dans la vie de Hogancamp. Plusieurs femmes auront marqué la vie de l’artiste et se verront alors obtenir une poupée à leur effigie dans le village de Marwen. On y retrouve son aide à domicile, sa collègue de travail, son amie gérante du magasin de jouet, tout comme le spectre de son ex-femme qui hante encore les pensées de Hogie/Hogancamp. C’est d’ailleurs l’arrivée d’une nouvelle voisine en face de chez lui qui va avoir un effet cathartique lui permettant de surpasser certaines de ses peurs. Zemeckis rend alors ici un vibrant hommage universel aux femmes quels que soient leurs métiers ou leurs origines. Il y offre même à sa femme Leslie, le rôle de l’une des poupées de Marwen, Suzette.
Bienvene à Marwen porte donc fièrement la marque de son auteur. Une œuvre forte et poignante montrant le destin incroyable d’un homme et sa reconstruction au travers la mise en scène de son imaginaire. Un sujet qui sied à merveille à un réalisateur dont les expérimentations cinématographiques ont souvent été remises en question mais qui n’a cessé de persévérer dans cette voie, et même si cet essai ne mettra pas tout le monde d’accord, il témoigne d’un amour incommensurable pour son art et une nouvelle propension à raconter des histoires.
Bienvenue à Marwen – Bande annonce
Bienvenue à Marwen – Fiche Technique
Réalisateur : Robert Zemeckis
Scénariste : Robert Zemeckis et Caroline Thompson, d’après le documentaire Marwencol de Jeff Malmberg
Interprétation : Steve Carell, Leslie Mann, Diane Kruger, Janelle Monae, Gwendoline Christie, Meritt Wever, Eiza Gonzalez
Image : C. Kim Miles
Musique : Alan Silvestri
Montage : Jeremiah O’Driscoll
Directeurs artistiques : Chris Beach
Décors : Stefan Dechant
Costumes : Joanna Johnston
Producteurs : Cherylanne Martin, Jack Rapke, Steve Starkey et Robert Zemeckis
Sociétés de production : ImageMovers et Universal Pictures
Distributeurs (France) : Universal Pictures
Genre : Drame, biopic
Durée : 1h56
Date de sortie : 2 janvier 2019
France. 2018. Le 4 décembre est sorti pour la première fois en Blu-ray l’intégrale de la série Miami Vice. Créé par Anthony Yerkovich en 1984, modelé par son producteur, le cinéaste Michael Mann, et porté par le duo de choc Don Johnson / Philip Michael Thomas, le show fait un retour fracassant en haute définition grâce à l’éditeur indépendant Elephant Films qui signe ici un coup de maître.
Synopsis : Miami. Les années 80. Sonny Crockett vit le rêve américain : il réside dans un yacht, roule en Ferrari et s’habille en Versace. Ricardo Tubbs voit sa vie bouleversée quand le truand Calderone assassine son frère à New-York. Il le poursuit à Miami pour le venger. Tous les deux sont flics et se retrouvent partenaires à la brigade des mœurs. Sous les ordres du Lieutenant Castillo, ils infiltrent les milieux criminels les plus dangereux de la ville, menant des enquêtes musclées qui vont souvent les pousser à la limite de la légalité.
Pour ceux qui ont connu Miami Vice à la télévision et/ou en DVD, la redécouvrir en format Blu-ray tient du graal. Un objet qu’on n’osait plus attendre avant l’annonce de l’éditeur Elephant Films qui s’est lancé depuis quelques années déjà dans l’édition d’œuvres phares de la télévision, d’Alfred Hitchcock présente à Magnum en n’oubliant pas L’Incroyable Hulk. Le 4 décembre, la série a débarqué en fanfare dans une édition Blu-ray soignée ainsi qu’en coffret exclusif Fnac contenant un livret de 148 pages. Il s’agira ici de couvrir le premier objet. De par son riche contenu à couvrir, l’intégrale Blu-ray Miami Vice d’Elephant Films aura droit à une couverture large de deux écrits : ce premier article se penchera sur la remasterisation de la série et les bonus l’accompagnant ; et un deuxième sur la série même.
Ci-dessous, l’inoubliable logo de la série
Miami Vice HD
Quelques lignes plus haut, il est écrit que la redécouverte de Miami Vice en Blu-ray était attendue par de nombreux fans du show. En effet, ceux qui l’ont découverte à la télévision ou (re)dévoré en DVD furent les spectateurs d’une version altérée de la série. Ils l’ont ainsi vu dans une version 16 mm* bas de gamme à la colorimétrie et au piqué litigieux (voir le comparatif visuel ci-dessous). La différence avec le master Blu-ray, scan de la copie originale 35 mm, est ainsi frappante. Certes, le visuel, merveilleux dans l’ensemble, n’est pas sans petits défauts pris sur le fait au cours des cinq saisons. Mais certains sont probablement liés au passage du temps sur le master et ne peuvent donc pas êtres réparés. Les autres sont probablement d’époque, nés sur le tournage ou sur une autre étape de la chaine de production. Notez bien ceci : le format 1.33 – 4/3 est, comme sur les éditions DVD, respecté. Surtout, le rendu des détails est merveilleux, les couleurs sont formidablement nuancées, et le grain d’origine est sauvegardé. Pas de lissage abusif du côté de l’éditeur qui a su œuvrer sagement avec le remaster haute définition orchestré par Universal. Quoi ? Universal ? En effet, l’entreprise a entrepris un travail de restauration et remasterisation HD sur ses séries. Miami Vice en a bénéficié à des fins de distributions aux États-Unis et en Grande-Bretagne. C’est donc véritablement grâce à Elephant Films que le show fait son come-back dans l’hexagone.
Ci-dessus, à gauche : le rendu DVD (capture d’écran) – à droite : les mêmes plans en Blu-ray (capture photographique)
Du côté du son, on retrouve la version originale 5.1 Surround déjà présente sur les éditions DVD. Version au rendu sonore spatialement globalement correct malgré quelques problèmes de mixage. On note un bel apport de la HD sur celle-ci. La VF est aussi bel et bien présente, mais à déconseiller tant la piste est médiocre. Les voix sont beaucoup trop mises en avant et semblent donc déconnectées de l’arrière plan sonore plus que négligé. Toutefois, surprise majeure, l’éditeur indépendant a inséré dans son beau coffret la VO Stéréo inédite en France sur les saisons 2 à 5, VO qui a bénéficié d’une restauration digne de ce nom. Les spectateurs hésiteront probablement entre le premier et le troisième choix.
Une bande-son culte de Jan Hammer réveillée en HD
Du côté des bonus, l’éditeur promet cinq heures de compléments. Certains feront la fine bouche en notant la reprise de ceux des coffrets DVD d’Universal agrémentés par ceux maison d’Elephant Films. Certes, on peut regretter l’absence d’interview du cast ou de la production, d’époque ou d’aujourd’hui, surtout quand, comme le note Le Quotidien du Cinéma, certaines sont présentes en ligne sur Youtube en version originale. Mais tels Rimini Edition et ESC Edition/Distribution, Elephant Films a, avec ses moyens, pris l’initiative de concevoir ses propres bonus. L’intérêt sera éveillé, quand bien même certains compléments sont à prendre pour l’anecdote. On pense au bonus Abel Ferrara dans l’univers de Miami Vice dans lequel deux-trois détails intéressants doivent être pêchés dans une mare de suppositions et d’autopublicité outrancière pissée par Brad Stevens, critique de cinéma et auteur d’un ouvrage sur Ferrara. Cependant, deux éléments viennent contrebalancer ces semi-déceptions. Deux véritables cadeaux de la part de l’éditeur Elephant Films : la présence de tous les épisodes dans leur version intégrale non-censurée (les DVD peuvent enfin trouver le chemin de la première poubelle du coin) ; et la présence de trois épisodes inédits en France en version haute-définition. Ultime bonus : le pilote est présenté ici dans sa version intégrale (fini le découpage en deux parties présent sur les DVD). Enfin on retrouvera l’éternelle bande-annonce du catalogue de l’éditeur enrichi cette année par la merveilleuse série de guerre Les Têtes Brulées (1976-78)…
Ainsi le retour HD de Miami Vice en France est une réussite signée Elephant Films. La redécouverte est absolue. Le show en ressort revivifié, de sa modernité à sa bande-sonore originale composée par Jan Hammer. Les spectateurs de Miami Vice, la série qui a su capter parfaitement son époque, pourront voir ce zeitgest bel et bien réanimé grâce à l’édition d’Elephant Films. Certes, le prix pourrait toutefois refroidir certaines ardeurs. Oui, 150 euros est une somme. Vous pouvez d’ailleurs obtenir pour le même prix l’édition spéciale fnac avec un livret exclusif de 192 pages contenant anecdotes, photographies et un guide complet des épisodes. Et n’oublions pas que le prix vaut pour les compléments, et surtout les cinq saisons de la série de retour dans sa plus belle version à ce jour, probablement l’ultime. Pour les autres, n’hésitez pas à patienter, Elephant Films n’est pas frileux vis-à-vis des soldes… Sinon, foncez sur l’une des plus beaux coffrets Blu-ray jamais édités.
Bande-annonce – Miami Vice en Blu-ray
Miami Vice– L’intégrale Blu-ray – 25 Blu-ray – Durée : 109x47mn & 3x90mn – Langues : Français Mono 2.0 et Stéréo, Anglais 5.1 & Stéréo – Sous-titres : Français – Audio : DTS HD MASTER AUDIO – Image : 1.33 format respecté – Encodage 1920x1080p – Date de sortie : 04 Décembre 2018 – Prix de lancement : 149,99€
* CARAZÉ Alain, Les Nouveaux Feuilletonistes, Fantask, 2016
L’année 2018 était une belle année de cinéma, autant dans les blockbusters que dans les films plus indépendants, le septième art a été inspirant. Comme le veut la tradition de fin d’année chez les cinéphiles, l’heure est venue de dresser un bilan. Alors, quelles sont les projections qui ont marqué l’année cinéma 2018 ? LeMagduCiné dévoile sa sélection des 15 meilleurs films et le top 10 de chaque rédacteur.
15) Suspiria
Oser remaker un film aussi populaire que Suspiria avait tout de la mauvaise idée. Et encore plus quand l’homme qui l’a sorti de terre, Dario Argento, estime que le remake n’a pas compris sa vision. Pourtant, c’est peut-être là qu’on aurait du tiquer, non ? Un cinéaste qui estime que sa vision a été bafouée ? Et si, à la place de l’incompréhension qu’il cite, Dario Argento était juste jaloux ? Cela pourrait parfaitement se concevoir tant finalement, le Suspiria de Guadagnino excelle à distiller une ambiance qui s’abat telle une chape de plomb sur l’intrigue. On parle toujours de danse, on sent toujours en filigrane un récit qui s’aventure à la lisière du paranormal, et pourtant, le cinéaste italien (comme quoi, seuls les ritals peuvent à ce point capturer la passion) adjoint à l’œuvre d’Argento, une profondeur (ça cause libération, émancipation des femmes, féminisme donc, dans une Berlin morcelée par le rideau de fer) bardée de symboles, qui a vite fait de rendre l’exercice passionnant. La passion oui, encore et toujours. Celle de voir Tilda Swinton continuer à endosser des rôles éminemment opposés, de voir la jeune Dakota Johnson s’affirmer comme (on l’espère) une actrice de premier plan. Tout ça pour dire qu’à l’instar de beaucoup de films sortis cette année (Under The Silver Lake entre autres), Suspiria est de cette race de films qui incitent au voyage et qui se fichent pas mal de la destination, seulement du trajet parcouru. Et autant l’admettre : quand la maîtrise se lit à chaque plan, à chaque intonation et à chaque envolée lyrique signée Thom Yorke, on pourrait bien assister béat à un Suspiria qui dure l’éternité. Antoine Delassus
Dans le souffle d’un festival, il existe parfois des œuvres qui vous emportent. Une émotion. Des larmes. C’est le cas du film de Lukas Dhont, avec Girl, récompensé de la caméra d’Or au Festival de Cannes 2018. Girl est un parcours de vie intense, qui voit une jeune fille (Lara) faire tout son possible pour approcher son idéal, c’est à dire être enfin elle-même. Le film aborde le sujet délicat de la transsexualité mais l’immisce de manière bienveillante, bienveillance qui se matérialise par le prisme du père, dont sa relation avec sa fille est l’une des plus belles choses du film. Les dialogues entre les deux, entre incompréhension et tendresse, sont d’une rare vérité, d’une réelle émotion. Inscrite dans une école de danse, Lara se donne corps et âme dans sa discipline, chose qui mettra son corps et son esprit à rude épreuve, comme le faisait l’une des inspirations du film avec son personnage, le Black Swan de Darren Aronofsky. Sans forcément rentrer de pleins pieds dans les codes du teen movie, Girl est une quête identitaire forte, dure et doloriste, qui parle avec justesse d’un âge où l’on cherche juste à se définir et à s’accepter tels que nous sommes. Lara, incarnée par l’étonnant et fabuleux Victor Polster, est un personnage beau et émouvant, qui avec humilité et rage, chemine avec grâce dans nos cœurs. Sébastien Guilhermet
Au-delà de la réussite technique et du divertissement de haute volée, Ready Player One brille par l’alchimie de dichotomies. Tout en ayant une énergie folle dans sa mise en scène, Steven Spielberg parvient à mettre sans cesse en parallèle deux procédés, deux univers. Qu’il s’agisse du tournage de certaines scènes en pellicule et d’autres en numérique ou encore de l’utilisation de décors réels et de la performance capture. En faisant cela, Steven Spielberg montre qu’une cohésion est possible entre tous ces éléments et superpose ses méthodes de conception au propos du film. Pellicule ou Numérique ? Columbus ou Oasis ? Pourquoi faudrait-il choisir alors qu’une cohabitation est possible et que chacun à sa manière a des choses à apporter. L’un des exemples de tout cela est la course poursuite automobile finale du film dans les rues de Columbus qui renvoie à la course automobile d’ouverture du film dans l’Oasis. Et si, les personnages ne se sortaient de la course poursuite dans Columbus que parce qu’ils avaient participé et s’étaient entraînés pour la course poursuite dans l’Oasis ? À cela s’ajoute un discours sur la pop culture comme moyen de s’émanciper, d’avoir une identité (les avatars des personnages principaux ne sont pas des personnages préexistants) et de trouver sa voix dans lequel Steven Spielberg a l’élégance de s’effacer et de ne pas s’auto-citer, pour mieux pouvoir s’intégrer dans le récit en filigrane et parler tout aussi bien des éléments de la pop culture qui l’ont inspiré et façonné durant sa jeunesse (King Kong, Godzilla, Shining,…) que d’éléments de la pop culture qui ont inspiré et façonné les générations suivantes, ne rendant ainsi le film que plus universel. Enfin, ajoutez à cela un casting cinq étoiles et Alan Silvestri à la musique et vous obtenez l’un des meilleurs films de l’année. Thomas Thiel
Mektoub, My Love est indéniablement un des films français les plus marquants de l’année. Les détraqueurs de Kechiche verront toujours en ce film un voyeurisme là où il est empli de sensualité et de désir. Le réalisateur franco-tunisien offre une ode à la jeunesse durant 3h de temps où les heures passent comme des secondes. Biographie intime de ses étés, il donne à voir un merveilleux album de vacances où séduction, timidité, figure maternelle forment un tout aussi bienveillant qu’entraînant. La liberté y est sans limite, sans tabou et donne d’ailleurs un certain air nostalgique sur cette époque révolue quand aujourd’hui tout est analysé, déformé, jugé et sujet à polémique. Le cinéma de Kechiche ne lui serait plus propre s’il n’y ajoutait pas quelques provocations, mais Mektoub, My Love est bien plus grand que cette simple considération et révèle les délicats Ophélie Bau et Shaïn Boumedine.
Avec les Frères Sisters, Audiard s’attaque au genre américain par excellence, le western. Le cinéaste français convoque à la fois des références de westerns classiques mais aussi révisionnistes, basculant tantôt entre tendresse et violence, tantôt entre envie de changement et besoin de retour aux origines. Si Audiard s’essaie à un genre très codifié et qui s’inscrit dans l’histoire d’une culture étrangère à la sienne, Les Frères Sisters n’en reste pas moins un film extrêmement personnel, que le réalisateur dédit d’ailleurs à son frère aîné, mort bien des années plus tôt. Dans cette longue traque à cheval, les vastes étendues désertiques qui défilent derrière les personnages ne sont qu’un contexte, qu’une excuse à l’analyse de leur psychologie. Car Les Frères Sisters narre d’abord le récit de deux frères, avant de raconter celui de la naissance d’une nation. Ainsi, Audiard se sert du genre du western pour faire un film d’auteur intimiste, caché derrière des codes, facilitant le dialogue avec le spectateur, qui se trouve alors face à un western à taille humaine.
Cinq ans après le décevant Sept psychopathes, Martin McDonagh nous offre un troisième film moins clinquant et plus mesuré dans ses effets, et tant mieux. Le passage par la tarantinade avait finalement terni une filmographie qui démarrait pourtant très bien avec l’étonnant Bons baisers de Bruges. Moins d’effets de style, de chausses trappes idiots ou de faux méta-discours, pour un résultat efficace et finalement assez élégant, malgré la rudesse du propos (une vengeance à la suite d’une histoire de viol dans l’Amérique profonde). Frances McDormand trouve l’un de ses meilleurs rôles, Woody Harrelson renoue avec un registre mesuré qui montre toute l’étendue de son talent, et Sam Rockwell réussit un tour de force en rendant sympathique son personnage de crétin raciste et homophobe, sans pour autant justifier ses actions. McDonagh renoue également avec son goût pour le grotesque du quotidien (le touchant personnage de Peter Dinklage), dénué d’artifice clinquant. Âpre, sans concession, mais pas dénué d’humour pour autant, Three Billboards a finalement toutes les qualités que l’on attend d’un classique au sens noble, ce qu’il deviendra certainement.
Récompensé par quatre oscars en 2018, dont le meilleur film et le meilleur réalisateur,La Forme de l’eaus’impose comme le nouveau chef d’œuvre de Guillermo del Toro, certainement l’œuvre la plus aboutie de ce cinéaste unique avec le somptueux Labyrinthe de Pan. Le réalisateur mexicain y mêle subtilement un univers féerique d’une infinie poésie et un monde réel sombre, violent, dans lequel les marginaux sont opprimés et où la quête du pouvoir justifie tous les sacrifices. Dans ce conte fantastique, laissant place au drame et à la romance, le contexte de la Guerre froide se déploie dans toute son horreur et sa paranoïa, attisant le désir de puissance d’hommes obsédés par la recherche de nouvelles armes et l’isolement de laissés-pour-compte. Parmi ces personnages, Elisa, une femme de ménage muette, s’entraide avec sa collègue Zelda, prisonnière d’un mariage raté, et son voisin de palier Gilles, rejeté pour son homosexualité. C’est en rencontrant un mystérieux amphibien, comme eux singulier et persécuté, que ces trois héros apprennent à s’accepter tels qu’ils sont. Comme dans ses précédents films, Guillermo del Toro s’attache à la figure du monstre. Loin d’être agressive, la créature s’humanise ici rapidement grâce à ses émotions et à sa faculté de communiquer. Elle contraste alors avec le véritable être démoniaque du récit, Richard Strickland, rappelant le sadisme du sinistre capitaine Vidal dans Le Labyrinthe de Pan. La relation que l’amphibien noue progressivement avec Elisa, aussi inimaginable que poétique, montre que l’amour naît davantage d’une compréhension mutuelle, d’une fusion des incomplétudes que des similitudes. Au-delà de cette histoire riche empreinte de magie, on retient de La Forme de l’eau son esthétique sublime, la musique inoubliable d’Alexandre Desplat et la mise en scène ambitieuse de Guillermo del Toro.
La nature, les paysages magnifiques, la liberté… Et en même temps la quête identitaire d’un homme brisé qui cherche un nouveau sens à sa vie. The Rider est un film sensible, délicat, beau et taiseux, qui prend le temps. C’est une parenthèse, c’est suspendu. On s’arrête et on contemple, on médite. Ce film dégage une grande authenticité, avec ce héros taciturne (petit côté Heath Ledger dans Brockeback Mountain), sa relation avec les chevaux et la Terre de ses ancêtres amérindiens, sa famille. Une vraie immersion dans l’univers du rodéo et dans la culture locale du Dakota. Poétique et apaisant, et en même temps si triste. Parfait.
Jusqu’à la gardeest un film construit intelligemment : la montée de l’angoisse y est brillamment maîtrisée jusqu’à un final en apothéose qui laissera le spectateur collé sur son siège. D’ailleurs celui-ci n’a d’autre choix que de prendre parti pour ce pauvre fils pris en étaux entre ses deux parents qui se livrent un combat sans merci pour désigner lequel des deux aura sa garde. C’est également un long-métrage essentiel sur les violences conjugales qui réussit à illustrer ce problème de société de façon subtile et non pas voyeuriste. Les acteurs y signent leurs plus belles prestations, surtout Denis Ménochet en père de famille abusif et terrifiant. En bref, Jusqu’à la garde est le meilleur film français de l’année, un film qui n’épargne personne, et réalisé par le très prometteur Xavier Legrand dont il ne faut pas oublier que c’est la première longue réalisation.
The House that Jack builtest un film foisonnant, excessif en tout, mais détestable en rien. La représentation hyper-pompier du Dante et Virgile aux enfers de Delacroix ne nous choque pas. Les meurtres de plus en plus élaborés non plus ; destinés à faire œuvre, et œuvre d’art selon Jack, ils incluent les situations les plus insupportables (meurtres d’enfants, mutilations,…) et pourtant, ils restent bizarrement à distance, tant ils ne servent visiblement que de prétextes, la dialectique du réalisateur étant dirigée ailleurs. Même le glissement du film vers une forme fantastique dans sa dernière partie nous dérange à peine, car du début à la fin du métrage, Lars von Trier va marteler toujours les mêmes propos, la nécessité d’une absence totale de mesure pour atteindre la forme ultime de l’art, au prix de tous les dérapages et de toutes les incompréhensions.
Rarement le cinéaste s’adresse à notre cœur ; il ne cherche pas l’empathie, persuadé comme son protagoniste qu’on peut hurler les fenêtres grandes ouvertes sans que personne ne nous entende. Lars von Trier cherche notre capacité à réfléchir sur l’art avec lui. Ce sera seulement dans une séquence qu’à l’approche d’une fin inéluctable, le protagoniste quitte ses habits diaboliques pour se remémorer l’enfant qu’il a été, voire l’humain qu’il a été : un être fragile qui a peur de la mort, qui a peur de lui-même, mais qui ne peut pas s’empêcher d’aller à sa perte. Une séquence courte et chargée d’émotions, et qui permet de mettre la lumière sur tous les doutes du cinéaste. Pas toujours facile, car tel n’est pas le but de l’artiste, lui qui aurait souhaité voir plus de monde quitter la salle lors de la projection de son film à Cannes, The House that Jack built est sans doute le film le plus abouti de son auteur. L’auto-citation de ses propres films dans ce dernier opus semble signifier que Lars von Trier a fait le tour de la question ; espérons qu’il continuera encore à nous secouer fortement et longtemps.
Le western est un genre qui erre, depuis deux-trois décennies, sur le spectre cinématographique, sans véritablement trouver de port d’attache. Au milieu des productions à petit budget florissantes mais souvent peu reluisantes, et quelques ovnis signés Tarantino, difficile de trouver les grands héritiers d’un genre devenu incontournable dans l’histoire du cinéma. Impitoyable, The Proposition, True Grit, étaient peut-être les mieux placés pour y prétendre… jusqu’à l’arrivée de Hostiles, cette année, qui renoue avec les codes des westerns américains de l’âge d’or. Intelligemment référencé (de Ford à Mann ou Peckinpah) tout en affirmant sa personnalité propre (notamment via sa photographie et sa façon parfois « malickienne » de filmer la nature), Hostiles réhabilite ce qui n’avait plus vraiment sa place dans un western : le dialogue et la psychologie des personnages. Ces derniers sont excellemment écrits et interprétés (Christian Bale et Rosamund Pike en tête, bien sûr), mais surtout évoluent au cours d’un long voyage synonyme de rédemption pour l’un, de deuil pour l’autre. Le film est presque écrit à l’envers : là où un western classique commencerait par une ville paisible pour se finir en duel au sommet et action à tout-va, Hostiles s’ouvre sur un bain de sang pour que la violence cède sa place progressivement à l’intimité et à l’échange. Fascinant, émouvant, viscéral, les superlatifs ne manquent pas pour qualifier l’œuvre de Scott Cooper qui nous gratifie de ce qui pourrait être la nouvelle référence en terme de western moderne.
Découvrir ses désirs et épouser ceux de l’autre. S’accepter et s’abandonner. Apprendre et pleurer. Le somptueux Call Me By Your Name de Luca Guadagnino embrasse la réalité des premières fois avec une poésie et une tendresse folle. La première fois qu’on aime, la première fois qu’on fait l’amour, la première fois que notre cœur se brise… A travers le récit de l’été 1982 d’Ezio, un bel ado polyglotte dans une Italie de rêve, le réalisateur dépeint la relation amoureuse entre deux hommes, l’un à l’âge de la découverte, l’autre plus aguerri et expérimenté. Pourtant leurs intimes passions ne trouveront foyer que dans le regard et le corps de l’autre. Call me by your name and i’ll call you by mine… Le long-métrage expose la versatilité et le talent dingue du très prometteur Timothée Chalamet face à un Armie Hammer aussi svelte que taquin. Ce tendre et long moment d’amour nous donne terriblement envie d’aimer et révèle en nous l’impulsivité et l’intensité de nos idylles. Oubliez votre coup d’un soir de cet été ou votre dernier chagrin d’amour. Désolé, mais la plus belle histoire d’amour de cette année, elle est ici.
Après l’ouragan La La Land, on aurait pu penser que Damien Chazelle aurait à cœur de retourner vers des projets moins amples, moins ambitieux et en somme moins exigeants. Que nenni puisque avec First Man, le réalisateur franco-américain s’est embarqué dans un voyage qui n’a rien d’une sinécure : celui de conter la plus dangereuse mission de l’histoire de l’humanité, Apollo 11, et ce via le prisme de son capitaine, Neil Armstrong. Un homme qui sous le scope de Chazelle, se révèle meurtri, rongé de l’intérieur par un deuil qu’il va tâcher d’exorciser en effectuant un voyage au-delà des étoiles. La grande épopée patriotique qu’on supposait se mue alors en un quasi-voyage existentiel, seulement rythmé par les larmes, la mélancolie, la mort et le mutisme de cet homme qui attendra de fouler le sol lunaire pour enfin s’autoriser à pleurer. Si l’on ajoute à cela un vivier de personnages investis et touchants, une reconstitution historique flamboyante et la dextérité de Chazelle à lier le combat d’Armstrong à ses thèmes – la résilience, la passion comme moteur –, on a droit à un film qui déjoue in fine constamment nos attentes et qui parvient, et c’est là la meilleure chose du film, à dissimuler tout le glamour jusqu’ici contenu autour de cette mission pour mieux mettre en avant le coté insensé, dangereux et humain qu’elle représente.
Phantom Threadrend d’abord un bel hommage au plaisir visuel, avec de magnifiques plans, savamment construits et qui ne corsètent pas le propos. C’est rien de le dire pour ce film de haute couture, avec et sans jeux de mots, où l’amour est un jeu du chat et de la souris d’où personne ne semble pouvoir (vouloir ?) sortir gagnant. Un grand moment de cinéma, cousu main, mais pas de fil blanc, tant il emprunte de pistes. Parfaitement surprenant et excellemment interprété, bien que conscient de tous les genres qu’il traverse et convoque. Le huitième film de Paul Thomas Anderson est vénéneux et déroutant, oppressant et salvateur. Il ne s’agit pas simplement de conter une histoire, mais de la faire vivre sous nos yeux avec des climax assez entêtants, tels des petits déjeuners construits comme autant de moments de tension extrême ou encore des moments « muse » qui font durer la torture du temps pour le spectateur. On ne sait plus à qui donner de l’empathie tant le film sort sans cesse des sentiers battus. Enfin, force est de le constater, Phantom Thread est aussi un film boursouflé, parfois drôle, comme avorté, habité par d’autres… C’est un grand film malade, amoureux du cinéma, un grand film tout court.
Dans un monde où la pop culture est omniprésente, Under the Silver Lake s’impose très vite comme un véritable objet générationnel. Après nous avoir fait frissonner avec ses saillies carpentieriennes dans It Follows, David Robert Mitchell revisite le film noir saupoudré de stoner et nous emmène au sein d’un Los Angeles aussi coloré que cryptique pour explorer la face cachée de cette pop culture. Si son récit pynchonien exigeant aura laissé du monde sur le carreau, il nous aura également permis de nous égarer aux côtés d’un Andrew Garfield ahuri dans les méandres labyrinthiques de la cité des anges. Une expérience où les multiples références, qu’elles soient cinématographiques, vidéoludiques ou musicales, agissent comme le moteur d’une enquête aux allures néo-noires qui va tourner à la quête existentielle. Comme lors de son précédent essai, David Robert Mitchell enrobe le tout dans une splendide photographie et une bande-son aux allures 50s composée avec soin par Disasterpeace. Avec Under the Silver Lake, l’américain confirme sa position de cinéaste ultra-prometteur et surtout de porte-étendard d’une génération.