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L’Ascension de Skywalker, la chute d’un empire, la fin d’une époque

Sorti depuis quelques semaine déjà, Star Wars : L’Ascension de Skywalker subit déjà le feu d’un certain nombre de critiques. Coupable idéal, Disney, dans sa tour d’ivoire, tente d’anticiper la suite tout en faisant face aux accusations de tous bords. Depuis son rachat de la franchise en 2011, la firme aux grandes oreilles est soupçonnée de vouloir épuiser la poule aux œufs d’or. Mais Disney est-il seul responsable d’une trilogie déjà établie comme globalement décevante ? Et si l’évolution de la saga initiée par George Lucas, de sa récupération par les fans à la sortie de cette conclusion, en disait plus sur notre époque ? Et si L’ascension de Skywalker n’était finalement que le symptôme d’une dérive culturelle, plus que la maladie à éradiquer ? Sortons un peu des films, prenons du recul et surtout une bonne tisane, car il faut du temps pour parler de ces choses-là. Vous êtes prévenus.

La culture geek ressemble de plus en plus à une impasse. Si elle s’est largement démocratisée au cours des deux dernières décennies, grandement aidée par l’appétit des studios pour les franchises lucratives (Star Wars, mais aussi Game of Thrones, les films de Super Héros, Harry Potter etc), elle semble aujourd’hui tourner en rond.

Parmi les derniers remous qui ont agité la « geekosphère », difficile d’être passé à côté du tacle de Martin Scorsese envoyé aux films Marvel, ressemblant selon lui plus à des attractions luxueuses qu’à du cinéma. D’accord ou pas avec les propos du vénérable cinéaste, notons tout de même que le débat aura un peu remué les foules, réveillant d’un côté les défenseurs d’un cinéma d’auteur exigeant, de l’autre une armée de fans prêts à tout pour défendre leur cinéma doudou. En est ressorti un Scorsese impérial, clouant le bec à ses détracteurs dans une tribune virtuose et des adversaires qui n’avaient finalement pas grand chose à défendre, se retranchant derrière Bob Iger, le patron de Disney affirmant que Black Panthers valait au moins autant (si ce n’est plus) que n’importe quel film du réalisateur de Taxi Driver. Rions tant qu’il en est encore temps.

Mais force est d’admettre que le combat de Scorsese est probablement perdu d’avance, tant les dernières sorties Marvel continuent de repousser les limites du box office. Dépasser le milliard devient presque une routine aujourd’hui, et un argument massue des actionnaires pour défendre leur vision du cinéma : un art qui rassemble le public, et l’argent dans le même sac. Peut-être que le réalisateur et ses copains du nouvel Hollywood se sont trompés d’adversaire. Le problème ne vient pas forcément des films Marvel, ni même de Disney qui s’est toujours principalement tourné vers la production de films « grand public ». A dire vrai, ceux qui apparaissent aujourd’hui comme l’antithèse du cinéma d’auteur n’avancent pas masqués. Le cinéma est un art, mais aussi une économie complexe. Pour faire des films, il faut faire des entrées, et un flop est toujours un risque de voir l’édifice s’écrouler. Après tout, les dernières folies du Nouvel Hollywood ont coûté la vie à United Artist, par la trop grande confiance qu’ils avaient placé en Cimino et sa Porte du paradis. D’une certaine manière, la position dominante de Disney sur le marché mondial s’explique aussi par cette stratégie du risque minimum. Il faut faire des films que le public veut aller voir. Mais quels films ? Et surtout, pour quel public ? Est-ce que Scorsese ne s’est pas trompé d’adversaire ?

A peine sorti en salle, Star Wars : Rise of the Skywalker apparaît tout de suite comme une cible idéale, tant il semble cumuler tout ce que Scorsese reprochait au MCU. Comme tout œuvre « grand public » actuelle, le film de J.J Abrams repose sur des promesses, annoncées lourdement à coup de bandes annonces dispendieuses. Quelles promesses ? L’action, l’aventure et l’émotion habituelle, mais surtout la réparation exigée par les « vrai fans » de l’affront qu’était Les Derniers Jedi et la conclusion d’une saga qui s’étend sur 9 films. Vaste programme, évidement complètement fumeux.

Fort de leurs statistiques et aveuglés par les agrégateurs critiques, les décisionnaires de Disney auraient pu prendre un peu de recul, et voir que l’armée de « vrais fans » ayant vilipendé le précédent film à coup de pétitions et de harcèlement de Kelly Mary Tran n’était qu’une minorité bruyante qu’il aurait mieux valu ignorer. Ils auraient également pu remarquer une zone grise entre les défenseurs et les détracteurs énervés : ceux qui ont moyennement apprécié le film, mais laissaient quand même le bénéfice du doute à une histoire prévue normalement sur trois films. Mais Disney a choisi son camp : le mauvais.

Rise of the Skywalker, faute d’une conclusion satisfaisante à la saga avant la prochaine (pour une histoire déjà conclue en 1983) n’offre qu’un gênant rétropédalage. Rose Tico, personnage honni des fans les plus extrêmes est reléguée au troisième plan, presque remplacée par un autre personnage correspondant mieux aux clichés ethniques ardemment exigés. Comprendre par là que le personnage masculin noir doit être en couple avec un personnage féminin noir. Pas de brassage ethnique dans Star Wars ! L’homosexualité supposée de Poe est désamorcée par l’invention d’un intérêt amoureux sorti de nulle part. Et enfin la thématique de l’héritage, sous-tendant cette nouvelle saga, est jetée à la poubelle. Il y a le bon héritage, que l’on doit subir (les Jedi) et le mauvais que l’on ne peut que refuser (les Sith). Au bout de 9 films, on apprendra que les méchants sont toujours très méchants et le gentils très gentils. Et ce que cela en valait la peine ? Pour les détracteurs les plus virulents des Derniers Jedi, apparemment oui, pour les autres, passez votre chemin.

La situation ne manque pas d’ironie. Impossible de nier que la saga initiée par George Lucas a largement participé à la création et la sédentarisation des fandoms, groupes de passionnés se retrouvant pour discuter des films, analyser, théoriser sur la force et ses implications métaphysiques, au point de l’élever au rang de religion officielle. Ces mêmes passionnés, auxquels les chercheurs et les critiques ont laissé une place de choix dans leurs études, semblent aujourd’hui être devenus le pire adversaire de ce qu’ils défendaient. Pour parfaire l’analogie, les Anakin des années 80 sont devenus les Vador des années 2010. Comment expliquer cette prise de pouvoir par la force ? Est-ce vraiment pour un film comme Rise of Skywalker que ces apôtres de la culture geek se sont battus ? Là encore, il semble que nous soyons dans une impasse.

Au commencement était le jouet

Mais revenons là où tout à commencé : en 1977, Star Wars (rebaptisé ensuite Un nouvel espoir) arrive sur les écrans. Petit film de science-fiction réalisé par par un jeune cinéaste auteur de seulement deux essais appréciés (American Grafitti et THX 1138), le succès laisse circonspect. Toutes les critiques ne rentrent pas dans le délire de George Lucas, certaines allant jusqu’à trouver dans le film des résonances fascistes, à une époque où la guerre est encore dans toutes les têtes. Mais par quelques coups de poker (garder les droits de merchandising et sortir le film en mai plutôt qu’à Noël), Lucas emporte la mise. D’une certaine manière, la culture geek telle qu’on la conçoit est née ce 25 mai 1977.

Le public en redemande, et trois ans plus tard arrive L’empire contre-attaque, encore aujourd’hui considéré comme le meilleur de la saga. Pourquoi ? Parce que nous sommes à une époque où la voix des critiques a encore un peu de poids. Lucas n’est pas encore le créateur capable d’imposer une vision sans contre-pouvoir, donc il écoute. Le combat contre le mal est toujours en cours, mais, avec ses scénariste Lawrence Kasdan et Leight Brackett, il lance dans la bataille des zones grises. Luke n’est plus le héros providentiel sorti de nulle part, mais l’héritier involontaire du champion du mal. Dark Vador n’est plus le bras armé de l’empire, mais un homme doté d’une conscience, d’un passé, et de sentiments. La foire au questions est ouverte, mais surtout Lucas règle les quelques soucis idéologiques qui lui était reprochés. En rendant ses personnages plus troubles, l’idéal propagandiste se met en retrait, et la saga peut enfin exister pour elle-même.

Il serait idiot de réduire le succès de Star Wars au génie « visionnaire » d’un jeune cinéaste qui avait encore tout à prouver. En creusant un peu, il est facile de trouver dans la saga des influences diverses. Nous avons consacré récemment un article sur les influences du cinéma de Kurosawa, nous pourrions aussi citer le western (Han Solo et le mythe de la frontière) mais aussi le film de guerre (Peter Cushing et ses sbires en uniformes). Et Lucas ne s’en cache pas lui-même. Pétri de narratologie, grand admirateur de Joseph Cambpell et de son monomythe, il puise dans les légendes antiques pour créer à ses personnages un passé, une personnalité, une ambition. Il pioche également dans les sérails, les comic books (Flash Gordon), et même le cinéma européen que s’arrachent ses amis Coppola et Scorcese… Lucas n’est pas tant un génie visionnaire qu’un formidable esprit de synthèse de toutes ces influences. Il prend en compte son héritage pour en faire une force narrative.

Comme conclusion, le Retour du Jedi est plus ou moins satisfaisant, mais révèle surtout un mal qui commence à ronger cette culture geek naissante : la folie du merchandising. Fort peu considéré par les studios à l’époque, Lucas comprend très vite l’intérêt de la vente de produit dérivées. Il inonde les rayons jouet de figurines, faux sabres lasers, peluches et autres gadgets estampillés Star Wars. L’écriture des films en pâtit et, comme le racontera Kasdan, Lucas refuse de tuer Han Solo dans le dernier acte, malgré le souhait de l’acteur, pour ne pas impacter les ventes de jouets. Le tragique de L’empire contre-attaque laisse place à une ambiance bon enfant, avec des Ewoks prêts à envahir les magasins de peluches, mais Lucas va tout de même au bout de son idée en montrant la rédemption et le sacrifice de Dark Vador, antagoniste devenu héros. Une fois de plus, les zones grises sauvent la saga d’un manichéisme pompier.

Absolument pas prêt à passer à autre chose, le roi George continue de faire grandir son récit et son compte en banque avec le fameux univers étendu. Comics, romans, jeux-vidéos, jeux de sociétés, sans oublier les guides explicatifs et les livres de recettes. Lucas développe l’un des plus vastes univers trans-média de l’histoire. Il chouchoute ses fans, laissant s’organiser des conventions, des rassemblements, semble à l’écoute, promet même mieux qu’une suite : une nouvelle trilogie racontant l’histoire de Dark Vador. Il inventerait presque le concept de préquel.

C’est donc en 1999 qu’arrive La menace fantôme. Casting de star (Liam Neeson, Ewan McGregor, Natalie Portman, Samuel L. Jackson), expérimentation d’effets numériques, budget pharaonique, tout est là pour faire plaisir au fans. Sauf que ceux-ci ont changé, se sont approprié l’univers, en ont fait leur chasse gardée. Malgré le succès commercial, les critiques ne se font pas attendre. Trop enfantin, trop stupide, trop kitsch. Les premières victimes seront l’acteur Jake Llyod, harcelé sur les réseaux naissant pour son jeu jugé mauvais (sans prendre en compte son jeune âge) et Jar Jar Binks, trop burlesque pour un univers qui se devait d’être sérieux. Lucas remballe ses peluches de Jar Jar, mais ne se démonte par pour autant. Coûte que coûte, il racontera l’histoire de Dark Vador comme il l’entend. Mettant de côté le versant guerrier, il développe la dimension politique de son univers. On trouve pêle-mêle un ordre Jedi centenaire, un sénat galactique, des tractations de pouvoirs entre une fédération du commerce et une république dominante. Au milieu de tout ça évolue le jeune Anakin, la reine Padmé, Obi-wan dans la fleur de l’âge et Palpatine opérant dans l’ombre. L’ambition narrative est dantesque, même si elle ne manque pas de ratés. Après tout, personne n’est infaillible, pas même Lucas. Et là encore, l’auteur puise dans un imaginaire archétypal pour créer des figures universelles et mémorables : le péplum (le comte Dooku et son arène), le burlesque (Jar Jar Binks, C3PO, R2D2), la romance (Anakin et Padmé) et même le film noir (Obi Wan cherchant dans les bars la source du mal dans cette galaxie pourrie par le vice) sans pour autant retomber dans le manichéisme de la première trilogie.

La revanche des Sith apparaît comme une apothéose de l’ambition de Lucas. Par un refus total du positivisme qui marquait la trilogie originale, il conclut cette prélogie dans un feu d’artifice tragique signant l’échec cuisant des héros face aux méchants. Il fallait oser signer un épisode aussi morbide pour une saga censée faire rêver les enfants. Peut-être que Lucas a compris plus vite ce que certains fans ont du mal à admettre : le public vieillit et ne peut plus se contenter d’histoire de princesse à sauver et de mal vaincu par des peluches. Visionnaire le George ? Peut-être. Mais pas pour les fans qui finissent par se retourner définitivement contre leur maître, tel Dark Vador contre l’Empereur. Si le public répond positivement au déluge d’effets visuels et aux combats de sabres laser interminables, les fans ne digèrent pas les rééditions DVD de la trilogie originale, liftée avec des effets numériques souvent malheureux. La prélogie est un succès commercial, mais rapidement les critiques commencent à descendre en flamme ce nouveau récit plus ambitieux. Trop long, trop de politique (on y reviendra), trop de mauvais dialogues (ce qui est vrai), trop d’effets numériques (pas faux non plus). Le divorce est annoncé en 2011 avec la sortie du documentaire The people Vs George Lucas, interviewant à la pelle des fans énervés par les rééditions, et consommé lorsque, à la surprise générale, Lucas vend pour 4 milliard la franchise à Disney en 2012.

Les invasions barbares

En avait-il ras le bol ? Était-il énervé par cette admiration devenue haine pure ? Nous ne le saurons peut-être jamais. En tout cas, pour tout le monde, c’est la sidération. D’un côté on craint l’emprise de Disney de plus en plus grande, de l’autre certains espèrent un retour aux sources. Un Star Wars plus simple, plus naïf, mais surtout fait par des fans, pour des fans, ce que promet rapidement le studio aux grandes oreilles.

Que s’est-il passé en parallèle ? La culture geek a évolué, s’est démocratisée au travers du jeu vidéo, de l’explosion des films de super-héros et autres joyeusetés. Le merchandising est devenu monnaie courante, et aucune franchise ne saurait être annoncée sans sa ribambelle de produits dérivés, même les plus « adultes » (Game of Thrones). Les fans de leur côté ont pris le pouvoir. D’abord sur la critique institutionnelle, dépassée par la profusion d’adaptations, puis remplacées par les blogueurs (devenus youtubeurs) qui se gargarisent d’analyse du « lore » (l’univers étendu d’une œuvre) mais faisant peu de cas de la mise en scène ou du montage (sauf pour pointer les faux raccords). Ensuite sur les studios, transformant leurs rassemblements en grand messes où les réalisateurs, acteurs, producteurs viennent défiler au pas pour promouvoir les prochains blockbusters. Il faut admettre ce fait : Hollywood vit moins aujourd’hui des festivals de cinéma que du Comic con où les bandes annonces sont révélées en exclusivité pour les fans. Il y a eu quelques ratés (le flop de Scott Pilgrim, arrivé trop tôt), mais la culture geek, autrefois niche de la culture pop, est devenue la culture de masse dominante. Gare à l’acteur qui refuserait d’aller faire le clown devant des hordes de fans en délire déguisés en stormtroopers.

Cela fait déjà 10 ans, si ce n’est plus, que l’on râle sur la multiplication de franchises, univers étendus et adaptations, et que l’on pleure la disparition des projets originaux. Mais le succès est au rendez-vous. Aidé d’une armée de publicitaires, les studios continuent d’attiser la curiosité pour des produits marquetés fait pour vendre des jouets. En attendant, les fans veillent au grain, relevant les incohérences, les infidélités et les trahisons du matériau de base, crucifiant ça et là un film ou deux qui ne respecterait pas le cahier des charges. Et même les plus grands cinéastes s’alignent, rentrent dans le rang en allant chez Marvel, ou en signant un film « somme » boursouflé d’auto-citation comme Ready Player One de Steven Spielberg, adapté d’un livre écrit… par un fan.

Bien entendu, cette culture geek ne manque pas de détracteurs, même parmi les maîtres. Par exemple l’auteur de comics légendaire Alan Moore (The Killing Joke, Watchmen, V pour Vendetta) ne cache plus sa haine viscérale pour les super-héros qu’il a aidé à ressusciter dans les années 80. Il déclare ainsi en 2017 dans un entretien à NextLibération :

« Le fait que des centaines de millions de soi-disant adultes se rendent au cinéma tous les six mois pour aller voir Batman m’inquiète beaucoup. On dit de moi que je suis rancunier, que je déteste les super-héros, mais ça n’a rien à voir. On parle de gens de 30, 50 ou 70 ans qui se délectent des aventures de personnages créés pour distraire des adolescents de 12 ans il y a cinquante ans. On me dit que les comics sont pour les adultes désormais, qu’il n’y a pas de mal à s’amuser. Je remarque pourtant que l’année où Donald Trump a été élu et une majorité du peuple britannique a voté pour le Brexit, les six premiers films au box-office mondial étaient des films de super-héros. »

Côté cinéma, l’acteur Simon Pegg, pourtant grand VRP de la SF cool déclarait en 2015 : « nous consommons tous essentiellement des choses très infantiles, des comic-books, des super-héros… des adultes regardent ça et le prennent au sérieux ! ». L’accusation est sans appel : pour les deux hérauts involontaires, cette culture du divertissement infantilise le public et détourne l’attention des vraies problématiques contemporaines en faisant revivre inlassablement des icônes anachroniques.

On rappelle que Superman et Batman ont été créés dans les années 1930 et continuent inlassablement de combattre le mal en 2019. Bien entendu, l’idée n’est pas de « supprimer » les super-héros ou le space opéra dans son ensemble, mais les deux auteurs posent la question de l’actualité de telles figures. Les admirer en les replaçant dans leur contexte, pourquoi pas, mais peut-on réinventer Batman indéfiniment sans tomber sur un écueil ? Quand même Warner se pose la question de rendre Superman cohérent avec le monde actuel, il est évident que Moore et Pegg, évoluant dans des univers différents, ont pointé du doigt un vrai problème.

Ont-ils été entendus ? Oui, mais leur propos ont rapidement déclenché des polémiques stériles. Simon Pegg fut renvoyé à sa filmographie majoritairement geek et s’est fendu d’un billet d’excuse, tandis qu’Alan Moore, depuis longtemps catégorisé comme un vieux fou par les amateurs de comics, s’en est allé du côté de la littérature. Mais à l’heure de la sortie de Rise of the Skywalker, il serait peut être intelligent de repenser ces paroles qui ne sont pas sans évoquer les théories d’Adorno et Horkeimer sur l’industrie culturelle développée dans les années 1930 (comme Batman et Superman, coïncidence?). Les deux théoriciens, fondateurs de l’école de Francfort, voyaient dans la production de masse (particulièrement le cinéma) l’outil parfait du capitalisme pour endormir les classes populaires et les détourner du vrai problème. L’industrie culturelle aliène les masses pour les rendre dociles.

Sans aller jusqu’à qualifier Pegg et Moore d’Adorno et Horkeimer du XXIe, on retrouve tout de même l’idée d’un vide politique de la production grand public. Et malheureusement pour eux, les « fans » semblent vouloir leur donner raison. Les réactions épidermiques face à l’annonce d’un casting multi-ethnique, d’une critique sociale ou même d’une simple évocation de la politique se recoupent mécaniquement sous la même bannière : « C’est du divertissement, nous ne voulons pas de politique ». Mais peut-on vraiment rester neutres devant un jeu vidéo qui propose d’incarner un soldat du IIIe reich (Battlefield) ? De se mettre dans la peau d’un marine américain parti sauver le monde libre en Afghanistan (Call of duty) ? Ou en suivant les aventures de rebelles faisant la guérilla pour faire tomber un empire galactique ? Quand même le guide visuel du dernier film présente littéralement Chewbacca comme un personnage « apolitique », cette vison biaisée du monde est loin d’être anodine et sert un objectif précis.

Dépolitisation de masse

Prenons un autre exemple, pas si éloigné : le revival à marche forcée de l’esthétique années 1980 qui aura eu son heure de gloire dernièrement. Tous les Stranger Things, Gardiens de la galaxie ou Wonder Woman 1984, entièrement dédiés à la glorification du teenager « pop » insouciant, admirant Star Wars sur VHS, ne sont finalement qu’un autre simulacre. La grande époque du libéralisme économique (Thatcher et Reagan), particulièrement propice au développement du merchandising théorisé par Lucas, nous est actuellement présentée comme un eldorado temporel geek. On faisait du vélo, jouait sur son Amiga, collectionnait les figurines Star Wars en écoutant Duran Duran. On en oublierait presque Tchernobyl (même si HBO s’en est emparé), la chute de l’URSS, la guerre des Malouines et la crise des années 90 qui pointe le bout de son nez. Ne nous y trompons pas. Aidée par le souvenir nostalgique des artisans nés à cette époque (dont un certain J.J Abrams), cette glorification de la surconsommation n’a finalement qu’un but, déjà dénoncé en 1936 : endormir les masses, qu’elle se complaisent dans un fantasme d’achat compulsif festif. À grand renfort d’esthétique colorée pop (avec un retour en force du violet), les studios ne nous proposent rien d’autre qu’une illusion. Cela nous ramène aux critiques énoncées par Baudrilliard envers la société de consommation, qui aura inspiré au Watchowski la saga Matrix, véritable piratage du monomythe par la puissance de la philosophie critique et du kung fu. Si même une série aussi inoffensive idéologiquement que Stranger Things semble remplir un agenda politique, pourquoi pas Star Wars ?

Eric Dufour affirmait que « tout film est politique », Jacques Rivette en 1959 dans « De l’abjection » théorisait longuement sur l’amoralité d’un simple travelling dans Kapo de Pontecorvo. Il existe toute une histoire critique à redécouvrir, que les exécutants de la culture geek aimeraient bien que l’on oublie. Leur intérêt n’est pas d’éveiller les consciences, mais de vendre des produits, et les jouets qui vont avec. Quand même des adultes s’arrachent des figurines funko, il y a de quoi réinterroger l’état du monde, et ce n’est pas un « ok boomer » péremptoire qui réglera le problème. N’en déplaise aux légions du gamer gates et autre masculiniste blanc qui n’apprécient pas un personnage féminin ou racisé (voire les deux) dans leur franchise : tout est politique. Nous ne vivons pas dans une société où « l’on ne peut plus rien dire », nous vivons dans une société, point. Et oui, la couleur d’un sabre laser est affaire de morale.

Star wars, en trois décennies de bons et loyaux services, est donc passée de figure totémique de la culture geek à blockbuster lambda que l’on découvre à noël, en même temps que le dernier Marvel ou le nouveau film d’animation familial. Voilà le point sensible que Disney voudrait effacer : un Star Wars ne restera toujours qu’un film. Comme tous les autres, il raisonne de manière différente en fonction des sensibilités de chacun. Certains détestent, d’autres adorent, tandis que les derniers considèrent la saga avec une indifférence polie. Pour autant, la promotion démentielle mise en place à chaque nouvel épisode n’est pas sans intérêt pour l’analyste.

Cryogéniser le père ou jeter BB-8 avec l’eau du bain ?

Revenons à l’épisode 7, nous promettant le Réveil de la force ! Tout un programme, annonçant juste avec son titre les multiples ambitions d’un studio avide de rentabilité. On réveille une belle endormie, cette saga culte qui a fait rêver des millions de fans. Était-elle vraiment tombée dans la torpeur ? Au final, seulement 10 ans séparent cette nouvelle mouture de La revanche des Sith, soit moins d’années que celles écoulées entre Le retour du Jedi et La menace fantôme. Autant dire qu’au regard du calendrier, la résurrection annoncée parait presque mécanique. Le vrai « réveil » se cache dans l’autre intention vendue par J.J Abrams : faire un film pour les fans, par un fan autoproclamé. Revenir aux effets « pratiques » à base de marionnettes, maquettes et décors en dur, en opposition frontale avec la dérive du tout numérique amorcée par Lucas dans sa prélogie, ainsi qu’à une histoire plus simple, à même de parler au plus grand nombre.

Le choix de placer l’intrigue à la suite de la première trilogie, en faisant revenir les acteurs star (Ford, Hamill, Fisher) enfonce le clou. Sans effacer l’histoire d’Anakin, qui a quand même ses défenseurs, on nous promet quand même de jeter un voile pudique sur cet écart trop numérique. Les références à la première histoire sont donc légion (jusque dans la structure du scénario, décalque assumé de l’épisode IV), en revanche celle à la deuxième sont beaucoup plus rares (quelques cameo vocaux de Ewan McGregor et Hayden Christensen, sûrement samplés des anciens films). Disney brosse donc dans le sens du poil ceux qui avaient tourné le dos à Lucas, mais surtout le studio n’annonce pas un nouveau film Star Wars, mais un vrai Star Wars ! La mention film étant mise de côté, comme pour affirmer qu’il ne s’agissait plus de cinéma, mais de quelque chose de plus grand, qui ne connaît pas d’équivalent.

Parler de déception face à ce nouvel épisode tient un peu de l’euphémisme. J.J Abrams a aussi ses fans, et d’autres apprécient la fraîcheur du nouveau casting (Daisy Ridley, Oscar Isaac, John Boyega, Adam Driver, Domhnal Gleeson), tandis que beaucoup trouvent les similitudes avec l’épisode IV trop visibles (au point de n’y voir qu’un remake non assumé). Le scénario, prenant fait et acte de l’ambition « pour les fans par les fans » se développe dans l’horizon bâtard du « legasequel » (contraction de « Legacy » et « Sequel »), soit une suite mettant en scène de nouveaux personnages tentant de marcher dans les pas de leurs héros, ceux des premiers films. Rey veut être la nouvelle Luke Skywalker, Kylo Ren le nouveau Dark Vador, Hux le nouveau grand Moff Tarquin… et aucun personnage ne viendrait remettre en cause cette quête à perte, ou affirmer qu’il serait peut être mieux d’être soi-même. Un film de fan, pour les fans, avec des fans dedans, la boucle est bouclée.

En faisant le tri des critiques, la promotion orientée vers la dimension « unique » d’un Star wars s’est finalement retournée contre le studio. Le public ne juge pas alors un film, mais un Star wars. Et le Reveil de la Force devient de ce fait un Star Wars mineur, sans cesse comparé à ses aînés, quand bien même il n’est pas pire que d’autres blockbusters sortis au même moment.

Le torchon brûle encore avec Les Derniers Jedi, tentative de sauver les meubles en proposant des idées nouvelles. Adulé par certains, honni par d’autres, l’essai de Rian Johnson crée un précédent dans le fandom de la saga : il divise. Les fans, considérés (à tort) par les actionnaires comme une ruche alignée derrière une idée fixe, se révèlent plus protéiformes et moins dociles. Ces groupes qui se rassemblent pour partager leur amour de la philosophie Jedi sont en fait des individus normaux, avec des attentes différentes. Quand certains crient au blasphème (au point de lancer une pétition pour refaire l’épisode VIII et de harceler l’actrice Kelly Mary Tran), les autres en redemandent. Les héros glorifiés par J.J Abrams apparaissent faillibles, capables de se tromper ou de mentir. En bref, Rian Johnson renoue avec les zones grises, et Disney se retrouve bien embêté. Pensant avoir acquis pour quatre milliards un public discipliné, le studio se retrouve avec une liste interminable d’espérances et de réclamations. Si même les fans exigent d’être considérés comme autre chose que de simples consommateurs, où va le monde ?

Le flop de Solo : A star wars story, confirme la tendance négative. Si le premier spin-off, Rogue One, avait surpris un peu tout le monde (assez prenant et moins manichéen que prévu), celui-ci est plutôt mal reçu et fait prendre conscience aux producteurs que la marque Star Wars est finalement faillible. Impensable il y a quelques années (même si tout le monde a oublié l’échec de la ressortie 3D de La Menace Fantôme en 2012).

L’ascension de Skywalker porte donc sur ses épaules la même charge démentielle qui aura eu raison de la résilience de George Lucas : l’obligation de réconcilier un public qui s’est largement divisé en dix ans. Les réactions moins dithyrambiques lors du dévoilement des bandes annonces n’augurent rien de bon. En comparaison de l’effervescence suscitée par l’annonce d’un épisode VII, cet épisode IX semble attendu avec crainte ou indifférence. Comme dernière tentative de sauvetage, la résurrection du méchant emblématique des deux premières trilogies, l’empereur Palpatine, laisse un goût amer.

Des dangers insoupçonnés de la vente au Kylo…

J.J Abrams, Kathleen Kenedy et l’armée de publicitaires embauchés par Disney auront beau crier sur tous les plateaux télé que ce retour était prévu dès le début, la démonstration n’est pas convaincante, tant aucune référence n’y est faite dans les épisodes VII et VIII. Le point de focalisation était plutôt l’obsession de Kylo Ren pour Dark Vador. La promotion du film devient bizarre, erratique, fondée sur un discours passif agressif dont raffolent les Américains envers Rian Johnson.

Concrètement, l’idée forte est « si vous n’avez pas aimé le dernier film, vous adorerez celui-là ». Comme nous le disions en introduction, Disney a choisi son camp, celui des fans énervés qui se sentaient insultés par Les derniers Jedi, reléguant sur le bas côté tous les autres qui admiraient la prise de risque de Johnson (même si elle avait ses limites). Star Wars ne peut fonctionner avec un fandom divisé. Il faut absolument jouer la carte de l’unité, quitte à réécrire l’histoire en effaçant les dissidences. Une fois de plus, ce n’est pas un film qui est annoncé, mais la conclusion d’une saga, mieux : de LA saga ultime.

Que retenir à l’arrivée, si ce n’est une impression morbide de gâchis ? Peu convaincus par les arguments de la promotion, nous le sommes encore moins par le film. Intégré en forceps par un texte explicatif traditionnel, la présence de Palpatine dans l’histoire ne fait toujours pas sens, si ce n’est ramener le méchant très méchant à détruire, pour permettre ainsi aux héros de se confirmer et aux méchants de s’excuser, annihilant de ce fait toute idée de confusion et toute ambition tragique. Malgré tout le talent d’Adam Driver, peut-on vraiment avoir de l’empathie pour Kylo Ren ? Quel intérêt de voir Rey évoluer du statut de gentille pilleuse d’épave à gentille pilleuse d’épave avec un sabre laser ? Tout semble écrit non pour faire avancer une histoire, mais pour rafistoler ça et là les détails que certains fans autoproclamés gardiens du temple avaient rejeté en bloc. L’arc inutile autour de C3-PO résume finalement l’ambition du film : effacer tout pour rester sur un statut quo rassurant, sa mémoire retrouvée n’étant que partielle (comprendre tout ce qui s’est passé depuis la fin de l’épisode VII – donc moins tout ce qui dérange).

Au final, Disney atteint finalement son objectif : ce dernier Star Wars n’est pas un film, il est un produit marketing de haute volée, conçu pour plaire au grand public et dénué de toute ambition morale ou politique. Sorte d’interminable publicité pour les nouveaux jouets (Stromtroopers avec JetPack, SithTrooper, nouveau vaisseaux, nouveaux sabres laser conçus pour durer un plan), culminant lors d’une bataille spatiale que nous qualifierons poliment de « Spaceship Porn ».

Bien évidement, reprocher à Disney de vendre des produits dérivés reviendrait à critiquer l’eau parce qu’elle mouille. George Lucas lui-même ne s’est jamais caché d’avoir fondé son empire sur un merchandising agressif. Mais il y a une nuance. En puisant dans un imaginaire vaste, Lucas forgeait des personnages emblématiques, presque tous soumis à une évolution logique. Enfant esclave devenant bras armé d’un empire maléfique, escrocs rejoignant le camp du bien, adolescent naïf évoluant en adulte responsable ou comique de service bombardé politicien mal avisé, tous subissent leur destin et sont amenés à faire des choix. Ce que vendait Lucas, c’est n’était pas tant des figurines, mais des personnages emblématiques auxquels chacun pouvait s’identifier. Si l’on désirait tant le sabre laser d’untel, c’est parce qu’on l’avait vu sur l’écran être manipulé avec beaucoup de style par notre jedi préféré.

Tout comme les baguettes magiques des personnages secondaires d’Harry Potter, dont on se demande qui peut bien les acheter (celle de Quirell ? Sérieusement ?), les sabres officiels de Rey et Leila n’ont rien d’emblématique, puisque la première se balade surtout avec celui de Luke, et la seconde ne s’en est jamais servi. De même, Poe, Finn et les autres n’ont rien de particulièrement cool, puisqu’ils ne sont que des redites de figures déjà connues. Le rapport est ici inversé : Disney essaye de vendre l’objet, avant de nous en expliquer sa fonction. Ce n’est plus le personnage qui, par sa popularité, devient figurine, mais la figurine que l’on essaye de nous faire passer pour un personnage. La raison d’être de cette nouvelle trilogie, c’est le merchandising, et donc la gratification du fan que l’on suppose avide de jouets précieux plus que de cinéma. Et comme apothéose d’une culture geek enfermée dans sa propre logique, Star Wars étant fantasmé comme un univers autonome en dehors de toute influence extérieure, celui-ci ne peut plus que se citer lui-même, installant de facto une inertie créative.

La fin d’une décennie [avec spoiler]

C’est là que se développe la dernière stratégie, et probablement la plus vicieuse, des studios. En essayant d’extraire la culture geek du champ culturel global, construisant le mensonge de sa propre autarcie, la plupart des productions geek des années 2010 refusent l’idée même d’avoir subi une inspiration extérieur. Antithèse totale de la démarche de Lucas, ou même de celle de Tolkien ou encore Pratchett, on voit pulluler aujourd’hui des créateurs touchés par la grâce de l’inspiration géniale, ou au moins vendus comme tels.

L’exemple d’Ernst Cline, auteur de Ready Player One, est à ce titre assez parlant. Bombardé personnage médiatique par le succès de son premier roman, adapté par Spielberg au cinéma, Cline assume totalement sa geek attitude, ses références pop et tout le reste, au point de produire un pavé bourré jusqu’à l’overdose de références certifiées. A l’image des créateurs qu’il vénère, il pioche dans leurs œuvres pour construire un récit qui se voudrait classique mais oublie une donnée fondamentale : les éléments qu’il reprend ont déjà été repris par ceux-là même dont il s’inspire. Par une forme d’élitisme mal placé, il semble ne pas prendre en compte toute création culturelle pré-années 80.

Donc au lieu de réfléchir à l’idée d’évolution et de transmission des récits (ce que faisait tout de même Lucas et Spielberg), il se contente d’appliquer une formule éprouvée qu’il suppose efficace, pensant rendre hommage à un maître, sans savoir qu’il se trompe d’idole. De là vient l’impression de réchauffé qui saisit l’amateur de littérature, de cinéma, de musique devant un produit aussi balisé que Ready Player One. Ce qui marche pour Ernst Cline marche aussi pour Star Wars, Game of Thrones (Benioff et Wess ont-ils déjà entendu parler des Rois Maudits de Maurice Druon ?) ou Stranger Things. De la citation pour de la citation en somme.

Il faut donc faire taire ces critiques de la manière la plus élégante possible : ne pas les censurer mais les empêcher de parler. Pour cela, les années 2010 auront vu l’apparition d’un mot fatidique, claquant dans les airs tel le fouet du producteur : le spoiler. « No spoiler ! » « Ne me spoile, pas » « arrête je ne l’ai pas encore vu ! ». Nous avons tous déjà entendu cette phrase au moins une fois. Véritable coup de maître de la communication moderne : interdire de parler de l’œuvre pour ne pas gâcher aux autres le plaisir de la découverte. Parler ne serait-ce que d’un plan, d’une scène, reviendrait à potentiellement ruiner le film. Pour en parler librement, il faut que tout le monde l’ait vu. D’une pierre deux coups, on fait mine de démocratiser le débat, tout en faisant rentrer les billets. Et après on en parle.

Star Wars, qui a presque posé les bases de cette évolution avec le fameux « Je suis ton père », n’échappe évidement pas à la règle. La terre entière a reçu l’ordre de mobilisation : allez voir le film, n’en parlez pas autour de vous. Chacun doit se faire son propre avis. Assertion idiote reposant sur un postulat faux, car rien ne prouve que l’envie de voir un film est tributaire de la connaissance des faits relatés dans celui-ci. Il est même plutôt rare de croiser quelqu’un qui affirme avoir perdu le désir de regarder une œuvre après avoir appris par mégarde le fin mots de l’histoire. Si vous voulez voir Shutter Island, Le sixième sens, Usual Suspect ou même Qui veux la peau de Roger Rabbit ?, vous les verrez, quand bien même le twist vous aura été dévoilé. L’intérêt n’est pas de protéger l’œuvre d’éventuels divulgâcheurs professionnels, mais de faire taire la critique. Celle-là même qui ne se gênait pas pour révéler le final de L’Empire contre-attaque à la sortie du film.

L’effet est double : déjà, le critique (amateur ou professionnels) doit redoubler d’effort pour parler d’un film sans vexer outre mesure ceux qui ne l’auraient pas vu, ensuite, une fois que toutes les parties sont à égalité, l’envie de discuter ces fameux spoilers trop longtemps contenus ne se fait pas attendre. Ainsi a évolué le discours critique. Les vidéos avec/sans spoiler ne font finalement que ressasser ces fameux moments chocs (qui n’en sont pas forcément), les enfilant comme des perles, pour discuter de leur cohérence dans le scénario global. Au milieu de tout ça, peu de place est finalement laissée à l’analyse de la mise en scène, du montage ou même de la puissance métaphorique d’une telle histoire. Le scénario pour le scénario en somme. Ce que demandent les studios au public, c’est juste de paraphraser le récit, sans interprétation.

Imaginons l’inverse maintenant. Parler d’autre chose que de l’histoire ? Mettons de côté les scories et les qualités du scénario, et concentrons-nous sur les autres aspects du film. Que reste-t-il ? Pour L’ascension de Skywalker, pas grand chose. Il ne faut pas beaucoup de recul pour se rendre compte que le film ne sort pas du tout du lot venant des productions actuelles. L’époque où Lucas était visionnaire dans son utilisation du numérique est dépassée et sauf cas particulier (Cats), tout le monde est à peu près au même niveau. Le montage est fonctionnel, là où Rian Johnson essayait au moins d’en faire une utilisation habile pour développer de nouvelles possibilités de la force, J.J Abrams dans ses meilleurs moments ne fait que reprendre les idées de son prédécesseur. Quand aux acteurs, la joie et la naïveté des débuts semblent avoir laissé place à une forme de lassitude. Comme un regret de s’être embarqué dans cette galère. Nous sommes peut-être trop vieux pour ça, eux aussi, et ça se sent.

Le même état des lieux peut être fait avec Marvel. Combien de temps a-t-il fallu au public, à force de répétition de tropes éculés, pour se rendre compte que tous les films de la saga s’alignaient sur la même palette colorimétrique fade ? De mémoire récente, il n’y a que quelques Guillermo Del Toro, Christopher Nolan ou même Edgar Wright pour proposer aux studios des œuvres qui tentent au moins d’allier art de la mise en scène et rigueur du scénario, sans jamais favoriser l’un au détriment de l’autre. Et aucun spoil ne saurait gâcher le plaisir (ou la déception) devant le visionnage de La forme de l’eau, Dunkerque ou même Baby Driver. Œuvres pleines de qualités et de défauts, dont on peut discuter sans fin sans risquer de « spoiler » quoi que ce soit, tant elles fonctionnent à un niveau plus complexe que la simple mise en boite d’un récit calibré. Il faut se rendre à l’évidence et suivre Alan Moore et Simon Pegg sur ce terrain : la culture geek, telle qu’elle est pensée et vendue au public, nous abrutit, et c’est là sa fonction première.

L’Ascension de Skywalker, par le vide politique et moral qu’il propose au public, n’est pas qu’un Star Wars raté. Bien au contraire, le film de J.J Abrams est peut-être le film le plus emblématique de cette décennie. La seule question qui mérite d’être posée en sortant de la salle est « Pouvait-il en être autrement ? ». Péchant par orgueil, la saga était finalement déjà condamnée, et peut-être que Georges Lucas l’avait compris plus rapidement que nous, en vendant sa création monstrueuse à ceux qui la mèneraient définitivement à sa perte.

Refermons ici ce panorama un peu long d’une saga qui aura impulsé, suivi et finalement subi les évolutions de sa propre création. Pour toute ratée qu’elle soit, cette trilogie qui s’achève aura au moins été représentative des années 2010 qui se terminent. À l’heure où chacun s’amuse à faire son top de la décennie, pour n’en retenir que le meilleur, n’oublions pas trop vite cette Ascension de Skywalker, annonciateur d’une chute inéluctable.

Explosion de la mode des super-héros, démocratisation de la culture comics, exaltation des années 80 et du rétro gaming… Nous avons eu les années folles et les swinging 60’s, nous pourrions peut-être déjà affirmer que la décennie qui s’achève était les Années Geek. Cela sonne bien, et nous permet de laisser derrière nous une époque qui aura vu de belle choses, d’autres plus discutables. Divers bouleversements sociaux guettent nos années 2020 qui commencent et le monde n’a jamais semblé aussi clivé politiquement. Avec Star Wars, Disney nous promettait un retour à quelque chose de plus naïf, de plus simple, où les méchants et les gentils s’affrontaient sans ambiguïté. Cette promesse était belle, mais surtout anachronique. L’époque semble être au trouble, à l’ambivalence, à la fin des camps bien délimités. De ce dernier film, avant le prochain, ne retenons qu’une image, la seule trace d’énigme et de doute face à l’avenir : la lumière d’un sabre jaune.

Redacteur LeMagduCiné
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