Accueil Blog Page 440

Gemini Man, d’Ang Lee : le spectateur de demain pour le cinéma du futur

Difficile d’amener les gens vers le futur du cinéma par les temps qui courent. Ang Lee le sait mieux que personne pour en avoir fait les frais avec Un jour dans la vie de Billy Lynn. Un vertige sensoriel en 3D et 120 images secondes, mais un suicide commercial qui essayait de caler sa révolution médiumnique dans l’écrin d’un cinéma d’auteur pas forcément enclin à diffuser ce genre de proposition. A cet égard, Gemini Man relève d’un ajustement nécessaire entre les ambitions de Lee et une production bien plus taillée pour porter ce type de démarche.

Raisons et sentiments

Soyons clairs : quelles que soient les attentes que l’on peut nourrir à son propos, il est plus que probable que Gemini Man n’eût pas existé (du moins sous cette forme) sans le sort ingrat subi par son précédent film. Car le bide d’Un jour dans la vie de Billy Lynn au box-office constitue un moindre mal face à l’indifférence que suscita le pari pourtant inouï d’Ang Lee et le stéréographe Demetri Portelli de filmer en 3D et 120i/s. Prenez un parc de salles dérisoire pour le présenter sous le format dans lequel il fut pensé. Ajoutez-y une critique qui préfère revendiquer son indolence intellectuelle plutôt que de jouer son rôle d’ambassadeur entre le public et les œuvres qui ont vraiment besoin de sa médiation. Mélangez, et vous obtenez un film qui n’a concrètement eu aucune chance d’être vu comme il aurait dû l’être.

Ainsi, avant même tout autre considération, on peut raisonnablement croire que l’expérience Billy Lynn a pesé lourd dans le choix d’Ang Lee concernant son nouveau film. D’un côté, Gemini Man offrait au cinéaste l’occasion de retourner à la 3D HFR (pour High Frame Rate), mais au sein d’un blockbuster boosté par le star-power de son acteur principal et le soutien d’une major (la Paramount). Et de l’autre, Lee pouvait mettre le système à profit pour bénéficier d’une sortie qui rende justice à son processus de fabrication.

Et force est de constater que les faits lui ont donné raison. Trois mois avant la sortie du film, les cinémas français recevaient des consignes de la Paramount pour mettre à jour leurs projecteurs numériques avant de passer le trailer en 3D 60i/s (moitié moins que le ratio du film, mais c’est déjà énorme). Et à sa sortie, les salles de France et de Navarre se sont suffisamment converties au HFR pour accueillir comme il se doit le nouveau Will Smith. Bref, sur le strict plan de l’exploitation, Ang Lee a d’ores et déjà réussi son pari. Mais qu’en est-il du film ?

Joker

Henry Brogan est un tueur d’élite qui met ses talents au service du gouvernement depuis de trop nombreuses années. Fatigué par le poids des ans, il décide de prendre sa retraite avant le contrat de trop. Mais le repos va être de courte durée : ses anciens employeurs décident de l’éliminer en lançant à ses trousses un tueur impitoyable qui se révèle être… Son clone.

Sous son costume de machine de studio bien huilée, Gemini Man a tout du coup de dés pour les acteurs impliqués. Pour la Paramount, en quête d’un gros coup pour se repositionner sur la carte du game au-delà de sa seule licence porteuse (les Mission Impossible). Pour sa vedette Will Smith, qui doit confirmer la récente et (relative) embellie de son statut bankable. Pour son producteur Jerry Bruckeimer, remercié de chez Disney et désireux de prouver qu’il est toujours dans la partie. Pour Ang Lee enfin, qui a besoin d’un vrai succès pour pouvoir continuer le champ d’investigations passionnant qu’il a ouvert depuis L’odyssée de Pi.

Parce qu’il représente un pari pour tous ses instigateurs, Gemini Man ne pouvait donc pas exister comme le film d’Ang Lee seul. C’est la limite d’un projet qui, s’il ne rejette jamais la greffe de son dispositif atypique, se serait accommodé d’un destin de thriller lambda capitalisant sur le seul procédé du de-aging (également à l’œuvre chez Scorsese pour The Irishman). Ainsi, contrairement à Avatar, La légende de Beowulf, ou évidemment La vie de Billy Lynn, Gemini Man n’est pas un film qui a été pensé et conçu dès ses prémices pour former un tout-organique avec les enjeux présidant à sa conception. C’est particulièrement prégnant dans un scénario qui emprunte les mécanismes d’un actionner des 90’s (le film a d’ailleurs été écrit en 1997, et passa de mains en mains depuis avant d’arriver entre celles d’Ang Lee). Y compris dans ses raccourcis un tantinet téléphonés (ce qui ne l’empêche pas ceci dit d’enterrer au tractopelle le renoncement éhonté qui tartine les scripts de la quasi-intégralité des blockbusters actuels…)

De fait, il faut un petit moment avant de s’enlever l’idée qu’aussi brillamment et exécuté fût-il, le procédé ne s’imposait pas à Gemini Man. Le HFR 3D fait d’abord office de cosmétique de luxe, bluffante d’un point de vue esthétique (contrairement aux Hobbit, dont le 48 i/s était assez inégal à cet égard) mais qui ne change pas fondamentalement la nature d’un film qui aurait pu être tourné autrement. Il faut attendre la première scène d’action pour se rappeler ce que le procédé est susceptible d’apporter, notamment en termes de retranscription du mouvement.

Le spectateur en mouvement

S’il n’a jamais été le réalisateur le plus « mobile » qui soit (contrairement à un Peter Jackson, qui avait notamment expérimenté le HFR pour cette raison), Ang Lee a suffisamment d’instinct pour savoir tirer parti de ses ressources. Passée une fusillade dans la bicoque de Will Smith en guise d’échauffement, la première confrontation d’Henry et son double révèle de quel bois se chauffe le cinéaste.

Lee aurait déjà géré le bail en se contentant de démontrer la propension de la 3D HFR à restituer une complexité scénographique impossible à concevoir à plat (à ce titre, il sera instructif de voir ce que la scène donne en 2D). D’autant plus que le procédé confère à l’ensemble la grâce aérienne d’un ballet (sans avoir l’air emprunté pour autant) inenvisageable sous la pesanteur d’un régime d’image « classique » pour ce niveau de chorégraphie. Le résultat rappelle à notre bon souvenir la souplesse élégante du réalisateur de Tigre et Dragon lorsqu’il s’agit de filmer ce genre de scènes. Pourtant, ce n’est pas tant ce que Lee et son équipe accomplissent qui interpelle, que ce que ce qu’ils introduisent ainsi.

En effet, dès lors que Will Smith fait connaissance avec son double, le vertige de sa réalité devient celui du spectateur, qui devient un acteur du récit à part entière. Qu’il s’agisse d’un reflet dans l’eau ou d’une mise au point, le public se met à appréhender l’image comme si lui-même évoluait dans la réalité augmentée déployée ici. Ang Lee augmente notre regard pour faire participer l’ensemble de notre être dans l’action.

D’autant que le réalisateur reprend les innovations les plus folles de Billy Lynn, notamment ces contre-champs qui se muent discrètement en regard-caméra. Non pas pour casser le régime fictionnel, mais au contraire pour le prolonger au-delà de l’écran, dans le monde du spectateur. Nous croyons regarder un personnage dans un plan cadré et composé pour traduire sa situation psychologique et/ou sa position dans l’action. In fine, c’est le personnage qui NOUS regarde à travers les yeux de son interlocuteur.

Qu’est ce que le cinéma?

Le clone du héros le confie à son géniteur : « c’est comme si je devenais spectateur de l’action ». Si le personnage devient un peu spectateur, le spectateur devient un peu acteur. Nous ne regardons plus l’image par procuration, nous la regardons comme si nous pouvions vraiment agir en son sein. On est toujours au cinéma ? Pas sûr. Ou pas tout à fait. Presque.

C’est là que l’on réalise à quel point sous ses airs de commande boostée par un projet de mise en scène, Gemini Man aligne (volontairement ou pas) toutes ses planètes sur le même curseur. Ainsi l’argument du double numérique, loin de constituer un simple produit d’appel, permet justement de construire l’identification au héros sur une base qui n’est plus seulement celle de l’empathie, mais de l’expérience. Quand Will Smith (qui se rappelle qu’il était acteur au passage) a l’impression de se regarder en voyant son clone, le spectateur lui a l’impression comme dit plus haut d’être regardé à travers les yeux de son personnage. On ne joint plus notre point de vue à celui du personnage parce que nous ressentons la même chose, mais parce que nous vivons la même chose. L’homme augmenté à l’écran (le clone de Smith), c’est aussi le spectateur.

Cette union organique qui s’est créée sur les bases d’un mariage de raison (l’histoire d’Hollywood en somme) ricoche jusque dans la présence d’Ang Lee derrière la caméra. Il y a toujours eu chez le réalisateur cette constante de libérer ses personnages du protocole dans lequel ils sont corsetés pour leur permettre d’être eux-mêmes. Chez lui, le combat pour le libre-arbitre ne mue pas en réquisitoire contre la fiction mais en plaidoyer pour la conciliation. On peut être chevalier et amoureux (Tigre et Dragon), cowboy et homosexuel (Le secret de Brokeback Mountain), guerrier et sentimental (Un jour dans La vie de Billy Lynn) … Ou tueur et délicat, bad guy et père sincère comme respectivement les personnages de Will Smith et Clive Owen. Mais aussi, désormais spectateur et acteur comme le public qui se rendra en salle pour voir Gemini Man. En 3D HFR seulement.

Extrait Vost : Gemini Man

Fiche technique : Gemini Man

Réalisation : Ang Lee
Scénario : David Benioff, Jonathan Hensleigh, Darren Lemke, Andrew Niccol, Stephen J. Rivele et Christopher Wilkinson
Caqting : Will Smith, Clive Owen, Mary Elizabeth Winstead, Benedict Wong, Ralph Brown…
Direction artistique : Guy Hendrix Dyas
Décors : John Collins, Robert Cowper, Bence Erdelyi, Karl Probert, Gergely Rieger, Lissette Schettini et Diana Trujillo
Costumes : Suttirat Anne Larlarb
Photographie : Dion Beebe
Montage : Tim Squyres
Musique : Lorne Balfe
Sociétés de production : Skydance Productions, Jerry Bruckheimer Films, Fosun Pictures et Alibaba Pictures
Société de distribution : Paramount Pictures
Genre : science-fiction
Date de sortie en France : 2 octobre 2019

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Fear the Walking Dead » saison 5 : la première série ÉCRITE par des zombies

0

Dans cette cinquième saison du spin-off de The Walking Dead, le groupe de survivants désormais emmenés par Morgan (Lennie James) traîne dans les parages d’une centrale nucléaire et se lance dans l’exploitation pétrolière. Surtout, ils veulent sauver le monde et filmer des documentaires tout en se comportant comme s’ils n’avaient jamais vu un zombie de leur vie. Comment les nouveaux showrunners ont détruit une série qui avait un réel potentiel ?

La saison 4 et le début des ennuis

Sans avoir jamais été un chef-d’œuvre, Fear The Walking Dead avait le mérite d’offrir un regard différent sur le monde post-apocalyptique de la chaîne AMC. Ses personnages, créés par Robert Kirkman mais non tirés de ses comics, plus ordinaires, pas très sympathiques et sans leader affirmé, différaient de ceux de The Walking Dead. La famille recomposée dysfonctionnelle des Clark/ Manawa permettait de centrer le show sur les relations humaines plus que sur les zombies ou les conflits entre communautés (lesquels s’enchaînent ad nauseam dans TWD). Et la série était en progression constante jusqu’à la saison 3 incluse, peut-être bien l’une des plus réussies des deux séries réunies.

Les nouveaux showrunners, Andrew Chambliss et Ian Goldberg, arrivés à partir de la saison 4, ont pris le parti de faire un semi-reboot, si bien qu’il ne reste pas grand-chose de la série originale. Exit la Californie et le Mexique, un saut dans le temps emmène les personnages dans un Texas grisâtre beaucoup plus générique sur le plan visuel. Les deux personnages principaux, Nick (Franck Dillane, parti de son plein gré) et sa mère Madison (Kim Dickens, qui aurait peut-être bien voulu rester) ont été très maladroitement sacrifiés dans la première partie de la saison 4, laissant la place à Morgan, personnage secondaire iconique de TWD et toujours aussi peu désireux de tuer son prochain. Aux deux rescapés du casting original (Alicia, incarnée par Alicya Debnam-Carey, bien forcée de prendre du galon, et Strand, joué par un Colman Domingo dont on jurerait qu’il semble de moins en moins convaincu du bien-fondé de sa présence) se sont alors greffés toute une flopée de nouveaux personnages, au premier rang desquels Althea (Maggie Grace), journaliste intrépide toujours la caméra à la main, et John Dorie, ancien flic doux et lunaire interprété par le toujours sympathique Garrett Dillahunt. Le temps de dresser le portrait des nouveaux venus, FTWD a laissé planer le doute sur la direction du nouveau groupe. La saison 5 clarifie les choses : dans le mur.

Là où Madison et Nick assumaient leur passé trouble et leurs actes souvent discutables, Morgan se met en tête d’aider ses semblables en laissant des petites boîtes au bord de la route, transformant le groupe en une bande de bons samaritains benêts. Les atermoiements de Morgan étaient intéressants dans TWD, essentiellement en raison du décalage vis-à-vis de Rick, moins scrupuleux sur l’éthique de la survie post-apocalyptique. Mais un bon personnage secondaire ne fait pas forcément un bon leader, surtout si l’on n’a rien de plus à raconter sur lui. Morgan n’a non seulement pas les épaules pour assumer la direction d’un groupe, mais son état d’esprit contamine les autres, dont Alicia, qui traverse une crise existentielle au cours de cette saison, qu’elle résoudra en barbouillant de la peinture sur les arbres et en appelant ça de l’art…

La saison 5 voit l’adjonction de nouveaux personnages, et les retours pour le moins improbables de Daniel Salazar (abandonné au Mexique en fin de saison 3) et de Dwight (chassé de Virginie par Daryl à la fin de la saison 8 de TWD). Le charismatique ex-membre de la Sombra Negra, coiffeur de profession, finira même par couper l’abondante tignasse de l’ex-sbire de Negan. La réintégration de Daniel, sympathique au premier abord, tourne à la mauvaise blague : l’ancien tueur y est transformé en vieil abuelo trimballant son chat partout. Son interprète, Rubén Blades, étant avant tout un excellent chanteur de salsa, Daniel se retrouve à pousser la chansonnette à plusieurs reprises, ce qui ne colle pas du tout au personnage. Quant à Dwight (Austin Amelio), la quête de sa femme s’opère par un procédé assez nébuleux. Même si sa rédemption ne constitue pas l’intrigue la plus pénible de cette saison, on ne pourra que soupirer en constatant que Fear est exactement devenue ce qu’elle ne voulait pas être : un simple spin-off de la série-mère.

A force de creuser, on touche le fond… et on découvre du pétrole

Sur le papier, les deux nouveaux showrunners avaient quelques bonnes cartes en main. De la même manière que la saison 3 posait la question cruciale de l’eau potable dans un monde infesté de zombies, tout en évoquant un conflit entre des survivalistes et une communauté amérindienne (il est bon de rappeler que ce show a été audacieux), la saison 5 se penche sur deux thématiques cruciales.

Dans la première partie de saison, le groupe se retrouve (de manière rocambolesque) coincé à proximité d’une centrale nucléaire accusant quelques signes de fatigue et maintenue tant bien que mal par Grace (Karen David). Voir les survivants de l’apocalypse toujours confrontés aux déchets de la civilisation techno-industrielle avait théoriquement quelque chose de réjouissant. Malheureusement, cela ne va jamais plus loin que l’effet d’annonce. Les showrunners semblent plus intéressés à établir des liens avec TWD (Althea sympathise le temps d’un épisode avec une membre de l’organisation qui a exfiltré Rick) et à mettre en place des set-up qui n’accouchent pas de pay-off. Alors qu’on pouvait légitimement s’attendre à ce qu’Alicia ne survive pas au final de mid-season après avoir ingurgité du sang de zombie radioactif, la jeune femme semble se porter comme un charme (hormis, on l’a dit, ses surprenantes velléités picturales). Grace elle-même, persuadée d’être contaminée, tombe malade vers la fin de saison. Un cancer ? Non, on apprend dans les dernières minutes du final qu’elle est… enceinte. Le nucléaire ? Aussi inoffensif que l’usine Lubrizol.
La deuxième partie de saison aborde quant à elle la question de l’essence. Une fois siphonnés les réservoirs de tous les véhicules à proximité, et les stations-service n’ayant pas la caractéristique de se remplir toutes seules, le groupe se retrouve confronté à un dilemme majeur : comment sauver toutes ces pauvres âmes en peine si l’on ne peut pas remplir le réservoir de son camion ? Plutôt que de découvrir les vertus de l’équitation, le groupe de Morgan se lance donc dans l’exploitation pétrolière. Évidemment, ils ne sont pas les seuls à lorgner sur le précieux liquide et se retrouvent en conflit avec d’autres groupes… comme si, par ailleurs, il n’existait qu’un seul champ de pétrole dans tout le Texas.

Malgré quelques lourdeurs narratives, l’épisode 13 est sans doute un des plus regardables de la saison, encore qu’il sacrifie Logan, un faux bad guy plutôt intéressant, pour intégrer Virginia, insupportable sosie de Jessie dans Toy Story et appelée à jouer le rôle de l’antagoniste majeure de la saison 6. Cet épisode serait bien plus efficace s’il ne constituait pas précisément le premier (et unique) épisode où le champ de pétrole apparaît. Si Morgan et son groupe sont de toute évidence devenus les rois du pétrole entre les deux parties de la saison, les showrunners ont préféré se concentrer sur d’autres choses. C’est ainsi que l’on retrouve Morgan et Grace faire un tour de manège dans un centre commercial et qu’on fait la rencontre d’un rabbin dont l’histoire ressemble fort à celle du père Gabriel dans TWD. Et c’est surtout ainsi que l’exploitation pétrolière se retrouve occupée par Luciana, présente depuis la saison 2 et passée du statut de jeune femme forte et débrouillarde à celui de petite chose fragile maternant un groupe d’enfants rencontrés en chemin, un homme en fauteuil roulant et trois gamins : avec une telle équipe , difficile de résister face à un gang armé qui veut siphonner ce qui reste de ressources naturelles à votre place.

Fear the found footage

On pourrait lister toutes les incohérences du récit, énumérer les choix stupides des personnages, déplorer leur manque de développement, voire leur lente destruction. C’est surtout l’idée aberrante des documentaires d’Althea qui emmène la série à un point de non-retour. Dans l’épisode 9, les personnages, souhaitant se faire connaître et montrer qu’ils sont très gentils, ont l’idée de filmer leur quotidien et témoigner face caméra comme dans une émission de télé-réalité. Althea et ses camarades ne coupent jamais leur caméra, même lorsque Morgan se retrouve le pied sur une mine anti-personnelle. Entre ces aberrations narratives, l’improbabilité technique de l’affaire ou tout simplement la candeur de la démarche des personnages, on se demande encore ce qui était le plus consternant. Lorsque les showrunners ont jugé recevable de retenter l’expérience pour l’épisode 15, les réseaux sociaux frémirent d’horreur, et pas tout à fait de la manière dont ils l’auraient souhaité. Le groupe s’y fait attaquer par une horde de zombies, sur un pont menaçant de s’effondrer, mais nos cameramans improvisés continuent de filmer en dépit du plus élémentaire bon sens. Difficile de se sentir concerné par le sort de personnages devenus aussi inconséquents.

Plus globalement, l’importance des caméras et des velléités documentaristes d’Althea dans cette saison traduit, tout comme la dépendance du groupe au pétrole, l’incapacité des personnages à se déconnecter de leur ancienne vie et, par conséquent, à survivre dans un monde post-apocalyptique. C’est pour cette même raison qu’ils finissent par appeler Virginia au secours à la fin de l’épisode 15, se retrouvant au milieu de nulle part, sans eau ni nourriture… en théorie. Cette incapacité à se projeter dans ce nouveau monde n’est en réalité pas tant celle des personnages que celle des scénaristes, incapables de réfléchir concrètement aux conséquences de l’effondrement de la civilisation. Or, le spectateur connaît ces personnages depuis plusieurs saisons, qu’il s’agisse des survivants du groupe original, des transfuges de TWD ou des nouveaux venus comme John ou Althea, qui ont survécu seuls pendant des années avant leur apparition dans la série. Connaissant leur parcours, il est difficile d’accepter de les voir baisser les bras aussi rapidement face à des difficultés qui ne sont de loin pas aussi insurmontables que celles qu’ils ont déjà affrontées par le passé. Cet abandon, psychologiquement absurde, n’est qu’un artifice conduisant au grand chamboulement orchestré pour le finale, qui voit tous les personnages séparés de force par Virginia. De toute évidence, Chambliss et Goldberg voulaient en arriver là dès le début. Et ils ne sont pas embarrassés du fait que cela ne collait absolument pas aux personnages dont ils ont hérité, ni, et c’est encore plus consternant, à ceux qu’ils ont créés.

La saison s’achève sur un cliffhanger dont les deux issues possibles sont aussi consternantes l’une que l’autre. Grièvement blessé et cerné par quelques zombies affamés, Morgan y est laissé très mal en point. Bien que l’arrivée de son personnage constitue la première des nombreuses mauvaises idées à l’origine du déclin de la série, on ne peut qu’être déçu de voir disparaître un personnage historique de la franchise de manière aussi peu glorieuse. Et s’il survivait ? Des théories l’imaginent sauvé in extremis par la femme de Dwight, ou, beaucoup plus saugrenu, par Madison (dont on n’a jamais vu le cadavre) ou même Rick. Cela semble improbable et digne d’un soap opera, mais les showrunners ont largement montré cette saison qu’ils ne s’arrêtaient pas à ce genre de considération.

La série a donc été renouvelée pour une sixième saison malgré des audiences en chute libre et des critiques chaque semaine de plus en plus négatives. Une pétition a même été lancée pour réclamer le départ de Chambliss et Goldberg… On voit mal comment la barre pourrait être redressée : l’ADN du show a non seulement été détruit, mais le nouvel attelage bricolé depuis deux saisons s’est tellement embourbé dans les sables mouvants du non-sens que Fear the Walking Dead relève aujourd’hui presque du nanar. Face à ce marasme, on peut toujours se plaire à considérer qu’aucun des personnages présents sur le barrage à la fin de la saison 3 n’a survécu et que la série s’est achevée à ce moment. On se console comme on peut.

Fiche technique : Fear The Walking Dead

Créateurs : Robert Kirkman, Dave Erickson
Réalisateurs : Michael E. Satrazemis, Colman Domingo…
Scénaristes : Ian Goldberg, Andrew Chambliss…
Interprètes : Lennie James, Alycia Debnam-Carey, Maggie Grace, Colman Domingo, Danay Garcia, Garrett Dillahunt, Alexa Nisenson, Jenna Elfman, Karen David, Austin Amelio, Rubén Blades
Musique : Danny Bensi et Saunder Jurriaans
Production / Distribution : AMC
Genre : post-apocalyptique
Durée : 16×45 minutes

Les fous de pilotes #10 : Critique des séries The Politician, Unbelievable, Criminal et The I-Land

Pour ce mois de septembre 2019, nous avons sélectionné des séries estampillées Netflix : The Politician, une satire au vitriol du monde politique avec Jessica Lange, Ben Platt, Bette Midler, Gwyneth Paltrow ; Criminal, un polar en huis-clos, filmé dans quatre pays européens ; Unbelievable, grâce auquel le mastodonte du streaming s’attaque à la culture du viol ; enfin, la production dystopique The I-Land, un Lost 2.0 brouillon et sans saveur.

The Politician, tous les coups sont permis

Eh oui, encore une série de lycéens produite par Netflix. On pourrait commencer à se lasser, pourtant la plateforme de streaming est parvenue une fois de plus à se renouveler dans un registre qui, de prime abord pourrait paraître restreint. En effet la nouvelle série de Ryan Murphy, à qui l’on doit principalement Glee et American Horror Story, aborde certaines thématiques peu habituelles lorsqu’il s’agit de parler d’adolescence.

Payton Hobart, étudie dans un lycée huppé de Santa Barbara. Ambitieux, il aspire à une carrière politique, voire présidentielle depuis l’âge de 7 ans. Et pour entamer cette carrière, il est primordial de se faire élire à la tête de la Présidence du Bureau des Élèves de son établissement, pour ensuite être admis à Harvard. Mais dans la course à l’élection, Payton a un rival de taille et qu’il connaît très bien.

Dans ce pilote, notre protagoniste cherche un partenaire de campagne qui lui permettrait d’améliorer son image et attirer un nouvel électorat parmi les lycéens. Il se tourne rapidement vers Infinity Jackson, une lycéenne atteinte de leucémie et interprétée par Zoey Deutch. Car pour gagner, tous les coups, même ubuesques, sont permis.

Dans cette satire de la corruption du système politique, on reconnaît très facilement la patte de Ryan Murphy. Entre le soap et l’humour déjanté, The Politician est une comédie politique, presque noire par moment, tout en restant une feel-good série. Bien qu’elle ne possède pas la virtuosité de Glee, elle s’avère réellement plaisante à regarder, pour son univers proche, pourtant décalé du nôtre. En témoignent ces ados clientélistes aux stratégies de campagne rondement menées.

https://www.youtube.com/watch?v=gFSkIY_Gmq8

3.5

Thomas Gallon

Criminal, la série judiciaire version Netflix UK

Le concept de la série Criminal est pour le moins original : faire une série européenne où la même action (en l’occurrence la police interrogeant un suspect) est déclinée selon des pays différents. Nous avons donc quatre lots de trois épisodes, se déroulant au Royaume-Uni, en France, en Espagne et en Allemagne.

Nous parlerons ici du premier épisode de la version britannique, avec un David Tennant toujours aussi subtil. Le dispositif narratif est réduit au maximum : une salle d’interrogatoire, un suspect, son avocate, deux policiers qui mènent l’interrogatoire et deux autres, derrière un miroir sans tain qui en commentent le déroulement. Ici nous avons affaire à un médecin, le Docteur Edgar Fallon, suspecté d’avoir tué sa belle-fille. La série met en avant les diverses stratégies employées par les policiers pour faire plier le suspect, mais aussi le suspense sur la culpabilité ou l’innocence de Fallon. C’est subtilement écrit, réalisé et interprété, mais on est finalement déçu de voir qu’il s’agit uniquement d’une affaire par épisode là où on aurait préféré suivre le cas sur plusieurs heures. Sobre et efficace, ce pilote va droit à l’essentiel.

3.5

Hervé Aubert

Unbelievable, une série sur le viol avec un female gaze

Marie, jeune adolescente au passé trouble, porte plainte après s’être fait violer chez elle par un inconnu. Les détails de son récit sont troubles, tant elle est sous le choc. Ayant connu des traumatismes durant son enfance en famille d’accueil, la police et son entourage se mettent alors à douter de la véracité de ses paroles allant jusqu’à lui faire nier les faits. La série de Netflix revient sur cette histoire vraie, datant de 2008, pour dépeindre avec horreur la banalité de ces affaires et comment parfois la police échoue lamentablement dans la prise au sérieux des victimes de viols, essentiellement car ce sont des jeunes femmes.

Le premier épisode se concentre sur “l’après”. De manière très chirurgicale, comment la victime doit témoigner et passer des tests médicaux, sans une réelle prise en charge émotionnelle de la part des forces de l’ordre. Une mise en scène similaire à celle du premier épisode de la saison 3 de Broadchurch, mais cette fois avec une insistance sur la mécanique déshumanisante de l’épreuve.

Marie est l’objet du viol. Elle parle peu, semble quelque peu désorientée, mais agit normalement. Peut être trop normalement pour certains. Des flashbacks du viol s’imposent à notre vision mais sous la forme de chimères. En tant que spectateur, on remet aussi en question la possibilité qu’elle ait juste fantasmé ce viol. On adhère aussi aux agents de polices, blasés, qui trouvent des incohérences à son récit et réclament des preuves concrètes impossibles.

Mais l’histoire prend réellement forme par la suite, avec l’arrivée de deux femmes détectives, Grace Rasmussen (Toni Colette) et Karen Duvall (Meritt Wever), en charge d’autres affaires de viol curieusement similaires. Ces deux femmes vont devoir réparer les erreurs de leurs collègues masculins et redonner la parole et la légitimité à ces femmes pour enfin coffrer l’animal coupable de telles horreurs.

Avec un récit qui prend le point de vue féminin, du côté de Marie mais aussi des deux inspectrices, la série se révèle plus authentique que tout autre pour aborder un sujet comme le viol. Pour la précéder, Top of The Lake et Sweet/Vicious avaient déjà commencé ce travail de représentation du viol du point de vue exclusif des victimes et s’intéressant plus au traumatisme qu’à l’acte en soi. Mais la réalisation de Susannah Grant s’attache à l’intime et la vérité, avec une mise en scène très feutrée, rappelant l’ambiance de Mindhunter.

En seulement 8 épisodes, cette mini série au sujet délicat s’avère indispensable à voir pour ceux et celles désabusés par le traitement du viol dans les médias actuels.

4

Céline Lacroix

The I-Land, l’île mi-sérieuse

Dix personnages se réveillent sur un plage. Ils sont tous amnésiques et ignorent aussi bien la raison de leur présence ici que leur nom. Ils n’ont aucune blessure. Il n’y a aucun débris qui ferait penser à un crash d’avion ou un naufrage de bateau. Ils sont tous habillés de la même façon. Et auprès de chacun d’eux est placé un objet.

Voilà le point de départ de The I-land, série écrite et réalisée par Neil LaBute, réalisateur des films Nurse Betty ou Wicker Man. Et, à ce stade, il est impossible de ne pas penser à la série culte Lost.

De fait, comme dans la série de J. J. Abrams, c’est le mystère qui constitue l’attrait principal ici. Ce pilote regorge de questions, et chaque scène en apporte de nouvelles, jusqu’au plan final. En cela, il est possible de dire que c’est plutôt bien écrit et que ce pilote aurait tendance à inciter à aller voir la suite.

Mais, hélas, il y a tout le reste. A commencer par les personnages, très fades et complètement stéréotypés. Dès la deuxième scène, à moins de cinq minutes du début, nous avons un premier face à face entre deux personnages qui sont caractérisés d’un trait de plume. Chacun va rentrer dans une case et, en quelques minutes, le spectateur peut prévoir quelles seront les réactions futures des protagonistes. De plus, les dialogues sont creux. Enfin,, l’ensemble est servi par de piètres acteurs.

Du coup, le pilote perd beaucoup de son intérêt : si le mystère de la situation est prenant, les personnages sont tellement inconsistants que l’on se moque un peu de ce qui peut leur arriver.

En bref, c’est un sentiment mitigé, partagé, qui se dégage de ce pilote, qui incite assez peu à continuer.

https://www.youtube.com/watch?v=fwRi2LxqnGo

2

Hervé Aubert

Les films de septembre : Wedding Nightmare, Deux moi, Ça…

Le cinéma a repris sur les chapeaux de roue en septembre avec la sortie de plusieurs très grosses attentes : Ad Astra, Ça chapitre 2, Bacurau… Il y en avait pour tous les goûts dans les salles obscures et la rédaction a pris le temps de revenir sur certaines de ces sorties et de la grande ressortie du mois : Apocalypse Now Final Cut.

Wedding Nightmare, de Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett : une satire horrifique sur le mariage.

Bien que la nomination film d’horreur soit présente, il ne faut pas s’attendre ici à un énième blockbuster du genre préférant nous surprendre à coup de jump scares gratuits et autres phénomènes paranormaux (mention au Conjuring-verse). Avec Wedding Nightmare, attendez-vous à un divertissement du même genre que Get Out, Us et la saga American Nightmare, à savoir une satire allant droit au but. Une vision bien gore, acide et moqueuse du mariage, dévoilée sous une avalanche de violence jouissive et portée par une Samara Weaving (nièce du grand Hugo) des plus impliquées. Un divertissement indépendant qui saura divertir comme il se doit, à défaut de vraiment marquer les esprits de par son hésitation sur le ton à adopter. Jonglant entre le sérieux via une photographie léchée et du drame parfois pompeux, et un second degré à la fois surprenant et souvent grotesque, Wedding Nightmare peut paraître bien bancal dans son résultat final. Un fait qui se confirmera lors d’un climax grand guignolesque, laissant pour le coup le spectateur sur sa faim.

-Sebastien Decocq

Ça : Chapitre 2, d’Andrés Muschietti : une suite plus clownesque et édulcorée

La plus grosse attente de cette rentrée 2019 s’avère être une déception, n’ayons pas peur des mots ! Même si le premier film se montrait discutable du point de vue horrifique, nous ne pouvions nier ses qualités (casting aux petits oignons, Bill Skarsgård en Pennywise, son ambiance très Stranger Things, son efficacité certaine…) et son statut de meilleure adaptation de Stephen King depuis belle lurette. Sans parler, bien évidemment de sa rentabilité, qui en fait à ce jour le film d’horreur ayant le plus rapporté à travers le monde. Oui, Ça : Chapitre 2, nous l’attendions de pieds fermes ! Et si le charme opère toujours via ses personnages, son casting en béton (mention spéciale à Bill Hader) et quelques séquences réussies (dont une introduction des plus marquantes), nous ne pouvons pas dire que le résultat soit à la hauteur des attentes. Divertissant et efficace, certes, mais tellement édulcoré. En effet, cette suite donne l’impression d’avoir été faite à la va-vite, au point d’en être grotesque par moment. La faute revenant principalement à une surdose d’effets numériques de piètre qualité et à une photographie beaucoup moins maîtrisée, gâchant l’aspect horrifique de la plupart des scènes (la grand-mère, le lépreux, la statue…). Ajoutez à cela une narration bien plus mécanique que dans le précédent opus et une durée excessivement longue (2h49) qui étire le récit sans raison, et vous obtenez un blockbuster d’horreur avec moins de cachet et de prestige que son prédécesseur. Avec beaucoup d’idées, mais ne sachant pas comment les traiter comme il se doit au profit d’un spectacle parfois bien trop clownesque.

-Sebastien Decocq

Deux moi, de Cédric Klapisch : symétrie des âmes 

Au delà de la façon dont Klapisch se saisit des solitudes qui animent notre génération, Deux Moi offre surtout une grande dynamique dans laquelle le cinéaste inscrit la fusion de deux âmes qui se frôlent et se répondent sans se rencontrer. L’intelligence de l’écriture et le jeu de symétrie est simple mais pourtant très efficace. Non sans cliché ou sans facilité mais avec un charme qui finit par se dégager de cet ensemble moderne, lumineux où certaines scènes enfoncent le film (chez les psys) tandis que d’autres l’élèvent (chez l’épicier). Le film pétille autant que ses jeunes acteurs qui apportent leur jeunesse là où elle est nécessaire. Les comédies qui font passer de jolis moments.

-Gwennaëlle Masle

Apocalypse Now Final Cut, de Francis Ford Coppola

Apocalypse Now Final Cut : Depuis 40 ans, Apocalypse Now occupe une place de choix dans le cinéma américain : celui d’un totem que tout bon cinéaste ou cinéphile a découvert un jour quitte à s’en voir inspiré par la suite. Alors, quand l’artiste derrière sa conception, Francis Ford Coppola, décide de nous sortir une ultime version, sobrement intitulée Final Cut & remasterisée en 4K, l’émotion est forcément présente. Puisque à l’issue de ces 3h02 de projection, on en ressort lessivé, ébahi, transfiguré même par l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma et surtout ragaillardi par cette vision d’un auteur qui a su s’imposer et devenir une de celles définitives dès lors qu’on aborde le Vietnam au cinéma. Chef d’œuvre à voir et à revoir.

-Antoine Delassus

https://www.youtube.com/watch?v=VyNwha5hrAo

Bacurau, de Kleber Mendonça Filho : un cri du cœur d’une singularité vivifiante

Artiste brésilien connu pour son engagement social et sa manière de glisser du fantastique & un soupçon de thriller dans ses œuvres, Kleber Mendonça Filho n’a pas failli à sa réputation en présentant Bacurau au dernier Festival de Cannes. Dans cette histoire qui convoque les atours d’une dystopie et les codes du western, on y suit le quotidien précaire d’une bourgade perdue en plein désert (Bacurau donc) qui va se voir menacée par un régime politique corrompu qui l’assèche littéralement, des mercenaires américains prêts à en découdre et un climat difficile. De ce canevas très politique dont il se détache finalement en ne renseignant pas la temporalité, le cinéaste en tire une leçon de cohésion et de révolte, en montrant un village soudé face à des oppresseurs et qui va prendre le fusil pour se défendre. De quoi apposer sur l’oeuvre un petit parfum qu’on se le dise jubilatoire mais aussi très actuel, tout en le rendant incisif et sec, un peu à la manière d’un John Carpenter des 80’s. Bref, Bacurau c’est solide, original et surtout nécessaire par les temps qui courent.

-Antoine Delassus

« Dictionnaire du cinéma italien (1922-1945) » : cinéma et fascisme

0

Titulaire d’un master en terminologie et traducteur indépendant, Alessandro Corsi publie aux éditions Vendémiaire un très dense Dictionnaire du cinéma italien (plus de 800 pages), axé sur la période 1922-1945, ère fondatrice qui a vu naître Cinecittà et la Mostra de Venise, mais aussi émerger des réalisateurs tels que Vittorio De Sica, Luchino Visconti ou Roberto Rossellini.

Les quelque 35 pages de filmographie présentes en appendice de ce dictionnaire en disent long sur la richesse du cinéma italien de l’époque dite du Ventennio. Entre 1922 et 1945, de la marche sur Rome à la chute de la République de Salò, c’est toute une industrie qui se fait jour, avec ses systèmes organisés, ses stars et ses cérémonies. Pour beaucoup, le cinéma italien commence en 1945 avec le long métrage Rome, ville ouverte, de Roberto Rossellini. Alessandro Corsi cherche au contraire à focaliser son attention sur l’ère mussolinienne ; pour ce faire, il a accumulé des centaines d’heures de visionnages, dépouillé des revues italiennes spécialisées parues sous la fascisme, étudié des textes et des ouvrages abordant cette question ex post. Il en ressort un dictionnaire relativement exhaustif, loquace sur le cinéma muet, édifiant quant aux mutations de l’industrie, ne négligeant rien du courant vériste, des lois raciales, des colonies, des positions de l’Église catholique, de la mise en place de Cinecittà, de la Mostra de Venise ou du Centre expérimental de cinématographie…

Fascime et cinéma
Cinecittà bénéficia d’un incendie ravageant les studios Cines et du soutien sans faille de l’administration de Benito Mussolini, « afin que l’Italie fasciste diffuse plus rapidement dans le monde la lumière de la civilisation de Rome ». Alessandro Corsi raconte le développement progressif de « Hollywood sur Tibre », ses collusions avec le pouvoir en place et sa volonté de concurrencer les grandes places cinématographiques du monde. Le Centre expérimental de cinématographie (CSC), créé à la fin de l’année 1935 sous l’impulsion du ministre de la Presse et de la Propagande Galeazzo Ciano, a quant à lui pour objectif de former des cadres artistiques et techniques aptes à propager l’image de la « Nouvelle Italie » et à résister à l’influence de l’hégémonie hollywoodienne. Le premier documentaire réalisé par les élèves du CSC, intitulé Le Grain, tient lieu de film propagandiste vantant les bonnes graines du fascisme (agriculture, jeunesse, mutation urbaine). Benito Mussolini fait lui-même l’objet d’une entrée particulièrement fournie, où Alessandro Corsi évoque notamment les séquences de divination du régime produites par l’Union Cinématographique Éducative : avant chaque séance de cinéma, de courts documentaires ou des actualités viennent un peu plus asseoir le culte du Duce et de son gouvernement. La présence sur les écrans du dictateur italien va se renforcer tout au long des années 1930. Chaque événement est mis en scène et « émotionnalisé » autant que faire se peut : une rencontre diplomatique, une inauguration, une parade militaire, un discours…

Les acteurs du renouveau
Si l’ombre du fascisme surplombe l’ère du Ventennio, et si l’auteur en rend compte avec une rigueur implacable, tout, évidemment, ne s’y résume pas. Des cinéastes tels qu’Alessandro Blasetti, Vittorio De Sica ou Roberto Rossellini, des comédiens tels qu’Osvaldo Valenti, Elsa Merlini ou Leda Gys, des scénaristes à l’image d’Amleto Palermi ou Luigi Zampa, des genres comme la comédie, le burlesque, la sceneggiata ou le réalisme ont naturellement voix au chapitre. Sur les revues spécialisées, Alessandro Corsi se montre tout aussi prolixe. Vers 1907, à Turin, Milan, Naples ou Rome, les plus grandes places du cinéma italien, apparaissent les premiers magazines sur le septième art. Au moment où les fascistes s’emparent du pouvoir, la pluralité et l’hétérogénéité des titres sont incontestables. Dans les années 1920, les publications people voient le jour, puis, dans les années 1930, les revues d’information culturelle les plus prestigieuses commencent à s’interroger à propos d’un art qui polarise désormais l’attention – et l’énergie – du régime mussolinien (après une période de relative indifférence). En 1935, la création de la Direction générale de la Cinématographie (DGC) confirme la volonté des fascistes de faire main basse sur le septième art. Relevant du secrétariat à la Presse et à la Propagande, le DGC cherche à contrôler les messages idéologiques véhiculés par l’industrie du cinéma. Des revues telles que L’Écran ou Film se conforment aux directives du nouvel organisme.

Une critique en plein essor
La critique a elle aussi une place de choix dans ce dictionnaire. Jusque dans les années 1920, elle s’avère relativement générique, plus préoccupée par la description des sujets ou la moralité d’un film que par ses aspects techniques. C’est vers 1925 que le cinéma parvient enfin à conquérir une légitimité égale à celle de la littérature ou du théâtre. Le quotidien fasciste Il Tevere décide alors de lui consacrer une page hebdomadaire – une première tentative de récupération qui tournera toutefois court. À partir de 1927, les revues culturelles accordent au septième art une place de plus en plus importante, jusqu’à en faire un sujet majeur. Alessandro Blasetti fonde Cinematografo en mars de la même année ; les partisans du renouveau de l’industrie italienne y prennent part et produisent une réflexion critique touchant tant à l’esthétique qu’à la technique, l’économie ou l’idéologie. Une institutionnalisation aura toutefois lieu dans la décennie suivante et aboutira à la création de revues inféodées au régime et à l’ICE (l’Institut international du cinématographe éducatif) – dont Cinema, placée sous la coupe de… Vittorio Mussolini, le deuxième fils du Duce.

En définitive, cette lecture nous ramène souvent à la politique. Sous le fascisme, elle a forcé un mariage de raison avec l’industrie du cinéma. Quelques-unes des entrées les plus substantielles du dictionnaire d’Alessandro Corsi s’y rapportent directement. Didactique et concis (malgré ses quelque 800 pages), cet ouvrage précieux nous permet de mieux appréhender une période complexe d’idéologie et de renouveau cinématographique. Il est difficile d’en réclamer davantage.

Dictionnaire du cinéma italien, Alessandro Corsi
Vendémiaire, octobre 2019, 804 pages

Note des lecteurs0 Note
5

« TMNT (T.08) : Vengeance (1ère partie) » : créances de sang

0

Krang et Shredder sont hypothétiquement hors-jeu, de même que le Technodrome qui menaçait d’annihiler l’humanité tout entière. Les Tortues Ninja n’en demeurent pas moins confrontées à un problème de taille : maintenir en vie Donatello, le génie de la fratrie, plongé dans le coma suite à une violente attaque de Bebop et Rocksteady.

TMNT est probablement l’une des séries les plus réussies du moment. Elle parvient à faire coexister une multitude de personnages dans des arches narratives généreuses, qui évoluent de pair sans jamais se parasiter. C’est encore le cas avec ce nouveau tome. Le clan Foot semble échoir à Karai en l’absence de Shredder et cette dernière vise à en verrouiller l’entrée aux candidats extérieurs. Les Tortues font part de leurs états d’âme – Raph se confond en regrets, Mike se plaint d’un cycle de violence sans fin. Les trois frangins à carapace cherchent à redonner vie à Donnie, comateux après un combat avec Bebop et Rocksteady. Casey et son père Hun, chef de gang alcoolique, s’affrontent ouvertement. Les dragons pourpres sillonnent la ville, multiplient les provocations et initient des émeutes ou des rixes. Partout, les liens du sang sont interrogés : dans la prise de pouvoir momentanée de Karai, dans le conflit opposant Casey à Hun, dans les regrets de Raph vis-à-vis de Donnie suite à l’opération Technodrome, mais surtout dans la haine viscérale – et ancienne – que voue Shredder à Hamato Yoshi (maître Splinter).

Les dessins du Brésilien Mateus Santolouco revêtent une beauté graphique et un sens du détail tels qu’ils transportent sans mal le lecteur d’un bout à l’autre du comics. Pour maintenir l’intérêt, les scénaristes Kevin Eastman et Tom Waltz ouvrent des fronts à intervalles réguliers, charpentent un mariage de raison entre Shredder et le scientifique Stockman, recourent à une ronde de personnages hauts en couleurs – Alopex, Harold, April, Casey, le fugitoïde, les mutanimaux, etc. Les auteurs n’hésitent pas à proposer plusieurs flashbacks et à dissocier, sur plusieurs planches, l’action et les dialogues. Si cet album continue d’interroger les lieux filiaux et l’attrait du pouvoir – une constante dans l’univers des Tortues Ninja –, il est aussi question, d’une manière probablement plus discrète, de transhumanisme : l’esprit de Donnie ayant été « reversé » dans un robot, ce dernier s’aperçoit des limites de ses capacités naturelles d’apprentissage, de calcul ou de déduction. En alliant la technique au biologique, Donatello s’est vu doté d’aptitudes inconnues jusque-là – et qui rencontrent évidemment un écho particulier chez lui. Ce huitième tome se referme en outre sur un climax prometteur, annonciateur de batailles épiques et chargées de symboles. On attend donc la suite avec impatience.

Vengeance (première partie), Mateus Santolouco, Kevin Eastman et Tom Waltz
Hi Comics, septembre 2019, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Cinéma et peinture » : regards croisés

0

Joëlle Moulin est diplômée de l’École du Louvre et docteure en Histoire de l’art. Dans un « beau-livre » réédité par Citadelles & Mazenod, elle analyse les liens souvent étroits entre le cinéma et la peinture.

De tout temps, la peinture n’a cessé d’être injectée dans le cinéma. C’est Alfred Hitchcock plaçant Norman Bates, le héros de Psychose, dans la Maison au bord de la voie ferrée d’Edward Hopper. C’est Vincente Minnelli parcourant l’Europe pour s’immerger dans les paysages de Vincent Van Gogh et employant une pellicule désuète pour obtenir les variétés de tons escomptées. C’est Akira Kurosawa s’inspirant des estampes japonaises ou du Bain à la Grenouillère de Claude Monet. C’est Woody Allen, Orson Welles ou Alfred Hitchcock (via ses célèbres caméos) s’adonnant à des autoportraits rappelant, pour des raisons évidentes, l’art pictural. C’est Jean Renoir influencé par l’impressionnisme de son père Auguste – Boudu sauvé des eaux cite Les canotiers à Chatou quand Elena et les Hommes en fait autant avec la Blonde à la rose. C’est Fritz Lang baignant ses films dans les eaux évocatrices du romantisme ou de l’expressionnisme allemand. C’est une fascination pour le portrait (ou le tableau) exprimée chez Fritz Lang, Luchino Visconti ou Albert Lewin. La fondatrice et transversale Arrivée d’un train en gare de La Ciotat ne marche-t-elle pas dans les pas du Train dans la neige de Claude Monet ? Un siècle plus tard, David Lynch, venu de la peinture, ne reproduit-il pas les bouches meurtries et déformées de Francis Bacon ? Son ambition se fond dans la réalisation de tableaux en mouvement. Et si ses peintures n’investissent pas directement l’écran, elles irriguent chaque idée de cinéma et concourent à donner un sens pictural – et cubiste – à des films volontiers oniriques et mystérieux.

Avec son grand format (24 x 32 cm), ses illustrations en couleurs et sa jaquette rhodoïde transparente, Cinéma et peinture est un « beau-livre » particulièrement immersif. Il fait la part belle à l’art dans une logique de toile-écran parfaitement servie par les images comparatives qu’il intègre. Le lecteur peut ainsi considérer l’influence de la Hudson River School et des paysages vertigineux de Thomas Cole sur les westerns de John Ford, celle de Vittore Carpaccio et Thomas Gainsborough respectivement sur Orson Welles (pour les costumes d’Othello) et Stanley Kubrick (pour ceux de Barry Lyndon), celle de George Grosz sur Les Damnés de Luchino Visconti ou encore celle du Nouveau Réalisme sur Clint Eastwood. En plus de Vincente Minnelli, Vincent Van Gogh a fait l’objet des attentions d’Akira Kurosawa (les promenades oniriques et le musée imaginaire de Rêves) et de Maurice Pialat, dont la principale préoccupation fut de montrer le tempérament de l’artiste peintre (son film s’ouvre d’ailleurs sur une main nerveuse en train de peindre).

Joëlle Moulin nous rappelle également l’emprise grandiose des expressionnistes sur des pans entiers du cinéma : Orson Welles, Fritz Lang, Robert Wiene, Friedrich Wilhelm Murnau ont tous habillé leurs images d’ombres et de contrastes lumineux saisissants. Lang, Murnau et Wiene ont par ailleurs façonné des univers de perdition annonciateurs du cinéma d’horreur. On trouve chez eux des sujets proches de ceux des peintres de la Nouvelle objectivité contemporaine – eux-mêmes découlant de l’expressionnisme. Otto Dix, George Grosz ou Egon Schiele exercent une influence considérable sur le cinéma allemand des années 1920-1930. Ce ne sont toutefois pas les seuls peintres dont les toiles se répercutent sur pellicule. Le Cabinet du docteur Caligari semble redevable au dessinateur autrichien Alfred Kubin, tandis que la Cathédrale de Lyonel Feininger (1919) et La Danse des ombres de Samuel van Hoogstraten (1615) s’avèrent troublantes de ressemblance avec Metropolis et M le maudit, de Fritz Lang.

L’influence peut être assumée ou inconsciente, épisodique ou permanente, directe ou détournée. Si le chef décorateur Robert Boyle avoue avoir projeté Le Cri d’Edvard Munch dans Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, les choses sont moins évidentes avec L’Île des morts d’Arnold Böcklin et le château de Citizen Kane, voire entre Frederic S. Remington et les réalisateurs de westerns (même si certains d’entre eux, à l’instar de John Ford, le citent assez clairement). Le rapport à l’image est certainement aussi essentiel pour le peintre que pour le cinéaste : Sydney Pollack filme Jeremiah Johnson en Panavision pour rendre indissociables personnages et paysages ; Charlie Chaplin invente le premier homme-image avec Charlot ; Citizen Kane met à profit les grands angulaires et la profondeur de champ ; les artistes du Bauhaus parlent d’art total quand Wim Wenders perçoit une forme d’idéal dans le Voyage à Tokyo de Yasujirō Ozu.

Edward Hopper, gratifié à lui seul d’un chapitre entier, illustre à merveille les considérations communes que partagent le peintre et le cinéaste, ce qui explique probablement qu’on le retrouve chez Alfred Hitchcock (Psychose), Woody Allen (Manhattan, Vicky Cristina Barcelona) ou Wim Wenders (Paris, Texas). D’un bout à l’autre de son ouvrage, Joëlle Moulin cherche précisément à mettre en lumière ces « considérations communes » qui, plutôt que de montrer un septième art en plein bégaiement pictural, font état des glissements incessants entre la peinture et le cinéma, dans une réinterprétation perpétuelle de l’image. Il y a là une science inépuisable qu’on ne fait évidemment qu’effleurer.

Cinéma et peinture, Joëlle Moulin
Citadelles & Mazenod, septembre 2019, 272 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Certains l’aiment chaud, de Billy Wilder : it will be loved by you !

0

 Avec Certains l’aiment chaud réalisé en 1959, Billy Wilder poursuit une thématique entamée avec les films noirs que furent notamment Assurance pour la mort (1944) et Boulevard du crépuscule (1950) : l’exploration de l’âme humaine, de ses égarements et de ses faiblesses. Réunissant un casting de premier ordre, le réalisateur américain joue sur les genres  aux deux sens du terme, parodiant les codes cinématographiques et jouant sur l’identité sexuelle des personnages. Une audacieuse et réjouissante comédie.

Les codes du film de gangster
Le film s’ouvre sur une séquence digne des plus purs films noirs. 1929, Chicago en pleine période de prohibition. Quatre armoires à glace veillent sur un cercueil à l’arrière d’un corbillard. Leur destination : un magasin de pompes funèbres. La police, qui prend en chasse le convoi mortuaire, ne s’y trompe pas. Quelques coups de freins et mitraillettes plus tard, les masques tombent : du whisky plein le cercueil et un tripot clandestin caché entre les murs de l’honorable boutique. Le décor est planté, celui du film de gangsters avec ses parrains (à pompes funestes), ses truands aux trognes de molosses et ses flics incorruptibles. Mais loin du sérieux d’un véritable film noir comme Scarface (1932), auquel certaines scènes de Some like it hot se réfèrent directement, on sent poindre dès l’introduction un ton ironique qui annonce la comédie à venir.

Duperies à tous les étages : parodie et subversion
Si Certains l’aiment chaud commence comme une caricature de film de gangsters, ce film est aussi pour Billy Wilder l’occasion de parodier la comédie américaine.  Ainsi, les personnages principaux, Joe (Tony Curtis) et Jerry (Jack Lemmon), deux modestes musiciens contraints à se travestir pour échapper à la pègre, rappellent le fameux duo burlesque de Laurel et Hardy. L’histoire avec ses quiproquos permanents et rebondissements multiples s’inscrit dans la lignée les grandes comédies de Capra. Non seulement pour les éclats de rire qu’elle provoque mais également pour cette lecture à double niveau qui caractérisait les films du réalisateur de La vie est belle.  Mais avec le scénario qu’ils cosignent, Billy Wilder et I.A. Diamond vont plus loin encore, faisant preuve de transgression ou pour le moins d’audace morale. Outre la trame principale qui met en scène deux travestis, un milliardaire érotomane et une blonde alcoolo, le film fait la part belle aux petites lâchetés individuelles. Il s’agit pour les tous les personnages de désobéir (à la sévère meneuse de troupe Mlle Sue), de s’amuser, de boire et de séduire. Et peu importe s’il faut en passer par les mensonges et les retournements de vestes (et de robes) en tous genres. Une véritable comédie de la subversion.

Nobody’s perfect
Le film est en grande partie célèbre pour le trio de stars qu’il réunit : la classe de Tony Curtis, l’exubérance de Jack  Lemmon et les chansons de poupoupidou Marylin Monroe contribuent au charme de ce chef d’œuvre. Mais comme souvent dans les films de cette période, ce sont les seconds rôles qui apportent le petit plus. La palme du personnage le plus hilarant revenant à l’extraordinaire Osgood Feeling III (Joseph Evans Brown), un milliardaire qui non content d’avoir divorcé huit fois jette son dévolu sur un de nos deux travestis. Ce qui lui vaudra une des répliques les plus célèbres du cinéma : « Well …nobody’s perfect ». Une formule polysémique qui renvoie aux fragilités des personnages du film, mais également aux acteurs hollywoodiens eux mêmes : l’adorable Marilyn ayant en réalité fait subir au reste de l’équipe ses caprices de star durant tout le tournage, et le grand Sinatra ayant refusé le rôle de Jerry/Daphné au prétexte qu’il ne pouvait se résoudre à jouer un homme déguisé en femme. Bref, nul n’est parfait !

Bande annonce : Certains l’aiment chaud

Fiche technique :

  • Titre original : Some Like It Hot
  • Titre français : Certains l’aiment chaud
  • Réalisation: Billy Wilder
  • Scénario : Billy Wilder et I.A Diamond
  • Musique : Adolf Deutsch
  • Décors : Edward G. Boyle
  • Costumes : Bert Henrikson et Orry-Kelly
  • Photographie : Charles Lang Jr
  • Société de production: Ashton Productions,Inc. Mirisch Company
  • Société de distribution : United Artists Corporation
  • Budget : 2 883 848 $
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Langue : anglais
  • Format : noir et blanc
  • Genre : comédie
  • Durée : 120 minutes
  • Dates de sortie :
    • États-Unis : 29 mars 1959
    • France  : 9 septembre 1959 (Paris)

 

 

Note des lecteurs0 Note
4.5

Les Chaussons rouges : Pour l’amour du cinéma

0

En partie inspiré du conte d’Andersen, signé par les talentueux Michael Powell et Emeric Pressburger, Les Chaussons rouges revisite avec brio l’univers du spectacle filmé pour mieux se transformer en hommage vibrant au septième des arts.

Synopsis : Le soir de la première de Cœur de feu, le célèbre imprésario Boris Lermontov – directeur de la prestigieuse troupe de ballet qui porte son nom – fait la connaissance de Victoria Page, une danseuse qui le persuade de l’engager. Dans le même temps, il embauche un jeune compositeur, Julian Craster, qui était venu se plaindre de plagiat. Intransigeant, Lermontov dirige ses employés d’une main de fer, exigeant d’eux qu’ils se vouent entièrement à leurs carrières. Lorsqu’il annonce son nouveau ballet, Les Chaussons rouges, inspiré du conte d’Andersen, il s’agit d’un projet d’une ampleur sans précédent : Craster le composera, Page le dansera ; ils deviendront des vedettes internationales, à condition de tout sacrifier à cet art…

À force d’être employé à tout va, comme argument commercial ou promotionnel bien souvent, le qualificatif de chef-d’œuvre tend à être galvaudé et dépossédé de tout son sens. Mais une chose est certaine, lorsque l’on regarde Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, c’est bien sa capacité à marquer durablement les consciences qui atteste de sa grandeur, représentant encore aujourd’hui une intarissable source d’inspiration pour de nombreux cinéastes (Scorsese le citant dans Taxi Driver et Shutter Island, Aronofsky dans Black Swan, Coppola dans Tetro, etc.).

Après avoir interrogé l’Homme sur son rapport à l’esprit et à la chair, dans Le Narcisse noir (1947), le duo cinéaste s’intéresse cette fois-ci au dilemme propre au processus créatif : met-on la vie au service de l’art, ou l’art au service de la vie ? Une problématique que le récit pose promptement durant la rencontre entre le “créateur” (le chorégraphe Lermontov) et sa “muse” (la danseuse Victoria Page) : « Pourquoi voulez-vous danser ? », « Pourquoi voulez-vous vivre ? ». Mais si la réflexion qui en découle s’avérera passionnante (pouvoir autodestructeur de la passion, impériosité de l’art.…), c’est surtout grâce à un travail de mise en scène innovant qui va exploiter toutes les possibilités du médium cinématographique : musique, image, et mouvement vont transformer le conte en une expérience unique. 

Ce sont d’ailleurs ces motifs purement cinématographiques qui vont nous accueillir dès l’entame du film : si les spectateurs se précipitent pour assister à la représentation, les uns viendront avant tout pour “voir”, tandis que les autres voudront surtout “écouter”, reléguant ainsi le conte en arrière-plan (lors du générique, déjà, les fameux chaussons rouges ne sont que des éléments du décor). Une situation que les personnages vont parfaitement incarner : en abordant l’art par le prisme d’une seule dimension, Lermontov a une vision réduite du monde, croyant au mérite de la performance au détriment de l’humain. Tandis que l’union de l’image avec le son, ou de la danseuse avec le compositeur, permet au contraire l’émergence de l’émotion…

Recherchant avant tout à exprimer l’intériorité des personnages par la puissance évocatrice du cinéma, Powell et Pressburger vont utiliser l’univers du conte d’Andersen uniquement pour légitimer leurs élans créatifs. Une prise de position astucieuse qui va leur permettre de renouveler les conventions du spectacle filmé, transformant la banale comédie musicale en une tragédie complexe, désenchantée et amère. Le scénario, basé sur le principe du récit-cadre, va créer une vraie distance avec l’intrigue originale, multipliant les fausses-pistes (le plagiat, l’intégration de Vicky Page…) pour mieux véhiculer l’impression de glissement constant vers le drame.

Une impression que la mise en scène entretient avec beaucoup d’efficacité. Si les phases d’accalmie existent, comme cette balade romantique au bord de la Méditerranée, filmée en gros plan pour mieux suspendre l’instant dans le temps, elles vont peu à peu être occultées par la présence grandissante des moments de tension. La reproduction répétée d’un même schéma visuel (plan serré, travelling arrière, plan large) permet ainsi l’émergence d’un sentiment de danger qui trouvera sa conclusion logique lors du dénouement final.

Plus généralement, c’est à travers l’évolution stylistique, qui passe du classique au fantasmagorique, que le glissement vers l’inéluctable devient prégnant à l’écran. Le ballet central, synthétisant les réflexions et expérimentations des cinéastes, nous l’indique de belle manière en révélant les rêves et terreurs de Vicky : l’harmonie artistique mettant en relief le désordre intérieur, la beauté plastique les tourments psychologiques…

Mais surtout, ce passage permet de célébrer la pleine puissance du cinéma ! En effet, si le fantastique voit le jour, c’est grâce à l’union entre différents univers graphiques, comme ceux de Mélies, Hitchcock ou Disney. De plus, c’est par la technique cinématographique que l’univers mental de la danseuse prend vie : la caméra abandonne la frontalité propre aux comédies musicales pour nous plonger dans une réalité semblable à celle du conte. Quant au travail sur la profondeur de champ et les différents effets visuels (surimpressions, trucages, transformations, etc.), ils recomposent l’espace scénique pour mieux nous immerger dans le ballet et dans l’inconscient de la danseuse.

Plus qu’une simple évocation de l’univers de la danse, Les Chaussons rouges illustre dans toute sa complexité le lien unissant l’artiste à son art, nous laissant ainsi entrapercevoir ce que pourrait être le cinéma à l’état pur.

Les Chaussons rouges : Bande-Annonce

Les Chaussons rouges : Fiche Technique

Titre : Les Chaussons rouges
Réalisation : Michael Powell & Emeric Pressburger
Scénario : Michael Powell et Emeric Pressburger, d’après le conte de Hans Christian Andersen
Photographie : Jack Cardiff
Montage : Reginald Mills
Direction artistique : Hein Heckroth, Arthur Lawson
Production : Michael Powell et Emeric Pressburger
Société de production : Independent Producers, Archers Film Productions, The Rank Organisation
Genre : Drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 10 juin 1949 (France)

Royaume-Uni – 1948

Note des lecteurs0 Note
4.5

Ceux qui travaillent d’Antoine Russbach : une belle fiction qui rejoint la réalité d’un monde asservi aux lois du marché

Note des lecteurs0 Note
4

Pour un premier long métrage, Ceux qui travaillent d’Antoine Russbach est un  film maîtrisé, bourré d’intelligence sur le monde cynique d’une certaine forme de travail qui ne répond qu’aux exigences du libéralisme et qui ne se soucie pas de l’humain.

Synopsis : Cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, Frank consacre sa vie au travail. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, Frank, prend – seul et dans l’urgence – une décision qui lui coûte son poste. Profondément ébranlé, trahi par un système auquel il a tout donné, le voilà contraint de remettre toute sa vie en question. 

Violence des échanges en milieu tempéré

Ceux qui travaillent est le premier long métrage du Suisse Antoine Russbach, et on peut dire que d’emblée, il frappe juste et fort. Le sujet, co-scénarisé avec Emmanuel Marre,  est clairement circonscrit, celui d’une sorte de dérive du capitalisme, mais ne prend jamais une allure didactique.

Franck (Olivier Gourmet) est un cadre supérieur dans une entreprise de fret maritime. Il a gravi les échelons et travaillé très dur pour en arriver là. Serait-ce ses origines terriennes et fermières, mais il a un sens du pragmatisme à toute épreuve, et fait preuve d’un dévouement sans limite envers sa société. Il règle les problèmes des uns et des autres comme si sa vie en dépendait. Il essaie de trouver des solutions, y compris les plus intempestives et les plus radicales, pour éviter des problèmes financiers à la compagnie. Ce, alors même que personne dans sa hiérarchie ne lui a rien demandé. Suite à une décision de ce type, dont les conséquences sont lourdes à tous les niveaux, Frank est trahi par ses chefs qui l’éjectent de la boîte.

Toute la période précédant son licenciement est bâtie sur un rythme effréné comme la vie de Franck. Les séquences se suivent rapidement et alternativement entre sa vie privée réglée comme une horloge et son planning professionnel sans répit. Les relations de Franck avec Mathilde (étonnante jeune Adèle Bochatay), la petite dernière de ses cinq enfants, montrent un père plutôt attentif et aimant, mais le reste de sa maisonnée ne profite nullement de cet homme froid, dédié entièrement à son travail, commençant sa journée par une douche glacée comme pour se mortifier encore plus, et la finissant devant un sandwich, seul, dans son bureau. Dans cette première partie , on prend conscience des privilèges matériels (la Porsche, la belle villa de luxe, la piscine, etc.) que la situation de Franck procure, dont la famille profite et qu’elle estime être une contrepartie suffisante à l’absence du père et chef de famille. Un de ses enfants lui dira « on s’en fout d’avoir un père, du moment qu’on garde notre train de vie »…

Quand le drame arrive, puisqu’il s’agira d’un drame, au-delà du simple licenciement de Franck, le film s’apaise et se met au niveau du protagoniste qui est maintenant sans emploi, sans véritable raison d’être, croit-il dans un premier temps. A l’instar du personnage de l’Emploi de temps de Laurent Cantet, il aura les mêmes moments de duplicité, de faux-semblants. Mais la comparaison s’arrête là. Franck est comme une machine qui n’a qu’une seule fonction, celle de rejoindre Ceux qui travaillent, faute de ne savoir rien faire d’autre. Mais petit à petit semble également s’insinuer le doute quant à l’énormité des actes imputables à sa décision. La caméra ne le quitte pas des yeux, et Olivier Gourmet, au top de sa forme, abat un travail considérable à faire transparaître ces moments de doute derrière la façade qu’il a construite entre le personnage et le monde. Russbach accentue cette introspection par une séquence conséquente à travers les quais où pour la première fois , il est venu voir ces milliers de containers d’objets périssables et souvent inutiles, à tout le moins non vitaux. Pour une livraison de ces containers dans le délai convenu, il a été jusqu’à mettre en jeu la vie d’un homme. Après des années et des années de négociation virtuelle au bout d’un téléphone, il vient enfin toucher des yeux la réalité d’un travail pas toujours respectueux de la morale ni de l’éthique, mais uniquement du marché.

Ceux qui travaillent excelle à montrer une certaine absurdité du libéralisme qui bouscule tous les repères des hommes. La famille s’accommode des méfaits de Franck, le marché du travail s’empresse de tirer cyniquement profit de ses mésaventures. Et les personnes les plus innocentes, comme sa petite fille Mathilde, risquent à tout moment d’être les victimes d’une société qui n’est pas très en bonne santé. L’allégorie de l’objet-roi est évidente sans être étouffante, et l’ensemble du film se laisse regarder avec beaucoup d’émotion et d’intérêt.

Le film est le premier d’une trilogie (« Ceux qui combattent » et « Ceux qui prient » sont déjà annoncés), et on a l’espoir de voir  des films tout aussi maîtrisés et passionnants.

Ceux qui travaillent – Bande annonce

Ceux qui travaillent – Fiche technique

Réalisateur : Antoine Russbach
Scénario : Antoine Russbach, Emmanuel Marre
Interprétation : Olivier Gourmet (Frank), Adèle Bochatay (Mathilde), Delphine Bibet (Nadine), Lalia Bron (Inès), Louka Minnella (Harold)
Photographie : Denis Jutzeler
Montage : Sophie Vercruysse
Producteurs : Elodie Brunner, Bernard De Dessus les Moustier, Olivier Dubois, Thierry Spicher, Elena Tatti
Maisons de production : Box Productions, Novak Production
Distribution : Condor Distribution
Récompenses : Prix du public au Festival d’Angers – 2019
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 25 Septembre 2019
Suisse | Belgique | France – 2018

Enfance et cinéma : les secrets d’enfance de la rédaction

Durant son cycle sur l’enfance au cinéma, Le Magduciné a interrogé sa rédaction pour découvrir les secrets d’enfants de certains rédacteurs. Quels films les ont marqués et ont construit leur goût pour le septième art ? La rédaction se livre sur ses souvenirs d’enfance au cinéma à travers certains incontournables comme Wall-E, Batman, Blanche-Neige ou encore Harry Potter.

1. Quel est votre premier grand souvenir de cinéma ?

Jules Chambry : Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours regardé encore et encore Le Roi et l’Oiseau, si bien que je n’ai pas souvenir d’un temps où je ne le connaissais pas déjà par cœur. Tout me fascinait : les dessins, l’ingéniosité de l’univers, la musique, le mutisme des personnages, le robot géant, la disproportion de l’architecture et la fuite surréaliste des perspectives. Mes parents ne pouvaient s’expliquer cet intérêt étrange pour ce film si particulier, sans doute destiné à un public adulte pour être réellement compris, mais à portée sensorielle de n’importe qui. Sans vraiment comprendre ce que je regardais, j’étais hypnotisé et amoureux de ce film, qui, vingt ans plus tard, demeure la plus belle chose que le cinéma ait pu m’apporter.

Chris Valette : J’ai l’habitude de dire que mon premier gros choc de cinéma a été le visionnage de Sucker Punch, de Zack Snyder. Je me rappelle du sentiment si puissant qui s’est emparé de moi alors que je venais de le découvrir sur un simple écran d’ordinateur. Le film me collait à la peau, son atmosphère, son univers hantaient chacune de mes pensées les jours qui ont suivi. Je découvrais ce que j’appelle depuis “le goût d’un film”. Cette saveur à laquelle on l’associe et qui en fait une œuvre unique à nos yeux. Je voulais tout savoir de son tournage, tout comprendre de ses riches ressorts psychologiques et je voulais que ses personnages accompagnent chacun de mes propres pas. J’admirais leur manière de lutter et de s’unir pour se débattre au sein d’une noirceur dont je ne devais (heureusement ?) à l’époque pas saisir toute l’étendue. Ça a été un film charnière en ce sens que c’est celui-ci qui m’a fait m’éloigner du cinéma de pur divertissement de mon multiplexe, pour me tourner vers des œuvres plus personnelles, psychologiques et, disons les choses comme elles sont, torturées…

Sebastien Guilhermet : Quand j’étais petit, encore très jeune, j’adorais ce moment où j’allais traîner dans le vidéo club qui se trouvait en face de chez moi et dans lequel je marchais de rayon en rayon pour découvrir des films de combat ou d’aventure. Je me souviens encore de la jaquette du film “Le silence des agneaux” avec le petit intitulé “interdit aux moins de 16 ans” qui éveillait en moi le goût de l’interdit, de l’insécurité et de l’horreur. Avec mon père, on me prenait souvent des dessins-animés (Hercule, Mulan, Le Roi Lion, 1001 pattes, Le Prince d’Égypte…), les films de grandes franchises – comme Star Wars ou Jurassic Park – ou les œuvres avec Jim Carrey. Mais mon premier grand souvenir de cinéma, c’est Matrix des sœurs Wachowski, un film somme de tout ce que je cherchais à l’époque dans le cinéma (et même maintenant). Quand je l’ai vu pour la première fois, vers l’âge de 12 ans, je n’avais pas forcément les mots pour réellement expliquer pourquoi ce film est peut être l’œuvre fondatrice de mon envie d’en découdre avec le 7ème art : une mise en scène à couper le souffle, des acteurs iconiques, une histoire plurielle et à plusieurs niveaux de lectures, des combats qui me rappelaient les dessins-animés du club Dorothée. Un coup de cœur inimaginable.

Gwennaëlle Masle : Mes premiers souvenirs de cinéma sont des émotions folles que j’ai ressenties devant deux films d’animation : Spirit et Lilo & Stitch. Je me souviens avoir été dévastée par le second, je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer et je m’enfonçais dans le siège du cinéma tellement j’étais bouleversée par cette amitié brisée. Je ne parviens pas à me souvenir si j’ai découvert Spirit au cinéma ou en cassette chez moi mais je sais que celui-ci a aussi eu une place très importante, je trouvais les chansons d’une grande beauté et je ressentais chaque sentiment de liberté éprouvé par les personnages et les chevaux, c’est ce qui m’a marquée dans ce film : cet affranchissement de tout avec lequel ils vivaient ou du moins vers lequel ils tendaient. Déjà à cet âge, je ressentais les choses intensément devant un écran de cinéma et j’étais fascinée par les personnes libres.

Chloé Margueritte : Petite, j’ai peu de souvenirs de cinéma, étrangement. Je me souviens cependant être allée voir « Le Petit vampire » au cinéma avec ma mère. Ce souvenir est très marquant, le cinéma dans lequel nous sommes allées a fermé quelques semaines plus tard pour être remplacé par des multiplexes. Le film, je ne m’en souviens pas tellement. Ce dont je me souviens, c’est le plaisir d’aller au cinéma, d’entrer dans le lieu, dans la salle, de voir, de ressentir et de se savoir entourée pour regarder. Mon premier grand souvenir de cinéma est donc associé à un lieu, une expérience vécue réelle. C’est un peu comme ce que raconte Almodovar dans son dernier film, Douleur et Gloire. C’est quelque chose de très fort dans ma construction et dans ma passion pour les films, cette impression que sans arrêt, ils me ramènent au monde, tout en m’en extrayant pour quelques heures. Tout ainsi se rapporte un peu à l’enfance, à ses jeux interminables qui nous sortaient de la vie tout en nous y plongeant complètement. Le cinéma a toujours, ou presque, à voir avec l’enfance.

2. Quel est votre film d’enfance préféré ?

Jules Chambry : Je ne sais pas si Billy Elliot est mon film d’enfance préféré, mais il incarne en tout cas quelque chose de profondément lié à l’enfance, et à mon enfance par la même occasion. Visible uniquement durant les vacances, lorsque j’allais chez mes grands-parents et y retrouvais la cassette sur laquelle le film avait été enregistré, Billy Elliot me replonge surtout dans un contexte : celui d’une vie passée, sans problèmes, à regarder des films en famille. Un film où l’enfant est au centre, mais où c’est toute la famille qui est impliquée dans cette histoire de jeune garçon plus intéressé par la danse classique que par la boxe. La relation père-fils, le tendre respect pour la grand-mère, les amis de quartier, les enjeux socio-politiques graves mais qui paraissent peu importants face à l’importance que l’on donne aux choses qui nous passionnent. Un film sur l’enfance, du point de vue d’un enfant, et qui éveille le souvenir de la mienne.

Chris Valette : Beaucoup me viennent en tête en lisant cette question, mais, aujourd’hui, j’ai surtout envie d’en citer deux, Fievel et le Nouveau Monde et Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire (et oui, Emily Browning encore, déjà…). Le premier, Fievel, est un dessin-animé dont certaines scènes m’ont longtemps particulièrement effrayée. Pourtant, même avec (ou grâce à ?) cette peur-là, j’y revenais encore et encore. Car, outre la peur, le film a été un des premiers à me bouleverser en explorant le fait d’être coupé des siens et de devoir affronter un monde des plus effrayants seul… Seuls, Les Orphelins Baudelaire l’étaient aussi. Ce trio soudé au sein d’un univers particulièrement sombre, je l’ai suivi de longues années en poursuivant ma passion pour le film par la lecture des 13 romans. Quoi qu’il en soit, l’un et l’autre des deux films confirment ma conviction que le hasard n’existe pas… Quand j’ai vu des années plus tard que le directeur de la photo des Orphelins était Emmanuel Lubezki, soit un des mes chefs-opérateurs favoris aujourd’hui, ou encore que Fievel était bien plus qu’une simple fiction avec tous les sujets qu’il brasse de manière métaphorique (URSS, migrants…), j’ai compris que, même enfant, mon regard sur le septième art était déjà en place…

Sebastien Guilhermet : Si je devais en garder qu’un, ce serait Batman contre le fantôme masqué, le film d’animation. Une œuvre sombre, qui va au tréfonds des fêlures du personnage de Bruce Wayne : sa culpabilité, son envie de se délier des souvenirs de ses parents et son altération vers la violence. Mais surtout, son esthétisme incroyable et sa bande son mythologique. La première scène où l’on voit Bruce Wayne devenir Batman devant les yeux effarés et apeurés d’Alfred a marqué mon enfance et ma soif entière de cinéma. Ce moment où le retour en arrière est impossible et où chacun de nous peut plonger dans la violence. Des frissons.

Chloé Margueritte : Bizarrement, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui, petite, mes films de chevets étaient deux Besson : Le grand bleu et Le 5e élément. Pour ce qui est du 5e élément, je voulais tout le temps le voir, je ne faisais qu’en répéter les répliques jusqu’à l’overdose. Ce choix me surprend encore aujourd’hui, mais il y avait certainement une énergie, une bizarrerie qui me parlaient beaucoup lorsque j’étais enfant. Et puis, ce sont les films que mes parents aimaient et regardaient aussi, ce qui a donc constitué mes premiers visionnages, les plus précieux en somme.

3. Le film qui vous a le plus fait peur dans l’enfance ?

Jules Chambry : Blanche-Neige et les sept nains est l’un des traumatismes de mon enfance, avec le personnage de Gollum du Seigneur des anneaux. Si j’évitais soigneusement d’ouvrir les yeux lors des brèves apparitions du second dans le premier volet de la trilogie de Peter Jackson, la sorcière de Disney m’a fait faire de nombreux cauchemars sans que je puisse y faire quoi que ce soit. La transformation en vieille dame, les ongles, la dent, le nez, la pomme : tout me terrorisait et imprégnait mon imaginaire d’images marquantes. Aujourd’hui, la peur a évidemment passé, mais les réminiscence que son visage réveille encore en disent long sur le pouvoir de l’image au cinéma.

Chris Valette : Jumanji d’abord, le téléfilm Ça ensuite. Pour le premier, je ne saurais donner de raisons précises, sinon une atmosphère qui avait particulièrement fonctionné sur moi, quelque chose de froid, de noir (oui je me répète, mais les obsessions sont là que voulez-vous !) et une solitude monumentale… Le bruit semblable à un lourd battement de cœur du jeu m’a longtemps poursuivie avant que je ne m’endorme ! Et puis le second, de manière plus évidente, ce clown terriblement malsain, ses apparitions terrifiantes… A vrai dire, même à 20 ans, je le regarde encore la couette remontée jusque sous les yeux !

Sebastien Guilhermet : Vu très jeune, et ça va paraître extrêmement paradoxal, mais l’une de mes grandes frayeurs cinéphiliques durant mon enfance fut Karaté Kid. Non pas que le film fasse peur, voire pas du tout même, mais la scène d’agression le soir d’Halloween avec cette bande déguisée en squelettes m’a marqué durant de nombreuses années et lors de nombreux cauchemars. Un film avec ses allures légères, fictionnelles et niaises, mais qui en parlant d’amitié et de harcèlement a eu une part importante dans ma vision de l’école durant mon enfance.

Gwennaëlle Masle : Petite, je n’arrivais jamais à regarder les Harry Potter, je me souviens m’être arrêtée au 4 car j’avais trop peur du labyrinthe. Longtemps traumatisée par cet opus, ce n’est qu’il y a peu que j’ai enfin tout découvert et que j’ai trouvé dommage de ne pas avoir pu vivre cette fascination envers l’univers de JK Rowling comme beaucoup d’enfants à l’époque des sorties des films.

Chloé Margueritte : Je n’ai jamais regardé beaucoup de films d’horreur et encore moins petite, le film qui m’a vraiment effrayée enfant est en fait un animé, « Le voyage de Chihiro », le DVD m’avait été offert pour mon anniversaire. J’étais déjà « grande », mes parents m’avaient donc laissée seule une heure ou deux et m’avaient permis de regarder un film. Quand ils sont rentrés, j’étais prostrée, en pleurs, espérant de toutes mes forces que mes parents rentreraient à la maison sous forme humaine. Ce qui fut fort heureusement le cas. Je n’ai jamais revu le film, pourtant j’en garde un souvenir impérissable. Je crois qu’il nourrit et a construit chez moi un désir de vouloir toujours en savoir plus, de ne pas aimer ce qui est « plat », « froid » ou trop simpliste. La complexité d’un personnage, l’univers très très riche, voilà autant de choses que je recherche dans un film et ce au quotidien. A cela s’ajoutent les trouvailles visuelles et la gourmandise de la découverte, les yeux écarquillés.

4. A quel personnage de film ou de série vous identifiez vous pendant l’enfance ?

Chris Valette : Au niveau des films, j’avais l’habitude, avec mes cousins, de rejouer des dizaines et des dizaines de scènes, ou, plus précisément, d’inventer de nouvelles histoires pour des personnages préexistants. De mon côté, je me tournais vers les personnages jeunes en proie à des luttes bien plus grands qu’eux, qui devaient sacrifier beaucoup, parfois même jusqu’à leur propre personne (oui, j’aimais beaucoup mourir à la fin du jeu…), tel qu’Harry Potter ou Katniss Everdeen par exemple. En terme de séries, je voulais être, envers et contre tout, Mélinda Gordon ! Oui, vous savez cette femme qui disait, au début de chaque épisode de Ghost Whisperer “Je m’appelle Mélinda Gordon, je pourrais être comme vous mais, depuis mon enfance, j’ai découvert que je peux entrer en contact avec les morts. “Les esprits errants” comme disait ma grand-mère…”! J’étais tout bonnement fascinée par cette série et, à cette époque où je voulais à tout prix avoir un don, aider les morts “à passer de l’autre côté” me paraissait être un très beau destin que j’espérais tout tracé…

Sebastien Guilhermet : L’identification est peut être un terme un peu fort, mais je rêvais de devenir Batman, comme beaucoup de jeunes garçons, à mon époque j’imagine. Mettre le costume, sillonner les rues de Gotham pour combattre le crime, sentir ce souffle de liberté et de chaos afin de dissimuler une part de soi qu’on ne pensait pas visible. Vers 9-10 ans, je n’avais pas conscience de toutes les nuances thématiques qui façonnaient le personnage de Bruce Wayne, mais Batman m’a accompagné et m’accompagne encore tellement je suis fasciné par “l’homme chauve-souris”.

Chloé Margueritte : Toute petite, enfin vers 9 ans, je dirais Amélie ou plutôt Audrey Tautou elle-même dans Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain. Parce que je voulais absolument tout faire bien, faire plaisir aux autre et que j’aimais par-dessus tout observer les adultes, le monde qui m’entourait et tenter de recevoir des compliments. Un peu à la manière d’Amélie qui faisait toujours le bien autour d’elle, sans que rien ne dépasse ni ne fasse de mal à personne. C’était lisse rond et coloré… Côté séries, et cela est venu en grandissant, ma première vraie identification a été Veronica Mars, à la toute fin du collège. Là, je m’affirmais un peu plus et donc le personnage un peu « rebelle », « farouche » m’a tout de suite plu. Je rêvais donc soit de faire du journalisme soit d’être détective et pas n’importe où… au FBI ou à Neptune.

5. Quel film conseillerez-vous à un enfant ?

Jules Chambry : Wall-E fit lors de sa sortie l’effet d’une petite bombe dans le monde de l’animation. Habitués que nous sommes aux prouesses techniques et au talent d’écriture des studios Pixar, il n’en resta pas moins fascinant de découvrir cette fable écologique sur fond d’univers de science-fiction, adressée aux adultes comme aux enfants. À l’heure de l’explosion de la popularité des intelligences artificielles, et du constat ô combien effrayant de voir que celles-ci peuvent avoir des réactions plus « humaines » que les humains eux-mêmes, revoir Wall-E ne peut qu’être éclairant, en plus de nous replonger dans un monde truffé de références au cinéma (de nombreuses scènes pastichent le 2001 de Kubrick) et aux personnages bouleversants. Le montrer aux enfants semble donc pertinent thématiquement ; mais c’est aussi une manière de les faire entrer dans le monde du septième art par l’une des plus grandes portes que le cinéma d’animation peut offrir.

Chris Valette : Je lui montrerais un de mes films de chevet depuis l’enfance, Le Prince d’Égypte. Parce que c’est magnifique tout simplement… Et ben bravo, avec tout ça, me revoilà plongée dans la BO du film… Je vous jure, on n’a pas idée de faire faire pareil questionnaire à une nostalgique pareille…

Sebastien Guilhermet : Dans les sorties récentes, un film que je conseillerais à un enfant, ce serait Zootopie. Peut être pour son aspect fédérateur et protéiforme : un film aux questionnements rassembleurs et sociaux mais qui par son rythme, son univers coloré et animal puis son esthétique, se veut être un vrai film d’aventure.

Gwennaëlle Masle : L’un des derniers Pixar : Vice-Versa, car je le trouve d’une intelligence émotionnelle assez rare dans ce genre de création. C’est le film qui permet de mieux s’appréhender et de mieux connaître le fonctionnement de ses émotions, par des schémas et des métaphores de notre monde intérieur, je pense que le film peut beaucoup aider à se cerner et quoi de mieux à cet âge que de se connaître un peu plus tout en passant un bon moment ?

Chloé Margueritte : Même s’il va être compliqué à trouver, je dirais Tout contre Léo de Christophe Honoré, déjà parce que j’adore ce réalisateur, mais aussi parce que c’est un film adressé aux enfants qui ne les prend pas pour des cruches. Il est sale par moment, froid, violent, indiscret. C’est un film qui regarde en face les yeux d’un enfant qui sait, mais qui lui dit aussi que la vie est une succession d’états dans lesquels il va devoir apprendre à grandir.

Enfance et Cinéma : la touche lumineuse de Hirokazu Kore-Eda

0

Peu de cinéastes ont constamment et amoureusement filmé l’enfance comme le japonais Hirokazu Kore-Eda. Retour sur son traitement empathique et sensible du sujet de l’enfance ancrée dans une cellule familiale qui est primordiale chez lui.

Childhood

La claque monumentale qu’on a reçue à la sortie de Nobody Knows du japonais Hirokazu  Kore-Eda en 2004 est de celles qui ne se reproduisent plus jamais quand on suit un auteur. Ce film, le premier du cinéaste qui l’a fait connaître à un public français plus large, restitue sous la forme d’une fiction une histoire vraie d’abandon d’enfants au Japon. Rarement a-t-on vu un film qui soit aussi peu mélo dans son traitement et pourtant aussi intensément crève-cœur en venant toucher le spectateur dans ce qu’il a de plus sensible. Le film est fait du quotidien d’une fratrie de quatre enfants obligés de se débrouiller quand leur mère les a abandonnés. Le mélange de l’innocence pure des enfants les plus jeunes à une situation que l’on peut traiter d’horrifique est remarquable de simplicité et de maîtrise.

A partir de là, Kore-Eda déroule une œuvre quasiment exclusivement consacrée à la famille, et plus particulièrement aux liens filiaux et intergénérationnels. Les films se suivent, se ressemblent sans jamais être les mêmes. Mais dans chacun de ses films, l’enfant est au centre de tout.

Dans le cinéma de Kore-Eda, l’enfance est caractérisée par deux traits principaux. D’une part, « ses » enfants sont des êtres naïfs mais obstinés, persuadés que la seule force de leur conviction peut tout résoudre. Ainsi en est-il dans I wish, nos vœux secrets. Deux jeunes garçons ont été ballotés par la vie, pour se retrouver chacun l’un avec le père, l’autre avec la mère, dans deux villes éloignées, le couple parental ayant explosé. Leur vœu secret repose sur une croyance que si deux personnes dans deux TGV à sens de marche opposé se croisent à un point précis, ledit vœu, formulé au moment de cette renconre, se réalisera. Pour ces deux garçons (des frères dans la vie réelle), le vœu est bien évidemment la réunification de la famille, la famille étant une préoccupation constante dans l’œuvre du cinéaste.

D’autre part, l’enfance chez Kore-Eda n’est jamais un long fleuve tranquille. Que ce soit les garçonnets de 6 ans échangés à la naissance qui rencontrent leur famille biologique respective (Tel père, tel fils), au prix d’un arrachement douloureux, ou que ce soit des enfants frappés de pauvreté ou de violence (comme dans le palmé d’Or Une affaire de famille), la vie des enfants s’écoule cahotant, mais toujours d’une manière limpide et évidente. Ozu, la référence absolue de Kore-Eda qui avoue regarder un ou deux de ses films avant chaque tournage, disait « tout est ordinaire et banal ». Les enfants dans les films de Kore-Eda sont filmés dans leurs activités les plus quotidiennes, ordinaires et banales, et dans un film comme Still Walking par exemple, les petits-enfants jouent, crient et courent partout dans une famille où une sorte de ressentiment et un sentiment de deuil permanent règnent 15 ans après la disparition d’un fils mort d’en avoir sauvé un autre d’une noyade. Les enfants sont souvent le centre névralgique des familles, ceux pour qui ou par qui les choses se décident. Et souvent ils sont en face d’adultes impuissants, ou qui ont lâché prise. Cette manière de faire porter de lourdes responsabilités sur les épaules d’un enfant est d’ailleurs assez fréquente dans le cinéma japonais, y compris dans le genre horreur (The Grudge, Dark Water, etc.) où l’enfant joue un rôle central.

Une autre caractéristique de l’enfance chez Kore-Eda est l’exacerbation de l’amitié. L’amitié peut être fraternelle, comme dans I wish, mais dans une certaine mesure, dans également dans Nobody Knows. Dans Notre petite Sœur, l’amitié entre les trois grandes sœurs (qui ne sont certes pas des enfants) est également remarquable. Mais la camaraderie au sens classique du terme est également explorée dans I wish, où chacun des deux frères s’embarquent pour l’expédition ferroviaire en compagnie de ses meilleurs amis. En réalité tout ce qui peut tenir lieu de lien plus ou moins familial intéresse Kore-Eda. La question de ce qui fait une famille est d’ailleurs très frontalement posée dans Tel père, tel fils ou encore Une Affaire de Famille (liens du sang ou pas).

Les films les plus récents (Après la tempête et Three Murders) mettent en scène des personnages adultes. Mais ici aussi, la thématique du deuil, de la perte  et de la mémoire est toujours très présente. Les clés d’entrée pour comprendre les personnages sont explicitement rattachées à leur enfance, et aussi à leur relation avec le père. Une adolescente fait remarquer à son père « Tiens, tu joues à être un père , maintenant ? » et le protagoniste lui-même fait des cauchemars peuplés d’images paternelles. Cependant, le cinéaste semble ne pas aimer s’éloigner trop des enfants, car son dernier film en date, Une affaire de famille, de nouveau se concentre sur les enfants jeunes dans un film qui sort de son académisme de bon aloi, en apportant un sous-texte social très présent, et en abordant des sujets qu’il n’a jamais explorés jusqu’alors (l’une des filles de cette famille atypique travaille dans le soft-porn)

Dans tous les cas, une constante du japonais est de filmer à hauteur d’enfants, de donner à entendre leurs voix comme leurs silences, de les filmer en gros plans pour détailler leurs faits et gestes. Dans Nobody Knows, par exemple, il  focalise en particulier sur les mains des enfants quand ils dessinent, quand ils comptent le maigre pécule qui leur reste, ou quand la petite Kyoko s’escrime sur son petit piano. Ils prennent véritablement vie sous le regard très empathique de Hirokazu Kore-Eda, en même temps que ce dernier semble puiser son énergie dans celle de ses petits personnages. Le cinéaste serait-il lui-même vraiment sorti de la nostalgie de sa propre enfance ? Il a avoué avoir fait de chacun de ses films une œuvre qui aurait plu à sa défunte mère dont il parle très souvent. Quand on voit les edamame ou les tempura cuire au coin du feu dans Still Walking, on sent nettement que ce sont des rémininscences de sa propre enfance dont il s’agit…

Peu, voire très peu de cinéastes filment l’enfance comme Kore-Eda le fait. Une marque de fabrique bien singulière, essentielle, pour le plus grand bonheur des spectateurs, des plus exigeants au public le plus large tant le thème touche tout un chacun à un endroit ou à un autre, et tant le traitement du cinéaste est sensible et dénué de pathos.