Critique : Métamorphoses, un film de Christophe Honoré

Film après film, Christophe Honoré continue de se réinventer. Fan de Nouveau Roman (il a monté « Nouveau Roman », un spectacle mettant en scène ses écrivains préférés : Robbe-Grillet, Sarraute ou Duras pour ne citer qu’eux), écrivain érudit lui-même, dramaturge chevronné, il fait du cinéma une corde de plus à son arc.

Synopsis : Devant son lycée, une fille se fait aborder par un garçon très beau mais étrange. Elle se laisse séduire par ses histoires, des histoires sensuelles et merveilleuses où les dieux tombent amoureux de jeunes mortels. Le garçon propose à la fille de le suivre…

“Je est un autre”

Malgré une liste de films qui s’allonge sérieusement, le cinéma n’est qu’un de ses moyens d’expression. Cette particularité lui permet d’aller très loin dans l’exploration du champ des possibles, de mixer les univers, et de tenter comme ici de traduire un monument de la littérature, Les Métamorphoses d’Ovide, douze mille vers et pas un de moins, en un film élégant et inventif.

Le fil d’Ariane de ce mythe moderne est Europe, jeune collégienne/lycéenne au regard sombre, incarnée par la toute jeune Amira Akili, sombre telle l’Europe des mythologies, qui rappelons-le, est la fille d’un roi phénicien qui arrive vers l’Ouest, le Couchant (« Ereb » en langue sémitique) après avoir été enlevée par Jupiter transformé pour l’occasion en taureau.

Europe s’apprête à suivre ses camarades pour une visite quelconque, quand soudain, un camion comme mû par des forces invisibles passe violemment devant le groupe des jeunes. Europe se détache alors du groupe et part en direction de ce camion. Dans une scène digne du beau Duel de Steven Spielberg, le camion s’avance vers Europe, et l’enlève littéralement. Le beau et puissant taureau blanc qui enlève Europe dans la mythologie est audacieusement représenté par ce camion, qui n’est autre que Jupiter avant que l’amour ne lui redonne une forme « humaine » dans la scène suivante.

“Il faudrait que tu me croies pour que ce soit profitable” 

Ainsi parle Jupiter à l’adresse d’Europe, au moment où il s’apprête à lui faire ses différents récits. Mais ainsi semble également parler Christophe Honoré à l’adresse du spectateur, tant ce dernier va être emmené loin de ses rivages habituels.

En effet, Europe va naviguer de tableau en tableau dans les récits de figures marquantes de la mythologie dans la version d’Ovide, des récits fidèles mais transposés à l’ère moderne, entre béton et nature foisonnante. On y croise Diane (sous la forme d’une transsexuelle) qui métamorphose Actéon en cerf, Jupiter donc, et son épouse Junon qui transforme Europe en une génisse (Io), Bacchus et ses Bacchantes anthropophages 2.0, Philémon et Baucis métamorphosés en arbres super-stylisés, Junon et Jupiter encore en « consultation » chez Tiresias, Salmacis et Hermaphrodite fusionnés dans le lac etc… Ces histoires sont belles, même dans leur cruauté pour certaines d’entre elles, et le choix opéré par Christophe Honoré est judicieux.

Car ces récits sont amenés d’une manière fluide, les transitions via Europe sont brèves mais plausibles. On plonge dans un monde qui n’existe pas, un monde à la limite du merveilleux, mais en même temps un monde dont le moteur est l’amour, un sentiment qui n’est que trop réel et qui ne nous est que trop familier.

Les métamorphoses ainsi racontées, synthétisées et mises en image par Christophe Honoré, figurées par de jeunes acteurs à l’allure contemporaine frappent par une constante : elles sont dictées toutes par  le désir ou la répulsion, la jalousie, la fidélité et l’infidélité, la concupiscence ou au contraire la pudeur, toutes choses ayant de près ou de loin un lien avec le sentiment amoureux. Les sorts jetés sont dictés par l’amour ou l’impossibilité de l’amour. Christophe Honoré nous invite à vérifier tout au long du film la puissance de l’amour et surtout du désir qui peuvent déplacer des montagnes.

“Je me propose de dire les métamorphoses des formes en des corps nouveaux

L’ambition d’Ovide dans son projet poétique est prise en exergue par Christophe Honoré qui lui emboîte brillamment le pas. Le cinéaste, qu’on pourrait qualifier de cinéaste du corps ou en tout cas qui fait un travail important sur le corps (« les bien- aimés », « ma mère », etc.) déploie une ingéniosité faite de simplicité d’accessibilité pour dire ces métamorphoses.

C’est une gageure de créer un tel film à partir d’un tel matériau. Il offre de belles trouvailles cinématographiques, une atmosphère particulière et cohérente tout au long de la narration : présence récurrente de la végétation et de l’eau, incursions régulières dans le paysage urbain. Le choix d’acteurs inconnus du public permet de dépersonnaliser le film pour que le spectateur puisse se
couler au mieux dans l’enchantement de cette histoire.

Fiche Technique: Métamorphoses

Titre original : –
Réalisateur : Christophe Honoré
Genre : Comédie dramatique
Année : 2014
Date de sortie : 3 Septembre 2014
Durée : 102 min.
Casting : Amira AKILI (Europe), Sébastien HIREL (Jupiter), Mélodie RICHARD (Junon), Damien CHAPELLE (Bacchus), George BABLUANI (Oprhée), Mathis LEBRUN (Actéon), Samantha AVRILLAUD (Diane), Coralie ROUET (Io), Nadir SONMEZ (Mercure), Vincent MASSIMINO (Argus), Olivier MULLER (Pan), Myriam GUIZANI (Syrinx), Vimala PONS (Atalante)
Musique : Guillaume le Braz
Scénario : Christophe Honoré, d’après Ovide
Chef Op : André Chemetoff
Nationalité : France
Producteur : Philippe Martin
Maisons de production : Les films Pélleas
Distribution (France) : Sophie Dulac Distribution

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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