Capture d'écran : Raging Bull, de Martin Scorsese

L’effet Vertigo, c’est quoi ?

Il porte différents noms. On l’a tous déjà remarqué sans pour autant savoir comment il est réalisé. Il a ses ronds de serviette dans le cinéma d’horreur, chez Steven Spielberg, Brian De Palma ou (naturellement) Alfred Hitchcock. Découvrons ensemble l’effet Vertigo.

On l’appelle travelling compensé (ou contrarié), contra-zoom, trans-trav, effet Vertigo. De quoi parle-t-on au juste ? D’un procédé cinématographique consistant à contrebalancer les effets d’un zoom avant par un travelling arrière, ou inversement. Donc d’employer deux effets, optiques et mécaniques, s’inscrivant à rebours l’un de l’autre. Le focus – un personnage par exemple – reste au centre du cadre, mais la perception des éléments qui l’entourent change radicalement.

Si le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock a prêté son nom à cette « technique » cinématographique, cela ne doit rien au hasard. Sueurs froides, soit Vertigo en titre original, a non seulement initié cet effet en 1958, mais le film repose en outre largement sur le vertige de Scottie, lui-même exprimé à l’écran par le recours au trans-trav.

Sueurs froides

Visuellement, l’effet peut être saisissant. Le cadre gagne en plasticité, ses composantes se brouillent et quelque chose de grinçant semble en suspens. Avec le contra-zoom, les couloirs s’étirent, les barreaux des prisons accablent, les courses motorisées deviennent effrénées, les perspectives se distordent, les arrière-plans écrasent les avant-plans ou se dérobent soudainement à eux.

Les visages s’inscrivent quant à eux avec force dans le plan, ébahis, concentrés, irrités, anxieux ou terrifiés. Le Jaws de Steven Spielberg comporte l’un des contra-zoom les plus célèbres de l’histoire du cinéma : sur la plage, devant une attaque de requins, avec la (mauvaise) surprise et la terreur en bandoulière. Peter Jackson l’emploiera dans Le Seigneur des anneaux à l’endroit de Frodon, quand ce dernier observe, médusé, une forêt soudain redéfinie et anxiogène. Dans Le Roi Lion, c’est la peur de Simba qui se voit restituée par l’utilisation (animée) de cet effet optique.

Jaws

François Truffaut dans Fahrenheit 451, Martin Scorsese dans Raging Bull, Brian De Palma dans Scarface, David Fincher dans Panic Room, Edgar Wright dans Shaun of the Dead, Mathieu Kassovitz dans La Haine… Le travelling compensé a depuis longtemps fait école et est aujourd’hui représenté partout, et chez tous. James Wan, Tony Scott ou Sammo Kam-Bo Hung l’ont employé plus souvent qu’à leur tour, au point que le contra-zoom en devienne un tic de réalisation.

Effet de fascination dans The Mask, de malaise dans Les Affranchis, d’effroi dans une brochette plutôt garnie de films d’horreur. Le travelling compensé se révèle un outil précieux, permettant de faire passer des informations ou des émotions à travers la seule technique cinématographique. Il institue toujours une forme de rupture que le spectateur est appelé à décrypter. Tobe Hooper l’emploie dans Poltergeist pour rendre un couloir potentiellement infini et pour sursignifier l’impuissance de son personnage. Dans E.T., Steven Spielberg, encore lui, s’en sert pour présenter une bourgade américaine et les activités se déroulant à sa marge.

Aujourd’hui victime de son succès, le procédé paraît quelque peu éculé. Il s’apparente parfois à un cliché cinématographique, surtout quand son emploi peine à faire sens ou se contente de répéter des plans vus et revus ailleurs. Cela ne doit toutefois pas omettre ni compromettre ses vertus narratives et émotionnelles. Car comme aurait pu l’affirmer le maître du suspense : « Le travelling compensé, c’est comme une blonde sculpturale ou un caméo bien placé : ça accroche le regard et ça participe de la magie du cinéma. »

Soixante années d’effets Vertigo