Twin Peaks The Return, l’affirmation du renouveau

Vingt-cinq ans après le dernier épisode de la saison 2 de Twin Peaks, David Lynch revient sur le petit écran pour créer une odyssée de 18 heures, celle de l’agent Dale Cooper. Cette troisième saison intitulée The Return réinitialise les codes de la série et nous offre un récit foncièrement moderne mais aussi politique.

Something is missing 

The Return s’ouvre avec des images issues de la deuxième saison de Twin Peaks. Nous sommes dans la Red Room et nous y voyons Laura Palmer, encore adolescente, donner rendez-vous à un Dale Cooper juvénile, “I’ll see you again in 25 years”. Vingt-cinq plus tard, nous sommes là, Twin Peaks, pas totalement.

Ce bref saut dans le passé laisse place à des notes de musique, lentes et étirées. On devine le début du thème de Twin Peaks (celui du générique d’ouverture) mais il semble se mêler à un bruit ambiant, une sorte de courant d’air. Pendant ce temps des images familières s’offrent à nous, une forêt de pins cachée par un brouillard épais, une usine, les couloirs vides d’un lycée, une jeune fille qui crie et s’enfuit. Mais ici, l’activité fumante de l’usine s’est évaporée, ne nous laissant qu’avec des lieux, certes familiers, mais vidés de présence humaine (on y voit la jeune adolescente, mais elle se cache le visage entre les mains). Ces images, habituellement associées au générique d’ouverture, sont ici accompagnées par ce son latent, entre électronique et organique, dont la tonalité ne ressemble en rien aux notes soap opératiques du thème de Twin Peaks. Lorsqu’enfin débute le générique, les images rurales de la ville ont été remplacées par la cascade puis par la Red Room et ses fameux rideaux rouges. On comprend alors que le récit ne sera pas uniquement centré sur la ville de Twin Peaks et que ce havre de paix dans lequel nous nous complaisions durant deux saisons est à présent menacé.

La musique était autrefois omniprésente dans Twin Peaks, elle auréolait de cool les jeunes lycéens avec son finger-snapping jazz, elle enveloppait de mélodrame les histoires d’amour et conférait une atmosphère lugubre avec ses notes de synthétiseur qui résonnaient sans fin entre les montagnes. Mais la plupart des moments musicaux ont à présent été remplacés par un bourdonnement électronique lancinant. Ce n’est que dans l’épisode 4 qu’on retrouve enfin le thème de Laura Palmer. Bobby, à présent policier, entre dans la salle de réunion dans laquelle sont disposés les anciens éléments de l’enquête sur Laura Palmer. Le thème se fait alors entendre, Bobby fond en larmes. Nos émotions liées à l’apparition du thème de Laura Palmer sont accentuées par le fait qu’il n’apparait qu’après quatre épisodes pour disparaitre aussitôt. Sa rareté renforce son intensité. Dans The Return, la musique, devenue si rare, devient alors l’évènement.

La dernière scène du premier épisode dévoile d’ailleurs un gramophone tournant dans le vide accompagné d’un bourdonnement électronique qui se transforme en courant d’air. Le premier épisode l’annonce, la musique a quitté Twin Peaks. “Something is missing”, confie la dame à la bûche à Hawk. La musique manque. En annonçant un changement dans la bande-sonore, Twin Peaks, œuvre musicale autant que visuelle, affirme que la redondance n’a pas sa place dans cette nouvelle saison.

Fantômes 

Une idée confirmée par les personnages de Twin Peaks. Fait rarissime à la télévision, Lynch réinitialise totalement son personnage principal nous privant pendant la quasi totalité de la saison de la présence de notre cher Cooper. Son interprète, Kyle MacLachlan, est tantôt un double maléfique de l’agent du FBI (Mr. C), tantôt une clone manufacturé (le vrai Douglas Jones), ou encore une sorte de Cooper à l’état végétatif (Dougie). A l’instar de Cooper, tous les anciens personnages de Twin Peaks semblent absents. Physiquement comme Donna (de toute la saison) ou Audrey (qui apparaitra bien des épisodes plus tard). Ou mentalement, à l’image de James, qu’on aperçoit furtivement dans la foule du Bang Bang Bar, autrefois biker rebelle et amoureux, à présent un homme traumatisé autant par un accident de moto que par un amour de jeunesse jamais vraiment cicatrisé. Lucy elle, ne comprenant pas le fonctionnement du téléphone portable s’évanouit lorsqu’elle voit le Shérif Truman (le frère de Harry Truman) entrer dans le commissariat alors qu’ils se parlaient au téléphone. Le couple qu’elle forme avec Andy semble totalement en décalage avec son époque, comme si les personnages s’étaient arrêtés de fonctionner pendant ces vingt-cinq ans et ne savaient à présent plus comment remettre en mouvement leur corps raidi par le temps. A l’instar de sa musique, Twin Peaks semble s’être vidé de sa texture et avoir laissé un trou béant. “Something is not here”, répète Diane en écho à la dame à la bûche en se frappant la poitrine.

S’il ne reste plus grand chose des premières saisons de Twin Peaks dans The Return, si ce n’est quelques surgissements furtifs du passé, certains acteurs fraichement arrivés dans la série font écho aux anciens, comme Tammy, jouée par Chrysta Bell. Avec ses longs cheveux auburns, sa bouche pulpeuse et ses mimiques omniprésentes, le glamour de Tammy n’est pas sans rappeler celui de la jeune Audrey quelques années auparavant.

Cependant quelque chose a changé, l’ambiance n’est plus la même, l’atmosphère de Twin Peaks autrefois automnale et pluvieuse a laissé place à un été sec et ensoleillé. La musique de Badalamenti semble s’être fait aspirer par la fissure créée par ces vingt-cinq années d’absence. Soudain, le monde n’est plus le même et on a beau invoquer les fantômes du passé, une moue séductrice familière ou quelques notes de musique, rien ne pourra nous ramener là où nous avions tout quitté.

Le monde est fou

Alors que les personnages principaux s’avèrent figés dans le temps, le monde autour d’eux semble avoir sombré dans la folie. C’est le cas de Candie, un des nouveaux personnages. Lorsqu’elle chasse une mouche dans le salon, ses mouvements semblent si caricaturaux qu’on croirait regarder Tom tenter d’attraper Jerry. La scène dure indéfiniment mais la mouche finit par se poser sur son compagnon, un des frères Mitchum, elle empoigne alors la télécommande et prise d’amnésie, focalisée seulement sur sa tâche, elle en oublie Rodney et le frappe en pleine figure. Candie est constamment dans le décalage, que ce soit dans ses gestes ou ses propos. Au casino, dans la scène où Rodney lui demande de lui ramener Anthony Sinclair, Candie ne répond pas, même lorsque Mitchum redis son nom et claque des doigts. Une main sur la hanche, l’autre caressant négligemment le haut de sa poitrine, elle semble comme perdue dans les affres de son personnage purement ornemental. Elle incarne la surdité et la superficialité de ce monde.

La vieillesse (vieillissement soudain des acteurs d’une saison à l’autre), l’amnésie et par extension, la mort, pèsent sur cette nouvelle saison de Twin Peaks. Dans cette vision fataliste, les acteurs semblent dépeindre le monde actuel, à la fois endormi, déphasé et répétitif.

Les acteurs se succèdent, ils n’auront jamais été si nombreux dans la série, certains ne sont d’ailleurs là que le temps d’une scène. C’est cette jeune fille qui, se redressant de son siège les mains tendues devant elle telle une mort-vivante, se met à vomir un liquide verdâtre dans la voiture tandis que sa mère (on suppose), bornée et hystérique, appuie compulsivement sur le klaxon ; ou ce garçon à l’allure de petit dur à cuire, qui tire dans la rue avec l’arme à feu de son père trouvée sur la banquette arrière. Le parallèle avec l’Amérique contemporaine en devient alors évident. Twin Peaks The Return est une œuvre politique et dépeint un monde sombrant dans la folie et la violence.

Lumière et ténèbres

Pour autant, Lynch ne semble pas juste pointer du doigt un monde cassé. The Return n’a pas perdu tous ses repères et n’a pas totalement basculé dans l’oubli et les ténèbres. Le cool jazz qui caractérisait le personnage enjoué et confiant de Dale Cooper fait son retour avec Dougie. Les scènes burlesques dans lesquelles Dougie apprend à vivre à nouveau, avec plus ou moins de succès, sont accompagnées d’un jazz au ton léger, accentuant le comique des situations. Non seulement, la musique n’a pas entièrement disparu de la série mais elle reprend le schéma familier des saisons précédentes. Lynch joue plus que jamais sur la perte de repères en nous privant presque totalement des morceaux familiers de cet univers tout en nous donnant des éléments auxquels nous rattacher. Par le biais notamment de Dougie et de Gordon Cole (joué par Lynch lui-même), The Return dissémine ici et là des notes d’humour. Tant qu’il y a du bon café et une cherry pie, c’est que le monde n’est pas encore mort.

« Damn good » répète d’abord machinalement puis avec intention Dougie en parlant de la cherry pie qu’il déguste avec les frères Mitchum. Pendant ces quelques secondes, il semble se souvenir de toutes les fois où il a dit cette phrase dans le Double R à Twin Peaks, en mangeant une cherry pie accompagnée d’un café bien noir en compagnie de Gordon. Durant cette même scène, la vieille dame que Dougie avait aidé à devenir riche plus tôt dans la saison vient le remercier de l’avoir sortie de la pauvreté. On retrouve alors dans Dougie le personnage de Dale Cooper, si bienveillant et honnête qu’il ne provoque que le bien tout autour de lui. C’est au moment des remerciements qu’intervient la musique de Badalamenti, remplaçant la musique intra-diégétique du restaurant. La première note fait taire les bruits ambiants et fait tourner la tête de Cooper, qui regarde en direction du pianiste. Il semble être le seul (avec le spectateur) à entendre la musique. Il a l’air soudain frappé par les évènements passés, ravivés par le style de Badalamenti, comme si Cooper aussi, avait entendu sa musique tout au long de la série. Le morceau, intitulé “Heartbreaking”, nous est inconnu et pourtant il sonne de manière familière, avec ses notes suspendues dans le temps et teintées de mélancolie. Le morceau finit par reprendre sa forme festive et le restaurant retrouve son agitation, mais “Heartbreaking” revient pour le générique de fin de l’épisode, comme si les deux morceaux au piano étaient une boucle vouée à apparaitre et disparaitre indéfiniment, à l’instar de cette saison qui oscille entre nostalgie et renouveau, entre espoir et fatalité.

“Dig yourself out of the shit” ne cesse de répéter le Dr Jacoby. Non sans ironie, David Lynch invite à l’action. En refusant de rejouer les mêmes codes, Lynch nous offre une saison qui,  de prime à bord, déstabilise en nous plongeant dans l’inconnu. Cependant la saison n’est pas dans le déni de son passé, au contraire, elle en garde l’essence et se réinvente à partir du préexistant, oscillant constamment entre nostalgie et renouveau. Alors que le paysage cinématographique et télévisuel actuel met l’accent sur la nostalgie exacerbée, en nous rassurant avec des remakes, suites et séries entièrement basées sur certaines décennies, Lynch lui, prend le risque de nous sortir de notre zone de confort et nous pousse à dépasser notre léthargie et notre paresse autant au niveau artistique que politique. Sans renier les premières saisons, la musique et les personnages se détachent habilement de leur passé, comme si Lynch leur avait donné la possibilité de faire le point et de se reconstruire et d’évoluer, et semble alors nous inviter, nous spectateurs, à faire de même.

Twin Peaks The Return : Bande-annonce

Twin Peaks The Return : Fiche technique

Réalisation : David Lynch
Scénario : David Lynch, Mark Frost
Interprétation: Kyle MacLachlan, Sheryl Lee, Michael Horse, Chrysta Bell, Miguel Ferrer, David Lynch, Robert Forster, Kimmy Robertson, Naomi Watts, Laura Dern, Harry Goaz, Dana Ashbrook…
Photographie : Peter Deming
Musique : Angelo Badalamenti
Production : Lynch/Frost Productions, Propaganda Films, Spelling Television
Durée : 18 x 55 minutes
Genre : Série policière, thriller, drame, fantastique, soap
Chaîne d’origine : Showtime
Date de diffusion : 21 mai 2017 au 3 septembre 2017

Etats-Unis – 2017 

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Perrine Mallard
Perrine Mallardhttps://www.lemagducine.fr/
J’ai grandi avec Luke Skywalker, Korben Dallas et la bande de Friends. Rêvé de devenir un gangster comme dans les films de Scorsese. Me suis prise pour une cinéphile après avoir vu Pulp Fiction et découvert mon amour pour le cinéma avec les films des frères Coen. J’aime la poésie de Sofia Coppola et l’imaginaire de Wes Anderson. Je préfère presque toujours les méchants. Et mes films préférés sont entre autres : Bronson, Un Tramway nommé Désir, Donnie Darko, The Dark Knight, Thelma & Louise, Somewhere, Mad Max : Fury Road, The Voices, Snatch et la plupart des Coen. J’ai découvert les séries avec Supernatural pour ensuite me tourner vers The Walking Dead, Misfits et continuer avec The Office, Hannibal, True Detective pour ne jamais m’arrêter, à tel point que je ne peux plus me passer de ma dose quotidienne. Néanmoins, j’ai la fâcheuse tendance à dire que les premières saisons sont les meilleures. Je n’ai pas de préférence entre le cinéma et les séries, tout comme je n’en ai pas concernant les genres, les seuls films/séries qui ne me plaisent pas sont ceux qui me laissent indifférente.

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