Apprendre à ouvrir les yeux : les enjeux de la représentation des violences sexuelles au cinéma

Comment organiser un cycle sur le mal sans questionner la représentation des violences, et plus spécialement des violences à caractère sexuel telles que le viol ou encore la pédophilie ? A travers quatre films marquants mettant en scène ces types de violence, Irréversible de Gaspar Noé, Elle de Paul Verhoeven, Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Grâce à Dieu de François Ozon, revenons ensemble sur les divers enjeux de la représentation du viol et de la pédophilie au cinéma.

Une inévitable confrontation

Un cinéma qui met en scène les violences sexuelles, c’est l’affront en grand format de cette même violence. Parfois le spectateur, à l’instar des victimes que l’on nous représente à l’écran, se retrouve lui-même pris dans un état de passivité et d’impuissance insoutenables, comme c’est le cas face à la fameuse scène de viol d’Irréversible, longue de neuf minutes. Noé n’épargne pas son spectateur, loin de là : il l’enferme, le fait captif comme c’est sur l’écran le cas d’Alex, et du même coup triste témoin d’une triste réalité. Il ne s’agit pourtant pas simplement d’une contemplation passive, anodine voire malsaine mais bel et bien d’une douloureuse confrontation au mal, à ses figures, que ce soit celle de l’agresseur ou de la victime, ce que symbolise la position de la caméra qui nous donne à ce moment-là ces deux visages à voir. Elle leur fait face, elle nous confronte. Parce qu’être spectateur, ce n’est pas être purement passif, que ce soit au cinéma ou plus largement dans la vie quotidienne : c’est aussi se faire le réceptacle d’une mémoire, à l’image de la société dans laquelle on vit, telle qu’elle existe et doit être perçue. C’est aussi accepter, parfois contre son gré, de jouer un rôle ; parce que si le mal se passe dans notre dos et qu’il n’y a pas de témoin de toutes ces violences, qui pour les raconter et montrer qu’elles existent bel et bien ? Sans s’attarder sur la valeur du récit de l’agresseur, qu’en est-il de celui des victimes ? Tout dépend du traitement que recevra leur parole, et c’est là le prolongement d’une triste réalité : c’est une parole qui est souvent peu prise au sérieux, qui n’a ni le poids qu’elle mérite, ni le retentissement qu’elle devrait avoir, comme le présentait très bien Adèle Haenel sur Mediapart au moment de ses révélations sur les agissements de Christophe Ruggia, des victimes dont les témoignages sont trop souvent « broy[és] ». Alors cette confrontation a beau être douloureuse, elle est indispensable pour nous faire ouvrir les yeux sur la réalité qu’elle représente, parce qu’il est effectivement question de représentation. N’oublions pas que la fiction ne s’invente pas seulement, mais qu’elle puise aussi dans une matière réelle et préhensible pour qui accepte de s’en saisir.

La réalité, une source intarissable pour la création

Qu’il s’agisse de Grâce à Dieu d’Ozon ou de Les Chatouilles d’Andréa Bescond, tous deux puisent la matière de leur récit dans le réel. En effet, rappelons-le, Grâce à Dieu met au jour l’affaire Bernard Preynat, ancien prêtre récemment condamné pour attouchements sur mineurs, dont le verdict du procès retentissant a été prononcé il y a quelques jours. Dans Les Chatouilles, la co-réalisatrice Andréa Bescond nous narre sa propre histoire puisqu’elle a elle-même été victime d’inceste durant son enfance. S’il fallait dégager au moins un intérêt à ces deux films, lequel serait-il ? Ce serait sans doute l’importance de briser le silence ; tous les silences sont lourds de sens, et l’on ne peut accepter que tous restent si religieux.

Grâce à Dieu illustre ce que nous présentions plus haut, à savoir l’importance des témoins. Les agissements du prêtre, que ce soit dans le film ou dans la réalité, étaient connus de beaucoup. Mais savoir les choses en est une, les relater en est une autre. Comment, à partir des outils qui sont à notre disposition, faire en sorte de créer une parole qui sera entendue, ou se faire les relais de cette parole, et par là-même donner une visibilité aux actes auxquels on fait référence ? Sur ces questions, le cinéma est, au XXIème siècle peut-être plus que jamais, un moyen de véhiculer toutes ces réalités, et pour le coup de nous les mettre sous les yeux.

Quelle vertu pour ce type de représentations ?

Quel intérêt alors pour nous, spectateurs, de nous infliger de tels visionnages ? Réfléchissons avec Descartes, qui s’interroge dans son traité des Passions de l’âme sur les moyens dont l’âme dispose pour retrouver sa volonté, lors même qu’elle est inévitablement affectée, par le corps, ce que Descartes nomme les “passions”. L’âme peut cependant retrouver son activité face aux passions en en disposant, c’est-à-dire en se les re-présentant. Descartes ne parle bien évidemment pas à son époque du cinéma mais prend bien plutôt l’exemple des passions qui sont représentées “dans un livre” ou “sur un théâtre” [Descartes, Les Passions de l’âme, art. 147], ce que nous rapprochons ici de la représentation mise en place au cinéma. Se re-présenter les passions, c’est d’une certaine manière les objectiver, plus que si nous étions sous leur emprise ; c’est les mettre à distance et ainsi s’en désolidariser. Non pas qu’elles ne puissent plus nous toucher, mais elles s’éloignent de nous, en ce sens où elles ne nous touchent pas personnellement, c’est-à-dire que nous ne les subissons pas. Ainsi, par la représentation, le spectateur accède à une position précieuse, celle d’intellectualiser ce qui se passe sous ses yeux. Dans le cadre de l’article que nous nous proposons de mener ici, cette position privilégiée prend place dans un cadre particulier, celui des violences sexuelles. En tant que spectateurs, nous sommes aussi là pour réaliser ce qui se passe, ce que Michèle, héroïne de Elle, ne fait pas. La prise de conscience réussit à s’opérer du fait de cette mise à distance. Ces drames observés, parce qu’ils ne sont pas vécus en première personne au moment du visionnage, permettent de se rendre compte de leur réalité, de leur actualité même au vu des faits qu’ils présentent. Le geste même de la représentation, du fait d’une sorte de mise à distance, différente mais qui existe, permet une prise de conscience et peut agir, si ce n’est comme un remède, au moins comme un soulagement. C’est dans la démarche même d’Andréa Bescond de proposer une adaptation de sa propre histoire, d’abord au théâtre puis au cinéma, qu’elle organise sa thérapie. Ces moments de cinéma ne sont jamais complètement déconnectés du réel : ils peuvent être mis en résonance avec l’actualité, soit qu’ils s’en nourrissent directement, soit qu’ils y touchent indirectement.

Pour quel résultat ?

Le MagduCiné publiait il y a quelques jours un article intitulé “Représenter les figures du mal quand les monstres n’existent pas ?” et son sujet peut ici être repris par un biais un peu différent. Le cinéma est un art visuel : alors dis-nous, cinéma, à quoi ressemble le mal et quel visage a-t-il ? Que nous apprend Elle, réalisé par Paul Verhoeven, si ce n’est que le mal n’a pas un visage un et reconnaissable ? Que nous apprend-il sinon que le mal peut venir de partout, même et surtout de là où l’on ne l’aurait jamais soupçonné ?

Le mal s’insinue partout, et apparaît alors évidemment à des endroits où l’on ne se serait pas attendu à le voir, dans la sphère religieuse par exemple, la sphère familiale, et ce tout autant, si ce n’est plus, qu’il provient du dehors et de l’inconnu.  Tout environnement est susceptible d’abriter ces types de violences ; sûrement parce que tout microcosme est finalement à l’image du macrocosme global dans lequel il s’inscrit, et c’est ô combien important de le rappeler.

La question à se poser maintenant est la suivante : que faisons-nous ensuite de ces moments particuliers de cinéma ? Parce qu’il y est affaire de représentations, de mise en scène, peut-être tendons-nous trop à oublier, à réduire le message à ce moment spécifique dans lequel il s’inscrit. Seulement, la force de chaque parole, de chaque message vaut parce qu’elle est beaucoup plus vaste, et touche à des réalités qui, elles, sont de l’ordre de chaque instant. Parce que ces films lèvent le voile qui trop souvent nous empêche de voir ce qui est là, tout près, trop près, si évident et qui pourtant se dérobe si facilement. Mais il est de notre devoir de nous rappeler, au quotidien, et d’être courageux nous aussi, en osant cette fois-ci nous confronter à la pleine réalité des choses, dans tout ce qu’elles ont de bon et de moins bon. Parce qu’on leur doit bien ça, à ceux qui nous apprennent à voir. Le mot de la fin revient à Andréa Bescond qui dit très justement, dans une interview accordée à Public Sénat, qu’ “il faut arrêter de porter des œillères”. Le cinéma, entre autres, travaille à nous les faire ôter ; refusons leur confort et allons, enfin, dans son sens, inscrivons-nous dans son élan, et soyons cohérents, agissons conformément à ce que nous connaissons.

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