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« Atlas historique de l’Afrique De la préhistoire à nos jours » : histoire d’un continent qui a fait l’Histoire

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Les éditions Autrement sortent un atlas consacré à l’Histoire de l’Afrique, coordonné par François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France, et Isabelle Surun, professeure à l’université de Lille. Clair et instructif à défaut d’être exhaustif, il vient combler un vide dans son domaine, prenant garde d’éviter les clichés d’une Afrique essentialisée et envisagée seulement d’après le repère de la période coloniale.

« L’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire », avait affirmé l’ancien président français Nicolas Sarkozy en 2007, lors de son fameux discours de Dakar, rédigé par son conseiller Henri Guaino. Au-delà de l’évidente dimension paternaliste du discours, plusieurs choses interpellent dans cette phrase. Qui est cet « homme africain » ? Est-il marocain ou malgache, éthiopien ou sénégalais ? Et pourquoi seulement se soucier de « l’homme », d’ailleurs ? Un homme qui, pas plus que sa mère, sa sœur ou sa fille, ne serait donc pas (assez) « rentré » dans l’Histoire. S’il n’y est pas « rentré », on doit en conclure que celle-ci se déroule ailleurs qu’en Afrique. Henri Guaino est un homme lettré, il n’est pas sans ignorer que l’Afrique a une Histoire, comme chaque continent en a une, mais il sous-entend que celle-ci est d’une valeur moindre à celle, mettons, de l’Europe. L’homme africain, essentialisé, masculinisé, infantilisé (« la nostalgie du paradis perdu de l’enfance »), ne rentrerait vraiment dans l’Histoire que s’il intégrait celle de son ancien colonisateur. S’il cessait d’être africain, en somme.

L’Atlas historique de l’Afrique paru chez les éditions Autrement, et supervisé par les historiens François-Xavier Fauvelle et Isabelle Surun, ne cite pas ce discours mais semble y répondre en évoquant dans sa conclusion « l’inventivité des sociétés africaines dans l’appropriation, la transformation et la réinvention des formes culturelles », affirmant que « déni[er] aux acteurs africains leur capacité à faire histoire » équivaut à « rééditer symboliquement cette violence », celle de la colonisation. La démarche consiste ici à « renouer les fils, dans l’espace et dans le temps, entre les sociétés qui s’y sont côtoyées ou succédé, aussi bien qu’avec celles, plus lointaines, des autres continents », en s’appuyant sur des exemples choisis en tous lieux et à toute époque de l’Histoire africaine.

L’Afrique n’est cependant pas un bloc homogène, et il faut ainsi se méfier de toute essentialisation. De même, concevoir cette Histoire selon une trame chronologique avant / pendant / après la colonisation revient à regarder le continent africain uniquement dans le cadre de ses rapports avec l’Europe et le reste du monde, rapports qui, du reste, sont très largement antérieurs à l’arrivée des premiers explorateurs portugais à la fin du XVème siècle. Fauvelle et Surun ont ainsi opté pour un division en cinq périodes : l’Afrique ancienne (de la préhistoire au XVème siècle), l’ère moderne (XVème-XVIIIème), l’Afrique souveraine du XIXème siècle, l’Afrique coloniale et enfin l’Afrique depuis les années 1960.

Un tel découpage, qui plus est dans un atlas d’une centaine de pages, nécessite évidemment de faire des choix. L’intérêt de cet atlas réside notamment dans sa tendance à éviter de s’attarder sur les périodes et les événements que le lecteur est susceptible de déjà bien connaître, comme l’Egypte pharaonique ou la guerre d’Algérie. Lorsqu’il le fait, c’est sous un angle qui sort des chemins battus (les origines et l’idéologie derrière l’apartheid plutôt que le récit de sa chute). Pour le reste, il s’agit de faire ressortir la variété qui caractérise l’Histoire de l’Afrique, en retraçant celle d’importants Etats disparus (le Borno au XVIème siècle, le Sokoto au XIXème), mais aussi celle d’Etats qui ont dans l’ensemble subsisté sous d’autres noms (le Dahomey/Bénin ou l’Ashanti/Ghana) et de certaines régions qui ont su évoluer sous différentes formes pendant des siècles tout en conservant une certaine unité (Ethiopie).

La volonté de remettre l’Afrique au centre de l’Histoire du monde constitue l’autre point fort de cet ouvrage. Prenant soin de rappeler que l’« homme africain » qu’était homo sapiens est sorti d’Afrique il y a 115000 ans pour se propager aux quatre coins du globe, les auteurs remettent en perspective toutes les connexions établies au sein du continent (ni le Sahara ni la forêt équatoriale ne constituèrent des barrières) et hors de celui-ci, au niveau de l’interface méditerranéenne ou de l’ouverture sur l’Arabie, l’Inde et la Chine, opérée notamment par la civilisation swahilie. Quant à l’implantation progressive de l’islam dans une large moitié nord du continent, elle recoupe ces deux dimensions géographiques, par son origine extérieure au continent et son influence majeure sur le développement du commerce médiéval.

Au fur et à mesure qu’on se rapproche de notre période, apparaît toutefois l’unique défaut de cet atlas : trop court et ne visant nullement à l’exhaustivité, il laisse de côté certaines régions (l’Afrique australe hors Afrique du Sud, le Maghreb) et certains Etats sur lesquels il aurait été intéressant de revenir (songeons par exemple à la création du Liberia au XIXème siècle par des Américains blancs désireux d’y envoyer les esclaves affranchis). De même, s’il revient de manière très claire sur certains conflits complexes (le génocide rwandais, les guerres en RDC) ou sur la question des migrations (très majoritairement internes au continent), l’Atlas fait l’impasse sur certaines questions tout aussi brûlantes : la présence de groupes islamistes dans certains pays (Mali, Nigeria), les enjeux du réchauffement climatique sur le continent, ou encore les contours de ce qu’on appelle désormais la Chinafrique. En somme, les textes et les cartes présents dans cet atlas sont tous clairs et instructifs, mais on en aurait justement aimé un peu plus. Pour une future réédition ?

Atlas historique de l’Afrique. De la préhistoire à nos jours, François-Xavier Fauvelle et Isabelle Surun (dir.)
Autrement, octobre 2019, 96 pages

Maigret, Docteur ès crimes, de Jean-Baptiste Baronian

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Le 4 septembre 1989 mourait Georges Simenon. Trente ans plus tard, il est toujours temps de se plonger dans son œuvre gigantesque pour en découvrir la cohérence. Jean-Baptiste Baronian, à travers son ouvrage Maigret, Docteur ès crimes, paru aux éditions Les Impressions Nouvelles, dresse le portrait d’un des plus célèbres policiers de fiction du XXème siècle.

Jean-Baptiste Baronian est un passionné. Cela se sent à chaque page de ce court livre (120 pages, la durée moyenne d’un roman de Simenon, ou peu s’en faut). Il connaît le roman policier dans son ensemble, comme le prouve son introduction, qui prend la forme d’un bref historique schématique du genre, ce qui permettra de mieux situer l’originalité du personnage de Jules Maigret. Tout au long de son Maigret, Docteur ès crimes, il va étudier la personnalité, les habitudes, mais aussi les ambiguïtés de ce personnage unique. Et il va le faire avec force exemples, citant des situations précises issues des romans et nouvelles du grand écrivain belge, mais aussi des textes de critiques, des extraits d’interviews de Simenon.

Tout cela permet de dresser le portrait d’un homme complexe. Sous certains aspects, Maigret est l’inverse de Sherlock Holmes, par exemple. Là où le détective anglais est rigide, accroché à une méthode scientifique dont il ne démord jamais, le commissaire français semble agir un peu au gré de son humeur. D’ailleurs, Baronian nous rappelle que l’humeur de Maigret est bien changeante : le policier passe de la jovialité et la chaleur humaine aux grognements bougons de l’homme contrarié, et le déroulement des enquêtes en est d’autant affecté.

Baronian commence son livre sur un fait essentiel. Ce commissaire qui semble ne pas avoir de méthode en cache quand même une : l’empathie. Avec lui, une enquête policière consiste à se glisser dans la peau des personnages, de la victime en particulier, connaître son rythme de vie, le milieu d’où elle provient, ses actions quotidiennes, etc. Tous les romans de Simenon, aussi bien ceux de la série Maigret que les « romans durs », sont basés sur ce principe : l’humanité.

Et finalement, c’est cela aussi la caractéristique principale du commissaire. Simenon a fait de lui un être humain, avec ses contradictions, ses zones d’ombre parfois, mais aussi avec cette infinité de petits détails, qui s’ajoutent les uns aux autres au fil des romans, et qui donnent cette épaisseur humaine à un personnage : des réminiscences de l’enfance arrivant de façon imprévue, ces verres de fine ou de bière qu’il prend un peu partout (et un peu tout le temps aussi), les hésitations, voire les erreurs, les colères ou les tendresses, et même cette attente de la retraite…

La grande qualité de Maigret, Docteur ès crimes est donc de nous faire découvrir ce personnage grâce à une vaste connaissance jamais pédante mais toujours passionnée. Et tout cela sans jamais dévoiler entièrement le mystère qui règne autour du personnage et qui lui donne une stature d’autant plus grande.

De plus, le livre de Baronian dégage une atmosphère similaire à celle des romans de Simenon : la présence de la Seine, l’odeur de la pipe, le Paris des années 40, les pavillons de banlieue, les gargotes au bord de l’eau, les bars pour mariniers (à juste titre, Baronian cite le motif de l’eau, la péniche, les mariniers, motif qui revient très régulièrement chez Simenon en général et dans les aventures de Maigret en particulier), etc.

De plus, au fil d’un chapitre, Baronian cite les points communs troublants entre Simenon et son personnage principal. Et ainsi, tout au long de son livre, il laisse de petites pistes de réflexion qui donnent envie de se replonger dans les romans pour approfondir tous ces propos.

En bref, un bon livre pour les amateurs du célèbre commissaire.

Maigret, Docteurs ès crimes, Jean-Baptiste Baronian
Les Impressions Nouvelles, octobre 2019, 125 pages

Euphoria : Confessions d’une enfant du siècle

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Un des plus beaux tours jamais réalisés par l’art est celui qui consiste à nous livrer des œuvres qui, l’une après l’autre, dans toute leur individualité et leur diversité, vont venir accompagner, ou plutôt « coller » aux différentes périodes que nous sommes amenés à affronter dans notre vie. Comme le dessin que l’on aurait fidèlement reproduit à l’aide d’un papier calque viendrait se superposer de manière parfaite sur le tracé source, l’œuvre vient se caler dans le sillage d’un moment et d’un état d’esprit donné. Et, sincèrement, on a beau croire qu’on commence à connaître cette sensation, le vertige qu’elle procure ne perd jamais de sa puissance.

Si l’on se perdait à définir la vie comme un tunnel, serait-il à l’image de celui, sanglant, sale et sans fond d’Irréversible ? Ou bien posséderait-il en son extrémité cette fameuse lumière bénie des grandes, et supposées belles, phrases toutes faites que l’on nous assène et nous rabâche avec suffisance ? Etant donné que les réponses exactes et délicieusement précises n’existent pas, nous nous aventurerons à trouver un entre-deux aussi pertinent que possible. Enfin, entre-deux que Sam Levinson a dépeint à notre place, au fil des épisodes d’Euphoria, mieux que nous n’aurions sûrement jamais pu le faire. l’entre-deux est donc bel et bien un tunnel mais, pour peu que l’on y prête suffisamment attention, un tunnel éclairé, en son sein, par une lumière étrange, vacillante et surtout, aussi sombre que colorée. Sous l’amas de paillettes sublimes, attend patiemment la plus solaire des noirceurs…

Avez-vous remarqué à quel point, depuis deux paragraphes déjà, nous repoussons le moment où il nous faudra vraiment parler d’Euphoria à part entière ? C’est étrange ce sentiment qui mêle envie irrépressible de s’exprimer sur ce que l’on vient de voir (enfin, de vivre) et peur, appréhension palpable de le faire. Bon, cessons de nous défiler et de tergiverser et, tandis que défilent les heures d’une nouvelle nuit subtilement subtilisée par Levinson, faisons face, ajustons le poids et l’ordre des mots, confions-nous sur ces 24 heures passées en tête à tête avec son œuvre, pour le meilleur, comme pour le pire…

Un peu plus haut, vous pouviez lire notre hypothèse maladroite sur l’entre-deux crucial que serait notre vie ici-bas, et donc celle d’Euphoria, dont les personnages doivent affronter le poids du corps qui se cambre encore et encore, et de la tête que l’on brinqueballe négligemment entre deux murs dangereusement rapprochés. Le corps, la tête, sont deux entités qui communiquent sans cesse, se répondent, s’insultent, s’aiment et se détestent. Nos personnages auront beau, au sein même de cette génération qui opère la fuite en avant de la souffrance et de la demande d’amour constante, hurler et ruer, la sentence est là, tranchante et aiguisée. C’est la sentence qui est tombée comme un couperet sur une « drôle d’époque » biberonnée aux faux-semblants, aux nudes, à l’hypocrisie violente (et en premier lieu dégagée par les anciens et leur morale puritaine nauséabonde) et, en conséquence, aux petites gélules que l’on avale plus vite que son petit-déjeuner. C’est cette petite fille à qui on diagnostique nombre de « troubles » en tout genres, dont on ne connaît que le nom, et que l’on condamne à la paralysie de la souffrance pérenne qui n’a pas de racine.

Car, non, Rue, c’est vrai, tu n’as pas été violée ou agressée, si ce n’est par cette société dont tu ne pourras jamais te chausser tant sa pointure témoigne de l’énormité de tout ce que cette première exige de toi. Oui, Rue, tu vas souffrir à en crever et tu auras beau te gaver de toutes les substances que tu veux, tes moments d’euphorie, ces instants suspendus où la lumière glisse sur ton visage tandis que tu quittes le sol souillé par ta souffrance et celle des autres, tes moments d’euphorie ne seront que sensations passagères, éphémères. C’est vrai, tout n’est pas éphémère, « certains sentiments sont profonds », mais les sentiments, comme les émotions, sont des papillons volatiles et très susceptibles. Alors oui, toi comme moi sœur bénie de fiction, si on le pouvait, on serait quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent, mais ces papillons qui t’habitent sont aussi là pour nous rappeler que c’est impossible et que c’est là la croix la plus imposante qu’il nous faudra sûrement porter.

Euphoria porte sur son dos la maladie des enfants de notre siècle pour l’emmener danser dans une nuit noire et profonde, pourtant sans cesse traversées de flashs colorés. Elle est là pour rappeler que la souffrance, plus qu’un état passager, est pour ces mêmes enfants une condition. Une triste condition sine qua non au bonheur des instants qui ne durent pas mais que, peut-être, à l’instar de la douleur, nous autres sommes amenés à ressentir plus intensément que quiconque. Euphoria a la nervosité de notre génération, mais aussi ses fêlures et ses cassures. Euphoria est un objet qui plane au-dessus des âmes malades en leur rappelant la luminosité de leur détresse, la colère de leurs erreurs, la force de leur amour et leur besoin féroce, inconditionnel d’être objet de l’amour des autres.

Tout ce papier n’est que fouillis, désordre, maelstrom de sensations et d’émotions qu’on peine à exprimer. Pardonnez-nous cela mais croyez bien que ce désordre est à l’image de la façon dont l’œuvre nous a terrassés. Le « je » enfin, pour quelques lignes, pour, peut-être, le pourquoi de cet article. Cela fait maintenant 24 heures que, sommeil agité, douche et repas rapidement avalés mis à part, je me suis enfermée, en tête à tête avec Euphoria et Rue Bennett. J’ai quitté le dernier épisode, j’ai laissé ma sœur, en tremblant de la tête aux pieds, secouée de sanglots bruyants et cathartiques. Pendant 24 heures, sur une infinité de d’aspects, j’avais été comprise comme bien rarement. De mes yeux à ma peau, en passant par mon moi intérieur, c’est comme si, l’espace de 8 épisodes, je ne m’appartenais plus, dévouée que j’étais à l’art de Levinson qui me prenait tout. Ou bien Est-ce l’inverse ? L’objet ne m’a-t-il pas permis de m’appartenir comme jamais, de m’explorer à tâtons, centimètre carré par centimètre carré, en me donnant tout ce qu’il est possible de donner ? Ce que je sais c’est que, comme le hasard n’existe pas, il n’aurait existé moment plus propice dans ma vie pour vivre ces 24 heures pendant lesquelles, sans se taire, mais avec plus de douceur sûrement, les papillons nourris de ce qu’on nomme « dépression » et par conséquence emmurés dans mon âme, ont quitté mon propre corps pour venir se poser sur l’écran et ainsi, transformé une série en un souvenir pérenne et bouleversant de ma propre existence…

Euphoria : Bande-annonce

 

Chambre 212 : Non, je ne regrette rien…

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Article 212 du Code civil : les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, assistance.

212, c’est aussi 2 + 1, ou 2 = 1 +2, ou encore le 1 au centre pour dire qu’il faut être deux de chaque côté pour former cette unicité centrale.

Mais l’atteint-on jamais vraiment cette fameuse unité centrale ? Cela veut-il dire que pour se prétendre couple, il faut en oublier son individualité, sa personnalité, pour devenir cet être hermaphrodite dont parlait Platon ? Il paraît difficile d’imaginer un tel couple dans l’univers de Christophe Honoré, faiseur de personnages hauts en couleurs, loquaces, qui prennent de la place et jouent allègrement avec l’espace. C’est sûrement pour cela que l’on voit, dés les premières dizaines de minutes du film, Maria se couvrir de son écharpe et quitter le domicile conjugal, laissant Richard dans son pauvre t-shirt jaune de cocu, pour partir… de l’autre côté de la rue.

Respectivement d’un côté et de l’autre de la rue, ces deux amants toisent la rue déserte de leur histoire, de leurs histoires. Car ce n’est pas vraiment un couple qui se déchire, mais plutôt deux individualités qui ne se trouvent plus. Et parfois, pour pratiquer la plus riche des introspections, il faut réussir à quitter sa propre enveloppe corporelle pour se regarder d’un peu plus haut, d’un peu plus loin. Voir « où ça a merdé », c’est-à-dire, où l’on a laissé de côté sa volonté propre, ses désirs et ses rêves pour se plier à la dure loi du choix. Choix de vie, choix de partenaire, choix de carrière… On se force à choisir comme si tout cela allait, à terme, faire sens. Et c’est bel et bien en cela que les personnages d’Honoré détonnent, rafraîchissent l’air mis en boîte du quotidien. Chez lui, on peut-être une femme et un Don Juan, on peut aimer son jeune élève sans que rien n’y soit malsain, on peut se consoler auprès de celui que l’on prend pour l’amant de sa femme… Les codes n’existent pas, ou bien ses protagonistes s’interrogent sur comment les faire voler en éclat.

Regarder ce qu’a été sa vie, ce qu’elle aurait pu être, la trajectoire qu’elle semble indubitablement suivre, semble sans cesse s’accompagner du goût doux-amer des regrets, de la nostalgie, voire de la mélancolie. Mais, chez Honoré, on apprend à croire au destin, à l’absence de hasard et au fait qu’on est exactement là où on doit être. On apprend, après avoir tout de même visité la pièce vintage qu’elle abrite, à refermer la porte du passé, à quitter la chambre des souvenirs et des actes manqués qui sont à lier à la finitude du passé. Si nous ne sommes plus jeunes, nous l’avons été, et cette jeunesse-là nous aura laissé les plus belles des stigmates : nos petites intuitions.

« Jamais plus, Nous ne mordrons au même fruit, Ne dormirons au même lit, Ne referons les mêmes gestes, Jamais plus, Ne connaîtrons la même peur, De voir s’enfuir notre bonheur, Et du reste désormais… »
Si nous sommes incapables de nous séparer, apprenons au moins à nous rencontrer à nouveau, ce sera notre propre vision de cette « loi des couples qui durent ». N’oublions jamais l’une et l’autre de nos visions respectives pour créer notre propre langage qui, s’il ne sera jamais complètement commun, nous permettra de nous adresser l’un à l’autre avec la même grammaire…

Honoré aime ses personnages d’un amour sans borne, paré d’une innocence infantile sublime. Il filme ses acteurs avec ce même amour, avec cette même admiration béate (magnifique introduction en forme de face à face Super 8 avec Chiara Mastroianni). Il les invite à se découvrir eux-mêmes, à trouver la paix avec leur moi du passé pour le faire collaborer avec celui du présent, puis du futur… Il leur apprend que grandir, c’est aussi changer, et que l’évolution qui suit le fil des années tend à un but simple en vérité, s’apaiser et s’aimer un petit peu plus…

Chambre 212 : Bande-annonce

« Le Poison » : itinéraire d’un alcoolique

Le Poison est proposé pour la première fois en France en Haute Définition. Rimini Éditions ressort le chef-d’œuvre de Billy Wilder en DVD et Blu-ray.

Le Poison est diffusé pour la première fois en 1945, soit douze ans après la fin de la prohibition aux États-Unis. L’alcoolisme continue pourtant de préoccuper les pouvoirs publics et les organisations conservatrices, même si la consommation moyenne des Américains croîtra encore dans les décennies suivantes. Billy Wilder cristallise les enjeux sociaux et sanitaires de cette accoutumance dans un film appelé à faire date, puisqu’il remportera notamment l’Oscar du Meilleur film et le Grand Prix à Cannes (l’ancienne Palme d’or).

Don Birnam est un écrivain désargenté ayant sombré dans l’alcool depuis six longues années. Le Poison narre l’un de ses week-ends où, au lieu de partir à la campagne avec son frère Wick et sa petite amie Helen, il part écumer les bars et noie son dépit, plus que jamais, au fond d’une bouteille. Ray Milland campe avec maestria ce « malade » aux promesses mensongères, incapable de rester seul sans retomber dans ses travers, connu de tout le voisinage pour son alcoolisme et ostracisé à cause de lui. Don est toutefois conscient de son état : dès les premiers instants du film, il devine ce qu’on pourrait penser de lui et de son frère, à savoir « l’infirmier et son malade ». Évoquer la maladie prend tout son sens dans la gradation proposée par le récit : on commence avec une bouteille pendant à la fenêtre, on passe aux cachettes secrètes (dans l’aspirateur, derrière le carrelage de la salle de bains, dans le lustre, etc.) et on finit dans un établissement médicalisé, avec une vision quasi cauchemardesque, impliquant toute une série de toxicomanes…

Entretemps, Billy Wilder aura donné cours à toute sa science pour restituer en images l’alcoolisme de son antihéros : des cercles de verres sur une table, une chute en vision subjective, un zoom sur un spiritueux, une séquence hallucinatoire avec souris et chauve-souris, des gros plans édifiants, une bouteille en surimpression dans un imperméable, dix dollars volés à une femme de ménage ou à une inconnue au cours d’une soirée et des tirades ne souffrant aucune ambiguïté – « il faut que je sache que j’en ai », « une sorte de maladie », « pourvu qu’il soit seul avec une bouteille de whisky, plus rien d’autre ne compte »… En vingt-cinq minutes et avant même un flashback donnant du corps au personnage, le spectateur appréhende déjà parfaitement la psyché fragile de Don Birnam et les problèmes induits par son penchant pour la bouteille.

Dans le flashback, l’écrivain raté prend peur en découvrant la respectabilité des parents d’Helen, elle-même journaliste au Time. Plus tard, on apprend que les autres locataires de son immeuble sont gênés par ses excès et que son frère le soutient financièrement à bout de bras, notamment en payant son loyer. Dans le bien nommé Le Poison, l’alcoolisme est exclusivement traité sous l’angle tragique, alors que la comédie était son réceptacle naturel jusque-là. L’œuvre de Billy Wilder est également intéressante à d’autres égards : pour sa manière de peindre la ville comme un personnage, pour la restitution partielle de son époque (les Noirs serviles dans les toilettes d’un bar, les bijouteries fermées pour Yom Kippour, la femme en soutien indéfectible de l’homme…) ou pour la mise en abîme qu’elle comporte (Don cherche à écrire un roman sur l’alcoolisme qu’il intitulera La Bouteille).

On pourra toutefois regretter un discours fléché, très moralisateur, et une musique parfois envahissante. Mais cela reste de l’ordre du détail comparativement aux qualités de mise en scène, de dramatisation et de caractérisation à l’œuvre dans le long métrage de Billy Wilder.

BONUS ET TECHNIQUE

La version anglaise bénéficie d’un son de qualité, mais les deux versions françaises sont moins satisfaisantes. Le nouveau master HD présente des contrastes soignés, une image stable, sans papillonnage prononcé, un grain homogène et un piqué appréciable, à l’exception notable des séquences plus sombres où le grain tend à s’accentuer et où l’image est moins stable – quand elle ne laisse pas franchement à désirer.

Le film est accompagné des suppléments suivants :
– une conversation entre les journalistes Mathieu Macheret et Frédéric Mercier, où il est question de l’intérêt de Billy Wilder pour l’adaptation du roman de Charles Jackson, du côté film noir introspectif, de la place de la ville dans le métrage, du cercle comme motif, du passage expressionniste à l’hôpital, de la projection-test abominable ou encore de l’anti-romantisme du film.
– un livret de 28 pages, Boire et déboires, rédigé par le journaliste Marc Toullec (que la rédaction n’a pas reçu et sur lequel elle ne peut dès lors pas se prononcer).

USA 1945 Noir et Blanc 103 mn Image : 1920 x 1080p HD – 1.37 – 4/3 Son : Anglais Dual Mono DTS HD – Français Dual Mono DTS HD Sous-titres : Français

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3.5

Fallen Angels : l’anthologie de polars noirs débarque en DVD chez Elephant Films

Retour sur Fallen Angels et son édition DVD à l’occasion de sa récente sortie vidéo chez Elephant Films (Magnum, Miami Vice). Au programme : la découverte d’une série d’anthologie de polars noirs surprenante, servie par un casting cinq étoiles tant devant que derrière l’écran.

Brochettes de stars devant et derrière la caméra pour Fallen Angels, une série d’anthologie méconnue portée & marquée par Propaganda Films

Diffusée entre 1993 et 1995, Fallen Angels n’a hélas pas connu le succès escompté. Deux saisons constituent cet intriguant objet télévisuel, développé en collaboration avec Mirage Enterprises, Showtime Networks par Steve Golin, ici aussi producteur pour Propaganda Films, la fameuse société co-crée par David Fincher, Nigel Dick, Sigurjón Sighvatsson et lui-même. Pour rappel, Propaganda Films est célèbre tant pour les talents qui y ont mûri – Antoine Fuqua, Michael Bay, Spike Jonze, entre autres – que ses travauxautour du clip et sa volonté d’allier narration et stylisation/expérimentation de l’image. Comme le rappelle Benoit Marchisio dans son essai Génération Propaganda (disponible aux éditions Playlist Society) :  plusieurs « séries verront le jour dans les bureaux de Propaganda Films : Hotel Room, encore avec David Lynch(cf. l’équipe a en effet travaillé sur la conception de Twin Peaks), pour HBO (…) ; Fallen Angels (…) « packagé » pour Showtime ; ou encore Salute your shorts, programme culte de la chaîne Nickelodeon. »

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Brendan Fraser formidable dans « Professional Man » – Copyright : Elephant Films / Sony Pictures Home Entertainment

Ce n’est pas tout, la série a été produite par Sydney Pollack, cinéaste à qui l’on doit Les Trois Jours du condor, On achève bien les chevaux, ou encore Tootsie. La présence de grands noms américains de l’image se retrouve aussi à la réalisation : ainsi retrouve-t’on aussi au génériques de jeunes talents comme Steven Soderbergh ou encore Emmanuel Lubezki à la photographie de l’épisode réalisé par le jeune Alfonso Cuaron, et d’autres déjà bien installé dans le paysage hollywoodien : Tom Hanks, Tom Cruise – à sa première et unique réalisation. Ce n’est pas tout, devant la caméra s’exercent une quantité de talents reconnus – Gary Oldman, Alan Rickman, Gary Busey, Danny Glover – et à leurs débuts : Brendan Fraser, Benicio Del Toro, John C. Reilly, Danny Trejo entre autres.

En bref, Fallen Angels possède un casting de luxe, autant derrière que devant l’écran. Ce fait n’est pas juste l’illustration d’une unique volonté d’attirer le spectateurs et les profesionnels devant cette vitrine de talents. La série a partagé, on le sait, et comme on l’a découvert, certains épisodes sont plus faibles que d’autres, malgré l’équipe devant et derrière l’objectif. Parce-que tous ces beaux noms au générique sont surtout synonymes d’une promesse : celle de l’expérimentation, marque de Propaganda Films. L’imagerie du film noir se retrouve ici vivace avec une histoire pleine de rebondissements et la réalisation tout en mouvement de Tom Cruise (saison 1 – épisode 4), distordue et hyper-stylisée avec l’esthétique « clip » de Phil Joanou (saison 1 – pilote), et renouvelée avec un découpage néo-classique d’une exigence formidable sous la direction de Steven Soderbergh (saison 1 – épisode 3 & saison 2 – épisode 2). Comme pour toute série d’anthologie, certains épisodes sont plus faibles que d’autres, et comme pour toute œuvre privilégiant l’expérimentation, quelques essais donnent d’étranges rendus. On pense au pilote de Joanou dont l’imagerie du clip noie le spectateur dans un trip nostalgique plus qu’elle ne l’investit dans un récit.

fallen-angels-coffret-dvd-elephant-films-sony-picturesImparfaite donc mais toujours intéressante, Fallen Angels se présente ici dans une édition DVD soignée par Elephant Films. Du côté de l’image, le rendu video est propre même si l’on regrette quelques edge effects ou ghost effects au niveau de titres et de certaines formes. Quant au niveau sonore, les deux pistes sont propres même si la version française privilégie les dialogues aux effets. En termes de compléments, on retrouve des bandes-annonces pour les autres produits de l’éditeur, les crédits, et un unique mais intéressant document-interview d’une quinzaine minutes pendant lequel l’intervenant revient sur la genèse, le contexte et la conception du show. Même si l’édition est peu trop maigre du côté des compléments et qu’on aurait apprécié un coffret Blu-ray pour cette série qui se doit d’être (re)découverte, on vous conseille de vous jeter vers ce bel objet sorti des esprits curieux et petites mains travailleuses d’Elephant Films disponible dans les rayons dédiés au prix éditeur fort raisonnable de vingt-quatre euros et quatre-vingt dix centimes.

Bande-annonce – Fallen Angels – édité par Elephant Films

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD

Couleur – PAL – 4:3 – 1.33:1 – Region free – langues : English (Dolby Digital 2.0), French (Dolby Digital 2.0) – Sous-titres : Français – Durée : 477 minutes (15×30 min + compléments) – 3 disques – Sortie le 24 juillet 2019

COMPLÉMENTS

Fallen Angels : une série d’un autre temps

Bandes-annonces

Crédits

Prix indicatif public : 24,90 €

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4

Eternal Sunshine of the Spotless Mind : la survie du souvenir

L’amour est l’un des thèmes les plus visités dans l’histoire du cinéma. Un vieux loup de mer qui semble inépuisable et qui voyage à travers les âges. Eternal Sunshine of the Spotless Mind fait partie de ces films qui marquent les esprits et qui se réapproprient les différents versants que peut offrir le cinéma pour en extraire son jus le plus suave et amer. 

Quelle est la chose la plus difficile : vivre avec la douleur de l’expérience ou vivre avec l’absence totale de souvenirs ? Chacun d’entre nous, en son for intérieur, y trouvera la réponse qu’il recherche. Michel Gondry, de son côté, avec sa magie artisanale et sa science de l’assemblage, part à la conquête d’un couple qui n’en est plus un. Clémentine a effacé de sa mémoire toute trace de Joel. Effondré par la nouvelle, ce dernier veut faire de même par peur de continuer à se voir accablé par cette douleur d’une relation qui le fait souffrir. Pendant l’intervention « médicale » visant à effacer toutes les réminiscences de Clémentine dans l’esprit de Joel, ce dernier va parcourir son inconscient et se remémorer chacun des moments vécus avec son ancienne dulcinée. 

A partir de là, Eternal Sunshine of the Spotless Mind déploie toute sa beauté et toute son originalité. Alors que beaucoup de comédies romantiques ou de romances nous montrent des personnages en quête de l’amour parfait, le film de Michel Gondry, humain comme jamais, nous conte les bienfaits et les méfaits de l’amour. Dans une société qui se veut apaisée et qui souhaite trouver le bonheur rapidement, et sans concession, quoi de mieux que de se souvenir uniquement des beaux moments de notre vie, tout en effaçant les mauvais afin de s’aliéner par la même occasion. Mais à l’image de son cinéma, qui s’inspire autant de la peinture que du théâtre, de la bande dessinée que de la musique, la vie ne doit pas être un long fleuve tranquille : garder en mémoire ce qui nous façonne – nos fêlures et nos stigmates – fait de nous les humains que nous sommes. 

La vie, comme le cinéma est une boite de Pandore protéiforme de substances, de structures, d’ébauches plastiques et de composants qui deviendront cohérents, palpables et en osmose par l’émotion véhiculée à travers le message transmis. C’est alors la course contre la montre d’un homme qui après avoir pris le mauvais choix, tente le tout pour le tout pour sauvegarder l’âme de ce qu’il est : les souvenirs qu’il a avec Clémentine. Dans cette optique, nous divaguons dans l’esprit tumultueux de Joel, d’un moment à un autre, d’une scène à une autre : nous passons d’une cuisine à une mer glacée, d’une chevelure bleue à une chevelure orangée, d’une douce discussion sous la couette à une forte dispute dans un restaurant, d’une noyade dans un lavabo au salon d’un appartement où il pleut. Eternal Sunshine of the Spotless Mind casse toutes les barrières de la rationalité et de l’idée cinématographique même du « flash back ». 

Le « flash back » devient le présent et l’essence même de notre futur : la vie défile à une vitesse folle dans un télescopage incessant de saynètes et l’esprit permet de les démultiplier. Dans une fluidité esthétique vertigineuse, tout en s’accommodant d’un montage sensoriel d’une grande puissance, et derrière cette mise en scène abracadabrantesque, Michel Gondry et le scénariste Charlie Kaufman continuent une nouvelle fois de toucher du doigt les faisceaux humains et de les jumeler avec la mélancolie intrinsèque au cinéma. 

Jouant des dimensions, s’amusant de l’espace, s’acoquinant d’une joyeuseté pop furibarde, Eternal Sunshine of the Spotless Mind et son duo d’acteurs aussi tendres que chaleureux – Jim Carrey et Kate Winslet – nous émeuvent comme rarement. L’humain n’est pas qu’une base de données mécanique dans laquelle on pourrait mettre des dossiers dans la corbeille, pour finalement vider cette dernière. La mémoire est une partie de notre bonheur et de notre identité : l’oubli tout comme le souvenir font partie intégrante de la personne mais aussi du spectateur que nous sommes. Le cinéma de Michel Gondry est un éveil des sens et une porte ouverte vers l’imagination, la liberté de création et la construction du soi. 

Bande Annonce – Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Synopsis: Joel et Clementine ne voient plus que les mauvais côtés de leur tumultueuse histoire d’amour, au point que celle-ci fait effacer de sa mémoire toute trace de cette relation. Effondré, Joel contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Dr. Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clementine. Deux techniciens, Stan et Patrick, s’installent à son domicile et se mettent à l’oeuvre, en présence de la secrétaire, Mary. Les souvenirs commencent à défiler dans la tête de Joel, des plus récents aux plus anciens, et s’envolent un à un, à jamais.
Mais en remontant le fil du temps, Joel redécouvre ce qu’il aimait depuis toujours en Clementine – l’inaltérable magie d’un amour dont rien au monde ne devrait le priver. Luttant de toutes ses forces pour préserver ce trésor, il engage alors une bataille de la dernière chance contre Lacuna…

Fiche Technique – Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Réalisation : Michel Gondry
Scénario :  Michel Gondry, Charlie Kaufman, Pierre Bismuth
Interprétation : Jim Carrey, Kate Winslet, Kirsten Dunst, Mark Ruffalo
Durée : 1h48
Genre : Drame/Romance
Date de sortie : 6 octobre 2004

Rétrospective Coppola : Conversation Secrète, en écoute avec soi même

1

Alors que le Festival Lumière de Lyon met à l’honneur Francis Ford Coppola, attardons-nous un instant sur Conversation Secrète, œuvre méconnue mais essentielle dans laquelle il s’affirme comme un véritable auteur de cinéma.

Synopsis : Harry Caul est un professionnel de l’écoute. Il enregistre des conversations sur contrat, froidement, sans jamais s’impliquer. Cette obsession a des conséquences sur sa vie privée, il se montre distant jusqu’à la paranoïa avec ses collègues, et même son amie. Seul l’intéresse le travail bien fait. Mais les choses changent lorsqu’en espionnant un couple pour le compte d’un homme d’affaires, Harry suspecte qu’un crime pourrait être commis.

De la même manière que Harry Caul, le personnage central du film, s’égare en interprétant mal une conversation entendue, nous nous trompons bien souvent quant aux intentions supposées de Francis Ford Coppola avec Conversation Secrète. Il serait réducteur, en effet, de le voir comme un simple thriller d’espionnage ou comme un geste purement politique. Si sa sortie coïncide avec le scandale du Watergate, ses origines sont bien plus anciennes (l’ébauche du scénario date de 1967, grandement influencé par Blow-Up) et surtout bien plus personnelles. 

Voir ou écouter de manière omnipotente, s’immiscer dans l’intime grâce à la technique et avoir droit de vie ou de mort sur ses propres personnages, telles sont les interrogations qu’un cinéaste porte sur sa propre pratique, telle est la crise de conscience de l’homme qui se prend pour l’égal d’un dieu. Une nouvelle fois, c’est vers le titre original qu’il faut se tourner pour bien appréhender le film : The Conversation, c’est LA conversation qui existe entre l’artiste et son éthique, entre l’homme et sa conscience. 

Un propos, d’ailleurs, que la première séquence va mettre en images avec une aisance folle. Tout commence par un plan d’ensemble sur Union Square, à San Francisco, avant que le zoom de la caméra et la précision des différents micros nous propulsent au cœur d’un échange entre un homme et une femme. La même attention sera portée ensuite à Harry Caul, puisque nous allons passer d’une vue d’ensemble de ce qu’il est (le technicien obsessionnel, le metteur en scène donnant sans cesse ses directives) à une intrusion progressive dans son intimité : la réalité entraperçue (la conversation du couple) va devenir celle d’Harry, c’estàdire celle issue de son propre cerveau. Les mots ou paroles entendus vont avant tout révéler ses propres failles, angoisses, ou tout simplement sa propre humanité.  

I don’t know anything about human nature. I don’t know anything about curiosity.” Une humanité qu’il semble renier de lui-même, dès le début du film, en produisant machinalement du geste et non de l’affect, en étant préoccupé par la perfection technique et non par le sort réservé à ses congénères. Coppola, d’ailleurs, le voyait comme une sorte d’ersatz du Loup des steppes d’Herman Hesse : un être solitaire et taciturne qui, paradoxalement, se retrouve toujours au contact avec l’intimité même d’autrui. Tout le challenge, pour lui, sera de ne jamais franchir cette limite invisible qui le sépare des autres ou de sa propre nature… 

Une nature humaine qui ne sera pas facile à observer tant notre individu s’échine à la dissimuler, à la cacher, à la taire jusqu’à la rendre inaudible : il multiplie les barrières protectrices (long imperméable, vitres teintées, rideaux, volets…), il rompt constamment les moyens de communication (porte multi-verrouillée, absence de téléphone personnel…), etc. L’intelligence du film sera d’égrener les indices révélant sa personnalité sans se montrer insistant, usant notamment d’un symbolisme pour le moins judicieux (voir le remarquable plan unissant le grillage et le lit).  

Seulement, ces stratagèmes seront tous inefficaces car, forcément, le naturel revient toujours au galop. Le point de bascule prendra la forme d’une phrase a priori anodine qui sera lourde de sens : “And now, there he is, half-dead on a park bench and where is his mother or his father or his uncles now?” L’homme à moitié mort évoque Harry de manière évidente, et la répétition de cette phrase sera autant de coup porté à l’encontre de son indifférence de façade : les verrous sautent, un par un. Notre personnage ne sera plus le même, le récit non plus.  

La grande réussite de Coppola tient d’ailleurs dans ce fait précis, en faisant basculer son film dans quelque chose de beaucoup plus cérébral ou onirique, en épousant sensiblement la vision aliénée d’Harry Caul. Les codes du film noir et du film d’espionnage vont ainsi être distordus, déformés, afin de servir un récit qui sera avant tout métaphysique : on enquête sur la mort programmée de sa propre humanité (“I’m not afraid of death but I am afraid of murder”), on met sur écoute sa propre intériorité.  

On notera, à cet effet, la subtilité dont fait preuve la mise en scène pour nous convier à l’intérieur de la boîte crânienne d’Harry, mettant en image ses cauchemars les plus profonds ou sa nature refoulée. À plusieurs reprises, par exemple, la caméra va associer Harry avec un immeuble en déconstruction, annonçant ainsi la mise à nu de son intimité. On va progressivement en percevoir les contours, en devenant l’oreille indiscrète qui vole ses confessions (les fautes dont il s’accable dans le confessionnal, les peines de cœur enregistrées par le micro de son rival…). Mais plus que ses paroles, c’est le “son” de sa folie qui va mettre au jour son âme tourmentée : les bribes de la conversation enregistrée, répétées à l’infini, finissent par faire écho à son passé ou à son enfance ; la récurrence du solo de piano de David Shire , entêtant et hypnotique, évoque aussi bien sa profonde solitude que sa conscience envahie par l’obsession. Indéniablement, le travail sonore compte pour beaucoup dans la réussite du film, tout comme la prestation presque muette mais terriblement expressive de Gene Hackman. 

Seulement, à l’instar de son model désigné, le Blow-Up d’Antonioni, The Conversation est aussi et surtout un film sur le cinéma : le son se substituant cette fois à l’image pour aborder la relation qu’un cinéaste peut avoir avec son art. Dès les premières minutes, d’ailleurs, Coppola multiplie les correspondances évidentes entre le travail de Harry et le sien : mise en place du décor, direction des “acteurs”, matériel d’espionnage qui évoque celui utilisé au cinéma (les bobines sonores, par exemple, rappellent fortement la pellicule cinématographique). Mais en même temps, de façon plus insidieuse cette fois-ci, il établit aussi un parallèle entre ce travail et l’action divine : la caméra, qui ouvre le film, descend des cieux pour aller vers les hommes ; le matériel technique (caméra, micro…) donne l’illusion d’avoir un regard omnipotent sur le commun des mortels…  

The Conversation, ainsi, peut se voir comme le dialogue qui s’établit entre l’artiste et son éthique, lorsque le sens des réalités s’étiole et que la “folie” fait croire à l’homme qu’il peut être l’égal d’un dieu. Ou autrement dit, à travers ce film, on sent poindre ce que sera la prochaine œuvre du cinéaste : Apocalypse Now , ou le cadre guerrier ne sera qu’un prétexte pour explorer la folie et les tourments de l’homme. À travers le personnage d’Harry Call, Coppola met en place ce qui deviendra une figure récurrente de son cinéma, à savoir celle de l’homme déchu. Harry, en effet, après avoir été esclave de son outil, s’est égaré en pensant être un dieu. Mais il n’a pas pu empêcher le meurtre, il s’est fourvoyé dans l’erreur : son pouvoir voyeuriste n’est pas divin mais ridicule ! Ridicule comme lui lorsqu’il découvre la vérité, lorsqu’il saccage son royaume fantoche et brise ses idoles. À la fin, il ne reste qu’un homme, seul avec lui-même, s’agrippant à son saxophone pour ne pas sombrer définitivement. 

Conversation Secrète : Bande-Annonce

Conversation Secrète : Fiche Technique

Titre : Conversation Secrète
Réalisation et scénario : Francis Ford Coppola
Musique : David Shire
Photographie : Bill Butler et Haskell Wexler
Montage : Richard Chew et Walter Murch
Décors : Dean Tavoularis
Production : Francis Ford Coppola, Fred Roos et Mona Skager
Société de production : Paramount Pictures (USA), Cinema International Corporation (France)
Genre : espionnage, thriller
Durée : 109 minutes
Date de sortie : juin 1974  (France)

États-Unis – 1974

Note des lecteurs1 Note
4

Les Sauvages sur Canal+ ou la France droit dans les yeux

Avec Les Sauvages, co-écrit avec le romancier Sabri Louatach, Rebecca Zlotowski, signe une fresque parfois malhabile, mais amère et pleine d’emphase. Son aspect ultracomptemporain se mêle à une dystopie plutôt réussie. Mais la série assume aussi pleinement son côté fictionnel, car comme l’a déclaré la réalisatrice sur France Culture « le nerf de la guerre dans une série, c’est le scénario ». Quitte à se perdre parfois dans une écriture trop littéraire. Heureusement le rythme s’emballe souvent.

Regarde les Hommes tomber

Il a été élu, il est heureux, galvanisé, mais n’en fait pas trop. Car il est d’emblée présenté comme celui qui réfléchit, qui se pose, qui sort les bonnes phrases au bon moment, pour s’assurer une stature. En coulisse, sa fille l’observe avec admiration, exultation aussi d’avoir fait aboutir une campagne rondement menée, bien que marquée par la haine, les choix radicaux. Pourtant, sans en faire trop, il est emporté par le tumulte de cette fille qui ne veut pas qu’on lui vole sa victoire. Il y aura un bain de foule. Nous sommes en France, nous sommes maintenant, et pourtant nous sommes déjà dans le futur ou dans une France parallèle peut-être. En tout cas, un candidat issu de la diversité comme diraient les médias, Idder Chaouch, d’origine Kabyle, vient d’être élu Président de la République. Et boum, patatras, le voilà au sol, victime d’un attentat. Qui ? Comment ? Pourquoi ? Une fois passé un premier épisode haletant, tendu, présentant deux familles qui vont peupler la mini-série (6 épisodes), c’est à toutes ces questions (et plus encore!) qu’il s’agira de répondre. La série y assume déjà un rythme endiablé, très fiévreux, et une propension à l’intime, au soap familial. 

Douce (non, amère!) France

Rebecca Zlotowski parle donc de la France, sans regarder de côté, sans avoir peur d’aller droit dans les communautés, de dire que le vivre-ensemble n’est peut être pas si bien acquis. La France vacille et Zlotowski, en grand metteur en scène du collectif, valse avec elle. On se souvient en effet des plans de groupes très réussis dans Grand Central, bien mieux que de la piètre amourette qu’elle racontait en filigrane. Et il est en va ainsi des Sauvages très habile et tendue quand il s’agit de croquer le mouvement des personnages, leurs « luttes » collectives, la série pêche sur son versant plus intimiste. On comprend ainsi aisément les aspirations du frère (maudit ?) de la famille Nerrouche, Nazir, mais moins sa relation complexe à son petit frère. On la devine complexe, mais à l’écran leurs échanges manquent de souffle.

Pourtant, Zlotowski et son co-scénariste (auteurs des livres éponymes à l’origine de la série) n’ont pas peur de regarder la France droit dans les yeux et de la traquer dans les moindres recoins. Quitte à parler essentiellement de minorités et à monter la force qu’elles peuvent prendre en s’éveillant, à l’image du célèbre « quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». Ici, on pourrait entendre, quand les minorités parfois humiliées (et c’est tout le sens du dernier épisode inégal mais puissant dans son discours final) se réveilleront (et elles l’ont déjà fait puisque la série évoque en filigrane quelques émeutes comme celles de 2005), la France éclatera. Oui, mille éclats des différentes communautés qu’elle a tenté de souder ensemble, mais sans véritablement les mélanger, et qui ne sont que des agglomérats cherchant un ennemi à abattre pour expliquer leurs souffrances. Quand la série va du côté de l’ultra-droite également, elle observe des êtres soudés entre eux, mais remplis de haine envers ceux qu’ils définissent hors de leur territoire. Et Nazir utilise leur haine pour construire la sienne, mais surtout déployer sa révolte. Pour s’imposer au monde.

« Les plus civilisés des hommes, les plus parfaits sauvages »

Chacun donc se construit isolé, pourtant persuadé d’être au cœur du monde. La France paraît ici bien petite, recluse, prête à mordre pourtant à l’image de ces araignées cachées, tapies, qui n’attendent que le bon moment pour sortir un venin trop longtemps contenu. Parce qu’à force d’attendre des séries comme Les Sauvages pour donner la parole (et encore, étouffée, car beaucoup la trouvent trop « clichée ») à ceux qui crient depuis bien trop longtemps ou baissent la tête par crainte d’être ciblés, le risque est grand. Nous nous trouvons face à des objets certes imparfaits, mais qui nous renvoient un miroir bien trop proche de notre société, que nous préférons croire déformant, dystopique. Encore une fois, en hommes qui se croient civilisés, nous refoulons un pan entier de nous-mêmes, notre part « sauvage » et n’exultons devant la série qu’aux premières notes d’un générique tiré des Indes Galantes. Une musique à la fois classique, précieuse, mais qui réveille des envies de danse effrénée, de corps qui se lèvent et qui se frottent enfin au monde, en l’acceptant bien loin de nos rêves.

Bande annonce : Les Sauvages

https://www.youtube.com/watch?v=NYpQ51zgJmo

Les Sauvages : Fiche technique

Réalisateur : Rebecca Zlotowski
Scénario :  Rebecca Zlotowski, Sabri Louatah, Benjamin Charbit, David Elkaim
Interprètes : Roschdy Zem, Dali Benssalah, Sofiane Zermani, Marina Fois, Amira Casar, Souheila Yacoub,  Shaïn Boumedine, Carima Amarcouhe
Compositeur : Rob
Sociétés de production: La Compagnie des phares et balises, Scarlett Production
Distribution : Canal Plus, 6 épisodes de 50 minutes diffusés depuis le 23 septembre 2019

3.5

Rétrospective Coppola : « Rusty James », intime, iconoclaste et générationnel

Rusty James n’est certainement pas le film le plus commenté de Francis Ford Coppola. Il arrive chronologiquement après Le Parrain, Conversation secrète ou Apocalypse Now et fait figure d’œuvre mineure dès lors qu’on se penche sur ses illustres prédécesseurs. Pour autant, ce teen movie radical arbore des qualités dépassant de loin le stade de l’observation casuelle ou du divertissement joliment fagotés.

Au début des années 1980, les affaires de Francis Ford Coppola se gâtent. Les studios American Zoetrope, qu’il a fondés en 1969, subissent un revers de taille : l’onéreux et maniériste Coup de cœur, dont le budget passa de deux à vingt-cinq millions de dollars en cours de tournage, rapporte à peine quelque 630 000 dollars de recettes en salles. De quoi porter un coup quasi fatal aux finances d’une structure colossale, créée dans l’espoir de garantir une liberté artistique absolue aux cinéastes les plus ambitieux – George Lucas, Wim Wenders, Paul Schrader… Dos au mur, Francis Ford Coppola décide alors d’enchaîner deux « petits films » mettant en scène une tripotée de jeunes comédiens peu connus, tels que Tom Cruise, Nicolas Cage, Matt Dillon, Sofia Coppola, Diane Lane, Tom Waits ou Mickey Rourke. Outsiders sort en 1983 ; Rusty James, qui recycle une partie de son casting et de son équipe technique, voit le jour quelques mois plus tard.

Les deux films ont beau évoquer la jeunesse, ils forment une sorte d’antithèse, dont l’illustration la plus évidente est d’ordre formel : les couleurs travaillées d’Outsiders font place nette au noir et blanc stylisé de Rusty James ; le digne représentant d’un certain cinéma classique américain voit lui succéder un essai intime parfois qualifié d’expérimental. Pourtant, Rusty James est aussi une manière de prendre langue avec le Vieil Hollywood : l’absence de couleurs, le recours au grand angle, les éclairages et ombres expressionnistes, les cadrages obliques à la Orson Welles, le personnage shakespearien en rupture avec son environnement ou encore l’usage systématique de fumigènes renvoient à une époque que Coppola a lui-même contribué à ringardiser, en sa qualité d’ambassadeur du Nouvel Hollywood.

Les obsessions d’un réalisateur se fondent naturellement dans ses œuvres. L’attraction du pouvoir et le thème du roi déchu ont irrigué Le Parrain et Apocalypse Now avant de s’inscrire au frontispice de Rusty James. Et la fascination qu’y exerce le « Motorcycle Boy » sur son petit frère symbolise dans une large mesure celle que Francis Ford Coppola voue à son frère aîné, décrit comme son « plus grand professeur ». Dans le film qui nous intéresse, Rusty, brillamment campé par Matt Dillon, est un adolescent impressionnable encore en voie de maturation. Il idéalise son grand frère, « baptisé président » dans son quartier, ainsi que ses prouesses passées, immortalisées sur les murs de Tulsa. Le jeune antihéros de Coppola nourrit un double espoir : ne jamais imiter son père (Dennis Hopper, un avocat alcoolique au chômage) et égaler son frangin, dont les anciens exploits de chef de bande l’émerveillent. « Tu veux tellement ressembler à ton frère », lui assène-t-on comme une évidence. À cela, il y a toutefois deux écueils, et pas n’importe lesquels : Rusty n’a manifestement pas l’étoffe de « Motorcycle Boy » et ce dernier bat désormais en brèche les promesses en trompe-l’œil d’une carrière de délinquant.

Dès les premiers instants du film se met en place une caractérisation déliée de Rusty James. Dans une salle de billard, on l’aperçoit en débardeur blanc, bandana sur la tête, bracelet de cuir au poignet, préoccupé par une rixe à venir. Francis Ford Coppola filme un peu plus tard ses déplacements en bande en usant d’un plan vertical écrasant, premier indice putatif d’un environnement urbain appelé à phagocyter la jeunesse. Même les poissons d’une modeste animalerie, seuls éléments du film gratifiés de couleurs, contribuent à définir, par analogies, Rusty, ses proches et leurs rivaux : une fois disposés dans un espace commun, ces animaux aquatiques, incapables de cohabiter sereinement, s’en prennent les uns aux autres jusqu’à se réduire en charpie. Les mœurs viennent compléter un portrait générationnel sans concessions : elles se trouvent éventées à travers une tentative d’approche filmée en travelling latéral à la sortie d’un lycée, par le biais de visions fantasmées en salle de cours, d’une partouze organisée sur les bords d’un lac ou encore via un montage alterné montrant successivement Rusty pelotant sa copine et ses acolytes l’attendant pour des échauffourées avec une bande rivale.

Il est difficile de décrypter cette oeuvre sans songer au temps. Quand « Motorcycle Boy » revient à Tulsa après un séjour en Californie, il apparaît vieilli, comme usé – et probablement désabusé. Daltonien et à moitié sourd, il traîne un spleen de quinquagénaire à seulement vingt-et-un ans, résultat d’une enfance chaotique qui l’a fait mûrir – et le fera bientôt mourir – avant l’âge. Mickey Rourke, effacé, presque éteint, débite des répliques à peine audibles. L’ancien chef de gang légendaire a trop goûté aux structures pathogènes de la criminalité ; il ne vit plus en syntonie ni avec son passé ni avec son environnement immédiat. Francis Ford Coppola déploie un autre rapport au temps, pluriel et obstiné : par un découpage vif, des ombres qui s’étalent le long des façades, des nuages défilant en accéléré, la brièveté d’une vie prématurément détruite ou la transition douloureuse vers l’âge adulte, il façonne une œuvre quasi essayistique sur l’existence et ses cheminements.

Ce n’est pas tout, puisque le film brasse quantité de thèmes secondaires, parmi lesquels la trahison, la drogue, l’échec scolaire ou l’éclatement des cellules familiales. Coppola y répand un sentiment d’urgence, des images aussi soignées qu’obsédantes – la première rixe, l’agression dans une ruelle, la fumée permanente – et des séquences symboliques – la conversation entre père et fils au bar, la mort déjouée, le plan final… L’ensemble bénéficie de la photographie sublime de Stephen H. Burum et supporte une sorte de lyrisme tragique rappelant Nicholas Ray (La Fureur de vivre) ou László Benedek (L’Équipée sauvage). Tiré d’un roman de S. E. Hinton, une pionnière de la littérature young adult, Rusty James est également redevable d’une partie de son identité à Stewart Copeland, compositeur d’une bande-son ingénieuse, mêlant craquements, cliquetis, battements de cœur ou encore bruits de grillons. Les premiers pas au cinéma du batteur de The Police s’apparentent déjà aux enjambées d’un sprinteur jamaïcain. Toutes ces qualités ne suffiront cependant pas à assurer un succès commercial à ce film si personnel – et chéri par son réalisateur. La société de production American Zoetrope en ressort une nouvelle fois fragilisée.

Bande-annonce : Rusty James

Fiche technique : Rusty James

Titre francophone : Rusty James
Titre original : Rumble Fish
Réalisation : Francis Ford Coppola
Assistant réalisateur : David Valdes
Scénario : Francis Ford Coppola et S. E. Hinton, d’après le roman Rusty James de S. E. Hinton
Musique : Stewart Copeland
Photographie : Stephen H. Burum
Montage : Barry Malkin
Décors : Dean Tavoularis
Son : Richard Beggs, David Parker et Randy Thom
Effets spéciaux : David Marconi

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4

Rétrospective Coppola : Dementia 13

Avec une nouvelle version de son chef d’oeuvre Apocalypse Now qui vient de débarquer dans les salles françaises, sans oublier sa présence en tant qu’invité d’honneur au prestigieux Festival Lumière, Francis Ford Coppola est à nouveau sur le devant de l’actualité cinématographique. L’occasion rêvée pour Le Mag du Ciné de revenir sur la riche filmographie de l’un des monstres sacrés du cinéma américain, lauréat de deux palmes d’or et de cinq oscars. Pour commencer, retour au début des années 60 avec Dementia 13, film d’horreur oublié qui témoignait déjà d’un sens certain de la mise en scène.

Avant d’être l’un des pères du Nouvel Hollywood, Francis Ford Coppola a commencé de façon particulièrement modeste. Son premier  long-métrage est d’ailleurs un softporn tombé aux oubliettes. Il débute véritablement sous la houlette de Roger Corman, producteur et réalisateur à la filmographie impressionnante, ayant découvert de nombreuses figures du cinéma américain. Coppola participe alors au scénario ou collabore en tant qu’assistant réal sur certains films de Corman. En 1963, il est aux rênes de Dementia 13, film d’horreur à petit budget comme c’est souvent le cas au sein des productions estampillées Corman. On est évidemment très loin de la maestria dont le cinéaste nous aura habitué plus tard avec sa trilogie du Parrain ou d’Apocalypse Now, mais Dementia 13 bénéficie de plusieurs qualités. Micro budget (30000 dollars), Dementia 13 a été tourné en utilisant les mêmes décors, la même équipe technique et le même casting qu’un autre film de Corman où Coppola officiait en tant qu’assistant réal. Situé en Irlande, le film raconte une histoire de famille hantée par la mort de la plus jeune fille, noyée lors d’un dramatique accident. L’arrivée de la belle-fille après la mort  de son mari va chambouler l’harmonie de la famille qui s’apprête à commémorer le septième anniversaire de la mort de la jeune Kathleen.

Comme la plupart des films issus de l’écurie Corman, Dementia 13 puise une grande inspiration dans l’esprit gothique. Le choix de situer l’action dans un immense château en Irlande joue pleinement dans ce sens. Les couloirs dédaliques de la bâtisse participent à l’ambiance oppressante qu’essaie d’instaurer le film alors que Louise tente de percer le mystère de la tragédie ayant frappé la famille.  Par certains de ses choix artistiques, Coppola arrive à implanter un malaise palpable. On pense à la découverte par Louise de cette fameuse chambre où les étranges jouets à l’allure particulièrement angoissante marquent le spectateur. En tournant en noir et blanc, Coppola en profite pour offrir un jeu d’ombre montrant un certain sens de la mise en scène, malgré un noir et blanc qui manque parfois de contraste. Même si certaines séquences font encore leur effet, le côté micro-budget de l’oeuvre ressort à de nombreuses reprises.

Ne se concentrant pas uniquement sur l’atmosphère gothique, Dementia 13 comme son titre l’indique essaie de jouer également sur une horreur psychologique. Le mystère autour du décès de la jeune Kathleen est plutôt bien géré, Coppola en profitant pour montrer l’impact de l’événement sur les différents membres de la famille, notamment la matriarche qui s’avère être au bord de la démence. Bien avant les Halloween, Vendredi 13 ou même certains giallos, Dementia 13 prend des allures de slasher. Alors que certains personnages se rapprochent de la vérité concernant la mort de Kathleen, les voilà qui se font assassiner à coups de hache. On peut y déceler une certaine inspiration du chef d’oeuvre de Alfred Hitchcock, Psychose, dans les séquences de meurtres où le tueur au visage caché dans l’ombre assène ses coups meurtriers. Coppola se permet cependant d’être un poil plus graphique dans la droite lignée des séries B horrifiques de l’époque. Malgré une envie de cultiver un certain mystère, le faible nombre de personnages tue un peu le suspense sur l’identité du tueur, tout comme le seul flashback pas forcément bien utilisé.

Bien que Dementia 13 soit un film très imparfait, et n’ayant pas forcément de grandes ambitions, se contentant de faire le café avec des moyens riquiquis, le film reste une oeuvre intéressante dans la carrière de Coppola. Elle nous montre les débuts modestes d’un auteur qui s’affirmera au cour des années 70, s’extirpant du cinéma d’exploitation pour offrir de véritables chefs d’oeuvre. Dans Dementia 13, on distingue à quelques moments ces fulgurances qui seront légions dans la suite de sa carrière. Cela peut être un choix d’angle de caméra offrant une terreur insidieuse, une musique angoissante venant pointer le bout de son nez ou une gestion des ombres riche de sens. Dans son exécution, Dementia 13 reste efficace, arrivant à nous intéresser au long de sa petite heure et quart malgré une trame des plus basiques. Le film ne se démarque cependant pas des autres productions Corman de l’époque, et même semble assez fade comparé aux grands classiques du monsieur, notamment ses adaptations d’Edgar Allan Poe. Finalement, Dementia 13 s’avère être une simple curiosité.

Dementia 13 – Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=UM0wVAqexys

Dementia 13 – Fiche Technique

Réalisation : Francis Ford Coppola
Scénario : Francis Ford Coppola et Jack Hill
Distribution : William Cambell, Luana Anders, Bart Patton, Mary Mitchel, Patrick Magee
Direction Artistique : Al Locatelli
Photographie : Charles Hannawalt
Montage : Stuart O’Brien et Morton Tubor
Musique : Ronald Stein et Les Baxter
Production : Roger Corman et Marianne Wood
Durée : 75 minutes
Genre : Horreur, thriller

États-Unis – 1963 

Cycle HBO : « The Wire », aux bons soins de Baltimore…

Analyser The Wire, c’est un peu comme gravir une montagne sans fin. Derrière chaque élément soulevé, il s’en cache d’autres d’importance et de portée équivalentes. On a beau énumérer en chapelet faits, situations et personnages, on parvient à peine à entamer le vernis d’une fresque urbaine en tous points étourdissante.

D’abord parce que la série de David Simon sème, saison après saison, les thèmes, les enjeux et les points de vue. À la confrontation initiale entre policiers et vendeurs de drogues se succèdent, dans un subtil écheveau, le monde viril et impécunieux des docks portuaires, un microcosme politique au cynisme confondant, un système scolaire en lente dégénérescence et une presse locale où l’intégrité déontologique passe sous les fourches caudines du mensonge et de l’affabulation. Ensuite parce que le show permet à des dizaines de personnages de coexister sans jamais se parasiter, comme autant de pièces de Mikado savamment et utilement liées les unes aux autres. Proche du documentaire, The Wire s’incarne tout entier dans une triple immersion. On y explore dans un premier temps la communauté noire de Baltimore, essentiellement par le truchement du trafic de drogues et de l’indigence, ensuite les forces de l’ordre, leurs statistiques truquées et leurs petits accommodements avec l’éthique, et enfin les diverses institutions locales – prisons, écoles, tribunaux, port, presse, municipalité… Baltimore, métropole la plus peuplée du Maryland, ici érigée en personnage à part entière, constitue une toile de fond des plus substantielles, puisque s’y expriment tour à tour les rapports ambigus au pouvoir, les piètres conditions d’existence des classes populaires et ouvrières, la turpitude politique et policière ou les faits d’armes d’une jeunesse souvent rendue au dernier degré de la vertu – mais pas toujours dénuée de sens moral.

En scénariste aguerri, Edward Burns est parvenu à injecter dans The Wire ses souvenirs d’ancien officier de police et de professeur d’école publique. Son histoire personnelle entre d’ailleurs en résonance avec celle, très accidentée, du détective Roland Pryzbylewski, agent problématique reconverti en enseignant prévenant et apprécié. L’âpre réalisme dont se fend la série de David Simon lui doit énormément, au même titre que l’annonciatrice The Corner, qui traitait elle aussi, quelques années plus tôt, de ces quartiers de Baltimore rongés par les trafics de drogue et la violence. Au-delà de cet aspect documenté et documentaire, le show de HBO s’est toujours échiné, sans manichéisme aucun, à saisir et exploiter la moelle de ses personnages : l’homosexualité contextuellement insolite d’Omar Little, le charismatique braqueur de dealers ; l’alcoolisme et les écarts de conduite de Jimmy McNulty, inspecteur de police souvent désabusé et pas tout à fait étranger au syndrome de Peter Pan ; l’ambivalence de Stringer Bell, criminel de premier plan étudiant secrètement la gestion et lecteur occasionnel d’Adam Smith ; la figure virginale de Cedric Daniels, l’étoile montante de la police, qui refuse obstinément – et à contre-courant – toute forme de compromission ; l’indignation sélective, parfois sourde ou résignée, du conseiller et maire Tommy Carcetti ; cette sorte de sympathie naturelle dont est porteur Bodie, le délinquant old school dépassé par la radicalité et l’immoralité de Marlo Stanfield, nouveau prince des rues ; la rédemption progressive de Namond Brice, grande gueule au cœur tendre, longtemps affecté par une mère castratrice et une destinée de truand… Oeuvre chorale, The Wire déverse, de bout en bout, un flot ininterrompu de protagonistes en évolution constante : flics, criminels, éducateurs, professeurs, psychologues, journalistes, conseillers, politiciens, avocats, hommes d’affaires, drogués, sans-abri… Fait notable, à la faveur d’une construction dramatique exceptionnellement astucieuse, une bonne partie d’entre eux subiront les affres de Baltimore du premier au dernier épisode, contribuant ainsi à un portrait métropolitain d’une grandeur et d’une précision inestimables.

The Wire n’est toutefois pas qu’affaire de protagonistes étoffés et d’arches narratives complexes. La série se caractérise aussi par sa propension à sacrifier des personnages-phares, par un humour étonnamment riche et par ses nombreux éclairs de génie, qu’un boulier ne suffirait probablement pas à dénombrer : la spatialisation éloquente des problèmes sociaux, les règles du jeu d’échecs expliquées à la lumière de la vente de drogues, une scène mémorable entièrement dialoguée à coups de « fuck », une salle de classe aux airs de tripot, une photocopieuse employée comme détecteur de mensonges, des gamins feignant de s’entretuer en campant les gangsters les plus célèbres de Baltimore ou l’invraisemblable invention d’un tueur de SDF pour accroître les moyens, longtemps dérisoires, mis à la disposition de la police. Bien que frappants, ces moments n’ont rien de vulgaires cabrioles stylistiques ; ils témoignent respectivement de la relégation sociale, des affaires criminelles du clan Barksdale, des horreurs auxquelles sont quotidiennement confrontées les forces de l’ordre, de l’inadéquation persistante entre le système scolaire traditionnel et une certaine jeunesse issue des quartiers populaires (bientôt soumise à une pédagogie alternative et différenciée), de l’ignorance crasse des petites frappes et enfin de l’épuisement concomitant des budgets municipaux et du moral des brigades de police, lequel débouchera sur des écoutes illégales et un vaste redéploiement de moyens et d’effectifs à la seule discrétion de l’inspecteur McNulty. David Simon, le créateur de la série, a un jour déclaré vouloir faire état de la façon dont « les institutions impactent les individus ». En dépeignant une société déliquescente qui ne sert que les intérêts des plus puissants et des plus nantis, en insérant des taupes dans les services de police et dans les tribunaux, en arguant que l’obsession statistique à propos de la criminalité, « c’est comme si on traitait un cancer à l’aspirine », l’écrivain et journaliste semble avoir vu juste et être parvenu à ses fins.

Les institutions, justement, sortent des cinq saisons de The Wire en loques, sinon en lambeaux. Les plus glorieuses victoires de la police se révèlent partielles, sujettes à caution, et jamais pleinement satisfaisantes. L’école et les forces de l’ordre s’époumonent vainement pour obtenir des financements pourtant indispensables à leur bonne marche. Pendant ce temps, le trafiquant de drogues Stringer Bell réalise des investissements colossaux dans l’immobilier, les caïds du coin se réunissent pour collaborer et maintenir leurs affaires à flots et Marlo Stanfield, jouant les grands seigneurs, distribue des liasses de plusieurs centaines de dollars aux gosses de Baltimore afin de préparer leur rentrée des classes. La mairie de Tommy Carcetti, quand elle ne court pas derrière les fonds si convoités du gouverneur, se voit contrainte de composer avec une série de scandales peu honorables, à l’instar de la corruption policière lors de l’affaire des meurtres de SDF ou cet « Amsterdam » installé en plein coeur du Baltimore déshérité, où la drogue s’écoule presque librement, au vu et au su de tous. Finalement, l’esprit de The Wire tient peut-être tout entier dans une séquence : le montage alterné présentant successivement une réunion de police évoquant le tueur de SDF et une salle de rédaction du Baltimore Sun traitant précisément du même sujet. Tant la brigade des homicides que la presse écrite, incapables de dessiller les paupières quant au trafic de drogues et aux cadavres dans les maisons abandonnées, se mettent aux trousses d’un fantasmatique tueur en série, sorti tout droit de l’imagination débordante d’un policier aussi investi que borderline, depuis longtemps en délicatesse avec les règles et l’autorité. La faillite relative de ces deux institutions, pendant que prospère le crime organisé, en dit long sur l’impuissance d’une société donnée à lutter contre ses propres démons, particulièrement quand les moyens financiers manquent à l’appel et que la volonté des uns et des autres semble entamée.

Bande-annonce : The Wire (Sur écoute)

https://www.youtube.com/watch?v=9qK-VGjMr8g

Fiche technique : The Wire (Sur écoute)

Titre original : The Wire
Genre : Policier, Drame
Création : David Simon
Acteurs principaux : Dominic West, John Doman, Idris Elba
Musique : Way Down in the Hole
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 5
Nombre d’épisodes : 60
Durée : 58 minutes
Diffusion originale : du 2 juin 2002 au 9 mars 2008
Site web : http://www.hbo.com/thewire/

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5