Cannes 2015 : Interview de Clara et Julia Kuperberg pour « This is Orson Welles ».

This is Orson Welles de Clara et Julia Kuperberg : Interview

Cette année, Cannes et la chaîne TCM Cinéma célèbrent le centenaire d’Orson Welles. Parmi la programmation, présentée pour « Cannes Classics » figure le documentaire de deux sœurs, Clara et Julia Kuperberg, This is Orson Welles. Les deux femmes sont à la tête d’une société de production, Wichita Films, et s’occupent ici aussi de la réalisation et du montage de ce retour intimiste sur la vie d’Orson Welles. On y croise les témoignages de la fille de ce mythe tout comme celui de Martin Scorcese. Autant de points de vue qui construisent l’histoire de l’homme derrière celle qu’on connaît dans le cinéma.

Mardi 19 mai, CineSeries a rencontré Clara et Julia Kuperberg pour un entretien où il a été question de famille, de production, d’Hollywood, mais aussi des films de femmes. Récit de cette rencontre féminine pour célébrer un grand nom, masculin, du cinéma.

Comment est né le projet de ce film ?

Julia Kuperberg : TCM Cinéma nous a contacté l’année dernière car ils voulaient faire quelque chose pour le centenaire d’Orson Welles, ils nous ont donc proposé de faire un documentaire pour eux. On s’est mis tout de suite d’accord sur l’angle du documentaire qui était porté sur l’homme plus que sur le cinéma. Même si on adore son cinéma, on voulait faire quelque chose de plus personnel sur lui, d’émouvant en interrogeant des personnalités qui l’avaient rencontré, avec qui il a travaillé, qu’il connaissait bien.

Pouvez-vous nous parler de votre société de production, « Wichita Films », puisque vous produisez également ce documentaire en plus de le réaliser ?

Julia : Nous avons créé la société en 2006, on fait tout nous-mêmes, on produit, on écrit, on réalise à quatre mains. On a fait un peu plus de 25 documentaires. Ça se passe assez simplement : on a des idées de films, un film en entraîne un autre donc après on les propose à différentes chaînes et une fois que le projet se concrétise financièrement, on se lance dedans.

Dans le documentaire, la fille d’Orson Welles explique qu’il a toujours refusé qu’elle devienne actrice. Le réalisateur ne faisait donc pas de cinéma en famille, à la différence de votre duo. Comment cela se passe-t-il au quotidien ?

Julia : Il y a plusieurs avantages à travailler avec sa sœur. Déjà, on ne peut pas être renvoyée (rires). On est vraiment complémentaires. On a été élevées par un père passionné de cinéma qui nous a transmis sa passion à égalité. Il n’y a pas beaucoup de duo de sœurs, il y en a plein d’hommes donc on prend la place des femmes.

Votre documentaire présente Orson Welles de manière intime, pourtant il garde mille facettes. Laquelle retenez-vous en particulier ?

Clara Kuperberg : On connaissait mal la facette du magicien alors que c’était une grande passion. En fait, c’était un très très grand magicien, ce n’était pas juste un hobby comme ça. Il était considéré comme un des 10 plus grands magiciens du monde. Il était très doué. On a découvert quelqu’un, on pensait rencontrer un personnage assez prétentieux, il avait cette réputation, mais on a découvert un homme très émouvant, meurtri à la fin de sa vie. Un homme pétri de contradiction, très humain en fait, très touchant.

Parmi ses casquettes, il avait celle de producteur qu’il incarnait à part entière sur Citizen Kane et qu’il qualifiait de « contrôle absolu ». Est-ce que c’est aussi ce que vous ressentez au quotidien ?

Julia : A plus petite échelle oui, c’est vrai qu’il a été l’un des premiers à avoir cette vision du cinéma indépendant, c’est pour ça qu’il n’a pas bien évolué dans la politique des studios d’Hollywood. Il part quand même en 47 donc c’est assez rapide et il produit indépendamment, c’est un des premiers. C’est vrai qu’aujourd’hui c’est courant les producteurs indépendants, mais ça ne l’était pas à l’époque d’Orson Welles, il était quand même précurseur, puisqu’on a vu ça arriver dans les années 50 mais pas dès les années 40 comme il le faisait.

Dans l’interview d’Orson Welles présentée dans le documentaire, il explique être déçu par son expérience de cinéma allant jusqu’à déclarer « un film, c’est 2% de création et 98% de prostitution ». Que pensez–vous de cette affirmation ?

Julia : Orson Welles est arrivé dans un système de studio où tous les réalisateurs voyaient leurs films remontés ou retournés et c’est vrai qu’il n’a pas vraiment compris pourquoi ça lui arrivait. Quant à nous, on n’a pas du tout l’impression de se prostituer 98% de notre temps, heureusement.

L’interview présente dans le documentaire provient d’où ?

Clara : Elle vient de la BBC, un documentaire qui a été fait quelques années avant la mort d’Orson Welles par Arena. On voulait une seule interview, on voulait avoir l’impression qu’Orson Welles répondait aux intervenants donc on ne voulait pas plusieurs sources, on ne le voulait pas jeune, puis plus vieux. On voulait une unité comme s’il faisait partie du film. Cette interview nous a vraiment touchée parce qu’on y découvre toutes ses contradictions, on y découvre aussi une sorte de naïveté car il a l’air toujours étonné à la fin de sa vie d’avoir été remonté par les studios, malaimé par Hollywood alors que tous les réalisateurs étaient traités comme ça, Billy Wilder a eu la même phrase à la fin de sa carrière « le cinéma, c’est 90% de prostitution ».

Il a eu quelques films inachevés, Martin Scorcese explique dans le documentaire à propos d’un de ses personnages qu’il s’agit « d’un héros défini par ce qui lui manque ». Est-ce que ce n’est pas aussi ce qui pourrait définir Orson Welles lui-même, finalement ?

Clara : Il y a des chefs d’œuvres dans ce qu’il n’a pas pu terminer, il y avait Le Marchand de Venise, Don Quichotte, même The Other Side of the Wind dont on entend parler depuis un an. On voit des petits bouts apparaître sur le net. Il avait une boulimie de travail, il n’arrêtait jamais. Jusqu’à la fin, il écrivait. Quand il est mort, il était en train d’écrire un scénario.

Orson Welles a fait l’expérience d’Hollywood dont il est finalement parti pour aller en Europe où ses films sont beaucoup mieux reconnus. Vous travaillez vous-même entre les Etats-Unis et la France, quelles différences observez-vous au quotidien ?

Clara : Ici, en France, on prend plus de détours pour faire les choses, on a plus de mal à parler d’argent aussi, aux Etats-Unis, c’est plus facile, plus direct. C’est-à-dire que là-bas, un oui est un oui, un non est un non. Quelqu’un qui vous dit oui même si c’est l’un des plus grands, il vous dit oui, ce sera toujours oui même dans un an ou deux ans si vous prenez du temps pour faire le film. En tout cas, à notre niveau, en documentaire. Il y a une sorte d’engagement verbal qui compte beaucoup plus qu’en France.

Julia : Notre façon d’être européens est complémentaire avec celle des Etats-Unis. Ici, notre manière d’être moins directs peut être un avantage car on est plus ronds, plus galants et cela se marie très bien avec le professionnalisme des américains.

Pour la suite, vous préparez un documentaire sur les femmes réalisatrices à Hollywood dans les années 20. Quel regard portez-vous sur la production des femmes actuellement ?

Julia : Ce qui est très amusant avec le documentaire, on l’aime beaucoup, c’est qu’on ne sait pas que ce sont aussi les femmes dans les années 10 qui étaient là pour bâtir Hollywood. Et elles faisaient tout, elles étaient productrices, réalisatrices, patronnes de studio. Elles faisaient entre 100 et 200 films par an, traitaient de sujets érotiques, de western, des sujets qu’on peut dire « masculins ». Quand les hommes se sont rendus compte qu’il y a avait de l’argent à se faire dans les années 30 et que le cinéma devenait une industrie, ils ont écarté les femmes. On a attendu quand même 83 ans pour qu’une femme gagne l’Oscar avec Kathryn Bigelow, tout est dit avec cette phrase. Depuis les années 80, les femmes ont repris un peu de pouvoir, doucement. Il y en a quelques-unes qui sortent aux Etats-Unis. Elles commencent à prendre des postes importants, mais il y a encore un gros travail à faire, on a interviewé beaucoup de scénaristes, elles travaillent et ont envie de voir leurs films faits et pas forcément des histoires de femmes…

Clara : Mais c’est très dur de créer des rôles de femmes fortes aujourd’hui. C’est très difficile encore de vendre à Hollywood un scénario avec un rôle principal de femme, de femme forte comme il en existait dans les années 40 avec Bette Davis. Mais c’est encore très difficile de faire tenir un film sur le rôle féminin entièrement.

Cette année à Cannes de nombreuses femmes ont été sélectionnées, une Palme d’honneur va être remise pour la première fois à une femme, Agnès Warda. Est-ce un bon signe pour vous ?

Clara : C’est un Cannes très féminin pour une fois, avec des femmes au fort caractère en plus. On ne peut qu’applaudir.

Est-ce votre première fois à Cannes ?

Clara : C’est la première fois qu’on propose un film à Cannes, on ne l’avait jamais fait avant et nous sommes très fières, Cannes Classics est vraiment un honneur pour notre documentaire, car on y célèbre le patrimoine.

Quel film d’Orson Welles retenez-vous, Citizen Kane mis à part ?

Julia : Falstaff, c’est le film qu’il préfère, s’il pouvait en emmener un au paradis, ce serait celui-ci a-t-il déclaré donc c’est déjà très émouvant et c’est un travail magistral.

Clara : Othello, un de mes préférés, mais j’aime beaucoup aussi Vérité et mensonge, c’est un ovni, un film précurseur aussi et qui n’a jamais été vraiment refait. Là il y a une sorte de mensonge dans le documentaire où on ne sait jamais si ce qu’il nous raconte est vrai ou si c’est de la fiction. C’était très réussi et une fois de plus un peu trop en avance sur son temps, mal reçu.

Finalement, son véritable problème est peut-être d’être arrivé trop tôt ?

Clara : Exactement, on pense qu’il avait 20 ans d’avance à chaque fois, ce qui est fou c’est qu’il n’est pas du tout reconnu aux Etats-Unis. Cela nous a vraiment interpellé. En fait, il n’est pas étudié dans les universités américaines, alors qu’il est vénéré en France. En plus sa fille dit dans le documentaire que des gens viennent encore la voir en lui disant que Citizen Kane n’est pas un si grand film que ça et qu’elle est  étonnée. Finalement, la différence entre les Etats-Unis et la France, c’est dans la réception des films. En France, on étudie l’histoire du cinéma, on célèbre les classiques et on est assez passéistes alors que dans les universités américaines, il n’y a aucune obligation de suivre des cours d’histoire du cinéma. C’est pour ça que beaucoup de grands réalisateurs ont disparu complètement du cursus universitaire américain, c’est incroyable.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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