Enfance au cinéma : Pourquoi le cinéma d’animation n’est pas réservé aux enfants

Certains clichés ont la vie dure. Malgré sa diversité folle, le cinéma d’animation reste pour beaucoup cantonné à servir un public d’enfants. Des préjugés persistants, contradictoires avec la réalité du milieu, qui se sont construits au-fur-et-à-mesure de l’histoire du 7ème art. Dans le cadre de notre cycle sur l’enfance, Le Mag du Ciné s’interroge sur ces idées-préconçues. Mais surtout, au-delà, entre Le Voyage de Chihiro, Les Tortues Ninja et Kirikou et la sorcière, qu’est-ce que cela raconte de nous ? Les adultes savent-ils encore rêver ?

« Non mais tu regardes des dessins-animés ? T’es un gamin ! ». Encore aujourd’hui, le cinéma d’animation souffre de remarques ridicules de la part de ses détracteurs et d’une déconsidération injustifiée. A la cérémonie des Césars, les récompenses pour les courts-métrages et longs-métrages sont donnés en même temps dans un temps très limité.. Les films d’animation ne seraient pas des films comme les autres.  Réservés uniquement aux enfants et ne seraient pas appropriés à regarder une fois le corps plus flétri. Avec cette attitude, un mépris d’un pan entier du 7ème art, de ses créateurs, et ses spectateurs. Alors posons-nous calmement : Dit-on des tableaux qu’ils sont pour les enfants ? Les tapisseries sont-elle juste pour les moins de 8 ans ? Pourquoi l’art du dessin en mouvement serait soudainement réservé à une partie du public ? Ce serait bien trop facile de taper sur les doigts des opposants et d’ignorer que ces préjugés ont une histoire. Petit bond dans le temps.

Du dessin qui devient animé

30 000 années auparavant, les premiers hommes dessinaient sur les parois rocheuses les animaux qu’ils chassaient et dont ils pouvaient avoir peur. La représentation à travers le dessin par l’homme de son environnement est intrinsèque à sa nature. Avant le cinéma d’animation, il y avait surtout les séries d’animation. Les premières, à destination d’un public familial, étaient inspirées des comic strips. Dès 1923, Walt Disney produit les Alice Comedies, aventures d’une jeune fille qui se retrouve dans un monde cartoonesque. Cette œuvre marquera la fondation du studio d’animation Disney, avant même la création de Mickey en 1928. Depuis, aux côtés de la Warner et des fameux Looney Tunes, le studio consacre une très grande partie de sa production d’animation à destination des enfants. Cependant, l’ensemble de la production d’animation du cinéma muet ne visait pas particulièrement les plus jeunes. A la même époque, plusieurs courts-métrages d’animation faisaient régulièrement référence à la violence, au sexe, aux drogues et à un vocabulaire injurieux. L’icône Betty Boop était même mise en image dans des scènes de nudité. C’est en 1933 que le code Hays, vient changer la donne. Code américain de censure, ce texte limitera fortement ce que les œuvres américaines seront capables de raconter. Par exemple, l’adultère n’avait pas le droit d’être justifié, les baisers de plus de trente secondes ne pouvaient être représentés à l’image. Les dessins animés seront les premiers à souffrir de cette censure. Ils resteront très longtemps cantonnés à diffuser des programmes consensuels, et donc plus à destination d’une audience infantile et familiale.

Un cinéma qui retrouve sa maturité

Chef d’œuvre technique de 1988 qui allie animation et prise de vues réelles, Qui veut la peau de Roger Rabbit sera un véritable pied de nez à cette censure. Adapté du roman Qui a censuré Roger Rabbit ? de Gari K.Wolf, le film raconte un monde où les Toons, personnages chers à nos dessins animés préférés, sont en réalité des personnes réelles et des acteurs. Un policier humain va devoir mener son enquête dans ce drôle de monde. En reprenant l’imagerie et les personnages des grands studios d’animation, le long-métrage de Robert Zemeckis oppose la violence et la sexualité à la folie cartoonesque de l’univers, normalement pieux des mondes animés. Jessica Rabbit, diva animée aux formes irréalistes, vient incarner un fantasme pour le héros. L’animation redevient un lieu de tous les possibles, prêt à s’adapter à l’imaginaire et aux rêves de ses spectateurs. Akira, film d’animation japonais, sorti la même année plongeait les spectateurs dans un monde violent où le chaos règne sur Tokyo. Mais alors pourquoi les préjugés ont la vie si dure qu’encore aujourd’hui les œuvres animées ne semblent destinées qu’aux enfants ? La grande partie des dessins animés qu’on a consommés plus jeunes devant la télé y sont pour quelque chose. Les Tortues Ninja, Transformers, Cosmocats. Toutes ces productions des années 80 partageaient un seul but : vendre des jouets. Sur le papier des comics books de Eastman et Laird dont ils sont tirés, les Tortues Ninja étaient bien plus sanglants qu’à l’écran. Dans une vidéo consacrée à toutes les productions Tortues Ninja, le vidéaste américain Nostalgia Critic part en quête du sens de la saga qu’il a tant aimée enfant. In fine, il réalise que sa quête n’a pas de sens et que l’ensemble des dessins animés Tortues Ninja ne répondaient qu’à un intérêt mercantile. Si les dessins animés peuvent rapporter des millions, l’industrie du jouet dérivé en rapporte des milliards. De plus, des chaînes françaises de divertissement comme Gulli ou Canal J à destination des enfants ont rempli leurs grilles de programme de dessins animés, souvent de qualité comme Oggy et les cafards, mais surtout moins chers que des productions en prise de vue réelle. Cette massive production de dessins animés qui a envahi nos écrans pendant des décennies a fortement invisibilisé la sortie d’œuvres d’animation plus singulières. Par-dessus tout, elle a surtout rendu encore plus implacable l’association entre enfance et animation.

De l’essor du contradictoire

L’émancipation de ces clichés commence drastiquement dans les années 90 à travers des dessins animés américains provocateurs et outranciers, notamment issus de MTV, comme South Park ou Beavis et Butthead. En 2000, South Park le film rentre dans le Guinness des records comme le film d’animation le plus obscène jamais réalisé avec plus de 221 actes de violence et 399 jurons. Qui peut dire que ces œuvres sont à destination des enfants ? Récemment en France, l’hilarante série Peepoodo, produit par Blackpills, pastichait les dessins animés pour enfants à travers une représentation extrêmement crue de la sexualité tout en conservant les mêmes codes esthétiques et graphiques que les productions pour plus jeunes. D’ailleurs South Park a usé de la même idée en reproduisant l’animation en volume, propre au collage d’enfants, grâce à un logiciel de synthèse. Reprendre des codes pour mieux les pervertir. L’animation est un moyen et non une fin en soi. « On regarde quoi, un policier ou un film d’animation ? » De fait, il n’y pas de choix à faire entre vouloir voir un film policier et un film d’animation. L’animation est un procédé, qui peut être mis au service de toutes les histoires. La science-fiction avec Paprika, l’aventure avec Là-Haut,  la comédie mélancolique avec Bojack Horseman, le genre super-héroïque avec la fable politique chez Pisconautas, Spiderman : into the spiderverse... La liste est longue. Le premier Kill Bill comporte une séquence entièrement animée sur la jeunesse de Cottonmouth, seulement car Tarantino pensait que c’était la bonne manière de raconter cette histoire. Mais si les remarques désobligeantes continuent, c’est qu’elles soulèvent un problème plus profond. Prenons la construction culturelle d’un individu. On arrête de regarder des dessins animés en grandissant pour se tourner vers du contenu à prise de vue réelle, comme si l’imaginaire débordant devait disparaître au profit de « la vraie vie pure et dure ». De là, est pointée du doigt une problématique sociétale, qui va bien au-delà du cinéma d’animation. En grandissant, nous devrions abandonner tout ce qui nous constituait en tant qu’enfant. Le cantonnement du cinéma d’animation à un public enfantin représente le rejet que font les adultes de leur jeunesse. Parce que les œuvres d’animation catalysent beaucoup de ce qui fait le sel d’un enfant : un imaginaire sans limite, des images dessinées pour aborder son environnement, la complexité du vécu derrière des traits de crayon, la poésie et la folie de rêves que des adultes ne font plus.

Le drame animé La jeune fille sans mains de Sébastien Laudenbach nous faisait suivre le périple onirique d’une jeune femme à mesure que les pointe de crayons dessinaient le récit sur l’écran. Film peint, La Passion Van Gogh a su mieux raconter l’artiste que n’importe quel documentaire ou film en « live action ». Pour comprendre le cinéma d’animation, il n’est pas bon de dissocier enfance et monde adulte. Dans sa sève même, cette forme d’art emprunte autant à la réalité fantasque des enfants qu’à la complexité des adultes. Et si l’animation appartenait à tous et pouvait concilier ces deux mondes qui n’auraient jamais dû être distincts ? Et si à l’image des Toons qui cohabitent avec les humains, l’animation n’était plus considérée comme antinomique à un cinéma mature ? Plus que n’importe quelle autre forme de cinéma, l’animation permet la force du double sens. En regardant Kirikou et la sorcière, l’enfant découvrira un sublime conte sur la bienveillance et le partage comme solution. L’adulte comprendra à travers l’histoire de Karaba, la métaphore d’un viol collectif et traumatique. Le récit prend alors un tout autre sens.

A chaque visionnage du Voyage de Chihiro, on découvre une nouvelle couche de complexité du génie de Miyazaki. En grandissant, l’œuvre prend de plus en plus de sens et s’enrichit. Elle qui était pourtant déjà sous nos yeux à 8 ans. En cela, l’animation est le genre qui vieillit le mieux. C’est nous qui vieillissons mal.

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