Enfance au cinéma : Ça, Les gamins ne peuvent flotter seuls

Si l’on s’en réfère à une définition purement littérale, le mot « enfance » renverrait à la « première période de la vie humaine ». C’est donc, malgré son apparence (trompeuse ?) d’âge dédié à la légèreté de moments heureux et sans conséquence, celle des premiers traumatismes qui impacteront, plus ou moins inévitablement, les périodes qui suivront. En disant cela, il nous paraissait fascinant de se pencher alors sur une œuvre pluridisciplinaire qui trouve sa source dans les années 80, mais qui n’a de cesse d’hypnotiser et de suivre certains êtres (plus ou moins grands) depuis. Plongée dans les égouts, au cœur de la place du motif de l’enfance dans Ça.

Une histoire traumatique, un univers qui traumatise…

Avant de parler des blessures qu’on ne peut refermer chez les personnages de l’œuvre, voyons le trauma qu’a souvent su engendrer cette dernière sur ses spectateurs (et lecteurs) dans leur plus (ou moins) petit âge… Allez, sortez de votre cachette, vous qui peiniez à comprendre qu’on puisse être tant effrayé par les clowns mais qui êtes devenus coulrophobes après avoir fait la connaissance de ce bon vieux Grippe-Sou ! Parce que oui, la force première de Ça reste quand même cette habilité à faire éclore la peur. Mais pas n’importe quelle peur. Cette peur qui réveille la nuit, cette peur insidieuse, qui déstabilise et gêne profondément en naissant d’une atmosphère où le glauque, la noirceur et l’aspect malsain forment un terrible triangle des Bermudes. Un triangle qui fonctionne, avant tout, sur les plus jeunes des sujets. Ça peut être, sans difficulté aucune, rattaché à cette catégorie de films dont on parle aujourd’hui avec suffisance lorsque l’on dit « J’avoue que je l’ai découvert trop jeune ».  Ce film qu’on voit par la porte entrouverte ou en l’absence des parents. Et, comme la plupart des expériences, on le disait : un film qui marque intimement un enfant, est un film qui se pérennise en souvenir marquant d’adulte. C’est d’ailleurs la grande force du téléfilm signé Tommy Lee Wallace, de 1990, dans lequel Tim Curry se meut en un clown terrifiant et dont beaucoup n’ont pu effacer l’image en leur esprit (contrairement à cet aspect kitcshissime vieillissant, malheureusement…).

Cependant, comme dit précédemment, les premiers enfants à subir ce traumatisme (de façon amplement décuplée bien évidemment) sont ceux qui peuplent l’œuvre elle-même. Avant que ces derniers ne se rassemblent en ce fameux « club des Ratés » qui défiera le monstre, ce sont avant tout des êtres rongés par des peurs enfouies que le monstre en question se charge d’incarner. En effet, n’oublions pas que dans le roman source de King, Ça prend la forme (très peu, voire pas du tout explorée dans les téléfilms) des angoisses refoulées des protagonistes qui doivent alors, malgré eux, les affronter. Et ainsi, par la même, affronter leur inconscient, cette chose que l’on croit naïvement endormie chez les plus jeunes. Quoi que l’on puisse reprocher au long métrage global, cet aspect-ci est brillamment retranscrit dans le  film d ’Andrés Muschietti  (surtout le premier du nom) où Ça va tour à tour personnifier des angoisses telles que, la sexualisation, la culpabilité, la maladie et la décrépitude qu’elle entraîne… Pour ne finalement révéler sa forme initiale qu’en toute fin de partie. Ce monstre mouvant vient alors confronter des enfants à des préoccupations qu’ils ne devraient normalement pas avoir à subir dans ce temps supposément béni. Mais ces protagonistes en question ne sont pas n’importe quels gamins. Ce sont des êtres faisant face à des pressions et à des situations caractérisées par une gravité et une pression se passant de mots (harcèlement (sexuel), violence domestique, deuil, absence de protection et d’attention parentale…). En sachant cela, Ça apparaît alors bien autrement. Puisque l’on en vient à se demander si la vie de ces gosses n’était pas déjà « brisée » avant son arrivée, et si celui-ci n’intervient pas « seulement » comme moyen de personnification… Mais, comme supposé à la fin du premier volet de Muschietti, ces gamins-là ne sont pas venus totalement à bout du monstre tapi dans les égouts, et donc, pas venus à bout de leurs peurs alors destinées à les poursuivre à l’âge adulte…

« L’enfance est un couteau planté dans la gorge. » Wajdi Mouawad

L’un des autres grands tours de force de Ça est son habilité si judicieuse, et justifiée, à entremêler sans cesse passé (enfance donc) et présent (âge adulte), en les faisant se répondre bien plus subtilement qu’on pourrait le penser. En effet, les adultes de l’œuvre sont les enfants qui ont grandi au sens le plus littéral du terme en ce sens que ce sont des personnages qui n’ont pu retirer la marque ardente laissée par le tison des épreuves de l’enfance. Ils ont beau, excepté Hanlon (qui devient alors le médiateur entre passé et présent), avoir tenté de changer complètement de vie, s’être éloigné au maximum de la ville de Derry et avoir laissé leur inconscient gober ce qu’ils voulaient tant oublier, le passé est bel et bien là (dans les gestes, dans les raisonnements, dans les actes manqués et autres incapacités) et finit inéluctablement par les rattraper, 27 « petites » années après cet été poisseux de 1958. C’est d’ailleurs, soit dit en passant, cette même idée que l’on retrouve dans le caractère cyclique des apparitions de Ça. Ainsi, ce n’est pas l’histoire d’une enfance dont on se souvient de manière idyllique à l’aide de souvenirs doux-amers que l’on ne perdrait pour rien au monde, mais bien celle d’une enfance dont on cache sous un épais manteau la tâche emplie de pus qu’on ne peut désinfecter… Cet impact corrosif de l’enfance est bien maladroitement dessiné dans le deuxième volet de Muschietti, qui s’empêtre dans des morales et conclusions grossières (là où le premier jouissait de sous-entendus et de certaines finesses scénaristiques bienvenues) tandis que, cette fois-ci, c’est sûrement le téléfilm de 90 qui retranscrit le mieux cet aspect fondamental du livre.

Derrière la peur, le confort (plus ou moins durablement) agréable du Teen-movie

Nous l’avons dit et redit, rien ne vaut l’atmosphère pesante, rêche et glaçante de Ça. Cependant, cette œuvre ne serait pas ce qu’elle est sans ce fauteuil moelleux et accueillant (au premier plan dans le téléfilm, plus au second dans les films) où la forme du film prend son incontestable aspect Teen-Movie. En effet, on y retrouve, pour beaucoup avec délices, les codes phares du genre. Que ce soit avec ce côté « bande de gamins » en plein parcours initiatique, ces premières ébauches de préoccupations amoureuses, ou encore ces lieux cultes (lycée, chambre d’enfant/ado…) et antagonistes immatures particulièrement antipathiques (bien qu’une des finesses évoquées par rapport au premier film vient justement du fait que les oppresseurs soient eux-mêmes soumis à une oppression parentale très sombre), etc. Et puis, tout simplement le fait que nos protagonistes soient des enfants, qui plus est en train d’affronter leurs premières questions « existentielles » (normalement bien plus souvent légères dans l’histoire du genre)… Le Teen Movie est aussi un moyen d’éveiller chez le spectateur un sentiment fort de nostalgie (ce qui explique, si l’on sort un peu de notre sujet, le succès fulgurant d’un Stranger Things par exemple) vis-à-vis de ce qui n’est autre que sa propre jeunesse, mais aussi d’une époque reculée qu’un cinéaste ramène (avec plus ou moins de parcimonie) par touches précises. Là où Ça innovait, et ce dès les années 80, c’est en y ajoutant une noirceur langoureuse (particulièrement dans le film de 2017), voire un caractère malsain (téléfilms de 90) très fidèles au livre, parvenant souvent à dépoussiérer le genre…

Freud, vrai clown de l’œuvre ?

Si l’on se penche un peu plus sur la passionnante réflexion de Ça sur l’inconscient (malheureusement très peu présente dans les téléfilms), on en arrive inévitablement au fameux triptyque initié par Freud avec le moi, le surmoi, et, ô divine surprise, le ça… Loin de nous l’idée de transformer le site en un hymne à la psychanalyse, mais l’on ne pouvait conclure cet article thématique sans l’aborder tant il est limpide qu’il est un pilier fondateur du livre puis de ses adaptations. Pour repréciser très rapidement et succinctement, le Ça serait la partie la plus inconsciente de l’être humain, ce grenier affolant dont les cartons débordent de pulsions et désirs refoulés ; le surmoi quant à lui, pourrait se résumer en cette loi morale (constituée de tout un ensemble de droits, mais surtout d’interdits) qui nous gouverne après s’être forgée durant l’enfance ; enfin, le moi, part la plus visible de nous-mêmes si l’on peut dire, assurerait notre « stabilité » quotidienne, en prenant garde de toujours réguler les deux autres. Une fois que l’on sait cela, on ne peut voir Grippe-Sou que comme l’allégorie monstrueuse du Ça (on me dit d’ailleurs dans l’oreillette que là serait son nom ?), c’est-à-dire de tout ce qu’on refoule et tient enfermé par peur de son « immoralité » notamment, qui se révèle à des enfants, soit à des êtres qui ne devraient normalement avoir qu’à se préoccuper de l’innocence censée les caractériser… Pour aller encore plus loin, les échos incessants du passé résonnant dans le présent qui structurent l’histoire ne seraient-ils pas un moyen pour son créateur (Stephen King, ne l’oublions pas) d’expliciter une morale qui nous chuchoterait que nous aurons besoin de toute, ou en tout cas d’une immense partie, de notre vie pour parvenir à équilibrer ses trois entités Freudiennes, et ainsi trouver un certain apaisement, confort identitaire ?

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus