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Time and Tide : Le Big Bang de Tsui Hark

"Notre époque n’a d’yeux que pour les années 80/90, mais prenons de l’avance sur la vague retronostalgique de la prochaine décennie. Et si les décriées années 2000 constituaient ce tournant historique où le cinéma, à travers une poignée d’œuvres avant-gardistes, anticipa sa mue en prenant acte du changement de médiasphère qui allait définir notre temps ? Focus sur ces films qui exposèrent plus de 100 ans d’acquis du médium aux bouleversements du nouveau siècle. "

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Carlotta a fait dresser les poils de nombre de cinéphages il y a quelques semaines en annonçant une édition Blu-ray collector de Time and Tide, de l’immense Tsui Hark. Il faut bien comprendre l’importance revêtue par ce monument absolu du cinéma d’action « autre » pour saisir l’excitation qui s’est emparée d’une niche composée des fans pérennes du réalisateur d’Il était une fois en Chine et des bleu-bites qui ont découvert le cinéaste hongkongais avec ce film.

Le monde ou rien

Les louanges de ses laudateurs n’ayant pu compenser la relative timidité de sa distribution salle, c’est essentiellement a posteriori que s’est constitué le public de Time and Tide. Sorti au crépuscule de l’âge d’or des vidéos-clubs, temple de la seconde vie pour les œuvres n’ayant pas rencontré leur public en salles, Time and Tide provoqua un séisme dans le système nerveux de l’inconscient collectif. En effet, même les amateurs les plus acharnés du réalisateur sont sortis lessivés de ce tourbillon de sensations sauvages qui posait la remise en cause des acquis les plus élémentaires de la grammaire cinématographique comme condition sine qua non du déploiement de la vision de Hark à l’écran.

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« Je vous explique… On va mettre un de ces bordel ».

Peu de réalisateurs sont capables de faire feu de tout bois pour concrétiser leur projet, mais seuls quelques-uns sont capables de réitérer la chose plusieurs fois dans leur carrière. Or, si tous ses films ne sont pas en mesure d’engager une révolution copernicienne, le chaos semble être le préambule indispensable liant entre eux les meilleurs films de Tsui Hark, ou du moins les plus intéressant. Avec des résultats plus ou moins heureux : pour le carton monumental d’un Il était une fois en Chine, qui connut cinq suites (dont trois signées du cinéaste) et imposa ce qui deviendra pour 15 ans la norme du cinéma d’arts martiaux avec le kung-fu câblé, Hark se mangea en revanche un mur avec The BladeDéconstruction radicale du wu xia pian au travers des canons formels du ciné-vérité (caméra à l’épaule jetée dans l’action, montage discontinu cherchant le faux-raccord, narration cubiste), The Blade représente à bien des égards le chant du cygne d’un genre que le réalisateur avait grandement (redéfini), ainsi que le crépuscule cinéma hongkongais qui voyait le départ Outre-Atlantique de la plupart ses figures de proues. Comme s’il s’assurait de bruler le pont franchi pour empêcher quiconque de marche arrière avant de précipiter un exil qu’il ruminait depuis longtemps.

Au fond, la courte filmo américaine de Tsui Hark incarne assez bien la dichotomie qui tend à segmenter son cinéma. Le grand-écart qui sépare ses deux collaborations avec Jean-Claude Van Damme (mécène intéressé des artistes venu de l’ex-colonie britannique) est ainsi révélateur du besoin viscéral de son cinéma à mettre un grand coup de pied dans les conventions qu’on lui demande de filmer. Si le rigolo Double Team ne doit guère sa postérité qu’aux coupes de cheveux de Dennis Rodman et à quelques scènes d’actions mettant à profit la folie scénique du réalisateur, Piège à Hong-Kong s’est en revanche imprimé dans la rétine de ceux qui ont assisté médusés à la désagrégation en direct de sa star. Échaudé par son expérience difficile sur Double Team et remonté contre les doléances de producteurs intrusifs, Hark décide de singer jusqu’à l’absurde les attendus de son récit pour générer un avatar malade et déformé du genre abordé. Emportant au passage un Van Damme désagrégé, qui ne semble jamais reconnaître l’environnement d’images contrefaites dans lequel il évolue. A l’inverse d’un John Woo qui a su adapté son style aux contingences U.S et en faire la tête de proue du renouveau que le cinéma d’action traversé à l’époque, Hark a enfoncé les clous sur le cercueil qu’il a lui-même taillé sur mesure au mainstream.

La rage au ventre

Pour autant, aussi compliquée son aventure américaine a-t-elle pu être pour le cinéaste, le périple lui a permis de ré-emmagasiner des munitions dans le chargeur de sa rage créative. Œuvre du come-back, Time and Tide se pose ainsi comme la profession de foi absolutiste d’un cinéaste résolu à remettre son médium sur la table d’opération. Sur le papier, Time and Tide a tout de l’actionner classique, voire convenu : un jeune serveur, devenu garde du corps de fortune pour son oncle véreux afin de faire face à une paternité inattendue, se lie d’amitié avec un ancien mercenaire confronté au retour de ses anciens associés.

A priori, rien de bien bouleversant donc dans un pitch décliné à l’envie sur les étagères des rayons séries B de vidéo-club. Or, tout le talent de Tsui Hark va consister à en extraire des virtualités insoupçonnées au gré de sa furie créatrice déchainée. Dès son ouverture mettant en scène la cacophonie moderne, le cinéaste filme Hong-Kong comme une tour de Babel (voir les échanges où les personnages peuvent échanger en des langues différentes) où s’entrecroisent les langues et les corps dans une frénésie chaotique où les individus s’empilent plus qu’ils ne coexistent. C’est toute la raison d’être du travail de Tsui Hark qui dépeint le monde comme une entité primitive qui n’a pas encore atteint la civilisation.

Une dimension d’autant plus appuyée que le film ne cesse de brasser des références bibliques convoquant une iconographie quasi liturgique. Ainsi le groupe de mercenaires que nos deux héros affronteront se surnomment les anges, et semblent évoluer dans un monde différent du nôtre. Leur première apparition succède ainsi au fondu sur une carte postale que le jeune héros se représente comme son fantasme du paradis. Fuyant leur royaume des cieux, ils rencontreront leur ancien complice sur un Tarmac d’aéroport avant de descendre sur le royaume des mortels. Le film figurera à plusieurs reprises cette lutte de la verticalité amenée par les mercenaires pour dicter les règles du combat à leur avantage : une course poursuite dans un immense parking en spirale descendante, un jeu de cache-cache endiablé sur les façades de la barre d’immeubles qui voit les belligérants enchainer les câbles de rappel pour voler d’une fenêtre à une autre… C’est d’ailleurs lorsque qu’ils seront dans l’incapacité de déployer leurs ailes et contraints à l’horizontalité que les anges déchus se montreront plus vulnérables aux balles des simples mortels (voir le climax )…

Contemporain dans sa temporalité, Time and Tide charrie donc les références pour générer l’image d’une pré-civilisation primitive qui se grave au fer rouge dans la rétine du spectateur pour l’atteindre jusque dans son câblage cognitif.

C’est toute la différence entre un cinéaste comme Tsui Hark et les tribuns du langage cinématographique qui se « contentent » d’être éloquents : la capacité de remettre en question la structure sémantique du médium sur l’autel de ses ambitions thématiques. Cette idée du chaos, inhérente au travail du réalisateur, conditionne ainsi jusqu’à la mise en scène. Ici, Hark reprend les expérimentations entamées sur Piège à Hong-Kong et les pousse jusqu’à leur point de rupture. Comme s’il s’était décidé à ne rien filmer « normalement », à ne jamais prévenir le spectateur lorsqu’il basculait de point de vue, qu’il décomposait un mouvement dans une série d’arrêts sur image, ou qu’il s’essayait aux cadrages plus suicidaires les uns que les autres (voir le célèbre plan dans lequel la caméra filme la descente en rappel d’un personnage). Peut-être davantage que sur aucun de ses précédents films (hormis The Blade), Tsui Hark associe l’idée d’une ère pré-civilisationnelle aux outils d’expression de sa représentation. Autrement dit, Hark ne fait pas que parler : il crée la langue du chaos.

Il était une fois… La révolution

Le résultat dépasse ainsi la simple représentation et va franchir allègrement la frontière de l’écran pour chatouiller la réalité du spectateur dans ses repères cognitifs les plus élémentaires. Tsui Hark le sait : la relation du médium avec le public (encore plus dans le cas du cinéma d’action) se fonde sur les habitudes visuo-spatiales propres à l’être humain, que chacun mobilise pour appréhender ce qui se passe à l’écran. C’est cette conscience aiguë de la dimension profondément interactive qui fonde le processus de visionnage d’une œuvre cinématographique que le réalisateur engage pour s’amuser à bouleverser nos automatismes.

Un exemple parmi de (nombreux) autres : à plusieurs reprises, Hark s’amuse à filmer le début et la fin d’un mouvement en l’amputant du milieu, laissant le spectateur en reconstituer la continuité. L’impact s’en trouve ainsi décuplé : en foutant le bordel avec notre zone de confort visuelle, Hark appuie sur les zones érogènes de notre système cognitif et nous rend plus que jamais acteur de ce qui est en train de se passer. A l’instar d’un Robert Zemeckis, Tsui Hark conçoit le cinéma comme une expérience totale, qui doit franchir l’écran pour emprunter le corridor de la perception du spectateur afin de bouleverser sa réalité matérielle.

C’est l’essence de Time and Tide : une capacité inouïe à associer la représentation (ce que l’on voit) avec la perception (ce qui s’imprime dans notre cerveau), et à articuler l’anarchie de son découpage en fonction. Ainsi, Time and Tide fait partie de ces films qui ne se regardent pas d’un œil dilettante, qui scotchent votre attention et vous engagent au plus profond de votre être. C’est le pré-requis indispensable pour comprendre l’histoire, le réalisateur appliquant sa logique de mise en scène jusque dans ses transitions séquentielles assurément déroutantes au premier abord.

On cite souvent Matrix des Wachowski pour signifier le basculement du cinéma d’action dans le XXIème siècle. Ce qui est vrai du point de vue des contenus, mais en terme d’expériences, Time and Tide restera comme le film qui aura préparé les esprits à la révolution qui suivit en soumettant nos habitudes à l’abandon. Aucun des films dont nous parlerons par la suite ne retrouvera le degré de folie et de jusqu’au boutisme qui habita Tsui Hark. Le réalisateur hongkongais nous aura appris à nager en nous dans les torrents d’une rivière déchainée. Des leçons à la dure comme celle-là, on en demanderait tous les jours.

Bande-annonce : Time and Tide

Fiche Technique : Time and Tide

Titre : Time and Tide
Titre original : Seunlau ngaklau (順流逆流)
Réalisation : Tsui Hark
Interprétation: Nicolas Tse (Tyler), Wu Bai (Jack), Anthony Wong (Oncle Ji), Cathy Tsui (Ah Jo), Candy Lo (Ah Hui), Couto Remotigue Jr (Miguel Joventino)
Scénario : Koan Hui et Tsui Hark
Production : Tsui Hark et Shi Nansun
Musique : Tommy Wai
Photographie : Ko Chiu-Lam et Herman Yau
Montage : Marco Mak
Pays d’origine : Hong Kong
Format : Couleurs – 2,35:1 – Dolby Digital / SDDS – 35 mm
Genre : Action, policier
Durée : 113 minutes
Dates de sortie : 5 septembre 2000 (Mostra de Venise), 19 octobre 2000 (Hong Kong), 12 décembre 2001 (France)

Hong-Kong – 2000

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