Portrait : Stephen King, les frayeurs intimes

Depuis 40 ans maintenant, le nom de Stephen King est devenu synonyme de fantastique et d’horreur, aussi bien en librairie que sur les grands et petits écrans. Il est temps de dresser le portrait de cet écrivain devenu incontournable dans le paysage culturel actuel.

Stephen King est né le 21 septembre 1947 à Portland, dans le Maine, ce même état qui deviendra le lieu principal de quasiment toute son œuvre. L’auteur y établira les villes imaginaires de Castle Rock et Derry, petites villes typiques du fin fond de la Nouvelle-Angleterre, ce qui permettra au romancier de décrire avec précision et finesse (mais aussi critique et, parfois, nostalgie) la vie quotidienne de « l’Américain moyen ».

Castle Rock et autres décors

Les lieux ont une importance capitale dans les romans de Stephen King. Ils donnent plus qu’un cadre, ils implantent une ambiance, souvent glauque. Ainsi, lorsque le narrateur de 22/11/63 arrive à Derry, il ressent un malaise qui ne le quittera pas de tout son séjour là-bas (et le lecteur connaisseur de l’œuvre de King se souvient que c’est dans cette ville que se déroule Ça, un des romans les plus importants de l’auteur). Il y a même certains romans, surtout parmi les plus longs, où King décrit toute une communauté et où la ville, alors, paraît être le personnage principal (Dôme, Bazaar, Salem, etc.).

Cette description chorale de toute une communauté est un procédé employé fréquemment par King et lui permet de donner sa vision de l’être humain et de l’Amérique. Ainsi, dans Bazaar, le personnage démoniaque de Leland Gaunt joue sur les petites envies, les petites jalousies et les petites haines que tout un chacun peut éprouver envers son voisin pour monter les habitants les uns contre les autres. Dôme prend une tournure nettement plus politique, le roman livrant une vision critique d’une certaine Amérique puritaine hypocrite, intolérante, violente, fanatique des armes à feux et complètement renfermée sur elle-même dans un dangereux processus isolationniste (certains ont pu y voir une critique de l’Amérique de George W. Bush, puisque c’est pendant cette période que King a repris ce roman, qui n’était alors qu’un projet, et que l’auteur s’est souvent prononcé politiquement contre ce président).

Les influences de King

Très vite, dans la seconde moitié des années 50, Stephen King découvre le fantastique et la science-fiction, à travers les Comics spécialisés, puis les textes de Ray Bradbury ou les films comme La Créature du Lagon noir. Cela lui servira d’inspiration pour rédiger ses propres textes et, dès l’âge de 9 ans, il écrira sa première nouvelle. On ressent constamment cette influence dans l’œuvre de l’auteur, qui rend parfois des hommages directs, comme la nouvelle « Crouch End » (dans le recueil Rêves et cauchemars), qui se rattache ouvertement au cycle de Cthulhu d’Howard Philips Lovecraft, une des références majeures de King.

Mais l’influence principale est celle de l’immense romancier Richard Matheson, auteur de Je Suis une légende et scénariste de Duel, de Spielberg. Cette influence se retrouve principalement dans les nouvelles, mais aussi dans la description de personnages banals qui seront confrontés à des événements extraordinaires qui les dépassent complètement et ne seront pas toujours expliqués.

C’est lors de ses études de littérature à l’université du Maine que King écrit son premier roman, en 1967, Marche ou Crève, qui ne sera édité que bien plus tard (et sous un pseudonyme, Richard Bachman). Par contre, il commence à publier ses premières nouvelles dans différents magazines (parmi celles-là se trouve « L’Image de la Faucheuse », qui sera rattaché plus tard au recueil Brume). Les premières années du couple King dans la vie active seront difficiles, mais Stephen finira par trouver un poste de professeur d’anglais et, en 1973, publie pour la première fois un roman, Carrie.

Cette histoire d’une lycéenne souffre-douleur qui découvrira des pouvoirs télékinétiques pour se venger des humiliations qu’elle a subies est à la fois typique de l’auteur et, en même temps, un peu à part. Le roman est très particulier, en effet, dans son écriture même, puisqu’on y trouve de la narration classique mêlée à des extraits d’articles de journaux, d’entretiens avec des médecins ou des témoins, de journaux intimes, etc. Cette structure éclatée et chorale, dans laquelle on ressent l’influence classique du Dracula de Stoker, ne se reproduira plus dans l’œuvre du romancier, dont la narration se fera nettement plus classique par la suite. Mais Carrie White est, d’emblée, un personnage typiquement kingien, un personnage banal de l’Amérique profonde, une Américaine ordinaire qui se trouve confrontée à ses faiblesses et cherchera à les surmonter.

Le fantastique comme révélateur

Cela permet de corriger une erreur fréquente concernant King. Il est souvent présenté, à des fins publicitaires, comme Le Maître du fantastique, le Roi de l’horreur, etc. Mais le fantastique n’est jamais une fin en soi chez King. Il découle des personnages, de leurs ambitions, leurs peurs, leurs désirs, leurs faiblesses, etc. Le clown de Ça n’est que l’incarnation des peurs primitives, alors que Randall Flag (dans Le Fléau) ou Leland Gaunt représentent les haines et frustrations enfouies qui ont pourri en chacun de nous. Le pouvoir télékinétique de Carrie, comme le pouvoir de Rose Madder, ont pour but de surmonter les faiblesses et peuvent permettre à une personnalité de s’épanouir (si les conditions le permettent). Les capacités surnaturelles de John Caffey (dans La Ligne verte) ne sont que l’expression de sa bonté intérieure.

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James Franco, Stephen King et J.J. Abrams sur le tournage de la série 11/22/63

King a rarement écrit de l’horreur pour le plaisir de l’horreur (ce phénomène est plus fréquent dans ses nouvelles). L’horreur découle naturellement des situations et des personnages en présence. Le surnaturel permet de mettre à jour la violence contenue en certains. L’exemple le plus frappant est sans doute Dôme, un des meilleurs romans de l’auteur. Le fantastique (l’installation de ce dôme qui emprisonne une ville toute entière) sert de révélateur aux horreurs enfouies dans les personnages, mais en lui-même il n’occupe qu’une place mineure dans le roman.

Certes, dans sa carrière, King s’est amusé à reprendre les grands mythes de la littérature fantastique ou horrifique : les vampires (Salem), les loups-garous (Peur Bleue), la maison hantée (Shining), les objets (Christine) ou animaux possédés (Cujo), etc. Et ces références, il les a souvent modernisés avec succès et les a parfaitement intégrés à son univers, avec ses thématiques personnelles.

Le surnaturel disparaît même de certains romans. Les nouvelles du recueil Différentes saisons (parmi lesquelles « La rédemption de Shawshank », qui sera adaptée sous le titre Les Évadés, et « Le Corps », qui donnera le superbe film Stand by me) sont toutes dénuées de fantastique, de même que de nombreux romans récents (Dolorès Claiborne, Joyland, Mr Mercedes). Mais cela n’empêche pas ces romans d’être vraiment dignes de Stephen King.

King et l’autobiographie masquée

La fin des années 70 et le début des années 80 constituent à la fois une période de travail intense et un passage extrêmement difficile pour Stephen King. Le succès soudain et l’argent qui va couler à flot deviendront une sorte de malédiction et l’écrivain va vite sombrer dans l’alcool et la drogue. C’est sous cet éclairage là qu’il faut lire de nombreux romans de King où l’auteur a placé ses propres peurs : de l’écrivain violent de Shining à l’ex-alcoolique sans cesse tenté de replonger dans Les Tommyknockers, la bibliographie du romancier est remplie d’allusions autobiographiques plus ou moins évidentes.

Il y a, bien entendu, la peur de la page blanche, qui anime aussi bien Jack Torrance dans son hôtel enfoncé dans la neige (Shining) que Mike Noonan (Sac d’os). Mais surtout il y a les peurs de King papa et chef de famille. Parmi les thèmes les plus présents dans son œuvre, on trouve la perte d’un enfant (Shining, Ça, Simetierre), la perte de l’épouse (Sac d’os, 22/11/63), la drogue et l’alcoolisme (Les Tommyknockers, Shining et sa suite Docteur Sleep). Il est intéressant de noter que lorsque King se met lui-même directement en scène, dans le cycle de La Tour Sombre, c’est justement lors de cette période sombre, en proie à de multiples addictions.

Pendant toute sa carrière, King s’inspire fortement de ses propres expériences personnelles. Ainsi, le 19 juin 1999, l’écrivain est victime d’un grave accident de voiture. Il doit passer plusieurs semaines à l’hôpital ainsi que dans un centre de rééducation en Floride. Cet incident lui fournira deux romans, Roadmaster et Duma Key.

La Part des ténèbres tient aussi une place à part dans la bibliographie du romancier. Dans ce roman, un écrivain a succès, qui employait un pseudonyme, décide de s’en débarrasser mais le pseudonyme semble reprendre vie tout seul. Une fois de plus, King place ici sa propre expérience personnelle : durant les années 80, il avait publié sous le pseudonyme de Richard Bachman (Marche ou Crève, Running Man, Rage, La Peau sur les Os, Chantier) qui étaient très différents de ce qu’il écrivait sous son vrai nom. Il abandonnera temporairement Bachman, qu’il ressuscitera quelques années plus tard pour publier Blaze (roman qu’il avait commencé en 1973 !) et Les Régulateurs (roman qui constitue un diptyque très intéressant avec Désolation).

C’est cette part d’autobiographie qui se retrouve dans le grand nombre d’écrivains et d’artistes en général, présents dans les œuvres de King. Et l’art tient une place à part : elle est souvent révélatrice du mal (comme la peinture dans Duma Key ou le roman de Jack Torrance dans Shining) ou elle en apporte la consolation (comme les tableaux de Rose Madder).

De prime abord, la bibliographie de Stephen King apparaît donc diverse, dispersée entre fantastique et polar, horreur et drames. Mais les livres sont unis par tout un réseau de thèmes et par la personnalité de l’auteur lui-même.

La Tour Sombre, lien entre les univers

Pour rendre ces livres épars encore plus unis, et pour aborder l’univers de la fantasy, Stephen King a écrit un cycle monumental intitulé La Tour Sombre. Huit romans, dont certains sont très longs (le dernier dépasse le millier de pages), qui tournent autour de la quête d’un pistolero. Ce personnage cherche cette fameuse Tour Sombre qui le permettrait de remettre l’univers en marche. Le tout se déroule dans un monde qui allie western et fantasy, où l’on trouve de nombreuses références aux bases culturelles de Stephen King (Les Beatles, Crimson King, Les Sept Mercenaires…).

La Tour Sombre est à la fois une œuvre à part dans la bibliographie kingienne, tant elle ne ressemble à rien d’autre de ce que l’auteur a pu écrire, et le centre même de toute cette œuvre. Les personnages ont la possibilité de voyager entre leur monde et le nôtre par toute une série de portes, et on trouve, très vite, des thèmes typiques du romancier comme l’addiction à la drogue par exemple. Mais surtout La Tour Sombre permet d’unir une bonne partie de la bibliographie de l’auteur, puisqu’on y retrouve des allusions directes à plusieurs de ses romans : Shining, Salem, Insomnie, Le Fléau et Les Yeux du dragon (à travers le personnage de Randall Flag) et tant d’autres. Stephen King lui-même se met en scène.

Le tout donne un cycle monumental (trop peut-être) et énigmatique, qui semble réunir en un tout l’ensemble des romans et nouvelles de Stephen King.

Souvent rejeté par les critiques et les milieux intellectuels qui considèrent que la littérature fantastique est une sous-catégorie, Stephen King se révèle, à l’analyse, un auteur beaucoup plus riche et intelligent que ce que l’on pourrait croire. Personnages à la psychologie fouillée, description sociale de l’Amérique, engagement politique actif et qualité rare de la narration font de King l’un des auteurs les plus importants actuellement, dépassant largement le simple cadre du fantastique.

 

 

 

 

 

Rédacteur LeMagduCiné