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« Petit manuel pour une géographie de combat » : pour une étude spatiale du capitalisme

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Qu’on s’en revendique, qu’on s’y oppose ou qu’on fasse avec, le capitalisme fait partie de nos vies. On connaît son histoire, on essaie de comprendre, avec plus ou moins de bonheur, ses théories économiques… mais Renaud Duterme, enseignant en lycée, estime qu’on oublie trop souvent son versant géographique. Or, d’un point de vue historique, pas de capitalisme sans mondialisation… une mondialisation à son tour chamboulée par le capitalisme. Ce « Petit manuel pour une géographie de combat », de par son titre et la couleur rouge pétante de sa couverture, ne fait pas mystère de son ambition : faire réfléchir les géographes, et donner des armes (géographiques) aux militants anticapitalistes. Si la démarche est engagée, les faits sont les faits et l’argumentation est scientifique : au lecteur d’en tirer ses conclusions.

Histoire-géo… populaire

Partisan d’une « géographie populaire », en référence à l’histoire de même obédience défendue par Howard Zinn ou Gérard Noiriel, Duterme commence sa réflexion sous un prisme historique. Si la mondialisation qui voit le jour au XVe siècle n’est pas à proprement parler capitaliste, « c’est la distance et la maîtrise de relations spatiales […] qui va enrichir de nombreux acteurs ». L’autonomie des marchands et la création d’outils financiers résultent de cette distance géographique. Pour les puissances européennes, elle est aussi le moyen d’accéder à des ressources considérables et à un marché beaucoup plus étendu, autant pour exporter leurs surplus que pour produire des denrées destinées à la métropole. La conquête des Amériques constitue également une condition sine qua non à ce développement, que ça soit en raison de l’augmentation de la masse monétaire consécutive à la découverte de l’or sud-américain, ou de l’accès des industriels britanniques au marché états-unien. Si l’on ajoute à cela les implantations de colonies (de peuplement et d’exploitation), l’implantation du capitalisme auprès de peuples qui se portaient très bien sans (la destruction de l’industrie textile indienne) et toute une ribambelle de ruses pour l’étendre auprès des récalcitrants (les guerres de l’opium), on en conclut que « le capitalisme n’aurait pu devenir hégémonique sans une mise en réseau d’autres territoires géographiquement plus éloignés ».

Une arme « au service du capitalisme »

Le développement du capitalisme a donc nécessité une extension géographique, obtenue notamment grâce à un contrôle accru des voies maritimes (canaux de Panama et Suez), afin de répondre à l’un de ses nombreux paradoxes : baisser les coûts de production entraîne une limitation de l’écoulement de la production sur le marché intérieur. Or, le capitalisme ne peut pas stagner : d’où la nécessité d’aller s’enrichir ailleurs, ce qui permet au passage de stabiliser le système en métropole. Les époques changent, la logique reste et les méthodes s’affinent : Duterme souligne que la dette a été utilisée comme un formidable cheval de Troie pour pénétrer les économies du Sud, tandis que les multinationales ont globalement pris le relais des Etats, dans une démarche néocolonialiste, avec toujours les mêmes objectifs. Mais la Terre est un monde fini et en raison de « l’épuisement relatif de nouveaux marchés à conquérir », le capitalisme néolibéral a dû chercher d’autres moyens de faire des profits : les politiques antisociales et la privatisation des services publics obéissent à cette logique. Voilà pour les marchés intérieurs. Pour le reste du monde, il y a toujours le bon vieux moyen de s’étendre par la force au détriment des voisins.

Impacts territoriaux

Le capitalisme fonctionne selon une logique de concurrence, entre entreprises bien sûr, mais aussi entre territoires. Face à un capital mouvant, les territoires, fixes par définition, se retrouvent dans une position de subordination. La mise en place de tribunaux d’arbitrage contraignants et une tendance à l’externalisation judiciaire atténuent la capacité des territoires à s’opposer aux multinationales. Alors, il faut jouer le jeu et savoir se vendre : un jeu qui ne fait évidemment pas que des gagnants. Les métropoles hyper-connectées y gagnent, au détriment de leurs concurrentes, mais aussi de leur arrière-pays et de leur économie nationale. Cette « fracture territoriale », que Duterme emprunte à Christophe Guilluy, touche donc des régions agricoles et désindustrialisées qui peuvent alors se réfugier dans des mouvements identitaires, ou soutenir des projets de développement inutiles, voire franchement nocifs d’un point de vue écologique, mais porteurs économiquement. Cette fracture touche aussi certaines parties de la ville : au mieux les classes populaires sont rejetées en banlieue, au pire on assiste à une « disneylandisation » de la ville qui se fait au détriment de la vie de travailleurs étrangers, notamment dans les pays du Golfe.

Le paradoxe des frontières

Tandis que certains perdants de la mondialisation veulent limiter la casse en fermant leurs frontières (et parfois en se trompant de cibles), le capitalisme semble toujours plus s’affranchir de ces dernières. Ainsi des élites, dominant les sphères économique, politique et médiatique, dont le mode de vie déterritorialisé leur rend impossible la compréhension de la situation de leurs compatriotes laissés au bord de la route. Cette incompréhension nourrit la méfiance des classes dominées et s’accompagne d’une perte de confiance dans la politique, voire dans la démocratie, les grandes firmes semblant beaucoup plus en charge des grandes affaires de ce monde que les représentants élus. Le travail (entendre : les plus pauvres) et le capital (les plus riches) ne se trouvant plus sur le même territoire, littéralement, toute conscience et toute lutte de classe est anesthésiée : difficile de se battre contre l’ennemi lorsqu’il décampe…

Mais si les forces capitalistes se caractérisent par leur mobilité, elles ne sont pas totalement hors-sol pour autant. Duterme rappelle à juste titre que le capitalisme nécessite des infrastructures bien solides et engendre des externalités (négatives) bien tangibles. De plus, si la mobilité des défavorisés est moins aisée, elle existe bel et bien : le capitalisme est plus ou moins responsable d’une bonne partie des migrations au niveau mondial. Cette mobilité porte en elle nombre d’histoires tragiques et de scandales internationaux mais, derrière les discours de fermeté des pays « accueillant » cette immigration, se cache encore une source de profit : la surveillance des frontières est un business juteux… (on conseillera, sur ces derniers points, l’essai de Jean Ziegler, « Lesbos, la honte de l’Europe », Seuil, janvier 2020).

Monde fini, dommages infinis

Duterme achève son ouvrage sur l’urgence écologique. Dressant une rapide histoire fossile du capitalisme, il estime que les énergies fossiles (charbon, pétrole…) donnent au capitalisme « la possibilité de s’affranchir de nombreuses contraintes géographiques », tout en ne tenant pas compte des externalités écologiques : les zones de production étant éloignées des zones de consommation, leur impact est beaucoup moins ressenti par le consommateur, d’où une conscience écologique moindre. Ce dernier point peut sembler paradoxal, puisqu’on n’a jamais autant entendu parler d’écologie que ces dernières années : c’est oublier que le capitalisme se fait de plus en plus un devoir de laver plus vert que vert, et que le grand public ignore encore souvent « la face cachée de la transition énergétique et numérique » (pour paraphraser le sous-titre de l’excellent essai de Guillaume Pitron, « La guerre des métaux rares », réédité dans la collection Poche + des éditions Les Liens qui Libèrent en octobre 2019).

Au demeurant, il sera de plus en plus difficile de délocaliser des externalités qui concernent l’ensemble de la planète. Mais là encore, le réchauffement climatique pourrait faire des heureux, avec l’ouverture de nouvelles routes maritimes en Arctique et l’accès à des hydrocarbures auparavant inaccessibles, en plus des nouvelles niches (énergies renouvelables, marché de la sécurité, spéculation sur les catastrophes) que le capitalisme a déjà su développer : ne jamais négliger « la formidable capacité de résilience du capitalisme ».

Une arme au service d’une autre mondialisation ?

« Si l’effondrement de la civilisation capitaliste est plus que probable à (très) long terme, à court et à moyen terme, ses contradictions ne vont faire qu’exacerber les tensions et inégalités existantes » : bien connaître sa géographie pourrait donc permettre d’en atténuer les effets, mais aussi de nous aider à « savoir quelle mondialisation l’on veut ». Duterme avance quelques pistes, évoquant un modèle d’autogestion territoriale qui, rejetant tout repli sur soi, se baserait sur la résilience et la décentralisation. Une idée à creuser, comme tous les thèmes abordés dans cet ouvrage accessible et engagé, qui se veut plus comme une introduction et un appel à la réflexion que comme une somme exhaustive sur le sujet.

Petit manuel pour une géographie de combat, Renaud Duterme
La Découverte, janvier 2020, 208 pages,

Le Roi des rois, de Nicholas Ray : l’Évangile vu par la politique

En réalisant Le Roi des rois, un film biblique inspiré librement des Evangiles, Nicholas Ray étonne et propose une vision originale de l’histoire du Christ.

Les films bibliques comptent parmi les premiers genres de l’histoire cinématographique, et la période des années 50 et du début des années 60 est très riche en la matière. Cecil B DeMille a réalisé Samson et Dalila et Les Dix Commandements, puis le cinéma hollywoodien a produit, pêle-mêle : David et Bethsabée, Salomon et la Reine de Saba, ainsi que deux grands films sur les débuts de l’église : Barabbas et Quo Vadis. Quant au protagoniste de Ben-Hur, il croise plusieurs fois le chemin du Christ.
Dans un tel contexte, comment faire un film original sur le Christ, alors que tant ont déjà été tournés ? Le Roi des Rois se démarque cependant par deux partis pris originaux.

Question de point de vue
Tout d’abord, le film présente la vie du Christ, certes, mais Jésus en est, pratiquement, un personnage secondaire. En effet, le scénario choisit d’adopter le point de vue de personnages extérieurs. Nous allons donc suivre Barabbas, qui est ici un rebelle juif optant pour l’action violente contre l’occupant romain. Il va se présenter en opposition frontale au message du Christ : pour Barabbas, proclamer la force de l’amour de l’autre et du sacrifice ne peut pas suffire pour combattre Ponce Pilate et ses troupes. Il va cependant suivre le ministère de Jésus, profitant, par exemple, de l’entrée du Christ à Jérusalem pour monter une attaque contre les légions romaines.
L’autre personnage qui sera, au fil du film, un témoin du Christ s’appelle Lucius et est un officier de l’armée romaine, très proche de Pilate hiérarchiquement (même s’il semble loin de partager les opinions du procurateur). Il va rencontrer Jésus alors que celui-ci n’est encore qu’un enfant de Nazareth, et va accompagner indirectement les grands moments du ministère du Christ jusqu’à la passionnante scène du procès où Ponce Pilate (n’étant pas à un anachronisme près) demande à l’officier d’être l’avocat de la défense de Jésus.
Du coup, si le Christ est au centre de l’attention générale, il est relativement peu présent à l’écran. Et c’est plutôt une bonne idée, car l’acteur choisi pour tenir le rôle de Jésus ressemble beaucoup à une erreur de casting. Il s’agit de Jeffrey Hunter, acteur surtout connu pour avoir, cinq ans plus tôt, accompagné John Wayne dans La Prisonnière du désert (et qui incarnera également le premier capitaine de l’USS Enterprise dans le pilote de la série Star Trek, avant d’être remplacé par William Shatner). Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’acteur ne brille pas par sa vraisemblance dans ce rôle. Au point de se faire voler la vedette aussi bien par Robert Ryan dans le rôle de Jean-Baptiste que par l’excellent Rip Torn en Judas Iscariote.

Jésus et la politique
L’autre parti pris, c’est le choix de raconter l’histoire du Christ selon l’angle politique. Le film commence, non pas à par une scène de Nativité, mais par l’invasion de la Palestine par l’armée romaine et toutes les conséquences qui en découlent. Renversant ce qui est souvent la norme des adaptations de l’Evangile, dans ce film, Hérode ou Ponce Pilate sont de véritables personnages et pas seulement des fonctions dont se sert le scénario. Les spectateurs assistent aux conflits de pouvoir au sein de la Judée. C’est dans ce contexte que le Barabbas révolutionnaire prend toute sa place. C’est là aussi que le titre, Le Roi des rois, prend tout son sens.
Le Roi des rois met ainsi l’accent sur l’originalité du message du Christ. Dans un monde de violence et de course impitoyable pour obtenir plus de pouvoirs, Jésus apparaît comme un être à part, un marginal que l’on peut croire un peu fou de prôner un message d’amour au milieu d’un déferlement de haine. Cela n’en rend qu’encore plus prégnante la puissance de l’enseignement christique.

Un film de Nicholas Ray
A priori, le choix de Nicholas Ray pour réaliser une production sur le Christ peut paraître étonnant. Et pourtant, ce parti pris de faire du Christ un personnage incompris et marginal, qui tire justement sa force de cette marginalité par rapport aux normes de son temps, est assez typique du cinéma de Nicholas Ray. Le réalisateur des Amants de la nuit et de Johnny Guitar a peuplé ses films de marginaux, de personnages qui sont, volontairement ou non, en dehors des sociétés qu’ils habitent. Le Christ, tel qu’il le voit, ne fait finalement pas exception.
Parmi les choix de mise en scène, il est intéressant de noter l’absence de spectaculaire. Ainsi, dans une scène magnifique, les miracles se font par un jeu d’ombres de toute beauté. C’est l’ombre, aussi, à la fin du film, qui nous fait comprendre la grandeur du Christ. Ray n’emploie pas de grands effets mais parvient à accrocher son spectateur par un récit au rythme impeccable et plutôt original, malgré un sujet que l’on croirait connaître par cœur. Un exploit.

Le Roi des rois : bande annonce

Le Roi des rois : fiche technique

Titre original : King of the kings
Réalisateur : Nicholas Ray
Scénario : Philip Yordan, Ray Bradbury
Interprétation : Jeffrey Hunter (Jésus), Hurd Hatfield (Ponce Pilate), Ron Randell (Lucius), Siobhan McKenna (Mary), Harry Guardina (Barabbas), Rip Torn (Judas)…
Photographie : Manuel Berenguer, Milton Krasner, Franz Planer
Montage : Harold Kress, Renée Lichtig
Musique : Miklos Rozsa
Production : Samuel Bronston
Sociétés de production : Samuel Bronston Productions
Société de distribution : MGM
Genre : biblique
Durée : 168 minutes
Date de sortie en France : 2 février 1962

Etats-Unis – 1961

Uncut Gems, de Benny et Joshua Safdie : l’obscure clarté des opales

En 2017, les frangins Safdie nous avaient gratifié, avec Good Time, d’un superbe thriller urbain à forte connotation sociale. Trois ans plus tard, lâchant les bas-fonds de New-York pour le Diamond District,  ils rééditent le principe de la course poursuite appliquée cette fois-ci à un bijoutier aux abois. Uncut Gems,  avec un Adam Sandler meilleur que jamais en Juif fasciné par l’argent mais poursuivi par le mauvais oeil, est à voir sur Netflix.

Loser magnifique

Adam Sandler campe ici un de ces perdants magnifiques qu’on aime tant au cinéma comme nombre de personnages de Scorsese, Woody Allen ou encore des frères Coen (Le Dude). Avec ses dents de devant qu’on hésitera à qualifier du bonheur tant le bonhomme est malchanceux, ses lunettes qui tombent tout le temps et la mouise qui lui colle à la peau, Howard Ratner est un bijoutier juif volubile, très porté sur l’argent et accessoirement le sexe. En amour comme en affaire, le type est un joueur irréductible. Au début du film, deux types viennent lui rappeler qu’il a une  dette de  quelques dizaines de milliers de dollars auprès de son propre beau-frère. Mais à peine reçoit-il la somme qui lui permettrait de se refaire qu’il la remet aussitôt en jeu dans un pari à dix contre un. Incoercible dans ses pulsions et résolument optimiste, Howard doit faire affaire avec le basketteur Kevin Garnett, ici dans son propre rôle.  Le grand sportif, dans les deux sens du terme, est en quelque sorte l’alter ego inversé du bijoutier (Ratner/Garnett deux noms très proches). Il  incarne lui aussi la réussite à l’américaine mais sous la forme du travail, de l’honnêteté et de l’abnégation. Kevin Garnett, la légende qui réussit tout ce qu’elle entreprend, Ratner le loser qui échoue à chacune de ses entreprises.

Loi de Murphy

Les emmerdes, c’est bien connu, ça vole en escadrille. Howard, endetté jusqu’au cou,  en instance de divorce, traqué par les hommes de main de son beau-frère et à qui on suspecte un cancer du colon ne dirait pas le contraire. Et c’est un des aspects les plus drôles d’un film qui, mine de rien, interroge à la marge les clichés parmi les plus éculés sur l’identité juive. A commencer par les questions de la culpabilité et du rachat. La scène centrale de la fête familiale où sont énumérées les plaies subies par le « peuple élu » – la peste, les furoncles, les grenouilles…, répond en écho au sort qui semble s’acharner sur ce pauvre Howard. Les frères Safdie peignent ainsi,  non sans une tendre ironie, eux qui sont issus de ce milieu,  le portrait stéréotypé du Juif. Celui du type fautif, malchanceux, que l’obstination à vouloir se racheter entraîne dans de nouvelles difficultés. Illustrant par l’absurde la loi de Murphy selon laquelle les choses tourneront mal s’il est possible que ce soit le cas, Howie finira successivement à poil dans un coffre, en costume dans une fontaine du centre ville, enfermé dans son propre magasin et cocufié par sa maîtresse. Un personnage tragi-comique à l’image d’un film qui oscille en permanence entre deux tons, ceux du thriller et de la comédie.

Film multi-facettes

Les tribulations d’Howard dans la 47ème rue sont autant d’invitations à réfléchir en termes de lumière et de regard. Ainsi cette scène où Howard caché dans l’ombre, observe sa maîtresse qui le croit ailleurs, ou de ce cabinet de joaillerie très théâtral, dont les cloisons sont en verre, stoppant la mobilité des personnes mais laissant passer leurs regards. Mais c’est surtout du point de vue de la photographie que le film épate. On le doit au remarquable travail du chef op Darius Khondji sur les scènes d’intérieur d’abord, telle cette boite de nuit en lumière noire ou plus globalement sur les ambiances nocturnes si appréciées des frères Safdie.

Brillant de mille éclats comme l’opale tant convoitée, Uncut Gems s’apparente à une sorte de labyrinthe, un organisme vivant que notre œil inspecte, une œuvre non sans défauts mais complexe où la noirceur côtoie le sublime.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Réalisation : Joshua et Ben Safdie
  • Scénario : Ronald Bronstein, Joshua Safdie et Ben Safdie
  • Décors : Sam Lisenco
  • Direction artistique : Eric Dean
  • Costumes : Miyako Bellizzi
  • Musique : Oneohtrix Point Never
  • Photographie: Darius Khondji
  • Producteurs : Sebastian Bear-McClard, Oscar Boyson et Scott Rudin
  • Sociétés de production : A24 Films, IAC et Elara Pictures
  • Sociétés de distribution : Netflix, A24 5États-Unis)
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Genre : thriller
  • Dates de sortie : Etats-Unis : 30 août 2019 
    • Mondial : 31 janvier 2020 sur Netflix

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les interprètes du mal au cinéma : le Top 10 de la rédaction

De par leur rôle ou leur charisme naturel, certaines actrices et certains acteurs ont vu leur aura ténébreuse s’écrire sur les planches de cinéma. Incarnant parfaitement l’idée de mal à l’écran, soit par le biais d’une folie, du machiavélisme de leur personnage, ou d’une violence soudaine, Anthony Hopkins, Gary Oldman et bien d’autres ont marqué le cinéma de leur présence.

Anthony Hopkins

Qui n’a pas tremblé devant Le Silence des agneaux ? Trembler est une chose, être fasciné en est une autre. On apprend avec ce film, que ça n’est pas incompatible, même si c’est dérangeant. Car on voit le Dr Hannibal Lecter à travers les yeux de Clarice et cela engage toute une démarche face à ce personnage monstrueux dont on cherche cependant à percer les mystères. Non seulement à travers les yeux de Clarice donc mais aussi le corps et la voix d’Anthony Hopkins : en termes d’incarnation du mal au cinéma, sa prestation se pose là. On se souviendra longtemps de nombre de ses mimiques, mais aussi de l’ironie par laquelle il fait parfois passer son personnage, comme avec cette fameuse dégustation d’un foie « avec un délicieux chianti ». Beaucoup de choses également passent par ce regard bleu intense, un vrai regard de psychopathe qui nous hante longtemps car c’est un regard clinique, froid qui fait basculer Hopkins du côté des interprètes glaçants et marquants du mal au cinéma.

Chloé Margueritte

Jack Nicholson

Jack Nicholson, par son rôle d’écrivain en panne d’inspiration et basculant dans une folie meurtrière, a transformé Shining en une icône de l’horreur. Kubrick excelle dans la réalisation en distillant l’angoisse tout au long du film, à travers la dégradation de la santé mentale de Jack qui laisse peu à peu la place à la folie. Quelques années plus tard en 1989, l’acteur reviendra à l’écran dans Batman pour illustrer le mal insolent et rieur à travers le personnage du Joker, mettant Gotham City en danger. Encore une fois, la représentation de la folie est traitée de façon incroyable par J. Nicholson, qui nous plonge dans la personnalité diabolique du Joker grâce à ses expressions faciales terrifiantes. Il revient ensuite aux côtés de Michelle Pfeiffer en 1994 avec Wolf de Mike Nichols, qui dans son approche semble être un hommage aux films classiques de loup-garou. Malgré quelques ratés, on apprécie la progression de « la bête » dans son personnage étrange, félin et charismatique. Dans un autre registre moins mystique, on pense également à Franck Costello dans Les infiltrés de Scorcese, où lui et son gang règnent en semant la terreur sur les bas quartiers de Boston. Peu importe le type de rôle, Jack Nicholson reste juste dans son interprétation du mal.

Fred Jadeau

Gary Oldman

Difficile de résumer en quelques lignes l’intérêt de placer Gary Oldman dans cette liste. Retenons tout de même qu’avant d’être reconnu comme le gentil parrain de Harry Potter, pour beaucoup d’enfants des années 90, il était le visage du mal, à égalité avec Anthony Hopkins. Le choix était donc logique de lui offrir le rôle de Mason Verger, adversaire pervers du célèbre cannibale.
Fort heureusement, l’Anglais n’a pas attendu l’ego surdimensionné et la main lourde de Ridley Scott pour se forger un solide carrière de « docteur ès salopard ». Avant Hannibal, il y fut Lee Harvey Oswald, pour JFK d’Oliver Stone. Déjà, il démontre un talent certains pour troubler le spectateur par sa simple présence. Puis vient la consécration avec la relecture romantique de Dracula de Coppola, où il imprime durablement son physique sur un rôle que l’on pensait figé. Il revient en proxénète dans True Romance de Tony Scott, s’amuse chez Besson dans Leon et Le cinquième élément, joue au terroriste dans Air Force One… S’il délaisse par la suite les rôles de méchants (y revenant occasionnellement comme dans Hitman & Bodyguard), le Oldman des années 90 continue de marquer les esprits par ce mélange étrange de distinction british et de violence.
Improbable, les méchants composés par Gary Oldman le sont toujours, mais quelque soit le rôle, l’Anglais semble toujours trouver une raison de s’amuser, et de nous faire rire par la même occasion. Et c’est peut être ça le plus troublant…

Vincent B.

James Earl Jones

Qu’est-ce qui fait un bon méchant de cinéma ? Certains diront la démarche, d’autres le look et quelques indécis finiront par dire les desseins. Des éléments qui ne font pas vraiment les affaires de notre joyeux larron car s’il personnifie avec brio la figure du mal, James Earl Jones l’a souvent voire exclusivement fait tapi dans l’ombre. Et pour cause ? Difficile de voir dans sa démarche joviale et son étonnante bonhomie, un acteur prompt à effrayer. L’astuce, aura été de profiter de ce qui a rendu dès lors cet acteur célèbre : sa voix. Caverneuse, chaude et en même temps inquiétante, l’élocution si singulière de l’américain a vite fait de l’imposer en véritable joker du cinéma de divertissement US puisque il aura ainsi donné à Dark Vador, alias le meilleur méchant de l’histoire, sa marque de fabrique inimitable. La preuve que parfois, parler est suffisant pour personnifier le mal, le vrai.

Antoine Delassus

Hugo Weaving

Il y a les comédiens de premiers plans, les seconds couteaux efficaces… et ceux dont l’aura maléfique s’imprime sur l’image avec un naturel saisissant. L’Australien Hugo Weaving appartient à cette dernière catégorie. Paradoxalement, les rôles de méchants ne composent qu’une infime partie de la carrière très éclectique d’un acteur aux multiples facettes (voix d’un chien dans Babe, drag queen flamboyante dans Priscilla folle du désert etc). Mais une figure reste à jamais gravée dans l’histoire du cinéma : l’Agent Smith, increvable adversaire de Néo dans la trilogie Matrix des Wachowski. Costume noir, cravate noir, lunettes noires… Alors que les Men in Black de Sonnenfeld déferlaient sur le monde avec leur dégaine de fonctionnaire cool, Smith devient leur antithèse sinistre. Mais réduire cet agent à une simple récurrence du « governement men » prisé par les complotistes serait réducteur.

Tout l’art de Weaving est d’aller chercher le grotesque au fond des personnages. Smith est trop guindé, trop mielleux. Sourire en coin exagéré et mouvements précis mais maniérés, face au « monomythe » Néo, il bouffe littéralement l’écran, amenant dans la réflexion philosophico-geek une touche de comique bienvenu. Mais c’est surtout cette voix exagérément suave qui fait sa force et permet à l’acteur d’exprimer l’élégance du mal, même sous trois tonnes de prothèse. Tout un art qu’Hollywood s’arrache encore, lui offrant les rôles de Megatron dans Transformers, Red Skull dans Captain America, avant de retrouver les Wachowski pour une interprétation du mal sous toutes ses formes dans Cloud Atlas. Cerise sur le gâteau : une caricature hilarante de l’infirmière emblématique de Vol au dessus d’un nid de coucou. Un acteur qui admet ne pas prendre tout cela très au sérieux, mais dont le plaisir de jeu est incroyablement communicatif.

Vincent B.

Kathy Bates

Être sur son lit, sans pouvoir bouger, et entièrement à la merci d’une soignante sadique et violente, voilà de quoi susciter bien des angoisses. Surtout lorsque l’on voit arriver Kathy Bates. Dans le film de Rob Reiner, adapté d’un roman de Stephen King, l’actrice incarne Annie Wilkes, fan absolue du personnage romanesque de Misery. Et lorsque la providence lui met entre les mains l’auteur qui a créé ce personnage et qui a surtout décidé de le faire mourir, elle en profite pour lui donner son point de vue, d’une façon toute personnelle. Kathy Bates sait merveilleusement bien jouer cette instabilité qui fait de son personnage un être imprévisible que l’on sait, instinctivement, être capable du pire. Et c’est bien le pire qui arrive : tous les spectateurs, en y repensant, ont la cheville qui souffre… Ce rôle, où elle parvient magistralement à faire naître la terreur, permettra à Kathy Bates d’avoir un Golden Globe et un Oscar.

Hervé Aubert 

Anthony Perkins

Anthony Perkins fait partie de ces acteurs ayant marqué l’histoire du cinéma avec un seul et unique rôle : Norman Bates, le maître d’hôtel schizophrène de Psychose. Le film lui-même, réalisé par Hitchcock et sorti en 1960, amorça un tournant dans le cinéma d’épouvante et s’ancra immédiatement dans la culture populaire (à travers la célébrissime scène de la douche, entre autres). Mais c’est bien Anthony Perkins qui terrorisa les foules, avec sa silhouette longiligne et vulnérable, son visage de jeune premier illuminé d’un sourire terrifiant, son regard malsain et sa gaucherie d’autant plus dérangeante qu’elle exprime par les gestes les limbes psychologiques dans lesquels son esprit semble se perdre. L’interprétation de Perkins fut si réussie qu’elle fit à la fois sa renommée et scella sa carrière d’acteur, l’emprisonnant dans ce rôle de Norman Bates qu’il reprendra dans les – très discutables – suites de Psychose, mais qui ne lui permettra jamais de s’épanouir dans d’autres rôles, et encore moins dans d’autres genres cinématographiques. Les personnages les plus mémorables du cinéma sont souvent ceux pour lesquels leurs interprètes se sont donnés corps et âme ; mais dans certains cas, un tel investissement peut se révéler fatal. Quoi qu’il en soit, Anthony Perkins demeure aujourd’hui encore l’un des visages les plus connus de l’histoire du cinéma pour ce rôle aussi brillant que terrifiant, tatoué par l’encre de certaines répliques tout aussi cultes : « We all go a little mad sometimes », prononcée en toute tranquillité.

Jules Chambry

Marlene Dietrich

Quand on entend le nom de Marlene Dietrich, c’est à la femme fatale des grands classiques hollywoodiens que l’on pense immédiatement. Et qui dit femme fatale, dit forcément manipulation, mensonges, séduction intéressée, charmes et autres sorcelleries que peu d’actrices ont aussi bien lancés que Marlene. Mais si elle n’a joué pratiquement que cela (pour ses films les plus connus), elle a su adapter son personnage à tous les genres dans lesquels elle a évolué : le policier avec Témoin à charge, le drame expressionniste avec L’Ange bleu, le western avec Femme ou Démon, la comédie avec La Scandaleuse de Berlin, ou encore le film noir avec Le Grand Alibi. Ayant tourné avec les plus grands, de Hitchcock à Wilder en passant par Orson Welles, Kramer, Fritz Lang, Borzage, Lubitsch, Raoul Walsh, et même dans le cinéma français de René Clair, Marlene Dietrich doit surtout la plupart de ses grands rôles à Josef von Sternberg, avec L’Impératrice rouge ou encore Shanghai Express. Sa voix grave, ses joues creuses, ses pommettes saillantes et son regard de féline ont fait d’elle une égérie de Hollywood des années 30 à 50. Nombre d’hommes sont tombés entre ses griffes, nombre de femmes ont voulu s’en débarrasser, mais Marlene Dietrich a toujours fait figure de femme forte, intelligente, dont les atouts physiques n’étaient pas une fin en soi – elle n’était pas spécialement « belle », par rapport aux grandes actrices de l’époque – du moment que son incroyable charisme volait la caméra à tous les autres. Pas besoin de monstre, de sang ou de psychopathes pour représenter le Mal au cinéma : Marlene Dietrich a corrompu le monde du septième art de son talent venimeux, et ne cessera jamais de fasciner.

Jules Chambry

Sharon Stone

Un sourire magnétique, un pic à glace, une scène culte et un impact encore plus conséquent dans la pop culture qu’au box office, avec plus de 350 millions de dollars de recettes. Basic instinct, réalisé par Paul Verhoeven, en 1992, défraie la chronique, bouleverse quelques esprits et déchire les voiles pudiques d’une large partie du spectre scénaristique. Sharon Stone incarne Catherine Tramell, qui est romancière et soupçonnée du meurtre de son amant, assassiné sur le modus operandi d’une de ses œuvres. Nick Curran, interprété par Michael Douglas est son alter ego, l’inspecteur menant une enquête dont plus grand monde ne se rappelle aujourd’hui. Magnétique, la blonde attire les regards et en joue avec machiavélisme. Voici une femme castratrice vers laquelle les désirs plongent malgré eux. Car les instincts primaires du titre original ont pris plus qu’un visage, ils se sont matérialisés dans ce qu’une actrice lui a donné pour l’éternité. Sharon Stone crève l’écran et ce rôle reste marqué par une ambiguïté similaire au yoyo dramatique avec lequel jouait le script. L’actrice a t-elle été manipulée pour aller aussi loin dans ce rôle et lors de cette scène d’interrogatoire où elle a dévoilé son intimité? Joue-t-elle de la légende ? Pour le meilleur et pour le pire, elle ne perdra jamais tout à fait le voile jeté sur elle et sa filmographie depuis ce film plus mineur qu’il n’y paraissait.

Romaric Jouan

Mads Mikkelsen

Avec son regard de glace et sa stature imposante, Mads Mikkelsen représente avec magnétisme, une violence nocturne, celle qui tapisse l’esprit de l’homme et qui surgit comme un chat sans qu’on s’y attende afin de faire joncher le sang de ses victimes sur l’écran de cinéma. Son physique bâti dans le marbre fait office de création divine, vengeresse et mortifère dans une oeuvre comme Le Guerrier Silencieux. C’est presque une évidence de l’avoir vu travailler avec Nicolas Winding Refn tant l’acteur, de par son physique et ses interprétations, s’associe très bien avec le cinéma du réalisateur danois. Dans Pusher 2, sa violence est proportionnelle à ses doutes existentiels. Mais ce n’est pas tout, et même s’il joue un grand rôle de faux coupable ou de vraie victime dans La Chasse, sa classe et son charisme font de lui un méchant de haut vol dans le James Bond, Casino Royale. Cependant, il est impossible de mentionner la carrière de Mads Mikkelsen et sa soif de violence dans les rôles qu’il incarne, sans parler de son rôle d’Hannibal Lecter dans la série éponyme Hannibal. Durant 3 saisons, il aura usé de tout son talent pour jouer l’un des méchants (cannibales) les plus impressionnants de ces dernières années. D’une aisance sans nom, d’une élégance naturelle, d’une classe bourgeoise et d’une diction minutieuse, il manipule tout son monde, pour alors matérialiser ses sauvages pulsions et dévoiler le mal qui se dissimule sous ce costume taillé sur mesure. Le gore lui sied à merveille.

Sébastien Guilhermet

 

Histoire d’un regard de Mariana Otero : le miroir de la photographie

Que cela soit dans son montage adroit, ou par cette voix off pudique et ludique que l’on suit avec douceur, Histoire d’un regard de Mariana Otero est un grand film sur le monde et sa folie, une oeuvre dont l’étude arrive à rendre vivante la forme graphique de l’art photographique.

Mariana Otero reçoit un colis. Dans ce paquet, se trouve la biographie de Gilles Caron, grand reporter de guerre disparu au Cambodge en 1970. De là commence alors une introspection, une interrogation curieuse et passionnée à propos d’un passé et d’une carrière protéiforme. Mais c’est surtout le début d’une investigation. En rassemblant autour d’elle les milliers de clichés pris par le photographe, elle nous narre un récit émouvant sur la naissance d’un regard et la matérialisation d’une vocation. Le documentaire fabriqué par Mariana Otero n’est pas un simple roman photo ayant pour objectif de rendre hommage à Gilles Caron et son immense talent à photographier le monde.

Histoire d’un regard est plus complexe, plus vertigineux et méticuleux dans son approche, sans forcément être exhaustif. Devant nous, Mariana Otero étudie le protocole de Gilles Caron pour trouver la bonne photo, sa capacité à se mettre au bon endroit, et reconstruit peu à peu la linéarité des Polaroïds pour déceler la vie et le cheminement qui se cachent derrière l’instantané. Comme si une mosaïque de photos devenait les synapses d’une pensée et se muait en représentation mémorielle d’un homme et sa fascination exacerbée pour l’humain, loin de l’approche moderniste et cynique made in Instragram qui sévit de nos jours. Derrière chaque photo, chaque instant pris par le biais d’un objectif, de son objectif, se cachent une histoire et une interprétation. Il y a presque du Chris Marker dans Histoire d’un regard.

Dès les premières minutes du documentaire, l’une des filles de Gilles Caron nous explique que personne ne sait comment est disparu son père. C’est un mystère, un livre qui s’est achevé sans son dernier chapitre, un trou béant dans le scénario de la vie de ce photographe qui n’avait pas peur de se frotter au pire de l’humanité pour en faire parfois resurgir le peu qu’il en reste. Au fil de l’étude, qui suit les traces d’une enquête détaillée et mûrement documentée, dans laquelle on se croirait presque dans un film de David Fincher version Zodiac et Millenium, Histoire d’un regard dévoile son ampleur. Nous l’avons déjà dit : Histoire d’un regard n’est pas qu’une unique galerie de photos qu’on pourrait observer et scruter comme si nous étions dans un musée.

Mariana Otero se sert de ce focus pour nous questionner sur notre regard, notre émotion en tant que spectateur et sur notre position par rapport à l’actualité et l’état d’un monde qui ne cesse de répéter ses atrocités. De guerre en conflits, Gilles Caron a photographié les plus beaux instants de révoltes, quitte à en faire des étendards d’un mouvement, mais aussi a pris sur pellicule les pires atrocités que l’humain ait pu connaitre (la famine au Biafra). C’est alors que le documentaire met en exergue que le photographe fait malheureusement (ou heureusement) partie intégrante du décor, autant dénonciateur que « complice ».

Cependant, et c’est la grande force de Mariana Otero, au lieu de construire son documentaire comme une hagiographie péremptoire et acquise à son sujet, elle ne cesse d’étudier avec respect, d’analyser avec humilité, de recontextualiser l’importance de la photo, de comprendre la beauté de l’existence d’une telle carrière, de saisir les nuances d’une mémoire dont les seuls souvenirs se trouvent sur pellicule. C’est une sorte de biopic, sans en être un, qui retranscrit les moments d’une vie par le biais des meurtrissures ou des sourires du monde. 

Bande annonce – Histoire d’un regard

Synopsis : Gilles Caron, alors qu’il est au sommet d’une carrière de photojournaliste fulgurante, disparaît brutalement au Cambodge en 1970. Il a tout juste 30 ans. En l’espace de 6 ans, il a été l’un des témoins majeurs de son époque, couvrant pour les plus grands magazines la guerre des Six Jours, mai 68, le conflit nord-irlandais ou encore la guerre du Vietnam. Lorsque la réalisatrice Mariana Otero découvre le travail de Gilles Caron, une photographie attire son attention qui fait écho avec sa propre histoire, la disparition d’un être cher qui ne laisse derrière lui que des images à déchiffrer. Elle se plonge alors dans les 100 000 clichés du photoreporter pour lui redonner une présence et raconter l’histoire de son regard si singulier.

Fiche Technique – Histoire d’un regard

Réalisateur : Mariana Otero
Scénario : Mariana Otero
Montage : Agnès Bruckert
Sociétés de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 1h 33 minutes
Genre: Documentaire
Date de sortie :  29 janvier 2020

 

Note des lecteurs3 Notes
4.5

Evil Boy vient hanter un couple, en DVD chez Rimini Editions

Les films d’horreur mettant en scène un enfant plus ou moins maléfique, ce n’est pas nouveau. Du coup, il devient compliqué de trouver un angle original pour aborder un tel sujet. La réalisatrice russe Olga Gorodetskaya nous propose avec Evil Boy une approche qui, si elle n’évite pas toujours les effets déjà vus, est intéressante à plus d’un titre.

Igor et Marina (Polina en VO) traversent la douleur d’avoir un enfant porté disparu. Leur fils unique, le petit Damien (Vanya en VO, diminutif d’Ivan) est porté disparu depuis trois ans maintenant.

Cette douleur sera expressément au centre du film. C’est la dépression née de cette situation qui va pousser les deux époux à aller dans un orphelinat pourtant bien glauque (comme il se doit pour un orphelinat de film d’horreur). C’est elle aussi qui va inciter Marina à se rapprocher de cet enfant sauvage découvert à côté du cadavre de son précédent père adoptif, le gardien de l’orphelinat, qui vient juste de se suicider…

Cette douleur restera le motif principal de Evil Boy. Avant tout, dans ce film, nous avons le portrait de deux parents qui cherchent à combler un vide. La disparition est, par certains aspects, pire que la mort, puisqu’elle laisse les personnages dans l’incertitude, avec des questions sans réponses. C’est cette situation qui pousse les personnages, Marina en particulier, puis Igor au fil du film, à agir d’une façon que l’on pourrait juger irrationnelle en adoptant un enfant sauvage inconnu qui semble surgir de nulle part. Au fur et à mesure du film, on prendra mieux conscience de l’importance de ce thème (mais nous n’en dirons pas plus ici, pour ne rien divulgâcher).

Partant de ce principe plutôt intelligent, le film va se dérouler en empruntant, parfois, des chemins balisés mais aussi en proposant suffisamment d’éléments nouveaux pour rendre l’histoire intéressante et peu prévisible. La réalisation est solide et nous propose, de surcroît, une belle confrontation entre la sauvagerie et la civilisation, un duel qui, discrètement, se joue aussi entre la campagne et la ville, l’ancien (représenté par cet orphelinat tenu par des bonnes sœurs) et le moderne.

Pour donner une idée de ce que cela donne, il suffit de regarder le motif de l’arbre. Au début, les arbres sont partout, autour de l’orphelinat comme de la datcha qu’occupent Marina et Igor. Ces arbres représentent le monde sauvage, la bestialité qui anime le garçon. Puis, le couple quitte sa datcha à la campagne pour aller vivre à Moscou, les arbres disparaissent, et l’enfant paraît, au film du temps, plus « civilisé », mieux éduqué. Seulement, un arbre décoratif accroché au mur du salon rappelle que ce n’est qu’une apparence, que le mal n’est jamais loin. Et c’est en forêt que la violence reprend.

Côté réalisation, la cinéaste, à coups d’amples mouvements de caméra, parvient, quand il le faut, à nous donner quelques images choc, mais mise surtout sur le drame humain que traversent les personnages, sur leurs doutes et leurs remises en question. Les effets chocs sont relativement peu nombreux, et c’est plutôt une bonne idée. Cela permet au spectateur de se concentrer sur l’essentiel.

Hélas, les compléments de programme sont trop peu nombreux également. Nous avons droit à une simple bande annonce, là où, par exemple, nous aurions pu imaginer un bonus sur le cinéma d’horreur russe (bien vivant, mais quasiment inconnu dans nos contrées).

Caractéristiques technique du film Evil Boy en DVD

Durée : 87 minutes
Langues : russe et français stéréo ou 5.1
Sous-titres français
Complément de programme : Bande annonce

Evil Boy : bande annonce

Apprendre à ouvrir les yeux : les enjeux de la représentation des violences sexuelles au cinéma

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Comment organiser un cycle sur le mal sans questionner la représentation des violences, et plus spécialement des violences à caractère sexuel telles que le viol ou encore la pédophilie ? A travers quatre films marquants mettant en scène ces types de violence, Irréversible de Gaspar Noé, Elle de Paul Verhoeven, Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Grâce à Dieu de François Ozon, revenons ensemble sur les divers enjeux de la représentation du viol et de la pédophilie au cinéma.

Une inévitable confrontation

Un cinéma qui met en scène les violences sexuelles, c’est l’affront en grand format de cette même violence. Parfois le spectateur, à l’instar des victimes que l’on nous représente à l’écran, se retrouve lui-même pris dans un état de passivité et d’impuissance insoutenables, comme c’est le cas face à la fameuse scène de viol d’Irréversible, longue de neuf minutes. Noé n’épargne pas son spectateur, loin de là : il l’enferme, le fait captif comme c’est sur l’écran le cas d’Alex, et du même coup triste témoin d’une triste réalité. Il ne s’agit pourtant pas simplement d’une contemplation passive, anodine voire malsaine mais bel et bien d’une douloureuse confrontation au mal, à ses figures, que ce soit celle de l’agresseur ou de la victime, ce que symbolise la position de la caméra qui nous donne à ce moment-là ces deux visages à voir. Elle leur fait face, elle nous confronte. Parce qu’être spectateur, ce n’est pas être purement passif, que ce soit au cinéma ou plus largement dans la vie quotidienne : c’est aussi se faire le réceptacle d’une mémoire, à l’image de la société dans laquelle on vit, telle qu’elle existe et doit être perçue. C’est aussi accepter, parfois contre son gré, de jouer un rôle ; parce que si le mal se passe dans notre dos et qu’il n’y a pas de témoin de toutes ces violences, qui pour les raconter et montrer qu’elles existent bel et bien ? Sans s’attarder sur la valeur du récit de l’agresseur, qu’en est-il de celui des victimes ? Tout dépend du traitement que recevra leur parole, et c’est là le prolongement d’une triste réalité : c’est une parole qui est souvent peu prise au sérieux, qui n’a ni le poids qu’elle mérite, ni le retentissement qu’elle devrait avoir, comme le présentait très bien Adèle Haenel sur Mediapart au moment de ses révélations sur les agissements de Christophe Ruggia, des victimes dont les témoignages sont trop souvent « broy[és] ». Alors cette confrontation a beau être douloureuse, elle est indispensable pour nous faire ouvrir les yeux sur la réalité qu’elle représente, parce qu’il est effectivement question de représentation. N’oublions pas que la fiction ne s’invente pas seulement, mais qu’elle puise aussi dans une matière réelle et préhensible pour qui accepte de s’en saisir.

La réalité, une source intarissable pour la création

Qu’il s’agisse de Grâce à Dieu d’Ozon ou de Les Chatouilles d’Andréa Bescond, tous deux puisent la matière de leur récit dans le réel. En effet, rappelons-le, Grâce à Dieu met au jour l’affaire Bernard Preynat, ancien prêtre récemment condamné pour attouchements sur mineurs, dont le verdict du procès retentissant a été prononcé il y a quelques jours. Dans Les Chatouilles, la co-réalisatrice Andréa Bescond nous narre sa propre histoire puisqu’elle a elle-même été victime d’inceste durant son enfance. S’il fallait dégager au moins un intérêt à ces deux films, lequel serait-il ? Ce serait sans doute l’importance de briser le silence ; tous les silences sont lourds de sens, et l’on ne peut accepter que tous restent si religieux.

Grâce à Dieu illustre ce que nous présentions plus haut, à savoir l’importance des témoins. Les agissements du prêtre, que ce soit dans le film ou dans la réalité, étaient connus de beaucoup. Mais savoir les choses en est une, les relater en est une autre. Comment, à partir des outils qui sont à notre disposition, faire en sorte de créer une parole qui sera entendue, ou se faire les relais de cette parole, et par là-même donner une visibilité aux actes auxquels on fait référence ? Sur ces questions, le cinéma est, au XXIème siècle peut-être plus que jamais, un moyen de véhiculer toutes ces réalités, et pour le coup de nous les mettre sous les yeux.

Quelle vertu pour ce type de représentations ?

Quel intérêt alors pour nous, spectateurs, de nous infliger de tels visionnages ? Réfléchissons avec Descartes, qui s’interroge dans son traité des Passions de l’âme sur les moyens dont l’âme dispose pour retrouver sa volonté, lors même qu’elle est inévitablement affectée, par le corps, ce que Descartes nomme les “passions”. L’âme peut cependant retrouver son activité face aux passions en en disposant, c’est-à-dire en se les re-présentant. Descartes ne parle bien évidemment pas à son époque du cinéma mais prend bien plutôt l’exemple des passions qui sont représentées “dans un livre” ou “sur un théâtre” [Descartes, Les Passions de l’âme, art. 147], ce que nous rapprochons ici de la représentation mise en place au cinéma. Se re-présenter les passions, c’est d’une certaine manière les objectiver, plus que si nous étions sous leur emprise ; c’est les mettre à distance et ainsi s’en désolidariser. Non pas qu’elles ne puissent plus nous toucher, mais elles s’éloignent de nous, en ce sens où elles ne nous touchent pas personnellement, c’est-à-dire que nous ne les subissons pas. Ainsi, par la représentation, le spectateur accède à une position précieuse, celle d’intellectualiser ce qui se passe sous ses yeux. Dans le cadre de l’article que nous nous proposons de mener ici, cette position privilégiée prend place dans un cadre particulier, celui des violences sexuelles. En tant que spectateurs, nous sommes aussi là pour réaliser ce qui se passe, ce que Michèle, héroïne de Elle, ne fait pas. La prise de conscience réussit à s’opérer du fait de cette mise à distance. Ces drames observés, parce qu’ils ne sont pas vécus en première personne au moment du visionnage, permettent de se rendre compte de leur réalité, de leur actualité même au vu des faits qu’ils présentent. Le geste même de la représentation, du fait d’une sorte de mise à distance, différente mais qui existe, permet une prise de conscience et peut agir, si ce n’est comme un remède, au moins comme un soulagement. C’est dans la démarche même d’Andréa Bescond de proposer une adaptation de sa propre histoire, d’abord au théâtre puis au cinéma, qu’elle organise sa thérapie. Ces moments de cinéma ne sont jamais complètement déconnectés du réel : ils peuvent être mis en résonance avec l’actualité, soit qu’ils s’en nourrissent directement, soit qu’ils y touchent indirectement.

Pour quel résultat ?

Le MagduCiné publiait il y a quelques jours un article intitulé “Représenter les figures du mal quand les monstres n’existent pas ?” et son sujet peut ici être repris par un biais un peu différent. Le cinéma est un art visuel : alors dis-nous, cinéma, à quoi ressemble le mal et quel visage a-t-il ? Que nous apprend Elle, réalisé par Paul Verhoeven, si ce n’est que le mal n’a pas un visage un et reconnaissable ? Que nous apprend-il sinon que le mal peut venir de partout, même et surtout de là où l’on ne l’aurait jamais soupçonné ?

Le mal s’insinue partout, et apparaît alors évidemment à des endroits où l’on ne se serait pas attendu à le voir, dans la sphère religieuse par exemple, la sphère familiale, et ce tout autant, si ce n’est plus, qu’il provient du dehors et de l’inconnu.  Tout environnement est susceptible d’abriter ces types de violences ; sûrement parce que tout microcosme est finalement à l’image du macrocosme global dans lequel il s’inscrit, et c’est ô combien important de le rappeler.

La question à se poser maintenant est la suivante : que faisons-nous ensuite de ces moments particuliers de cinéma ? Parce qu’il y est affaire de représentations, de mise en scène, peut-être tendons-nous trop à oublier, à réduire le message à ce moment spécifique dans lequel il s’inscrit. Seulement, la force de chaque parole, de chaque message vaut parce qu’elle est beaucoup plus vaste, et touche à des réalités qui, elles, sont de l’ordre de chaque instant. Parce que ces films lèvent le voile qui trop souvent nous empêche de voir ce qui est là, tout près, trop près, si évident et qui pourtant se dérobe si facilement. Mais il est de notre devoir de nous rappeler, au quotidien, et d’être courageux nous aussi, en osant cette fois-ci nous confronter à la pleine réalité des choses, dans tout ce qu’elles ont de bon et de moins bon. Parce qu’on leur doit bien ça, à ceux qui nous apprennent à voir. Le mot de la fin revient à Andréa Bescond qui dit très justement, dans une interview accordée à Public Sénat, qu’ “il faut arrêter de porter des œillères”. Le cinéma, entre autres, travaille à nous les faire ôter ; refusons leur confort et allons, enfin, dans son sens, inscrivons-nous dans son élan, et soyons cohérents, agissons conformément à ce que nous connaissons.

De « The Lost Weekend » à « Breaking Bad » : le mal sur écran, la question de l’addiction

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Derrière des figures emblématiques telles que Freddy Krueger, Hannibal Lecter, Jack Torrance, Dark Vador ou le Joker, le mal sur écran – petit ou grand –, dans une acception large, peut revêtir les formes les plus diverses : il y a bien sûr le mal systémique aperçu dans Soleil vert ou Bienvenue à Gattaca, les intelligences artificielles comme HAL 9000 (2001, l’Odyssée de l’espace) ou le Terminator, les créatures extraterrestres telles que le Predator ou le xénomorphe d’Alien ou encore des objets ou des mythologies (cf. Roland Barthes) détournés de leur fonction première, à l’image de la Plymouth Fury rouge sang de Christine. Moins intuitif mais tout aussi redoutable : le phénomène d’addiction. Ce dernier redéfinit la trajectoire des personnages, s’insère en première comme en seconde intention dans les enjeux dramatiques d’un récit et sert d’assise à des dispositifs de mise en scène inventifs.

« Le camé vit dans le temps de la came. Quand on le prive de drogue, l’horloge s’arrête. Tout ce qu’il peut faire, c’est s’accrocher et attendre que reparte le temps sans came. Un camé en état de manque ne peut échapper au temps extérieur ni faire autre chose que d’attendre. »

Qui mieux que William S. Burroughs, auteur emblématique de la Beat Generation, pour exprimer l’état profond de dépendance d’un toxicomane ? Si le roman Junky mène le lecteur au tréfonds de l’être, s’il le gratifie de descriptions glaçantes et immersives, le cinéma a quelque chose pour lui dont la littérature ne peut se prévaloir : l’image. Parce qu’il est un film pionnier du Nouvel Hollywood, parce qu’il est précédé d’une réputation sulfureuse et parce que Dennis Hopper y parcourt l’Amérique en hippie sur un chopper, Easy Rider se rappelle spontanément à nous. Et la représentation de la consommation de drogues y donne effectivement lieu à quelques séquences mémorables : images granuleuses, recours au fish-eye, montage psychédélique… Il faut toutefois mentionner Roger Corman dans un rôle précurseur : non seulement Les Anges sauvages révéla Peter Fonda dès 1966, mais The Trip, sorti un an plus tard, proposa des séquences hallucinées en pleine rue, filmées en contre-plongée étourdissante.

On pourrait en réalité remonter beaucoup plus loin et même procéder par extension. Dans Le Poison (1945), tout le récit est articulé autour de l’addiction pour la boisson d’un écrivain désargenté. On y suit les pérégrinations sentimentales et existentielles de Don Birnam, alcoolique depuis six longues années et ostracisé pour cette raison. « Pourvu qu’il soit seul avec une bouteille de whisky, plus rien d’autre ne compte. » Billy Wilder caractérise son personnage et dépeint sa « maladie » comme on raconterait une tragédie : des cercles de verres sur une table, une chute en vision subjective, un zoom sur un spiritueux, une séquence hallucinatoire avec souris et chauve-souris, des gros plans édifiants en état de manque, une bouteille en surimpression dans un imperméable, dix dollars volés à une femme de ménage ou à une inconnue au cours d’une soirée, etc. Plus tôt, Howard Hawks (Scarface, 1932) ou Orson Welles (Citizen Kane, 1941) avaient eux aussi mis en images des formes d’addiction : le pouvoir et l’argent. Plus récemment, Steve McQueen fit de même avec Shame, une évocation panoptique et radicale de l’addiction au sexe, et Nicolas Winding Refn avec The Neon Demon, portant sur les obsessions phagocytaires du milieu du mannequinat. Nous nous cantonnerons cependant ici aux substances physiologiquement addictives telles que l’alcool, l’herbe, la cocaïne ou l’héroïne.

« Les vieux boivent, les jeunes se droguent. Tout le monde s’emmerde. » – L’Inconnu dans la maison, Georges Lautner, 1992

Des représentations visuelles en pagaille

Billy Wilder l’avait bien compris : l’addiction, et plus modestement la consommation de psychotropes, par leur emprise sur les sens, peuvent être le réceptacle de toutes sortes de figurations. Dans Scarface, Brian De Palma emploie le travelling compensé pour connoter visuellement la consommation de cocaïne. Apocalypse Now, dans sa célèbre ouverture, procède par surimpressions. Enter the Void contient un « trou noir » en vision subjective. Macadam Cowboy fait usage de teintes rouges criardes pour habiller le trip de ses personnages. Dans Au-delà du réel, Ken Russell inclut un plan quasi ineffable : une représentation du Christ sur la croix avec une tête d’animal aux yeux démultipliés à la place du visage de Jésus. Joachim Trier s’empare des structures temporelles dans Oslo, 31 août. Voici ce qu’il déclarait au journal L’Humanité en 2012 : « Dans Oslo, 31  août, j’avais l’ambition d’explorer un espace mental avec un concept temporel différent. J’ai écrit une histoire simple : l’action se passe en une journée et une nuit jusqu’au matin. J’ai fait un montage extrêmement rapide, au début, lorsque j’évoque une mémoire éclatée de mon personnage. Mais j’ai réalisé des plans-séquences de déambulation dans l’espace qui constitue aussi la mémoire d’Anders, dans les lieux qu’il hante, liés aux gens qu’il y rencontre et qu’il rate. Le rapport au temps est réel, tactile. L’herbe, la rue, les cafés, les gens qui parlent autour d’Anders sont reliés à des moments rares d’abstraction. C’est ma façon de répondre à la question de comment exprimer différentes structures du temps. » Enfin, Martin Scorsese s’est fait grand clerc dans la représentation des drogues au cinéma (souvent pour corroborer une névropathie) : de la cocaïne dans Les Affranchis (1990) ou Casino (1995), des calmants dans Les Infiltrés (2006), des junkies dans À tombeau ouvert (1999), des neuroleptiques dans Shutter Island (2010), une consommation plurielle et récréative dans Le Loup de Wall Street (2013)…

Deux films sortis à quelques années d’intervalle demeurent emblématiques du traitement de la drogue sur grand écran : Requiem for a Dream et Trainspotting. Le premier emploie des inserts, des montages accélérés ou alternés, le split-screen, le fish-eye, des visions hallucinées ou cauchemardesques, des surimpressions ou des mutations optiques de l’espace pour traduire l’addiction à l’image. Il recourt aussi à la SnorriCam, un appareillage cousin du Steadicam, fixé face au comédien, pour rendre les trips d’autant plus immersifs. Les paradis artificiels contaminent tout le métrage, à l’écran comme dans le propos. La vieillissante Sara vit dans l’attente dévorante d’être convoquée pour passer à la télévision. Elle s’astreint à des régimes stricts, se perd dans de sombres mirages et va jusqu’à absorber des comprimés en quantité industrielle dans l’unique espoir de réduire son tour de taille. Son fils Harry, junkie sans le sou, en est réduit à lui confisquer sa télévision pour brasser un peu d’argent, jusqu’à ce qu’il entreprenne de dealer avec son ami Tyrone et sa petite amie Marion, tout aussi fauchés et héroïnomanes que lui…

« On se shooterait à la vitamine C si cela avait été illégal… » – Trainspotting, Danny Boyle, 1996

Trainspotting se penche sur une jeunesse écossaise broyée par la désocialisation et la drogue. Ewan McGregor, héros et révélation du film, endosse le costume de l’héroïnomane au bout du rouleau, en pleine repentance mais invariablement tiré vers le bas par ses camarades de shoot. Pour donner corps à une addiction destructrice, Danny Boyle multiplie les inventions visuelles, laisse le sol se dérober et absorber un toxicomane, s’adonne aux représentations naturalistes, le tout en dénonçant implicitement la société occidentale. Cette génération à la dérive est révélée par l’absurde dans une scène vomitive : la fameuse fouille dans « les pires toilettes d’Écosse ». Autres méthodes, même discours critique sur la civilisation moderne : les injections intraveineuses sont détournées à dessein dans The Addiction (1995), d’Abel Ferrara. Une histoire de vampirisme y permet, par analogies, de narrer les horreurs des sociétés humaines. L’héroïne du film y est dépendante au sang humain et, dans une scène très connotée, s’injecte de l’hémoglobine à la manière des toxicomanes.

Deux films aux tonalités divergentes permettent de prendre la pleine mesure du « mal » que représente l’addiction. Dans My Beautiful Boy, Felix Van Groeningen façonne une fresque familiale où tout s’enraie sous le coup de la toxicomanie. Le cinéaste belge égrène avec beaucoup d’à-propos les passages obligés des récits de drogués : accoutumances, centres de désintoxication, espoirs, rechutes, overdoses, conflits, rédemptions… Plus radical dans son évocation des addictions, Candy prend rang parmi les meilleurs films jamais tournés sur le sujet. Il raconte l’amour passionné entre un poète et une étudiante en arts ; il nous montre surtout la manière dont la drogue, d’abord perçue comme récréative, finit par empoisonner et annihiler des existences entières. Neil Armfield emploie la violence, prend la parentalité en témoin, filme des réalités alternatives (le trip dans la voiture), recourt aux reflets comme révélateurs et finit par transformer son héroïne en prostituée, puis sa grossesse en drame inexpiable.

Le cas des séries télévisées : Bubbles (The Wire), Frank (Shameless), Walter White (Breaking Bad)

Un détour par les séries télévisées n’est évidemment pas inintéressant. Bien qu’ils ne constituent que l’écume d’un océan en constante expansion, les cas de Bubbles (The Wire), Frank Gallagher (Shameless) et Walter White (Breaking Bad) méritent probablement un examen approfondi. D’abord parce qu’il s’agit de trois protagonistes remarquablement caractérisés, ensuite – et cela justifie leur place ici – parce qu’ils apportent trois témoignages de nature différente sur la drogue.

Bubbles est un junkie comme des milliers d’autres dans la ville de Baltimore. Il a cependant la particularité de jouer les informateurs pour la police et d’être plus qu’un simple personnage secondaire fonctionnel. Il vivote tant bien que mal en vendant à la sauvette quelques produits qu’il transbahute dans un chariot de supermarché. Présent dans les cinq saisons de The Wire, il personnifie l’individu lambda dont l’existence est brisée par la consommation de drogues. Son corps constitue d’ailleurs à lui seul un puissant témoignage sur la toxicomanie. Et le public n’a d’autre choix que de s’identifier à lui, puisque les scénaristes dessinent sa trajectoire avec constance, justesse et sensibilité.

Frank Gallagher souffre de polytoxicomanie, mais la boisson semble toutefois constituer son principal vice. C’est un père de famille démissionnaire, dénué de toute volonté, sauf lorsqu’il s’agit de préparer un coup tordu ou de sauver son honneur. L’addiction a deux incidences définitives sur sa famille : l’indigence et l’auto-éducation. Shameless raconte par le menu le système D qui permet aux six frères et sœurs Gallagher de survivre au quotidien. La série montre aussi comment les accoutumances de Frank ont fait de Fiona, son aînée, une mère de substitution, avec tous les contrecoups psychosociaux que cela peut occasionner.

Modeste professeur de chimie quinquagénaire, Walter White mène une vie paisible dans une banlieue proprette d’Albuquerque, avec sa femme et son fils légèrement handicapé. De son côté, Heisenberg monte une à une les marches du milieu de la méthamphétamine. D’abord simple « cuistot » investissant un laboratoire improvisé dans un camping-car, il devient ensuite le cerveau d’une organisation criminelle écoulant une drogue chimiquement pure dans tout le Nouveau-Mexique – et même au-delà. Surprise : c’est le même homme qui campe ces deux personnages antinomiques. Et si un cancer servira d’incubateur à sa mue criminelle (au départ pour mettre sa famille à l’abri du besoin), la drogue va révéler en lui une soif de pouvoir insoupçonnée – et hautement addictive ! White/Heisenberg constitue ainsi une dualité restée longtemps dans l’ombre ; elle se déclarera avec force dans les arrière-cuisines du marché de la méthamphétamine.

Conclusion

L’addiction aux drogues apparaît doublement cinégénique. Elle justifie des dispositifs de mise en scène imaginatifs, sensoriels et immersifs. La caméra se meut, le cadre se dérobe, l’écran se divise, l’image se brouille, le montage s’accélère… En ce sens, Requiem for a Dream va au bout d’une logique déjà amorcée du temps de The Lost Weekend, de Billy Wilder. La toxicomanie, parce qu’elle contamine une existence, voire plusieurs par ricochet, forme également une assise dramatique tout indiquée. Elle va souvent de pair avec les milieux artistiques ou défavorisés, le désœuvrement, le désespoir, voire a contrario l’insouciance, la tragédie amoureuse ou familiale. Candy, à cet égard, pourrait tenir lieu d’archétype. Ce « mal » addictif possède hypothétiquement tous les attributs cinématographiques pour se hisser parmi les plus importants du septième art.

Critique Séries : Star Trek Picard, The Outsider, Little America…

Au programme de cette nouvelle vague de séries, Star Trek Picard diffusée en France sur Amazon Prime Vidéo, signe le retour de l’un des capitaines les plus cultes de l’Enterprise, Jean-Luc Picard. Sur Netflix le showrunner Michael Petroni nous embarque avec Messiah, dans un thriller politico-religieux intriguant, avec Little America la nouvelle série d’anthologie d’Apple, acclamée par la critique, donne la parole aux immigrés dans une suite d’histoires. Produite par HBO, cette adaptation du polar The Outsider de Stephen King pour le petit écran s’impose comme une réussite brillante avec son atmosphère poisseuse, ses dialogues virtuoses et ses personnages torturés. Pour terminer ce numéro des pilotes, Armando Iannucci, le créateur de Veep, nous emmène dans un périple intersidéral hilarant à bord de l’Avenue 5.

Star Trek Picard : le retour du personnage culte pour un meilleur bond dans l’inconnu

Janvier 2020, Star Trek compte désormais treize films et neuf séries (De Star Trek à Discovery et Picard en n’oubliant pas Star Trek La Série animée et Short Treks).

On le savait déjà depuis le brillant final de Star Trek The Next Generation, notamment grâce à quelques judicieux usages du voyage temporel (voir All the Good Things, 1994) : l’avenir de Picard n’allait pas être joyeux. Il serait loin de vivre une retraite bien gaie. La dernière aventure audiovisuelle du capitaine n’en fut pas plus lumineuse. En effet, dixième volet cinématographique de la saga (le quatrième à mettre en scène la Next Generation), Star Trek Némésis est, malgré quelques bonnes idées et certaines séquences sympathiques, un ratage artistique et public qui enterra l’avenir de l’équipage et de la saga au cinéma en 2002 jusqu’au reboot de J.J. Abrams et de sa team créative. Justement, l’événement catastrophique qui bouleverse la ligne temporelle classique et nous amène dans la Kelvin timeline représentée par la trilogie Abrams/Bad Robot est au cœur des prémices de Star Trek Picard.

La série reprend l’idée du comic book Star Trek Countdown, dont l’histoire est signée par les co-scénaristes du Star Trek d’Abrams, Roberto Orci et Alex Kurtzman, et ce dernier est justement l’un des quatre co-créateurs de la série consacrée à notre cher Jean-Luc Picard. En effet, on note ici l’apport de Kurtzman avec l’imagination de l’action de l’Enterprise post-Némésis face à la catastrophe dévastant Romulus et qui amènera, suite à l’action de Spock, au sauvetage de la galaxie mais à un trouble dans la timeline… Ici, on retrouve l’amiral Jean-Luc Picard à la retraite. Loin d’être paisible, ce repos est en réalité un départ anticipé suite à l’inaction de Starfleet face à la détresse des Romuliens, considérés comme ennemis même après la catastrophe galactique. Picard n’a pas hésité, comme à son habitude, à mettre en action les principes idéologiques bienfondés de la Fédération des Planètes Unies, en élaborant et commandant une flotte de secours pour sauver les rescapés. Hélas, Mars est alors laissée sans défenses et personne n’imaginait les androïdes, les êtres artificiels se rebeller et mettre à feu la civilisation martienne.

L’utopie de Star Trek est à nouveau loin d’être aussi lumineuse et pragmatique. Sur le petit écran comme sur le grand, les équipages ont dû défier des ennemis extérieurs et intérieurs, et plus largement, œuvrer dans un monde non pas manichéiste mais constitué d’une infinité de nuances. Concernant les zones d’ombre de Starfleet, on peut penser, entre autres, aux épisodes Court Martial (ST TOS – S1 – 1967), The Wounded (TNG – S4 – 1991), The Drumhead (TNG – S4 – 1991), Inquisition (DS9 – S6 – 1998), ainsi qu’aux films Star Trek VI : The Undiscovered Country (1991) et plus récemment Star Trek Into Darkness (2013). Tout n’est heureusement pas damné, l’humanité a continué de progresser technologiquement ; Picard reste, malgré tout, le grand capitaine de l’Enterprise et l’humaniste respecté par tous ceux qu’il a approché ; la série, à travers certains personnages, se dresse avec force contre les extrémismes et autres idéologismes douteux. Enfin, l’espoir pour une future paix naît en la personne d’une androïde inconsciente de l’être. Star Trek Picard se présente alors comme une nouvelle entrée cohérente dans l’univers.

Plus que ça, la série invoque le regard d’un personnage vieillissant qui n’a jamais cessé de regarder avec optimisme l’avenir. Justement, le pilote, formidablement produit, écrit et réalisé, promet, à travers le point de vue du rôle-titre culte, de nous amener, fans comme nouveaux venus, vers ce futur inconnu qui semble déjà nous réserver nombre de dangers et de défis et, comme il est d’usage avec Star Trek et tout bon récit de S-F, de nous confronter aux problématiques contemporaines face auxquelles il est toujours temps d’agir. D’ailleurs, voir Picard à nouveau en action et toujours sûr de son idéal cosmique précise même cette remarque : il n’y a pas d’âge pour oeuvrer pour le bien commun.

4.5

Benjamin Deneuféglise

Messiah : « Welcome to the Holy Land ! »

A Damas, après 85 jours de siège par l’État Islamique, un homme parvient à réunir autour de lui deux milliers de réfugiés palestiniens qui ne demandent qu’à retourner en Cisjordanie et qui, en attendant, vivent dans des conditions inhumaines. Eva Geller, agent de la CIA, l’observe depuis les États-Unis, convaincue de la dangerosité du bonhomme.

Réalisé par James McTeigue (réalisateur de V pour vendetta) le pilote de Messiah aborde les différents aspects du problème. L’aspect religieux bien sûr : si le Messie revenait, serait-on capable de le reconnaître ? Pourrait-on distinguer le véritable Messie de tous ceux qui professent l’être ? Cet inconnu n’hésite pas à bouleverser ses fidèles dans leurs convictions. Mais ce bouleversement atteint aussi ceux qui lui sont opposés, comme l’agent israélien interprété par Tomer Sisley.

Outre le côté religieux, les questions autour de cet homme abordent aussi l’aspect géopolitique. Le pilote montre bien l’incompréhension entre Orient et Occident. L’analyste de la CIA ne peut pas penser que cet homme soit uniquement un religieux qui passionne les foules. Pour elle, la religion a forcément des résonances politiques, et elle cherche des liens entre lui et des organisations de type Al-Qaida, et ce malgré cette scène où le personnage demande à ses disciples d’enterrer leurs armes.

Le pilote pose des éléments troublants, comme lors de l’interrogatoire de l’inconnu. Il vaut surtout pour les questions qu’il pose : qui est cet inconnu ? Et, plus important encore, quel est son but ? Ce mouvement est-il uniquement religieux, ou politique ? Constitue-t-il un danger supplémentaire dans une région déjà fort troublée ?

Bien écrit, bien réalisé et bien interprété, ce pilote donne fortement envie de voir la suite.

3.5

Hervé Aubert

Little America : le melting pot effectif

Il y a quelques mois, dans ces colonnes, nous vous parlions du pilote de la très bonne série Modern Love. Little America, diffusée sur Apple TV +, reprend un principe identique : huit épisodes d’une demi-heure, adaptées de huit histoires vraies reprises racontées dans Epic Magazine. Sauf que là où Modern Love s’intéressait aux histoires d’amour, Little America s’occupe de la population immigrée.

Ce premier épisode va se pencher sur le cas de Kabir, jeune garçon venu d’Inde avec ses parents. Ensemble, ils s’occupent d’un motel en Utah. Très précoce, Kabir apprend les mots du dictionnaire, mais aussi reçoit les clients pendant que ses parents gèrent l’établissement. Jusqu’à ce qu’une employée gouvernementale vienne apprendre à Kabir un nouveau mot : extradition. Suite à des problèmes administratifs, ses parents doivent rentrer en Inde et l’adolescent reste seul (avec un prétendu oncle) pour s’occuper du motel.

Jouant parfois un peu sur l’émotion facile, l’épisode dresse le portrait sensible d’un garçon qui va devenir un jeune homme déterminé. Ce pilote laisse un peu sur sa faim, tant son sujet paraît trop ample pour les trente petites minutes qui lui sont consacrées, mais nous sommes quand même curieux de découvrir les autres portraits qui vont constituer cette saison 1.

3.5

Hervé Aubert

The Outsider, une adaptation brillante à la sauce True Detective

Pour cette énième adaptation d’un Stephen King, c’est le créateur de The Night Of, Richard Price qui nous livre The Outsider, la nouveauté fracassante d’HBO pour ce début d’année 2020.

Dans une ville tranquille, une morbide mais classique affaire de meurtre d’enfant qui rappelle un tant soit peu True Detective. Mais au crépuscule de cette enquête menée par Ralph Anderson (Ben Mendelsohn), un policier local au caractère bourru, des mystères inexplicables vont faire place au surnaturel. Les preuves irréfutables et témoignages désignent comme unique coupable, Terry Gaitland (Jason Bateman), enseignant et coach sportif local, adoré de tous. Son arrestation controversée va mettre le feu aux poudres d’un scandale entre la femme de Terry contre les forces de l’ordre.

Un pilote réussi, réalisé par Jason Bateman lui-même, ou l’ambiance tendue et mystérieuse du roman originel s’implante tout naturellement. Une adaptation qui promet de ne pas souffrir d’un copié/collé mais au contraire insuffle un rythme clairement détaché de la chronologie inattendue (avec l’arrestation en grande pompe avant la connaissance des preuves et témoignages). Les personnages principaux sont vites présentés pour mieux rentrer dans l’univers d’horreur fantastique.

Après Watchmen, The Outsider s’annonce comme la nouvelle série de qualité digne d’HBO qui promet donc de faire parler d’elle cette année, mais surtout de ravir les amateurs d’histoires sanglantes et inexplicables.

5

Céline Lacroix

Avenue 5 : Veep 2.0 dans l’espace

Après une fin en beauté pour Veep, on se demandait bien comment Armando Iannucci (le créateur) nous ferai retrouver le même humour à la fois corrosif et fêlé. La comédie Avenue 5 semble remplir nos attentes avec Hugh Laurie à la tête de cette nouvelle série HBO. Dans un futur proche où les vacances des plus fortunés se déroulent dans l’espace, le célèbre capitaine Ryan Clarke (Hugh Laurie) se retrouve à la tête du vaisseau luxueux Avenue 5. Malheureusement, la croisière de luxe va vite prends des airs de huis clos cauchemardesque lorsque des problèmes techniques obligent les voyageurs et l’équipage à dévier leur trajectoire et prolonger le séjour de deux semaines en trois ans.

Avec ce premier épisode, on retrouve donc une dynamique et des dialogues très ressemblants à ceux de Veep. Cette fois, ce n’est plus Julia Louis-Dreyfus qui joue à la vice-présidente hypocrite, mais Hugh Laurie en capitaine de pacotille, à la tête d’une équipe de bras cassés, face à des passagers aussi exigeants qu’harassants. S’entremêlent avec humour les gaffes du personnel, les disputes des passagers et les mensonges du capitaine pour former un imbroglio infernal mais jouissif. On retrouve également de Veep des personnages féminins secondaires mais forts de personnalité, qui sont réellement en charge et réparent les pots cassés.

Pour la suite, on espère un décollage un peu plus rapide de l’histoire, peut-être grâce aux personnages secondaires. Mais surtout, on s’attend à un peu plus d’originalité pour que Avenue 5 ne souffre pas toujours d’une comparaison encore trop évidente à l’ambiance de Veep.

3.5

Céline Lacroix

 

Arnaldur Indridason, retrouver un assassin, 30 ans après

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Avec ce roman policier indépendant des enquêtes d’Erlendur, l’islandais Arnaldur Indridason montre l’étendue de son savoir et de sa capacité de trousseur d’histoires bien noires et typiques de l’ambiance de son pays.

Ce que sait Indridason, ce sont les rudesses du climat islandais ainsi que les surprises qu’il révèle à l’occasion. L’auteur en profite pour évoquer le réchauffement climatique à l’origine de la découverte du corps de Sigurvin. Rebondissement dans une vieille enquête menée par Konrad, désormais policier à la retraite qui intervenait dans le dernier tome de la Trilogie des ombres. Pain bénit pour Indridason qui se retrouve une nouvelle fois dans une situation qu’il adore : la résolution d’un cas issu d’un passé relativement lointain, ici il y a une trentaine d’années. Bien évidemment, la tâche de Konrad s’avère un casse-tête : comment obtenir des éléments concrets et fiables à propos d’une affaire aussi ancienne et jamais résolue ? Le corps de Sigurvin est découvert par hasard, émergeant du glacier de Langjökull. L’enquête sur sa disparition a marqué ses protagonistes, en particulier Konrad qui n’a jamais pu comprendre ce qui s’était passé et Hjaltalin le suspect numéro 1 qui a toujours nié la moindre responsabilité.

Le savoir-faire

Indridason connaît désormais bien son affaire de concepteur de romans policiers. Ici, il propose une intrigue partant de quasiment rien et il parvient à remonter avec Konrad un écheveau compliqué, ce dernier se montrant capable de tirer sur le moindre brin qui dépasserait. Surtout, Indridason se montre d’une grande capacité à tirer parti de chaque situation pour enrichir son intrigue et ses personnages, de façon à évoquer la situation de l’Islande et des Islandais. Ainsi, la situation personnelle de son enquêteur, Konrad, s’enrichit au fil des chapitres. Il a perdu récemment sa femme d’un cancer. Lui-même a, de naissance, un bras plus faible que l’autre, une infirmité qui aura finalement un rôle à jouer dans l’intrigue. Et puis, on apprend que son père a trempé dans des histoires peu reluisantes et que Konrad, dans sa jeunesse, lui a prêté main-forte. Il s’avère que le père de Konrad, mort depuis, était un homme au caractère rude pour ne pas dire quelqu’un d’insupportable. Sans doute le même genre que Hjaltalin (qui se permet d’ailleurs de titiller Konrad, en lui posant des questions sur son père), ancien associé de Sigurvin. Une association due à l’amitié, qui les avait conduits vers quelque chose qui fonctionnait bien. Mais, un beau jour, Hjaltalin avait racheté ses parts à Sigurvin et celui-ci avait fini par se sentir floué. D’où des disputes et un climat pesant. Bien entendu, c’est ce qui avait fait de Hjaltalin le suspect numéro 1 puisque les deux hommes avaient été observés lors d’une dispute violente, juste avant la disparition de Sigurvin.

Enquêter et raconter

On observe que l’intrigue se complexifie sans que le plaisir de la lecture en soit modifié. La raison en est qu’Indridason écrit avec une grande clarté. Il ne cherche pas les phrases enjolivées, mais il suit son fil avec une parfaite maîtrise. Il ne faut donc pas chercher chez lui des prouesses de style, mais apprécier sa capacité à en dire beaucoup avec une relative économie de moyens. La facilité pour lui serait de poursuivre éternellement les enquêtes d’Erlendur, puisque le public suivrait. En proposant cette enquête isolée, il montre qu’il peut proposer des situations originales avec de nouveaux personnages, sans y perdre en qualité.

La bêtise humaine et ses conséquences

On note (mais désormais ce n’est plus une surprise) que son enquêteur est constamment désigné par son prénom. On observe qu’Indridason ne se contente pas d’une nostalgie pour le passé, il se montre pessimiste sur l’évolution de la société islandaise, un peu comme Mankell pour la société suédoise. Ce n’est pas nouveau, mais sa voix fait partie de celles qui comptent, en particulier du fait de son passé de journaliste. La littérature est pour lui le moyen d’évoquer des points importants concernant ce qui nous guette. Il ne se contente pas de sa position alarmiste, puisqu’il relie son inquiétude à des faits concrets. Et il place ses personnages dans ce contexte. Et comme son intrigue remonte 30 ans en arrière, il peut observer les dégâts sur une période significative. Les dégâts du drame humain qui s’est noué sont considérables (plusieurs vies gâchées), tout cela à cause de la bêtise humaine fait-il dire à l’un d’eux.

Meurtre ou accident ?

En ce qui concerne l’intrigue, elle se présente comme une enquête en marge de l’enquête policière, car Konrad est retraité. Mais c’est lui qui avait enquêté sur la disparition de Sigurvin. A ce titre, ses collègues lui fournissent les renseignements qu’il cherche. Konrad enquête comme un privé, à la demande de la sœur d’un homme mort renversé par un chauffard, un soir de tempête, dans une rue de Reykjavik. Le chauffard n’a jamais été retrouvé et la sœur n’a jamais su s’il s’agissait d’un accident dû aux conditions météorologiques ou s’il s’agissait d’une opération préméditée. Elle aurait bien une idée qui expliquerait la seconde hypothèse.

Ce que savait la nuit, Arnaldur Indridason
Métailié NOIR, février 2019, 320 pages

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3.5

Revenir de Jessica Palud, un drame familial en pleine campagne 

Découverte en 2013 avec Les Yeux fermés qui avait divisé la critique, puis avec le court-métrage Marlon, un portrait de famille en milieu carcéral remarqué dans plusieurs festivals, Jessica Palud signe un second long-métrage consacré aux tourments du monde paysan. Drame familial sobre et sensible porté par un convaincant Niels Schneider, Revenir met en scène un trentenaire retournant dans la ferme qu’il a fuie douze ans plus tôt. Le malaise s’installe lorsque le revenant rencontre l’incandescente Adèle Exarchopoulos. Car le come-back n’est évidemment pas sans conséquence. 

Récit d’un drame familial récompensé par le prix Orizzonti du Meilleur scénario à la 76ème Mostra de Venise, Revenir, second long de la jeune cinéaste Jessica Palud, entraîne le spectateur en pleine campagne française dans une ferme isolée où s’entassent les non-dits et les secrets.

De retour dans sa famille d’éleveurs après un exil au Canada, Thomas, interprété par le charismatique Niels Schneider (Sybil, Un amour impossible), est accueilli par Mona (l’incandescente Adèle Exarchopoulos), la compagne de son frère décédé, et Alexandre leur fils de six ans (l’attachant Roman Coustère Hachez). Hélas, l’exploitation criblée de dettes tourne au ralenti. Alors que la mère (Hélène Vincent) de Thomas est mourante, veillée par un père (Patrick d’Assumçao) muré dans le silence et avec lequel rien n’a jamais été possible, le jeune homme, qui se rapproche de la belle barmaid complètement dépassée par les événements, découvre peu à peu la terrible vérité sur la mort de son frère et sur la misère économique locale.

Revenir raconte l’histoire de cette famille meurtrie qui tente tant bien que mal de se remettre à vivre. Le film présente d’indéniables similitudes scénaristiques avec Marlon, le dernier court-métrage de la réalisatrice dans lequel une adolescente de quatorze ans rend pour la première fois visite à sa mère incarcérée. Particulièrement attachée aux thématiques de l’héritage et du mal-être au sein de la cellule familiale déchirée, Jessica Palud adapte ici très librement le roman L’amour sans le faire de Serge Joncour.

Drame rural intimiste construit en quasi huis-clos et dépouillé de tout artifice, Revenir séduit tout d’abord grâce à la sobriété de sa mise en scène, qui découpe l’espace avec délicatesse pour mieux réunir ces personnages hypersensibles, vulnérables et désorientés en tentant de renouer leurs liens. La chaleureuse lumière estivale, qui baigne et enrobe les magnifiques paysages de la Drôme, tranche avec la froideur des silences, l’absence de contact physique ou la rudesse du quotidien.

Malgré le caractère conventionnel de la trame qui reprend l’académique structure de l’amour impossible, Jessica Palud parvient à planter un décor à la fois montagneux et solaire – le film est en partie tourné entre Montélimar et Valence – au service des thèmes du déracinement, de l’incommunicabilité et de la reconstruction ; celui de ces campagnes désertes où règne une profonde solitude morale et affective. Car, à la manière de Petit Paysan (2013) ou Au nom de la terre (2019), Revenir aborde également les difficultés actuelles rencontrées par les agriculteurs dans le but d’évoquer, à travers la question du suicide, la douleur sourde, la détresse et le déclin du monde agricole.

Niels Schneider, qui s’est récemment illustré dans Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay sous les traits du reporter de guerre Paul Marchand, est impeccable dans le rôle de l’oncle protecteur d’Alexandre, pour qui il devient une sorte de père de substitution. Trentenaire en crise, Thomas doit en effet se reconstruire sous le regard complice, espiègle et bienveillant de son neveu dont il est l’unique repère. Jeune veuve incapable d’assumer pleinement son rôle de mère, Mona tombe bientôt sous le charme du revenant au charisme mystérieux. Le petit Alex, seul rayon de soleil candide qui contraste avec le poids des circonstances tragiques, est le point de jonction de cet équilibre instable, de ces deux drames qui se frôlent, se perdent, puis se retrouvent. Car le cadet, contraint de prendre la place du défunt, va séduire sa belle-sœur tout en ôtant peu à peu l’opaque carapace qui l’emprisonne. 

Jessica Palud accorde une grande importance aux jeux et échanges de regards qui doivent aboutir à la réconciliation. La caméra filme les corps de très près, scrute les visages, comme pour déchiffrer les émotions et les moindres gestes des personnages taiseux qui composent cet émouvant portrait de famille décomposée. Comme en témoigne la scène d’amour dans la boue d’un champ, la sensualité bestiale qui accompagne ce désir naissant imbibe les corps en fuite, fonçant à toute allure sur leur moto, errant sans savoir d’où ils viennent ni où ils vont.

Préférant toujours la réserve à l’hystérie, la mise en scène révèle par touches et avec beaucoup de pudeur l’intrication des ressorts dramatiques. Pourtant, Revenir ne délivre pas tous ses secrets et laisse sa fin ouverte. Thomas est-il revenu pour toujours ? Va-t-il faire face à ses responsabilités ou fuir une seconde fois ? Reste-t-il prisonnier de sa terre natale ? Pour peu que l’on goûte à ce cinéma minimaliste, on prend une belle leçon d’élégance.

Sévan Lesaffre

Revenir – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=jFdvDWWyKFA&feature=emb_logo

Synopsis : À son retour dans la ferme familiale, Thomas rencontre Mona, la veuve de son frère, et son neveu, Alex. 

Revenir – Fiche technique

Réalisation : Jessica Palud
Avec : Niels Schneider, Adèle Exarchopoulos, Patrick d’Assumçao, Hélène Vincent, Franck Falise, Jonathan Couzinié, Roman Coustère Hachez…
Scénario : Jessica Palud, Philippe Lioret, Diastème d’après L’amour sans le faire de Serge Joncour
Photographie : Victor Seguin
Montage : Thomas Marchand
Décors : Léa Mysius
Costumes : Alexia Crisp-Jones
Musique : Augustin Charnet, Mathilda Cabezas
Distributeur : Pyramide Films
Durée : 1h17
Genre: Drame
Sortie : 29 janvier 2020

3.5

Faust, de F.W. Murnau : le Mal ou le langage des ombres

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Pour conclure notre cycle sur la représentation du Mal au cinéma, quoi de mieux que de plonger dans l’adaptation du Faust par Murnau, cette légende allemande d’abord populaire que tous les artistes, en peinture, en littérature comme en musique, se sont réappropriée pour en faire un avatar universel de cette ambivalence entre Bien et Mal qui caractérise l’homme.

Faust, sorti au cinéma en 1926, est sans doute le film le plus ambitieux de F.W. Murnau techniquement parlant, et c’est à lui que l’on doit, en terme d’effets spéciaux, bon nombre d’innovations sans lesquelles des œuvres comme le Metropolis de Fritz Lang n’auraient jamais vu le jour. Un monument du septième art à l’esthétique extraordinaire, à travers lequel le Mal trouve véritablement corps et matière.

Donner corps à l’imaginaire

Si Murnau dirige son projet d’une main de fer, ce n’est que par sa précieuse collaboration avec son directeur de la photographie Carl Hoffmann, ses décorateurs Robert Herlth et Walter Röhrig, son costumier Georges Annenkov et tout le reste de son équipe technique qu’un film aussi pictural et symphonique peut voir le jour. Murnau travaille sa matière visuelle comme il l’entend, sans  rien laisser au hasard : paysages, décors, costumes, objets, photographie, lumière, mouvement, direction d’acteurs. Tout est méticuleusement recherché, et son imaginaire déjà mis en images à travers d’énormes cahiers de dessins. Les chefs-décorateurs, qui ont d’ailleurs travaillé sur Le Cabinet du Docteur Caligari (père de l’expressionnisme allemand), imaginent les décors sur papier, au fusain et au pastel, pour mieux travailler les ombres et les contrastes. Puis Murnau les corrige, les retouche et les envoie aux décorateurs afin qu’ils reproduisent le plus fidèlement possible ces visions cauchemardesques.

Avec son directeur de la photographie, Murnau tâtonne. Influencé par les toiles de Rembrandt et sa science de la lumière, il se plonge dans l’iconographie de la légende de Faust et étudie les sculptures de Moritz Retzsch, la fresque de Kaulbach, les estampes d’August von Kreling, les gravures de Franz Stassen et Max Klinger, ou encore les peintures de Franz von Stuck (qui lui donnent par exemple l’idée des yeux brillants de Méphistophélès, lors de sa première apparition humaine, dans la plaine). De tout cet héritage, Murnau restitue les gestes, les poses des personnages, le placement des corps dans l’espace, les expressions faciales et bien sûr les jeux de lumière. Il tourne l’intégralité du film en studio, à partir de reconstitutions et de maquettes.

Sur le tournage, Murnau est incorrigible. Il multiplie les prises, fait rejouer les mêmes scènes jusqu’à épuisement en faisant varier les angles ou l’éclairage, cherchant toujours la prise parfaite quitte à pousser ses acteurs dans leurs retranchements. Parfois, il tourne même avec deux caméras en parallèle, afin d’obtenir des plans en double et sélectionner à chaque fois le meilleur cadrage, la meilleure perspective, changer l’exposition des visages ou créer des effets d’optique différents en jouant avec les échelles. Il donne des indications à ses acteurs pour chaque geste, chaque posture, qui doit être au détail près identique à ce qu’il a imaginé et scrupuleusement planifié. Les acteurs ne sont donc pas ménagés, notamment Camilla Horn, interprète de Marguerite, qui est poussée dans des conditions extrêmes pour lui faire épouser au mieux  son personnage (elle saute des repas sur le plateau, est traînée sur le sol par de vraies chaînes en fer lors de la scène en question, soumise à des tempêtes de sel artificielles qui lui assèchent le visage, et forcée par divers moyens à fondre en larmes pour que les scènes soient le plus authentique possible).

Et la lumière fut

« Le début du film présente ce que le clair-obscur allemand a créé de plus remarquable, de plus saisissant : la densité chaotique des premières images, cette lumière qui prend naissance dans les brumes, ces rayons qui traversent l’air opaque, cette fugue orchestrée visuellement comme par des orgues qui résonneraient dans toute l’étendue du vaste ciel vous coupent le souffle. », Lotte H. Eisner

Murnau recherche au maximum les clairs-obscurs. Il fait ainsi supprimer ou retourner des scènes entières qu’il juge trop lumineuses, en modifiant les éclairages de certains décors pour mettre plus ou moins en valeur les visages – puisque c’est bien par eux que passe toute la tension dramatique. Lors de certaines scènes, toute l’équipe doit porter des lunettes noires pour atténuer le scintillement des lampes à arc qui émettent des vapeurs de mercure, et dont l’utilité est de donner aux décors ce ton glauque qui sied si bien au film. Rompant avec tout un pan de l’expressionnisme allemand (et notamment le caligarisme), qui façonnait des noirs et blancs très marqués et quasiment découpés aux ciseaux, Faust tend davantage vers le « sfumato » italien : tout est question de nuances et de diffusion progressive des couleurs – ici, des ombres –, qui perdent leurs contours et coagulent. Est-ce là une manière de signifier que le Bien et le Mal ne sont plus radicalement séparés, mais coexistent au sein d’un même personnage fait d’ambiguïtés ? En tout cas, il est évident que la lumière joue également un rôle dramaturgique dans le film : les débuts, avec la peste, le pacte de sang diabolique et l’arrivée sur terre des engeances du Mal, baignent dans une obscurité terrible qui ne trouvera d’égal que dans le dernier acte, au moment du calvaire de Marguerite et de la rédemption de Faust ; entre-temps, une fausse clarté, presque dérangeante, s’installera au fur et à mesure que Faust croira faire le bien autour de lui grâce à ses nouveaux pouvoirs – fausse clarté, donc, car illusoire et masquant derrière elle de ténébreux desseins.

Cette obsession de Murnau pour la lumière, que des œuvres comme Nosferatu ou L’Aurore ne démentiraient certainement pas, se double d’une obsession pour le cadre et la gestion de l’espace. Dès ses débuts, avec des films comme La Découverte d’un secret ou Fantôme, les espaces vides donnent à l’esthétique de Murnau cette inquiétante sérénité, mêlée alors d’un immobilisme que Faust – et, a fortiori, L’Aurore après lui – abandonne au profit de mouvements de caméras plus expérimentaux. Il supprime par exemple les figurants de certains plans intercalaires, privilégiant des décors vides qui mettent d’autant plus en relief leur architecture distordue. De même, certaines ouvertures de portes donnent sur de grands vides noirs, comme si les personnages surgissaient des ombres et s’y engouffraient à nouveau en changeant de pièce. Plus subtil encore, dans certaines scènes, la caméra joue malicieusement avec les points de vue, plaçant le spectateur dans les yeux du Diable lui-même spectateur de ses méfaits (comme lorsque Faust poursuit Marguerite et accomplit ce premier pas vers les enfers sous les yeux d’un Méphistophélès – et donc, d’un spectateur – satisfait de sa machination). Ajoutons à cela des caméras sur rails qui glissent en zigzag comme sur des montagnes russes, de la surimpression donnant aux images une dimension spectrale, des nuages en fibre de verre, de la brume obtenue à partir de suie ou encore des éclairs, des flammes et des squelettes disséminés un peu partout, des jeux incessants sur les dimensions (Méphistophélès grandit et rétrécit à volonté), des plongées et contre-plongées évocatrices, ou encore la démarche des pestiférés rampant aux pieds de Faust tels des rats. Avec Faust, l’imagerie du Mal n’a jamais été aussi protéiforme.

« L’angoisse naît en nous de l’ignorance où nous sommes du visage précis que le mal revêtira et rien ne l’empêche a priori de puiser dans le catalogue infini des formes possibles. […] la nature précise du danger, sa forme, sa place dans l’espace restent découvrir. », écrit Eric Rohmer dans sa thèse consacrée au film.

Entre l’homme et le divin : l’amour et la liberté

Faust est un personnage d’origine théâtrale, construit au seizième siècle. Une sorte d’arlequin populaire qui cristallise en lui tout le tragique et le comique de la condition humaine. Goethe, et Murnau après lui, en font davantage une figure tragique tiraillée entre le Bien et le Mal ; un symbole de l’homme pactisant avec le Diable, c’est-à-dire le Mal – en la personne de Méphistophélès. Un pacte de sang qui lui confère des pouvoirs de guérison et de rajeunissement en échange de son âme, alors qu’il est un vieux scientifique impuissant face à l’épidémie de peste en train de ravager le monde. « Toi seul peux nous sauver », lancent les pestiférés, auxquels Faust répond que « ni la foi, ni le savoir ne pourront nous sauver ». Face à cette défaite de la foi et du savoir, Faust jette ses livres de science, de médecine et de religion ; alors la magie noire du Diable semble être l’unique solution salvatrice.

Faust devient alors un guérisseur par la grâce non pas de Dieu, mais du Diable. Est-ce un Antéchrist ? Y a-t-il derrière ce personnage une volonté de dénoncer la pastorale de la peur entreprise par l’Église depuis des siècles ? L’histoire de Faust ouvre ainsi à la transgression jusqu’à questionner Dieu lui-même. On appelle à la prière pour contrer la peste, sans succès : Dieu semble avoir abandonné le monde en acceptant le défi de Méphistophélès. Et Faust, au tout début, de tenir ces mots : « Tout ce qui existe sur cette terre et dans les cieux est miraculeux. Mais le plus grand miracle est la liberté accordée aux hommes de choisir entre le bien et le Mal. » Phrase sublime s’il en est, qui attaque de front la question de la liberté et de la responsabilité humaines.

« Chez Murnau, tout l’arsenal de formes héritées du Moyen-Âge est du côté du Diable, et non pas de Dieu. », Eric Rohmer

Murnau joue avec l’inconscient du spectateur, en transformant les motifs chrétiens des tableaux de Rembrandt en contre-images diaboliques. Tel un ange, Méphistophélès arrive sur terre dans un halo de lumière, assis, l’air reposé dans son habit blanc, avant de dévoiler ses yeux brillants et son regard terrifiant. Le malin prend des habits de sauveur. Le Diable se fait chair, comme Dieu s’est fait chair en Jésus Christ : le Mal acquiert une représentation corporelle et terrestre, humaine ; il est à ce point personnifié que même un nuage projetant son ombre sur la ville se voit investi d’une valeur symbolique, avec ce long manteau noir déployé par Méphistophélès au début du film. Par ailleurs, l’analogie Christ/Faust apparaît clairement dans leur comportement, notamment à l’égard des laissés pour compte et au détour de promesses de guérison, et de leur sacrifice final. De même, la pécheresse Marguerite est rapprochée de la Vierge Marie, dans ses postures mais surtout par son visage dont la pureté virginale contraste avec le reste des personnages aux gueules ridées, blessées, malades voire mortifères. Enfin, les symboles architecturaux sont renversés : la verticalité de l’esthétique n’exprime plus une élévation vers le divin, mais une chute dans les enfers. Faust ne prie plus l’ange, mais le démon, et fusionne ainsi avec le Mal tout entier.

Cette chute de Faust n’aura pour contrepoint que l’amour qu’il portera à Marguerite, et qui peut devenir la métaphore entière de sa tragique métamorphose. En découvrant l’amour, les deux personnages se sentent dépossédés d’eux-mêmes par quelque chose qui les dépasse ; ils avouent textuellement ne plus se reconnaître. On le sait, Goethe a lu Platon et notamment Le Banquet : c’est ce daïmon grec, cette puissance d’amour et de destruction qui prend possession de l’âme et qui ouvre un espace intermédiaire entre les mortels et les immortels, entre les hommes et les dieux, que le poète allemand veut illustrer par l’histoire de Faust et que Murnau sublime par les images. Et quand on connaît le traitement réservé à l’amour par Murnau dans tous ses films, on comprend mieux son attrait pour le poème de Goethe. Car si l’on excepte L’Aurore, tous ses films relèguent l’amour au second plan et lui refusent toujours le bonheur : l’amour défendu de Tabou, l’amour chimérique de Fantôme, la tentative de reconquête d’Elmire dans Tartuffe, le sacrifice d’amour d’Ellen dans Nosferatu. L’amour se heurte toujours à la fatalité du destin chez Murnau, à une barrière infranchissable. Dans Faust, l’issue est identique, mais le film semble malgré tout donner à l’amour sa dimension transcendante et presque divine ; ce qui sera évidemment le cas dans L’Aurore, où l’amour, dans sa pureté retrouvée, pourra à lui seul affronter le destin et infléchir la tragédie annoncée. « L’amour expie les péchés des hommes », conclut l’Archange à la fin de Faust. Maxime programmatique de son autre chef-d’œuvre à venir – L’Aurore, justement.

Liszt disait que la musique est à la fois divine et satanique. Faust incarne parfaitement cette dualité, et Liszt écrira une symphonie en son nom, après avoir déjà teinté ses Danses macabres du même imaginaire. De Palma fera de Faust l’œuvre matricielle de son Phantom of the Paradise, et Sokourov s’en servira pour pousser encore plus loin la question de la disparition de Dieu et de « l’entre-deux-mondes » dans lequel l’être humain cherche sa place. Un mythe fondateur ayant traversé tous les arts, mais dont l’imaginaire n’aura peut-être jamais été à ce point mis en formes que dans cette merveilleuse version cinématographique, déjà presque centenaire, peinte par un Murnau au sommet de son esthétique.

Faust – Bande-annonce :

Synopsis : Faust accepte de signer un pacte avec le Diable pour sauver son village de la peste et de retrouver sa jeunesse en échange de son âme. 

Fiche technique :

Titre : Faust, une légende allemande
Titre original : Faust – Eine deutsche Volkssage
Réalisateur : Friedrich Wilhelm Murnau
Distribution : Gösta Ekman Sr., Emil Jannings, Camilla Horn
Auteur de l’œuvre originale : J.W. von Goethe d’après le poème Faust
Directeur de la photographie : Carl Hoffmann
Décorateur : Robert Herlth, Walter Röhrig
Costumes : Georges Annenkov
Pays d’origine : Allemagne
Format : 1,33 / Muet / Noir & Blanc
Genre : Fantastique
Durée : 116 minutes (Version restaurée Filmoteca Española 1987)
Dates de sortie : 14 octobre 1926 (AL), novembre 1926 (FR)