« Hitchcock, la totale » : une vie de producteur d’images

David Fincher, Brian De Palma, Roman Polanski, François Truffaut : tous sont redevables, d’une manière ou d’une autre, à Alfred Hitchcock. Le cinéaste britannique a traversé les époques (du muet en noir et blanc au parlant en couleurs), les genres (du thriller à l’horreur) et les continents (de la Grande-Bretagne à Hollywood). À chaque film, il a un peu plus marqué le septième art de son empreinte. Forcément majuscule.

Secrets de tournage, genèse, distribution et réception des films, photogrammes, images inédites, affiches, portraits, focus, motifs récurrents, détails biographiques, analyses, anecdotes diverses : Hitchcock, la totale est une invitation à redécouvrir, de fond en comble, l’œuvre de l’un des cinéastes les plus influents de l’histoire du cinéma. Cinquante-sept films et vingt épisodes télévisés sont passés en revue, examinés et auscultés jusqu’à en saisir l’essence.

« Alors, pourquoi Hitchcock aujourd’hui ? Justement parce qu’il est inépuisable, donc toujours à reprendre. Parce que son nom est devenu synonyme de son art, lui qui, formé au temps du muet, ne cherchait à s’exprimer qu’en termes visuels (« pure cinema », selon son expression). Parce que l’influence de son œuvre est gigantesque et dépasse de loin tous les remakes et relectures conscientes de ses films. À jamais, Hitchcock a jeté les bases d’une transformation des règles du divertissement contemporain. Il n’est pas un thriller hollywoodien, des exploits de James Bond à Steven Spielberg, pas un film d’aventure ou d’horreur, aux États-Unis, en Italie ou en Corée, qui ne paie un tribut à l’auteur de Psychose. »

Cela, il fallait bien un ouvrage collectif volumineux (648 pages, 210 X 270 mm) pour l’expliciter. Car Hitchcock n’est pas qu’un profil caractérisé par l’embonpoint, quelques caméos, un présentateur de série télévisée, voire un « génie publicitaire ». C’est aussi un réalisateur prolifique, séminal, criblé d’obsessions qu’il met en images avec une science éprouvée. Prolifique, on l’appréhende aisément en parcourant les fiches de ses films (sans compter ses projets non réalisés). Séminal, il suffit de se reporter au chapitre sur sa postérité pour s’en convaincre ; ce dernier nous mène de Brian De Palma à Claude Chabrol, de François Truffaut à Mario Bava, de Gus Van Sant à Roman Polanski. Ses obsessions sont nombreuses, contagieuses et effeuillées d’un bout à l’autre : faux coupables, policiers, blondes, crimes parfaits, escaliers, dualité… Quant à la science de l’image d’Alfred Hitchcock, on en obtient un merveilleux condensé dans la célébrissime scène de la douche de Psychose, qui fait l’objet d’une entrée à elle seule, intitulée « 78 plans et 45 secondes qui ont changé l’histoire du cinéma ». Par elle, le maître du suspense déconstruit les conventions hollywoodiennes – en tuant prématurément son héroïne –, se joue des interdits en matière de représentation de la nudité et de la violence – en montrant peu et en suggérant beaucoup – et fait preuve d’une inventivité folle – les coupes, les axes, les décadrages, le décor amovible, etc.

Les compagnons de route 

Hitchcock, la totale s’applique à offrir à certains partenaires d’Hitchcock la place qui leur revient de droit. Ainsi, Saul Bass, graphiste, affichiste et cinéaste ayant signé trois génériques pour le maître à la fin des années 1950, fait l’objet d’une entrée révérencieuse. Il est présenté comme le réinventeur du générique, le premier à l’appréhender comme un avant-propos et une énigme. Les formes, les couleurs, les prises de vues réelles intégrées, la typographie servent toutes à concevoir et sublimer des génériques au sein desquels les idées de Saul Bass se fondent jusqu’à graver la mémoire des cinéphiles : le nom d’Anthony Perkins écartelé (schizophrénie), celui de Janet Leigh coupé en deux (meurtre au couteau), la spirale dans Vertigo (obsessions), etc.

Le « grand stratège » Lew Wasserman, parfois surnommé « roi de Hollywood », a été l’agent d’Alfred Hitchcock et son dernier producteur. C’est lui qui a façonné une partie de sa carrière américaine. Chargé de la prospection de nouveaux clients pour l’agence artistique MCA, il facilite notamment la présence de James Stewart dans La Corde, en le convainquant de préférer un pourcentage sur les profits futurs du film plutôt qu’un cachet qui aurait été impayable pour Transatlantic Pictures, la compagnie de production d’Hitchcock. L’agent permettra par ailleurs au cinéaste britannique de s’enrichir considérablement avec Psychose. Revers de la médaille : à la fin de la carrière du maître, Wasserman lui imposera ses choix (notamment de comédiens) et l’empêchera de mener à bien des projets qui lui tiennent à cœur (dont Kaleidoscope).

Bernard Herrmann figure évidemment en bonne place parmi ces compagnons de route dont le nom est indissociable de celui d’Alfred Hitchcock. Huit films et dix ans de collaboration unissent les deux artistes. La musique d’Herrmann n’est pas une doublure, mais une œuvre à part entière, un « inconscient musical » qui communique de manière autonome, par exemple les entrelacs de La Mort aux trousses ou le danger imminent de Psychose. Après Bernard Herrmann, Hitchcock se désintéresse quelque peu de la musique de films : le compositeur le plus talentueux de Hollywood laisse derrière lui un vide que personne ne pourra combler.

De nombreuses autres personnalités se trouvent mises à l’honneur dans les pages de cet ouvrage à l’exhaustivité appréciable : les comédiens Ingrid Bergman, James Stewart ou Cary Grant, Robert Burks (chef opérateur), Alma Reville (la femme d’Hitchcock), le producteur David O. Selznick, etc. Toutes ces personnalités ont eu pour Alfred Hitchcock une importance d’autant plus capitale qu’il ne dissociait pas – ou très peu – sa vie privée et professionnelle, comme en témoignage cette citation emblématique : « Je suis devenu un corps de films, pas un homme ; je suis tous ces films. »

Hitchcock, la totale, ouvrage collectif dirigé par Bernard Benoliel
E/P/A, novembre 2019, 648 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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