« Christine » de John Carpenter : l’homme et la machine

Carlotta va prochainement sortir son treizième coffret ultra collector, et il s’agit d’une petite surprise. C’est le Christine de John Carpenter, adapté de Stephen King, qui se voit mis à l’honneur dans une nouvelle restauration 4K, et à travers une cascade de bonus.

Un moteur rugissant, le « Bad To The Bone » de George Thorogood, une intrusion en 1957 dans les ateliers de montage automobile de Detroit, une caméra qui se meut avec élégance, une Plymouth Furie rouge sang scrutée sous tous les angles et – déjà – deux accidents tout sauf… accidentels. Les premières minutes de Christine, volontairement filmées dans des couleurs brunâtres de flashback, ont ceci d’idéal qu’elles contiennent en germe tout ce qui présidera au métrage.

Tout sauf Arnie, cet adolescent réservé, en retrait de la vie étudiante, à la vie sentimentale et sexuelle anémique, introduit par John Carpenter au moyen d’une réprimande maternelle, de quelques grimaces, d’un look désuet et, enfin, d’une scène d’humiliation durant laquelle quelques gros bras le privent de son déjeuner et le menacent au couteau. C’est lui, le jeune homme complexé rendu marginal à force de banalité, qui va se poser en alter ego humain de Christine, une voiture qu’il remarque au détour d’un trajet aux côtés de son meilleur ami Dennis.

La Plymouth porte définitivement le sceau de la perdition : elle appartenait à un homme qui, obnubilé par elle, s’est donné la mort en inhalant ses gaz d’échappement. Elle est désormais sur le marché et plaît beaucoup à Arnie, qui perçoit tout le potentiel de cet ancêtre automobile de plus de vingt ans, apparaissant à l’écran sous l’apparence d’une vieille guimbarde délabrée. Le lien entre Christine et le jeune Arnold Cunningham est clairement établi : « obsédé » par cette voiture de l’aveu même de ses parents, l’adolescent a enfin trouvé une chose aussi peu avenante que lui, sur laquelle il a prise et qu’il peut s’échiner à bonifier.

À ceux qui avanceraient que John Carpenter et la psychologie, c’est un peu comme Donald Trump et la finesse, Christine apporte un cinglant démenti. À mesure que la voiture prend le contrôle d’Arnie, ce dernier gagne en assurance et en opacité. Il abandonne ses lunettes de premier de classe, entame une relation avec Leigh, la fille la plus convoitée du lycée, et prend l’ascendant dans ses rapports avec Dennis, relégué d’ami et protecteur à camarade négligé. Les parents Cunningham subissent un traitement en tout point semblable : l’enfant obéissant et effacé s’affranchit, en vient à les malmener et leur préfère désormais sa nouvelle Plymouth, unanimement décriée – Dennis et Leigh, eux aussi, expriment leurs réserves sur le bolide rouge sang. En réalité, ce qu’Arnie confesse à Dennis, c’est un lien authentique, indéfectible, de confiance réciproque entre lui et la machine. Il humanise Christine autant qu’elle le déshumanise.

Christine n’est pas à proprement parler un film d’horreur. C’est même davantage un portrait générationnel (les années 1980) et adolescent (le lycée, le sport, les filles, les triangles amoureux, les relations parents-enfants, les bagarres, la transition vers l’âge adulte…). John Carpenter, comme Stephen King avant lui, y interroge la société de consommation et surtout la déification de la voiture dans la culture américaine. Le bruit ronronnant du moteur, le lens flare des phares, les plans quasi hypnotiques sur la Plymouth, la vengeance exercée par des brutes sur le véhicule d’Arnie : tout concourt à désigner la voiture comme une mythologie comparable à celles de Roland Barthes. John Carpenter emploiera d’ailleurs vingt-quatre Plymouth pour les besoins du film, ce qui suffit probablement à l’ériger en héroïne principale.

Il y a le sens du dialogue (« J’aime pas sa moustache », « Tu n’as rien d’autre à perdre que ton pucelage », le double « T’as pas dû insister beaucoup », l’ultime « Je déteste le rock’n’roll ») et le sens de l’image (l’habitacle illuminé, la station-service réduite en cendres, la Plymouth déambulant en feu en pleine nuit, la mise à mort dans un passage étroit, les plans subjectifs, etc.). Mais Christine ne pourrait prétendre s’y réduire. Ce serait en effet faire peu de cas de son rythme entraînant, de la musique oppressante de John Carpenter et Alan Howarth, de la bande-son rock très à-propos, de l’anthropomorphisation de la Plymouth (sa prétendue sensibilité, les « dents » de la carrosserie), des jeux sur la profondeur de champ, des séquences d’auto-réparation intégrées en postproduction (en lecture inversée), du portrait en creux de la Californie suburbaine, de l’esthétique proche d’Halloween, de la dualité du personnage d’Arnie ou des performances convaincantes de Keith Gordon, John Stockwell et Alexandra Paul (notamment).

Légion sont en fait les éléments à mettre au crédit de John Carpenter. Le réalisateur américain se remettait alors à peine de l’échec commercial de The Thing et avait certainement la volonté de présenter au public un cinéma moins radical et plus conciliant. Mais non moins efficace pour autant.

RESTAURATION & BONUS

Cette édition propose une restauration 4K et 4K Ultra HD, avec un nouveau mix Dolby Atmos. Les couleurs sont vives, l’image nette et ne souffrant d’aucune imperfection, le grain discret et homogène, tandis que le son s’avère de grande qualité sur les deux versions, anglaise et française. Ce travail de restauration est d’autant plus apprécié quand on se penche sur les vingt scènes coupées (26 minutes au total) proposées dans les bonus, où les scories et la relative fadeur de l’image s’avèrent frappantes. Du matériel d’origine à cette nouvelle version en 4K Ultra HD, il y a une revalorisation visuelle probante – et a priori fidèle aux vœux de John Carpenter.

Les vingt scènes coupées, justement, permettent une relecture quasi entière du film. Elles complètent certaines intrigues, dont l’enquête policière, la jalousie d’Arnie par rapport à Dennis et Leigh (qui s’y embrassent) ou la manière dont chacun perçoit Christine. Il y est aussi question de la mutation identitaire opérée par Arnie, symbolisée dans une scène par un changement d’écriture inattendu lors de la signature du plâtre de Dennis. On y trouve également trois nouvelles visites édifiantes à l’hôpital, au « chevet » de Dennis : deux d’Arnie et une de Leigh.

Les 48 minutes de making-of passent en revue les coupures par rapport au roman originel de Stephen King, l’instigation du projet d’adaptation auprès des studios Columbia, le désistement tardif de Kevin Bacon, les moyens techniques employés lors du tournage du flashback d’ouverture, la construction des personnages, le rôle des costumes dans la transformation d’Arnie, la bande-son, des anecdotes sur l’utilisation du bulldozer (qui risquait de détruire les caméras) et le travail pluriel de Carpenter. On apprend aussi que vingt-quatre Plymouth furent récupérées pour les besoins du film, ce qui concentra une part non négligeable du budget. Toutes étaient employées à des fins spécifiques. Certaines étaient renforcées pour ne pas porter les stigmates des collisions, quand d’autres étaient au contraire altérées. Toutes furent détruites, à part deux d’entre elles. L’entretien filmé avec John Carpenter à l’occasion de la remise du Prix du Carrosse d’Or 2019 et les bandes-annonces complètent les suppléments DVD/Blu-ray.

L’ouvrage (révisé et abrégé) Plus furieuse que l’enfer, de Lee Gambin, se révèlera quant à lui précieux pour quiconque entend étudier l’écriture, la production et la réalisation de Christine. Basé en grande partie sur des entretiens – John Carpenter, Richard Kobritz (producteur), Alexandra Paul (actrice), Bill Phillips (scénariste), Malcolm Danare (acteur), Roy Arbogast (effets spéciaux), etc. –, cette monographie passionnante met à nu la confection du film, son scénario, ses personnages et l’implication des différentes parties prenantes. On en apprend davantage sur Arnie, sur (la représentation de) sa ville natale californienne, sur son obsession pour Christine, sur ses rapports avec Dennis et Leigh, etc. Christine y est également analysée de façon panoptique : le triangle amoureux avec Arnie et Leigh, sa radio emblématique, sa destruction au bulldozer (mais pas que), l’« objectophilie obsessionnelle », le « viol collectif » qu’on lui inflige…

Fiche technique

COFFRET ULTRA COLLECTOR #13
UNE ÉDITION UNIQUE 4K ULTRA HD + BLU-RAY + DOUBLE DVD + LIVRE 200 PAGES

UHD BD 66 • MASTER ULTRA HAUTE DÉFINITION • 2160/23.98p • ENCODAGE HEVC • Version Originale Dolby Atmos & DTS-HD MA 2.0  / Version Française DTS-HD MA 2.0 • Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • Couleurs • Durée du Film : 110 mn

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Originale Dolby Atmos & DTS-HD MA 2.0  / Version Française DTS-HD MA 2.0 • Sous-Titres Français  • Format 2.35 respecté • Couleurs • Durée du Film : 110 mn

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 & 2.0 / Version Française Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 106 mn

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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