Le Bûcher des vanités : l’incendie social de Brian de Palma

De tout les statuts que Brian De Palma a endossés au cours de sa carrière mouvementée, celui du trublion de la A-List hollywoodienne n’est pas celui qu’il a le moins défendu. Preuve en est avec Le Bûcher des vanités qui demeure, 25 ans après sa sortie, la volée de bois vert la plus mémorable que le réalisateur ait dû affronter. Pas un mince exploit dans une carrière émaillée de cailloux disséminés dans la chaussure de l’industrie.

Outsider

Il suffit de jeter un œil à leur filmographie respective pour comprendre pourquoi De Palma n’est jamais devenu l’équivalent de Martin Scorsese dans la cosmogonie hollywoodienne. Comme lui, De Palma aurait pu devenir ce metteur en scène de prestige bien installé dans son pré-carré situé au sommet des collines de l’industrie, conscient du poids que son aura ajoute à chacun des projets auxquels il s’associe. Bref, une véritable caution institutionnelle pour les quelques productions encore lancées sur une promesse d’excellence faite au public.

Malheureusement, outre qu’il faut bien convenir que De Palma vieillit cinématographiquement beaucoup moins bien que son compère du Nouvel-Hollywood. Le réalisateur n’a vraiment jamais su trouver un compromis durable entre ses velléités et les exigences du circuit mainstream. Par exemple, De Palma aurait pu capitaliser sur le carton des  Incorruptibles, qui réconciliait public et critique autour d’une maestria redevenue fédératrice après une série de bides l’ayant placé sur une pente glissante, pour consolider sa place retrouvée dans l’industrie et entériner son aura. Au lieu de quoi il aligne coup sur coup Outrages et Le bucher des vanitésdeux brulots qui chacun à leur manière agressent la bienséance et mettent sa carrière à nouveau sur la sellette.

Dans l’œil du shitstorm

De fait, ni Outrages, ni Le Bûcher des vanités ne ménagent un quelconque espace de respiration au public, ni ne lui laissent la possibilité de se replier sur ses certitudes. A eux deux, ils cristallisent même la raison pour laquelle De Palma a toujours fait office de paria en sursis dans l’industrie : une volonté constante et renouvelée de confronter son époque à ses interdits intériorisés, dissimulés derrière l’espace de contestation soigneusement délimité et socialement admis. D’autant que conscient plus que quiconque (ou presque) du sens des images et leur capacité à stimuler les zones érogènes du refoulé dans l’inconscient collectif, il sait comment taper là où ça fait mal. Et il ne s’en prive pas. L’enjeu d’une satire sociale ne réside pas seulement dans le contenu, mais surtout dans les représentations sous lesquelles le spectateur est prêt à l’accepter, ou pas.

Or, plus encore qu’Outrages, Le Bûcher des vanités incarne ce refus de jouer dans les clous de la critique intégrée par la société spectacle, toujours prête à regarder son reflet déformé dans le miroir pour peu que le résultat préserve le statu quo. Le film s’ouvre et se conclut d’ailleurs sur une scène qui pourrait faire office de note d’intention, avec cette caste socio-médiatique applaudissant à tout rompre à la représentation de leurs propres déviances. Comme si le show se nourrissait de sa propre critique pour mieux en neutraliser le caractère subversif. Assurément, si De Palma voulait commenter le statut du livre de Tom Wolfe qu’il portait à l’écran, bestseller paradoxalement célébré par ceux-là même qui auraient dû se sentir visés, il ne s’y serait pas pris autrement.

Le torrent d’opprobres que le réalisateur essuya de la part de ceux qui auraient dû constituer la garde rapprochée du film vers sa marche attendue vers le tapis rouge des oscars ne laisse d’ailleurs que peu de place au doute. Le Bûcher des vanités est un film conçu pour épingler les convictions des catéchistes de la satire entendue. Comme à son habitude, le réalisateur ne fait pas dans la demi-mesure et tire au gros calibre sur cet écosystème corrompu et délétère où chacun se satisfait de son propre cynisme. Y compris le personnage de Bruce Willis (tout simplement céleste dans l’emploi de l’alcoolique désabusé qui brandit sa bouteille comme un bouclier entre lui et le monde extérieur), délateur de la perversité d’un système dont il a lui-même croqué la pomme.

La divine comédie

Ainsi, certaines critiques récurrentes qui ont pu être formulées à l’encontre du film -notamment des personnages qualifiés de « caricaturaux »- ne tiennent que si l’on prend en compte les parti-pris très spécifiques de la mise en scène au sang-chaud du cinéaste. Le Bûcher des vanités est conçu comme un opéra dans lequel les personnages exagèrent leur posture et déclament leurs répliques comme s’ils se tenaient sur une estrade. L’emploi régulier de courtes focales déformant les perspectives et les silhouettes des protagonistes accentue ce constat d’un découpage qui hyperbolise ses thèmes et son propos. De Palma ne joue pas la carte de la subtilité : il prend d’assaut la rétine du spectateur et exacerbe la comédie sociale en train de se jouer, offre au mondain et à l’indigné professionnel la monumentalisation de leur caricature. Le réalisateur de Body Double fait finalement ce qu’il a toujours fait, notamment dans ses films les plus controversés : revendiquer l’excès comme horizon de la licence poétique et enfermer les personnages dans une représentation symbolique dont ils sont autant dépositaires que victimes. Soit exactement le parcours d’un héros découvrant l’insignifiance du libre-arbitre au sein du marivaudage social dans lequel il patauge joyeusement, avant de se noyer dans ses remous .

Pas étonnant que son approche n’ait pas fait que des heureux, surtout quand on connait la taille des pincettes dont certains ont besoin pour parler de sujets (le racisme, la ségrégation sociale, la dictature des médias) abordés ici de façon plus que frontale et instrumentalisés par les intérêts et les bassesses de chacun…. De fait, le choix le plus notable du Bûcher des Vanités, et peut-être celui qui a le plus catalysé la haine autour du film, réside  dans la caractérisation du personnage principal. Accusé de vouloir rendre le roman plus commercial avec un héros moins antipathique que son homonyme littéraire (un choix que De Palma regrettera à posteriori), Le Bûcher des vanités tire néanmoins sa force du point de vue adopté. Car c’est bien la volonté de l’auteur de Snake Eyes de traduire en les exacerbant les émois d’un petit connard de rupin pris dans les mâchoires du système, qui confère au métrage la puissance de son propos.

Ainsi, non seulement le seul personnage défendable est celui sur lequel l’opprobre populaire aime décharger sa mauvaise conscience indignée, mais le film nous incite à mettre en perspective un discours attendu à travers le ressenti émotionnel du bourreau social plutôt que de sa victime. De Palma retourne la société spectacle dans le regard d’un homme qui évoluait dans ses hautes strates avant sa descente aux enfers. Et la dévoile telle qu’elle est une fois débarrassé de son amoralité de connivence : monstrueuse et anthropophage de ses ouailles, qui écrase l’individu sous ses besoins de représentations permanentes.

Besoin d’y croire

Il y a toujours eu chez De Palma une candeur et un idéalisme que le réalisateur prenait soin de dissimuler sous la vulgarité de son époque. Comme si sa propre moralité se débattait avec la jouissance manifeste et contagieuse qu’il prenait à portraiturer les travers de ses contemporains. Peu de cinéastes ont su aussi bien que lui mettre cette dualité en perspective au sein même de son cinéma, si ce n’est Paul Verhoeven, dont le Showgirls connut d’ailleurs un sort similaire au film de De Palma (pour des raisons voisines pourrait-on dire). Le Bûcher des vanités ne s’efface pas derrière le spectacle de la violence du système : il nous invite à le vivre depuis un point de vue peu évident, pour percer l’écorce du rire satisfait pour nous donner à voir l’essence d’une humanité corrompue. En d’autres termes, De Palma prend partie plutôt que de neutraliser son point de vue, et essaie de réinjecter un peu d’humanité dans la complaisance généralisée.

On ne peut pas dire que le réalisateur a été récompensé de ses efforts : le film ne récolta que 15 millions de dollars sur ses 47 de budgets, et affronta une tempête de critiques qui annihila toutes ses chances sur la route de la saison à récompenses (Warner se consolera avec Les Affranchis signé… Martin Scorsese !). Plus que jamais d’actualité, Le Bûcher des vanités aurait pourtant peu de chances d’être mieux reçu qu’à l’époque de sa sortie, tant les maux qu’il surligne sont devenus plus proéminents que leur caricature. Ce qui le rend plus que jamais d’actualité.

Le Bûcher des Vanités : bande-annonce

Le Bûcher des vanités : Fiche technique

Titre original : The Bonfire of the Vanities
Réalisateur : Brian De Palma
Acteurs: Tom Hanks (Sherman McCoy), Bruce Willis (Peter Fallow), Melanie Griffith (Maria Ruskin), Kim Cattrall (Judy McCoy), Saul Rubinek (Jed Kramer), Morgan Freeman (le Juge Leonard White), John Hancock (le révérend Bacon), Donald Moffat (M. McCoy), F. Murray Abraham (le procureur Abe Weiss), Kevin Dunn (Tom Killian)
Scénario : Michael Cristofer, d’après le roman Le Bûcher des vanités de Tom Wolfe
Photographie : Vilmos Zsigmond
Musique : Dave Grusin
Montage : Beth Jochem Besterveld, Bill Pankow et David Ray
Décors : Richard Sylbert
Costumes : Ann Roth
Producteur : Brian De Palma
Producteurs délégués : Peter Guber et Jon Peters
Coproducteur : Fred C. Caruso
Productrice associée : Monica Goldstein

États-Unis- 1990

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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