Les Chaussons rouges : Pour l’amour du cinéma

En partie inspiré du conte d’Andersen, signé par les talentueux Michael Powell et Emeric Pressburger, Les Chaussons rouges revisite avec brio l’univers du spectacle filmé pour mieux se transformer en hommage vibrant au septième des arts.

Synopsis : Le soir de la première de Cœur de feu, le célèbre imprésario Boris Lermontov – directeur de la prestigieuse troupe de ballet qui porte son nom – fait la connaissance de Victoria Page, une danseuse qui le persuade de l’engager. Dans le même temps, il embauche un jeune compositeur, Julian Craster, qui était venu se plaindre de plagiat. Intransigeant, Lermontov dirige ses employés d’une main de fer, exigeant d’eux qu’ils se vouent entièrement à leurs carrières. Lorsqu’il annonce son nouveau ballet, Les Chaussons rouges, inspiré du conte d’Andersen, il s’agit d’un projet d’une ampleur sans précédent : Craster le composera, Page le dansera ; ils deviendront des vedettes internationales, à condition de tout sacrifier à cet art…

À force d’être employé à tout va, comme argument commercial ou promotionnel bien souvent, le qualificatif de chef-d’œuvre tend à être galvaudé et dépossédé de tout son sens. Mais une chose est certaine, lorsque l’on regarde Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, c’est bien sa capacité à marquer durablement les consciences qui atteste de sa grandeur, représentant encore aujourd’hui une intarissable source d’inspiration pour de nombreux cinéastes (Scorsese le citant dans Taxi Driver et Shutter Island, Aronofsky dans Black Swan, Coppola dans Tetro, etc.).

Après avoir interrogé l’Homme sur son rapport à l’esprit et à la chair, dans Le Narcisse noir (1947), le duo cinéaste s’intéresse cette fois-ci au dilemme propre au processus créatif : met-on la vie au service de l’art, ou l’art au service de la vie ? Une problématique que le récit pose promptement durant la rencontre entre le “créateur” (le chorégraphe Lermontov) et sa “muse” (la danseuse Victoria Page) : « Pourquoi voulez-vous danser ? », « Pourquoi voulez-vous vivre ? ». Mais si la réflexion qui en découle s’avérera passionnante (pouvoir autodestructeur de la passion, impériosité de l’art.…), c’est surtout grâce à un travail de mise en scène innovant qui va exploiter toutes les possibilités du médium cinématographique : musique, image, et mouvement vont transformer le conte en une expérience unique. 

Ce sont d’ailleurs ces motifs purement cinématographiques qui vont nous accueillir dès l’entame du film : si les spectateurs se précipitent pour assister à la représentation, les uns viendront avant tout pour “voir”, tandis que les autres voudront surtout “écouter”, reléguant ainsi le conte en arrière-plan (lors du générique, déjà, les fameux chaussons rouges ne sont que des éléments du décor). Une situation que les personnages vont parfaitement incarner : en abordant l’art par le prisme d’une seule dimension, Lermontov a une vision réduite du monde, croyant au mérite de la performance au détriment de l’humain. Tandis que l’union de l’image avec le son, ou de la danseuse avec le compositeur, permet au contraire l’émergence de l’émotion…

Recherchant avant tout à exprimer l’intériorité des personnages par la puissance évocatrice du cinéma, Powell et Pressburger vont utiliser l’univers du conte d’Andersen uniquement pour légitimer leurs élans créatifs. Une prise de position astucieuse qui va leur permettre de renouveler les conventions du spectacle filmé, transformant la banale comédie musicale en une tragédie complexe, désenchantée et amère. Le scénario, basé sur le principe du récit-cadre, va créer une vraie distance avec l’intrigue originale, multipliant les fausses-pistes (le plagiat, l’intégration de Vicky Page…) pour mieux véhiculer l’impression de glissement constant vers le drame.

Une impression que la mise en scène entretient avec beaucoup d’efficacité. Si les phases d’accalmie existent, comme cette balade romantique au bord de la Méditerranée, filmée en gros plan pour mieux suspendre l’instant dans le temps, elles vont peu à peu être occultées par la présence grandissante des moments de tension. La reproduction répétée d’un même schéma visuel (plan serré, travelling arrière, plan large) permet ainsi l’émergence d’un sentiment de danger qui trouvera sa conclusion logique lors du dénouement final.

Plus généralement, c’est à travers l’évolution stylistique, qui passe du classique au fantasmagorique, que le glissement vers l’inéluctable devient prégnant à l’écran. Le ballet central, synthétisant les réflexions et expérimentations des cinéastes, nous l’indique de belle manière en révélant les rêves et terreurs de Vicky : l’harmonie artistique mettant en relief le désordre intérieur, la beauté plastique les tourments psychologiques…

Mais surtout, ce passage permet de célébrer la pleine puissance du cinéma ! En effet, si le fantastique voit le jour, c’est grâce à l’union entre différents univers graphiques, comme ceux de Mélies, Hitchcock ou Disney. De plus, c’est par la technique cinématographique que l’univers mental de la danseuse prend vie : la caméra abandonne la frontalité propre aux comédies musicales pour nous plonger dans une réalité semblable à celle du conte. Quant au travail sur la profondeur de champ et les différents effets visuels (surimpressions, trucages, transformations, etc.), ils recomposent l’espace scénique pour mieux nous immerger dans le ballet et dans l’inconscient de la danseuse.

Plus qu’une simple évocation de l’univers de la danse, Les Chaussons rouges illustre dans toute sa complexité le lien unissant l’artiste à son art, nous laissant ainsi entrapercevoir ce que pourrait être le cinéma à l’état pur.

Les Chaussons rouges : Bande-Annonce

Les Chaussons rouges : Fiche Technique

Titre : Les Chaussons rouges
Réalisation : Michael Powell & Emeric Pressburger
Scénario : Michael Powell et Emeric Pressburger, d’après le conte de Hans Christian Andersen
Photographie : Jack Cardiff
Montage : Reginald Mills
Direction artistique : Hein Heckroth, Arthur Lawson
Production : Michael Powell et Emeric Pressburger
Société de production : Independent Producers, Archers Film Productions, The Rank Organisation
Genre : Drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 10 juin 1949 (France)

Royaume-Uni – 1948

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4.5

Festival

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