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Les Chefs opérateurs au cinéma : Hoyte Von Hoytema, Claire Mathon, Takao Saito…

Alors que la rédaction du Magduciné commence un cycle sur les techniciens au cinéma, cet article est une liste non exhaustive de 10 chefs opérateurs qui ont marqué l’esprit de nos rédacteurs. Allant de Christopher Doyle jusqu’à Takao Saito ou Claire Mathon…

Hoyte Von Hoytema

Figurant parmi les plus belles images du cinéma, les photographies de Hoyte Von Hoytema continuent à nous émerveiller, à nous hanter longtemps après la découverte d’un film, jusqu’à nous redonner, parfois, l’envie de revoir une œuvre juste pour les contempler de nouveau. Le chef opérateur néerlando-suédois, âgé de 48 ans, a marqué de son empreinte le cinéma suédois et anglo-américain. Après deux films suédois, Morse en 2008 et Un été suédois en 2009, Hoyte Von Hoytema s’ouvre au cinéma américain à partir des années 2010. Dans Fighter (2010), La Taupe (2011) et à Her (2013), le directeur de la photographie développe son style visuel à travers des genres variés, accentuant le suspense d’un thriller d’espionnage ou les émotions d’une singulière histoire d’amour. Mais c’est surtout à partir d’Interstellar et de 007 Spectre que Hoyte Von Hoytema acquiert sa renommée. Si ce James Bond reste un des plus réussis de ces dernières années, c’est en grande partie grâce à la collaboration entre le réalisateur Sam Mendès et le chef opérateur, qui confère à Spectre une atmosphère unique. Les choix artistiques de Hoyte Von Hoytema ont également beaucoup apporté aux œuvres de Christopher Nolan, qu’il s’agisse d’Interstellar, de Dunkerque, et certainement du prochain Tenet. Le chef opérateur préfère travailler sans effets spéciaux, en prise directe caméra à l’épaule, ce qui donne un réalisme indéniable à sa photographie. Ses images sublimes dans Ad Astra, entre course lunaire et vide spatial, hantent encore nos pupilles.

Ariane L. Emmanuelle 

Darius Khondji

Evoquer Darius Khondji revient à expliquer un véritable paradoxe tant le style & a fortiori la carrière du bonhomme embrassent 2 facettes bien distinctes. D’abord tourné vers la France, il a vite déployé ses talents outre-Atlantique et ce pour le compte de cinéastes qui louent son approche visuelle. Défenseur d’une image réaliste, le Franco-Iranien ayant officié pour James Gray, Woody Allen ou David Fincher, ne jure en effet que par une stylisation de l’image, en lieu et place de la captation de la lumière naturelle. Ce faisant, le style Khondji qu’on a pu voir dans Se7en ou Okja s’illustre par des essais de pellicule, des essais de développement, de tirage, de colorisation de la lumière (Se7en ; The Lost City of Z), de flashage du négatif (The Immigrant), rendant ses travaux marquants mais surtout reconnaissables à l’heure où la direction de la photographie est un art qui tend à s’uniformiser.

Antoine Delassus

Christopher Doyle

Il a travaillé avec Jim Jarmusch, Zhang Yimou ou même Zhang Yuan mais lorsqu’on entend le nom de Christopher Doyle, c’est sa collaboration avec Wong Kar Wai qui a marqué les esprits. Les deux sont inséparables, deux artistes qui se sont compris et ont signé un esthétisme presque inégalable. Le chef opérateur est un artiste de l’énergie, afin de capter une lumière naturelle mais outrancière. Une lumière qui suinte la vie et son incandescence : notamment celle de Hong Kong et ses néons, le poumon d’une ville. Un peu à l’image de sa personnalité, il aime brouiller les pistes, faire transpirer le cadre et même déborder, amener l’image et son ancrage dans la fiction, dans le spectre du rêve et le flou. Que le cadre soit mouvant (Les Anges Déchus) ou statique (In the Mood for Love), de nuit ou de jour, Doyle aime y installer la lumière comme annonciateur d’une émotion, comme un instrument du chaos qui regarde et met en exergue les personnages. En grand angle ou en plan rapproché, c’est un chef opérateur de l’insaisissabilité, qui adore faire du mouvement, un arme ou une caractéristique presque narrative en elle même. Grace à sa faculté à se fondre dans l’envie des cinéastes avec lesquels il travaille, c’est un caméléon, mais qui garde une flamme, une folie douce perceptible au premier regard. 

Sébastien Guilhermet

Claire Mathon

Un nom qui à présent résonne, et résonnera pour sûr encore longtemps. La contribution photographique de Claire Mathon à l’année 2019 est aussi riche que délicate. Chef opératrice sur Atlantique de Mati Diop, c’est elle qui a su capturer la chaleur des paysages, la fougue des corps et nous happer dans cette atmosphère aussi étouffante qu’enivrante. Elle a été récompensée par le César de la meilleure photographie en 2020 pour Portrait de la jeune fille en feu dans lequel chaque image est un véritable tableau, chaque paysage, une poésie et chaque visage, un enchantement. Elle avait par le passé collaboré avec entre autres Maïwenn dans Mon roi et Polisse, Alain Guiraudie pour L’Inconnu du lac – qui lui avait valu une nomination aux César – mais elle a également travaillé sur divers documentaires. Une filmographie éclectique donc qui pourtant se retrouve autour d’un souci récurrent, celui de comprendre : comprendre comment fonctionnent les visages, les corps, comment rendre compte de leurs émotions, expressions, et ce en particulier à travers un travail et un intérêt toujours renouvelés pour la lumière, à l’image de l’incroyable travail mené sur le tournage de Portrait de la jeune fille en feu. C’est à partir de cette compréhension que l’on peut espérer une belle image. Travailler à toujours être juste, une justesse qui, au cinéma, s’incarne avant tout par l’image et le travail en photographie.

Audrey Dltr

Roger Deakins

Qui peut rester indifférent à Roger Deakins, ce légendaire directeur de la photographie britannique, dont la dernière prouesse a été de nous faire croire que 1917, le récent film de Sam Mendes a été tourné entièrement en un seul plan séquence. Sa maîtrise est telle que l’Oscar lui a été attribué, aux dépens par exemple de Jarin Blaschke qui a pourtant fait un travail fantastique sur The Lighthouse. Ce ne sera que son deuxième Oscar, après celui obtenu pour Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve. Pourtant Deakins aurait mérité d’en recevoir un à chacun de ses films, tant il produit une œuvre d’une cohérence totale guidée par des principes immuables.

Soucieux de mettre en place une intimité avec le spectateur, il préférera utiliser des objectifs à focale fixe, et en approchant de près son sujet. Mu par une volonté d’impliquer le spectateur dans le film, il choisira presque systématiquement de ne jamais utiliser la caméra à l’épaule qui, pour lui, empêche l’immersion du spectateur dans la scène. Désireux d’être le plus vrai possible, il privilégiera de travailler avec une seule caméra, la seule façon selon lui de restituer la vraisemblance d’une scène, notamment par rapport à l’évolution de la lumière. Une scène magnifique synthétise tous ces principes : la rencontre du personnage de Ryan Gosling et de Rick Deckard dans Blade Runner 2049 : une caméra bougeant lentement s’attardant sur chacun des protagonistes filmés en gros plans dans un champ/ contrechamp , un monochrome jaune poussière qui correspond à l’ambiance du moment, une composition impeccable, et une profondeur de champ nette et précise qui nous embarque entièrement dans la scène. Une vraie leçon de cinéma…

Béatrice Delesalle

Gordon Willis

Surnommé le « Prince des Ténèbres » pour sa photographie souvent très sombre, la filmographie de Gordon Willis tourne autour de deux collaborations majeures : Francis Ford Coppola, et Woody Allen. En réalité, de Coppola, Willis n’a dirigé la photographie que de trois films, mais non des moindres : Le Parrain I, II et III. À l’inverse, il compte huit films pour le compte d’Allen, avec notamment Annie Hall, Manhattan, Zelig ou encore Stardust Memories. Sa patte esthétique est clairement identifiable dans Le Parrain, dès la scène d’introduction dans le bureau de Vito Corleone, où les ombres rongent la pièce pour mieux introduire l’inquiétant et tout-puissant personnage éponyme. Ses éclairages sont minimes, donnant une impression de « réalisme » (Les Hommes du président) et de cachet vieillot qui aide la plongée dans les films d’époque (Zelig, Le Parrain). Tout l’arc narratif de la jeunesse de VIto Corleone, dans le deuxième Parrain, arbore des teintes jaunâtres qui marquent une nette différence d’atmosphère avec le récit principal, « au présent ». Annie Hall, sortie quelques années après le premier Parrain, a d’immenses similitudes en termes de grain, de couleurs parfois ternes, de façon d’éclairer les intérieurs, etc. Il n’obtiendra qu’un seul Oscar, honorifique pour l’ensemble de sa carrière, en 2009.

Jules Chambry

Sven Nykvist

Le nom de Sven Nykvist reste d’abord attaché à celui d’Ingmar Bergman, avec lequel il tournera douze longs métrages, que ce soit en noir et blanc (La Source, le Silence, La Nuit des forains) ou en couleurs (Cris et chuchotements, Sonate d’Automne, Scènes de la vie conjugale, Fanny et Alexandre), ce qui lui vaudra deux Oscars (Cris et Chuchotements en 73, Fanny et Alexandre en 83). Ces collaborations montrent les différentes facettes du talent de Nykvist, qui se plie aux exigences particulières de chaque film : la photographie d’une fable médiévale ne peut pas être la même que celle d’une description réaliste de la vie conjugale. Il savait aussi faire jouer l’éclairage et le cadrage pour capter sur les visages les émotions non dites. Mais Nykvist va être aussi le plus célèbre des chefs opérateurs suédois, travaillant avec Woody Allen pour Une Autre Femme et surtout Crimes et Délits ou Louis Malle (Black Moon, La Petite). Il fera la photographie subtilement angoissante du Locataire, de Polanski, l’image poisseuse du Facteur sonne toujours deux fois, de Bob Rafelson, et il travaillera avec Philip Kaufman pour L’Insoutenable Légèreté de l’être, d’après Milan Kundera. C’est surtout Nykvist qui fera la splendide photographie de l’ultime film de Tarkovski, Le Sacrifice, multipliant les prouesses comme l’énorme plan-séquence qui ouvre le film.

Hervé Aubert

Janusz Kamiński

Il est fréquent, au cinéma, de pouvoir compter sur des tandems qui ont façonné notre imaginaire. A ce jeu-là, autant dire que l’on doit beaucoup à la paire composée par Steven Spielberg/Janusz Kaminski qui depuis 1993 n’a de cesse de proposer des univers & décors qui repoussent sans cesse la frontière entre la fiction & le réel. Pour autant, c’est bien la contribution du second qui nous intéressera ici tant elle contraste avec bon nombre de ses pairs. Puisque là ou beaucoup usent de la lumière pour représenter la réalité, lui opte pour l’émergence d’une véritable atmosphère, qui emprunte aux films noirs. Cette utilisation fait que la lumière chez Kaminski peut autant être terrifiante comme c’est le cas avec son rétro-éclairage de Jurassic Park ou la dé-saturation de La Guerre des Mondes ; comme chaleureuse & réaliste dans Le Terminal ou encore Pentagon Papers. Cette collaboration quasi exclusive avec Spielberg prouve en outre que son rapport à la cinématographie est telle une synesthésie, permettant ainsi de voir dans son travail, plus qu’une simple architecture de la lumière, mais bien un créateur au sens le plus noble du terme.

Antoine Delesalle 

Takao Saito

Chef opérateur attitré de maître japonais Akira Kurosawa, Takao Saito est pour beaucoup dans l’identité visuelle de la plupart de ses chefs-d’œuvre. Ayant d’abord travaillé comme son premier assistant réalisateur (avec comme œuvres remarquables, Vivre, Les Sept Samouraïs, Le Château de l’araignée, La Forteresse cachée ou encore Le Garde du corps), Saito devient ensuite son chef opérateur attitré, responsable de la photographie de prouesses esthétiques telles que Kagemusha, Ran, Dodes’kaden, Rêves, Entre le ciel et l’enfer, Sanjuro ou encore Barberousse. Bref, des films décollant la rétine pour leurs noirs et blancs contrastés (les scènes de forêt et de brouillard dans Le Château de l’araignée, ou les combats sous la pluie des Sept Samouraïs), ou au contraire pour leurs palettes de couleurs tout aussi contrastées (Ran, Kagemusha, Rêves : autant de peintures aux couleurs primaires éclatantes, avec pour acmé une séquence de pur onirisme dans Kagemusha où le psychédélique n’est plus très loin). Il ne sera que tardivement récompensé par les diverses académies, pour Rêves, Madadayo et Rhapsodie en août. Si les films d’Akira Kurosawa sont encore aujourd’hui célébrés en partie pour leur force visuelle, Takao Saito est trop peu mentionné à ses côtés. Un artiste qui aura su évoluer avec la technique, maîtrisant aussi bien l’art du monochrome que le spectre de l’arc-en-ciel.

Jules Chambry 

Robby Muller

Disparu il y a deux ans maintenant, le 3 juillet 2018, Robby Müller restera dans les mémoires cinématographiques avant tout comme le grand collaborateur de Wim Wenders. Müller fera treize films avec le grand cinéaste allemand, parmi lesquels Au Fil du temps, L’Ami Américain ou Paris, Texas. En plus d’être un photographe réputé dont les polaroids sont exposés dans le monde entier, Müller fut un chef opérateur innovant, qui, par exemple, va gérer l’emploi simultané d’une centaine de caméras numériques pour le film Dancer in the dark, de Lars Von Trier. Il avait aussi l’art de jouer avec la lumière, ce qui donne les images splendides de Paris, Texas ou de Breaking the waves. Enfin, même s’il était très à l’aise dans la couleur, il a donné des noirs et blancs sublimes, que ce soit pour Wenders ou pour Jim Jarmusch (voir Down by law ou Dead Man, par exemple).
Outre ces exemples, il tourna aussi avec William Friedkin (Police fédéral Los Angeles), Barbet Schroeder (Les Tricheurs, Barfly), Peter Bogdanovich (Jack le magnifique, Et tout le monde riait) ou John Schlesinger (Les envoûtés).

Hervé Aubert 

 

La Nuit venue : uberisation de la nuit parisienne

La Nuit venue est un beau film sur un Paris périphérique, aussi noctambule que désert. Frédéric Farrucci puise dans la nuit tout un éventail de visions, allant autant vers le sensoriel que vers le social et la mue des quartiers en sourdine.

Suivant les traces d’un chauffeur de VTC, chauffeur chinois sans papier, la caméra déambule de ruelle en ruelle, de client en client, de silence en silence, délaissant le Paris carte postale pour nous engouffrer dans une ville interlope plus contrastée et où la misère humaine n’est jamais bien loin. Les tentes des immigrés sous les ponts, les vendeurs à la sauvette, les repas expéditifs entre collègues, l’uberisation des relations humaines, le périphérique sans fin et les garages clandestins ont remplacé les grands appartements, les soirées luxueuses et les néons des grands hôtels parisiens. Sans jamais trop en faire, le film arrive parfaitement à rendre cohérent, politique et homogène son melting-pot de genres. 

Se plaçant sur les rouages du polar et du film noir avec le spectre de la « femme fatale » et de la mafia qui rode, dérivant vers la romance souterraine puis glissant sur les branches de l’étude de caractère et de l’introspection sociale, La Nuit venue ne semble jamais étouffé par toutes ces velléités. Au contraire, d’une fluidité et d’une simplicité assez appréciables, l’ensemble respire grâce à ses personnages sortant des sentiers battus, une réalisation qui maîtrise ses effets de cadrage, son attrait pour l’organique (somptueuse Camelia Jordana) et grâce à de nombreux moments suspendus où l’environnement de la nuit et les personnages ne font qu’un. 

Nicolas Winding Refn, avec Drive, avait eu l’idée de filmer un homme conduisant une voiture tout en écoutant de la pop électro. De son coté, Frédéric Farrucci s’intéresse plus à l’aspect naturaliste de la chose et met en scène un chauffeur de VTC qui se rêve DJ et qui slalome sur les routes parisiennes sous le joug d’une électro minimaliste, signée Rone. Cette BO, magnifique au demeurant, a un peu le même effet que celle de Lim Giong pour Millennium Mambo de Hou Hsiao Hsien : celui de pouvoir capter des moments de solitude (dans le taxi) ou d’osmose romantique (au concert de Rone), et celui de donner une impulsion presque hypnotique aux images, leur donnant un reflet encore plus prononcé, sans leur enlever leur visage politique. 

Mais La Nuit venue n’est pas juste une balade nocturne ambiante et contemplative : le film se ressert beaucoup autour de ses deux protagonistes principaux et du lien social/amoureux qui les rapproche. Jin, chauffeur sans papier aux prises avec la mafia qui le fait payer ses dettes, et Naomie, strip-teaseuse dans des boites souterraines parisiennes : c’est alors la description d’un quotidien précaire et enseveli par les dettes, guidé par la peur de ce qui se trame au « pays » et fracturé par l’angoisse du vide, qui devient encore plus palpable et écrit avec justesse. L’envie de disparaître et de recommencer à zéro tient en vie nos personnages. Dans un climax, manquant certes un peu de tension, qui nous ramène à la dure réalité, là où les figurations de la fiction ne sont que de purs fantasmes, même si la lumière n’est pas forcément si loin. Sans révolutionner le genre, La Nuit venue convainc par son humilité, son originalité narrative, sa représentation nocturne picturale et son casting au diapason. 

La Nuit venue – Bande annonce

Synopsis : Paris 2018. Jin, jeune immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d’électro, est sur le point de solder « sa dette » en multipliant les heures de conduite. Une nuit, au sortir d’une boîte, une troublante jeune femme, Naomi, monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin et entêtée par sa musique, elle lui propose d’être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu.

La Nuit venue – Fiche Technique

Réalisateur: Frédéric Farrucci
Casting  : Guang Hou, Camélia Jordana, Xun Liang, Shue Tien…
Compositeur : Rone
Sociétés de distribution : Jour2fete
Durée : 1h35
Genre: Polar
Date de sortie :  15 juillet 2020

 

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3.5

Felicita de Bruno Merle : l’art de la fuite

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3.5

Felicita de Bruno Merle est un pari risqué au premier abord. 13 ans après Héros, souvent présenté comme un bide, le réalisateur revient sur les écrans. Il propose une comédie enlevée, souvent bancale, avec trois formidables acteurs et beaucoup de poésie.

Etre ou ne pas être comme il faut

Felicita est une chanson très connue, mais c’est aussi la musique qui colle parfaitement à la situation décrite dans le film. Pour Tim, cela est d’une importance capitale : ressentir l’ambiance et la partager avec sa famille composée de sa femme Chloé et de Tommy, leur fille. Felicita est donc un art de vivre que Tim et Chloé désirent dans la fuite permanente, en avant. Ils ne se reposent jamais vraiment, d’où leur maison-bateau posée sur l’eau, comme prête à partir. Face à eux, il y a une fillette qui ne veut surtout pas rater sa rentrée en 6e, à 8h pile le lendemain. Bruno Merle raconte une folle journée dans la vie de cette famille. Tout part d’un décalage, d’un art du mensonge bienveillant et de la fuite. En effet, les personnages ne cessent de monter des bobards auxquels ils tentent de faire adhérer l’autre. Des histoires à dormir debout qu’ils parviennent à rendre crédibles entre eux mais aussi pour le spectateur. On y retrouve donc Orelsan en papa imaginaire ou encore des vidéos postées sur Internet. L’occasion aussi de croiser des personnages aussi absurdes qu’un cosmonaute et un singe qu’on part chercher à marée basse, le tout dans un décor parfaitement réaliste. 

Savoir sortir du cadre

La force du film réside dans sa fraîcheur, sa frugalité. C’est un petit rien mais dont les personnages sont joliment écrits et si peu stables qu’on ne sait jamais ce qui va se passer l’instant d’après. C’est une ode à l’été propice aux balades improvisées, aux rencontres, à l’incongru, mais aussi à sa fin, et aux nouveaux cycles qui démarrent. Pio Marmaï y joue de nouveau une tornade dévastatrice, infatigable, et il fait cela avec un naturel épatant. Face à lui la jeune Rita Merle, fille du réalisateur, est remarquable également. Isolée dans son casque antibruit, elle coupe même le son du film, nous forçant à regarder, mais aussi à écouter, à faire attention aux détails. Une belle complicité naît dans cette effervescence permanente, une attention aux choix également, à ce que c’est que décider de prendre un chemin plutôt qu’un autre. Et surtout de choisir de ne pas être dans la norme. Pour que les personnages, notamment la jeune Tommy puisse faire sienne le mantra de Portrait de la jeune fille en feu : « Ne regrettez pas, souvenez vous ». Si le film est parfois bancal, surtout dans sa dernière partie, il a l’audace d’être toujours sur le point d’exploser, sur le qui-vive et de donner à voir des chemins qui sortent quelque peu du cadre, mais dans lesquels les personnages avancent tête haute, apprennent à relever la tête. On est dans la comédie, le road-movie, le thriller tout à la fois, une parfaite comédie d’été avec un petit truc en plus qui n’est qu’à elle. Felicita est un film au ton original qui donne envie de (re)découvrir Héros et pourquoi pas de lui redonner ses lettres de noblesse.

Le MagduCiné a posé deux questions au réalisateur Bruno Merle et à l’actrice Rita Merle :

Pouvez-vous revenir sur la symbolique du cosmonaute ? Et ce casque antibruit, comment est-ce venu ?

Je ne veux pas expliquer trop les choses. C’est l’ami d’ailleurs…

Je voulais placer le spectateur dans une sensation, il n’y a jamais de vrai silence au cinéma, là on voulait le tenter.

Comment est-ce de diriger sa propre fille. De jouer dans le film de son père  ?

Bruno Merle : La question ne se posait pas sur le tournage. Rita est une actrice impliquée, concentrée. De toute façon, sur un plateau il faut porter de l’attention à l’enfant-acteur, en tant qu’enfant en général et non pas en tant que « ma fille ». J’avais un peu tendance à oublier que c’était ma fille parfois sur le tournage. C’était très simple. Rita a dépassé la question de l’enfant-acteur, c’est au moment du montage que cela m’a sauté aux yeux, que j’avais figé ma fille dans un moment de sa vie.

Rita Merle témoigne du même ressenti « c’était assez simple pendant le tournage », confit-elle. Elle envisage de refaire du cinéma si cela se présente et nous ne pouvons que lui souhaiter de belles propositions !

Felicita : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=G8aYPumDEJc

Felicita : Fiche technique

Synopsis : Pour Tim et Chloé, le bonheur c’est au jour le jour et sans attache. Mais demain l’été s’achève. Leur fille, Tommy, rentre au collège et cette année, c’est promis, elle ne manquera pas ce grand rendez-vous. C’était avant que Chloé disparaisse, que Tim vole une voiture et qu’un cosmonaute débarque dans l’histoire.

Réalisation : Bruno Merle
Scénario : Bruno Merle
Interprètes : Pio Marmai, Camille Rutherford, Rita Merle, Adama Niane, Orelsan
Photographie : Romain Carcanade
Montage : Benjamin Favreul, Guillaume Lauras
Genre : comédie
Date de sortie : 15 juillet 2020
Durée : 82 minutes
Société de production : Unité de production
Distribution : Rezo Films

France – 2020

Été 85, de François Ozon : un pari tenu pour une promesse trahie

Été 85 a tout de la promesse trahie. Certains espéraient découvrir un Call Me By Your Name à la française, d’autres un thriller maritime aux allures de Plein Soleil. Le nouveau film de François Ozon n’a jamais prétendu être l’un ou l’autre, cherchant sa propre voie au carrefour d’une romance estivale onirique et d’un drame policier plus terre-à-terre. Le problème, c’est qu’Été 85 n’est pas très harmonieux par son mélange des genres, par son style, ses tonalités, et sonne assez faux dans sa globalité.

Si la première partie du film, de la rencontre entre David et Alexis à l’apothéose de leur relation, jusqu’à l’arrivée de l’événement fatidique (maladroitement annoncé dès la scène d’introduction), est plutôt prometteuse et parcourue de quelques jolis moments (le sauvetage en mer, les balades en moto, la soirée en boîte de nuit), le dernier tiers, consacré à l’intrigue policière, laisse un goût amer d’indifférence. Remontant son récit sous forme de flash-backs narrés par le personnage d’Alexis, Ozon prend le parti de rembobiner l’histoire des deux héros pour nous raconter comme Alexis en est arrivé là, au tribunal, avec un tragique événement sur la conscience. L’originalité d’Été 85, malgré ce procédé narratif éculé dans le cinéma policier, consiste à ne jamais vraiment nous dire si les images sous nos yeux sont les « faits réels » de l’histoire ou bien les faits remodelés par la mémoire d’Alexis, tels qu’il décide de les raconter à la justice avec plus ou moins de franchise et d’omissions.

Malheureusement, Ozon ne fera rien de cette ambivalence possible entre fiction et réalité à l’intérieur de son récit, évacuant même le problème à plusieurs reprises par quelques phrases qui ont tout de l’aveu de faiblesse déguisée en tournures accrocheuses (« Est-ce qu’on invente toujours les gens qu’on aime ? », « il faut savoir échapper à son histoire » : qu’y a-t-il derrière ? doit-on comprendre qu’Alexis romance ce qui lui est arrivé pour échapper à quelque chose ? À sa condamnation, peut-être ? « Inventer les gens qu’on aime », c’est joli, mais c’est un peu la base de la relation à autrui, avec ou sans amour, non ?). En outre, une fois que le présent du récit, c’est-à-dire le moment du tribunal qui ouvre le film, est rejoint dans le dernier tiers par les flash-backs, le rythme s’écroule totalement.

Le montage alterné, l’écriture des scènes et encore plus des personnages devient anarchique et semble ne plus savoir où aller. Le rapport à la mort, tant appuyé tout le long du récit, tant verbalisé par David, tant surligné en gras par les posters de momies qui ornent les murs de la chambre d’Alexis (à croire qu’il n’a qu’un seul centre d’intérêt, qu’un seul trait de caractère qui le définisse), ne mènent nulle part. Trente minutes sur le deuil sans que les discussions et autres éléments ayant participé à l’écriture des personnages ne servent à la moindre réflexion. D’où sortent les crises (à la morgue, au cimetière) ? Que veulent-elles dire ? En quoi le fait qu’il soit fasciné par la Mort avec un grand M apporte quoi que ce soit à sa façon de vivre la mort d’un proche ? De même, le coup du pari « j’irai danser sur ta tombe », qui est l’idée centrale du film, tombe à plat du fait qu’elle ne trouve ancrage dans aucun élément de l’histoire (ni dans le rapport de David à la mort de son propre père, ni dans les relations difficiles qu’Alexis entretient avec ses parents, ni dans leur histoire d’amour à tous les deux). C’est un pari gratuit, qui ne semble être là que pour sa dimension romanesque et vaguement poétique. Mais même la scène en question sonne faux, parce que le concept de cette scène, depuis le début, sonnait faux, n’était rattaché à aucune racine émotionnelle pour les personnages (et encore moins pour le spectateur), sinon à une promesse entre amis. Mais sans signification intrinsèque à un tel geste, la promesse-défi aurait pu être n’importe quoi d’autre que ça n’aurait rien changé, finalement.

Du côté des personnages secondaires, on souffle le chaud et le froid. Kate est franchement inutile, du début à la fin, sinon pour servir d’élément déclencheur à l’engueulade entre Alexis et David (qui constitue l’une des rares scènes très justes et captivantes du film, soulignons-le), et pour servir d’intermédiaire au réalisateur en glissant dans sa bouche quelques maximes de vie bien tournées. Le professeur de lettres incarné par Melvil Poupaud est aussi cliché et inutile que le sous-arc narratif tout entier dans lequel il intervient, concernant les doutes d’Alexis quant au futur de sa scolarité. Cela n’apporte rien, et n’épaissit qu’artificiellement un protagoniste décidément vide, lisse, insipide (bien qu’incarné avec talent et émotion par Félix Lefebvre). Les parents d’Alexis sonnent assez juste, mais là encore traversent le film tels des fantômes : Ozon multiplie les scènes où le père, la mère montrent à Alexis qu’ils sont là pour lui, sans que ce dernier ne veuille s’ouvrir à eux. Cette relation de non-communication n’évoluera jamais vraiment, et une scène au début aurait suffi pour montrer la solitude du personnage, voire sa perdition existentielle. Le film se répète énormément, pour tout, tout le temps, sans ne jamais évoluer significativement. La mère de David, enfin, est insupportable. C’est sans doute son rôle qui est écrit ainsi, sorte de veuve excentrique et lunaire, gênante et intrusive ; mais l’interprétation de Valéria Bruni-Tedeschi est si outrancière qu’on ne croit pas un seul instant à son personnage – et encore moins à ses larmes ou sa colère.

Été 85 laisse un amer goût d’inachevé, de coup manqué, alors qu’il avait pour lui une jolie photographie, une bande-son très nostalgique mais qui fonctionne à tous les coups, un duo d’acteurs talentueux (on espère revoir Benjamin Voisin le plus tôt possible) à la complicité palpable, ou encore une intrigue policière sur fond d’idylle estivale alléchante. Une promesse trahie, parce que mal écrite, ou trop peu, avec une fin bâclée presque gênante de platitude, et une construction narrative trop artificielle à l’image de ses personnages. Une promesse trahie, parce qu’on a l’impression qu’Ozon nous balance des pistes d’exploration sans aller plus loin (la transidentité, la répétition des mêmes schémas de relations toxiques, l’acceptation de l’homosexualité dans la cellule familiale, la porosité du réel et l’embellissement du passé, etc.), voulant parler de beaucoup de choses pour n’approfondir presque rien – pas même son ambiance eighties clichée et sur-stylisée qu’on ne sait plus si elle participe volontairement à l’onirisme des scènes remémorées, ou si elle relève plus simplement d’une vision nostalgique assez discutable.

À l’image de David fonçant à toute vitesse sur sa moto, cherchant à rattraper la bulle d’intemporalité qui lui donnera l’impression d’exister, Été 85 n’offre jamais l’émulsion grisante de la vitesse à laquelle peut aller un amour de vacances, l’ivresse du déséquilibre et de la chute que toute relation suppose, et semble condamné à demeurer à distance de cette bulle à cause des insuffisances d’un moteur dont le destin, malgré une mise en route réjouissante, est d’exploser à mi-parcours au détour d’un virage mal anticipé.

Été 85 : Bande-annonce

Fiche technique :

Réalisation : François Ozon
Casting : Benjamin Voisin, Félix Lefebvre, Philippine Velge
Scénario : François Ozon
Photographie : Hichame Alaouié
Musique : Jean-Benoît Dunckel
Société de production : Mandarin Production, FOZ
Durée : 100min
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 14 juillet 2020

France – 2020

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2.5

Critique de Lucky Strike, un film de Kim Yong-hoon : Une réjouissante course à l’argent

Premier film d’une maîtrise imparable, Lucky Strike ne transcende pourtant jamais son genre mais parvient quand même à s’imposer comme un malin plaisir. Il présente Kim Yong-hoon comme un jeune cinéaste plein de promesses.

Synopsis : Un corps retrouvé sur une plage, un employé de sauna, un douanier peu scrupuleux, un prêteur sur gage et une hôtesse de bar qui n’auraient jamais dû se croiser. Mais le sort en a décidé autrement en plaçant sur leur route un sac rempli de billets, qui bouleversera leur destin. Arnaques, trahisons et meurtres : tous les coups sont permis pour qui rêve de nouveaux départs…

Cela fait maintenant un certain temps que le cinéma sud-coréen s’impose comme un des plus créatifs et astucieux, et dont de fortes personnalités ont su émerger tels que Park Chan-wook ou encore Bong Joon-ho pour ne citer qu’eux. Ce dernier a d’ailleurs connu la consécration parfaite avec l’immense succès de son brillant Parasite. Face à un cinéma occidental qui se repose beaucoup trop sur ses acquis, la proposition sud-coréenne, notamment en terme de film de genre, est devenue la nouvelle référence à atteindre. Dans ce contexte cependant, Lucky Strike apparaît presque comme un thriller plutôt classique, mais là où le classicisme sud-coréen se montre aussi encore quelques coudées au-dessus des productions occidentales.

D’une histoire d’arnaque en apparence assez attendue, Kim Yong-hoon parvient à tirer un scénario malin qui joue habilement de sa narration avec une structure chapitrée qui jongle astucieusement entre les points de vue et parvient à brouiller sa propre chronologie. Le résultat est que Lucky Strike déconstruit adroitement nos attentes, nous perd pour mieux nous ressaisir dans un jeu de massacres qui s’intensifie et qui devient assez jubilatoire grâce à un humour noir succulent et très bien dosé. On n’est pas loin d’un style très tarantinesque parfois, surtout dans cette volonté d’un film choral qui arrive à faire coexister plusieurs portraits de personnages assez complexes, sans jamais se perdre et en gardant une limpidité à toute épreuve. En soi, son récit ne sera jamais vraiment très surprenant surtout qu’il découle d’une logique très moralisatrice mais c’est la manière avec laquelle le cinéaste le met en oeuvre qui en fait son originalité.

Lucky Strike bénéficie en plus d’un très bon casting avec des acteurs qui, sans faire des prestations mémorables, campent solidement leurs personnages, les rendant tout aussi attachants que foncièrement pathétiques. On suit une bande de losers magnifiques embringués dans les méandres de leur propre malchance et stupidité. Techniquement le film est abouti entre sa photographie très soignée et son montage bien pensé qui assure un rythme et un ludisme plaisant à l’ensemble. Néanmoins il faut reconnaître qu’en terme de mise en scène, malgré le fait que celle-ci se montre efficace, Kim Yong-hoon ne brille par forcément par son audace. Classique et fonctionnelle, elle accompagne le récit plutôt qu’elle ne cherche à vraiment le dynamiser ou l’incarner, ce qui au final est peut-être le plus gros point noir de ce Lucky Strike. Malgré son étonnante maîtrise, celui-ci donne aussi souvent l’impression de n’être qu’en pilotage automatique.

Lucky Strike est donc un thriller solide et réussi mais qui se contente parfois un peu trop du strict minimum. Ce qui s’avère autant rafraîchissant pour un premier film qui ne cherche jamais à trop en faire -on évite la pure démonstration de force- que frustrant, tant on a l’impression que Kim Yong-hoon retient ses coups. De par sa structure narrative ingénieuse, son humour noir bien senti et son rythme brillamment maîtrisé malgré sa profusion de personnages, on sent que le cinéaste possède un vrai talent de conteur d’histoire et qu’il aurait pu aisément le faire transparaître de manière plus formelle. En reste donc un film qui apparaît comme un peu mineur, surtout au milieu d’un cinéma sud-coréen qui nous habitue souvent à l’excellence, mais qui est aussi porteur de belles promesses pour le jeune cinéaste. Lucky Strike lui ne transcendera jamais son genre mais reste un plaisant essai qui ne démérite pas et qui vaut bien un petit coup d’œil.

Lucky Strike : Bande annonce

Lucky Strike : Fiche technique

Titre original : 지푸라기라도 잡고 싶은 짐승들 (Jipuragirado Jabgo Sipeun Jibseungdeul)
Réalisation : Kim Yong-hoon
Scénario : Kim Yong-hoon, d’après l’œuvre de Keisuke Sone
Casting : Jeon Do-yeon, Jeong Woo-seong, Bae Seong-woo, Shin Hyun-bin, …
Photographie : Kim Tae-sung
Montage : Han Mee-yeon
Musique : Nene Kang
Producteurs : Jang Won-seok et Billy Acumen
Production : Megabox
Distributeur :Wild Bunch Distribution
Durée : 108 minutes
Genre : Thriller
Dates de sortie : 8 juillet 2020

Corée du Sud – 2020

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3.5

Saul Bass : trouver l’ouverture…

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Il est cinéaste, graphiste, illustrateur, consultant visuel, créateur de logos, storyboarder. Il a collaboré avec Otto Preminger, Alfred Hitchcock, Martin Scorsese, Billy Wilder, Carol Reed, Stanley Kubrick ou William Wyler. Il est surtout célèbre pour avoir révolutionné le générique de film.

« Jusque-là, les génériques avaient tendance à se borner à n’être que de monotones listes de noms, largement ignorées, qu’on endurait, ou dont on profitait pour aller chercher du popcorn. Il semblait y avoir une réelle occasion d’utiliser le générique d’une manière nouvelle — de créer une atmosphère pour l’histoire qui allait être racontée […] Puis, ça m’a un jour frappé que le générique pouvait apporter une contribution plus importante au processus narratif. Cela pouvait devenir un prologue. » – Saul Bass

Il y a un avant et un après Saul Bass. Dans un premier temps, les films présentent des génériques sans originalité, se contentant le plus souvent de faire défiler des noms, parfois longuement, avant que les premières images ne viennent enfin s’inscrire à l’écran. Le travail de Saul Bass va bouleverser l’ouverture de film telle qu’elle était alors entendue : par des formes, des couleurs, des typographies et des idées annonçant ou symbolisant le spectacle à venir, le graphiste américain, passé à la postérité pour son travail avec Alfred Hitchcock, anime le générique, en fait un film dans le film et polarise d’entrée de jeu l’attention du spectateur.

Comment préfigurer un long métrage de deux heures dans un générique de quelques minutes ? Psychose y apporte un début de réponse. Le nom et le prénom de Janet Leigh finissent séparés, tandis que ceux d’Anthony Perkins sont écartelés à chaque coin de l’image. Faut-il y voir un indice sur le sort qui attend les deux personnages ? Dans Vertigo, un visage féminin se dévoile par bribes, comme un puzzle, avant que n’intervienne la fameuse forme spiralée, les deux annonçant probablement la femme impossible à retrouver et l’obsession liant le héros à cette dernière. La Mort aux trousses fait se confondre les lignes colorées et artificielles du générique (le faux) avec un gratte-ciel en verre reflétant le tumulte urbain (le réel).

Saul Bass est l’instigateur d’une véritable approche graphique du générique. Il possède la capacité quasi unique d’associer durablement et instinctivement une image, ou une forme, à un film. Martin Scorsese dira à son propos : « Ses génériques ne sont pas de simples étiquettes sans imagination – comme c’est le cas dans de nombreux films – bien plus, ils font partie intégrante du film en tant que tel. Quand son travail apparaît à l’écran, le film lui-même commence vraiment. » Saul Bass se passionne tôt pour le dessin. Il est initié au courant Bauhaus par le peintre et théoricien de l’art d’origine hongroise György Kepes, qu’il rencontre au Brooklyn College. L’hommage le plus célèbre à son travail demeure probablement le générique de la série Mad Men, qui croise des éléments d’Autopsie d’un meurtre, Vertigo et La Mort aux trousses.

Saul Bass est donc indubitablement l’inventeur du générique moderne. Tout graphiste se reconnaît dans son travail – ou s’en inspire. Ses ouvertures constituent des levers de rideau : elles impulsent une ambiance et traduisent visuellement le contenu d’un film, ou les éléments dont il se réclame. Animation par découpage, peinture, prises de vues réelles ou animées, Saul Bass multiplie les techniques, mais se range le plus souvent à l’épure formelle. Celui qui réalisera en 1974 son unique long métrage, Phase IV, a par ailleurs vraisemblablement eu un rôle-clé dans l’élaboration de la scène de la douche de Psychose, peut-être la plus célèbre de l’histoire du cinéma. Certaines sources affirment qu’on lui devrait notamment le découpage haché de la séquence.

Peu importe, son nom demeurera de toute façon longtemps inscrit au panthéon du septième art.

« Jungle Fever » : fascination-répulsion

Elephant Films met à l’honneur Spike Lee avec Mo’ Better Blues et Jungle Fever. Dans ce dernier, le cinéaste afro-américain s’intéresse au couple interracial, à la négrophobie, aux violences policières et aux communautés noires sous la coupe du crack.

À la charnière des années 1980-1990, Spike Lee connaît une période faste. En l’espace de quatre ans, il réalise Do the Right Thing, Mo’ Better Blues, Jungle Fever et Malcolm X. Chaque film possède des qualités artistiques évidentes… et amène son lot de polémiques. Celui qui nous intéresse aujourd’hui, Jungle Fever, n’en est pas exempt : certains critiques accusent le réalisateur afro-américain de misogynie. En plus de se perdre en conjectures, ceux-là passent évidemment à côté de l’essentiel.

Spike Lee procède par cercles concentriques : au centre de son long métrage figurent Flipper (Wesley Snipes), un architecte afro-américain, et Angela (Annabella Sciorra), une secrétaire intérimaire d’origine italienne, deux collègues bientôt poussés dans les bras l’un de l’autre. Autour d’eux gravite une galerie pléthorique de personnages : Cyrus (Spike Lee), Paulie (John Turturro), Gator (Samuel L. Jackson), Jerry (Tim Robbins), Mike (Frank Vincent) ou James (Michael Imperioli). Eux-mêmes ont partie liée avec d’autres protagonistes, ouvrant ainsi de nouveaux arcs narratifs, romantiques et/ou dramatiques.

Flipper et Angie entament une relation adultère qui va parasiter leur existence. Flipper est marié et père de famille. En flirtant avec Angie, il met son couple et sa famille en danger, en plus de s’attirer les foudres de ses parents. Angie est à peine mieux lotie : elle subit le courroux de son père lorsque ce dernier apprend qu’elle fréquente un Noir. Il lui déclare préférer se « planter un poignard dans le cœur plutôt qu’être le père d’une baiseuse de nègres ». Ses amies sont tout aussi interloquées, comme en témoigne le silence gêné qui suit la révélation de sa relation avec Flipper. « Quelle idée de se faire un morceau de charbon », avancera même l’une d’entre elles.

Angela est un personnage des plus intéressants. Au-delà des liens qui l’unissent à Flipper, et de l’observation des réactions radicales que leur relation engendre, elle permet à Spike Lee de dresser un portrait désabusé – et, avouons-le, stéréotypé – des Italo-Américains. Angie passe ses journées dans les transports et au bureau. Quand elle rentre auprès des siens après son travail, ils attendent d’elle qu’elle se mette aux fourneaux, qu’elle prenne soin d’eux, bref qu’elle se sacrifie pleinement pour son père et ses frères, pourtant désœuvrés. Elle apparaît ainsi à la fois comme une « mère » et une « sainte ». Le portrait familial italo-américain est complété par une croix christique bien en vue sur un mur ou des réflexions déplacées, désespérément paternalistes, envers les hommes qui osent approcher Angie.

La question de la couleur de peau irrigue Jungle Fever de bout en bout. « Pourquoi est-ce que je suis le seul Black à travailler dans la boîte ? », se questionne Flipper. Plus tard, attablé au restaurant en compagnie d’Angie, il voit une serveuse traiter sa maîtresse de « pétasse échevelée » et de « blanc de poulet ». Une fois regroupées, les femmes afro-américaines discutent entre elles de leur teint, regrettant que les hommes noirs veulent tous « Blanche-Neige qui trottine à leur bras ». D’ailleurs, les « putains de Blanches » ne rêvent que de coucher avec leurs hommes si l’on en croit leurs propos. Drew, la femme de Flipper, métisse, s’épanche le temps d’une séquence sur ses blessures identitaires : on l’a jadis traitée de « bâtarde », de « claire-obscure », voire de « négresse blanche ». Les Italo-Américains se plaignent quant à eux que les Noirs raflent tout dans le sport, ou qu’ils occupent désormais des postes en vue à la mairie ou dans la police. Et le père de Paulie en remet une couche en qualifiant la compagne de son fils de « grue charbonneuse ».

Il y a probablement autant de fascination que de répulsion dans les rapports interraciaux mis en images – et en paroles – dans Jungle Fever. Spike Lee ne s’y trompe pas en faisant et défaisant les couples, et en laissant les commères et les révoltés faire leur œuvre. Il tapisse de surcroît son film de sujets connexes – mais loin d’être anecdotiques. Il y a d’abord le crack, vu à travers le personnage de Gator, prêt à dépouiller ses parents pour s’offrir un bout de paradis artificiel. Une séquence mémorable dans une crack house surnommée le « Taj Mahal » servira à fixer tous les maux que la drogue a infligés à la communauté noire dans les années 1980. Il y a ensuite les efforts non récompensés de Flipper : il aspire à devenir architecte-associé, mais essuie un refus poli de la part de ses patrons. « Je constate que vous n’avez aucun respect ni pour moi ni pour mon dévouement pour cette entreprise », lâchera-t-il avant de démissionner. La scène, brillante, est immortalisée par une caméra tournoyant autour des personnages, ce qui ne constitue pas la seule expérimentation formelle de Spike Lee. Il y a enfin la violence policière, entrevue en quelques minutes, lorsqu’un jeu un peu trop démonstratif entre Flipper et Angie aboutit à une intervention policière très musclée, au cours de laquelle le spectateur, pris à témoin, a la désagréable impression d’être lui-même tenu en joue par un officier menaçant.

Si Jungle Fever est un témoignage, il porte probablement sur l’incapacité des communautés à prendre langue entre elles. Angie sur Harlem : « Je connais personne là-bas. » Flipper sur les habitudes culinaires des Italo-Américains : des « spaghettis » et des « lasagnes ». Dès qu’un personnage est appelé à donner son opinion sur une communauté tierce, il enfile les clichés comme des perles. La parade de la honte d’Angie, chassée du foyer familial en raison de sa relation avec Flipper, en dit peut-être davantage que n’importe quel discours : les voisins assistent en voyeurs à la répudiation d’une jeune femme dont le seul tort a été d’aimer un homme d’une autre couleur de peau que la sienne. Il faut lire entre les lignes : les relations interraciales sont un spectacle qui peut déboucher en toute impunité sur la réprobation ou la violence.

Jungle Fever fut l’un des plus grands succès commerciaux de Spike Lee. Le film, d’un budget d’environ 14 millions de dollars, fit 32 millions de recettes aux États-Unis et 44 à travers le monde. La musique de Stevie Wonder y occupe une place prépondérante, de même que la surexposition lumineuse typique du réalisateur américain. Avec une caméra très mobile, aux plans variables et imaginatifs, capable de traduire des états émotionnels ne serait-ce qu’en rejouant plusieurs fois un même trajet (vers l’école), Spike Lee arrive à un degré de maturité le plaçant définitivement parmi les réalisateurs les plus significatifs de son temps.

BONUS & TECHNIQUE

Tant l’image que les pistes sonores s’avèrent satisfaisantes. On notera un piqué appréciable et une image HD apparaissant revitalisée par rapport aux versions précédentes. On regrettera en revanche des bonus plutôt chiches. Le making-of ne durant que quelques minutes, c’est surtout l’intervention de Régis Dubois, spécialiste de Spike Lee, qui retient l’attention. Il évoque le meurtre de Yusuf Hawkins, les grands sujets traités dans Jungle Fever, la manière dont le film s’empare du thème de la drogue dans les communautés noires, la musique structurante de Stevie Wonder ou encore le rôle de découvreur de talents que Spike Lee s’est arrogé au fil des années. Comme à l’accoutumée, des crédits et une bande-annonce viennent compléter les suppléments.

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3.5

Godspeed, un film de Chung Mong-hong en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Godspeed, comédie noire et dramatique réalisée par le taïwanais Chung Mong-hong. Le long métrage, qui croise les destins de malfrats de seconde zone et d’un chauffeur de taxi usé par la vie, est disponible dans une édition soignée chez Spectrum Films.

Synopsis : Na Dow gagne sa vie de petits larcins pour le compte du chef mafieux, Da Bao. Lors d’un voyage, il engage Old Xu, un chauffeur de taxi expatrié de Hong Kong pour le conduire de Taipei au sud de Taiwan, afin de livrer la drogue. Ces deux gentils vauriens vont se retrouver au milieu de bandes de gangsters rivaux et corrompus.

Godspeed : malfrats, spleen et distanciation 

Godspeed a beau être considéré comme une comédie noire, il ressort de son expérience une forte mélancolie. Un sentiment qui est parfois ponctué par quelques rares sourires et surtout bousculé par une forme d’ennui face au manque de subtilité de son propos. À travers les parcours de ses malfrats de seconde zone (il s’agit d’une branche très basse d’une conséquente hiérarchie qui trempe dans le trafic de drogue) et d’un chauffeur de taxi fatigué par son quotidien « merdique » qu’il subit depuis plus de vingt ans, le long métrage surexpose ses réflexions existentielles à coup de longs plans silencieux sur des regards perdus, des paysages vides de vie, des corps usés, meurtris mais toujours en retenue, le tout sur-explicité par des dialogues trop peu subtils pour sembler anodins et du verbiage trop direct au point de neutraliser toute interprétation ou réflexion spectatorielle.

Godspeed tient ainsi d’un à-plat cinématographique. Tout est dit ou presque, ainsi rien est à traduire spectatoriellement parlant, soit émotionnellement, mentalement et spirituellement. Cette sensation de platitude filmique tient probablement de la mise en scène et de son rapport aux motifs du genre. Une introduction directe avec un personnage dans une situation dangereuse et sa voix-off qui va nous expliquer le comment du pourquoi, la torture d’un traître, l’engagement d’un homme de main avec un processus très secret, et d’autres motifs sont identifiables. Toutefois, la mise en scène de Chung Mong-hong propose – comme beaucoup de films de genre réalisés par des auteurs conscients de l’être – un point de vue distancié. Ce phénomène de distanciation du regard sur son sujet dans un long métrage de genre se manifeste par un manque d’engagement émotionnel – donc d’investissement du point de vue d’un personnage – et par la surexposition dialoguée et/ou visuelle de réflexions philosophico-de-bistrot. Ces dernières sur-réfléchissant le parcours de ses personnages et, par ce biais, les motifs du film, le genre dont il est censé faire battre le cœur le temps d’une séance, et puis l’Art avec un grand « A » et enfin la « Vie, la vraie ». Only God Forgives, Dragged Across Concrete et Mandy en sont autant d’exemples. Notons que selon la spécialiste du cinéma Taïwanais Wafa Ghermani, l’introduction du film rend hommage au film de Nicolas Winding Refn.

On peut néanmoins nuancer dans le cas de Godspeed. En effet, l’expérience mélancolique qui ressort de l’ensemble semble mettre en lumière l’accord du cinéaste avec le mal-être de ses personnages. On pense notamment aux plus réussis, soit les plus cohérents, compréhensibles et donc émouvants malgré la distanciation cinématographique, ceux du chauffeur de taxi campé par un Michael Hui formidable et son jeune client (visibles dans l’image de couverture de l’article). Ce qui est, en plus d’une imagerie soignée, déjà ça à prendre.

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Attention, on va parler existentialisme en discutant de façon anodine d’un canapé resté sous blister.
Godspeed – Spectrum Films

Une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films

godspeed-chung-mong-hong-visuel-de-l-edition-blu-ray-dvd-spectrum-filmsSpectrum Films délivre ici une formidable édition tant au niveau de la présentation du film que de ses compléments. Il y a en effet peu à redire du côté du métrage. Couleurs nuancées, contrastes puissants et détails sont au rendez-vous. On pourrait juste regretter un défaut ponctuel de gestion des tons sombres. Ceci a pu être relevé lorsque des zones plus ou moins sombres de l’image sont tout à coup devenues lumineuses et granuleuses. Enfin la piste sonore DTS-HD 5.1 en langue originale (le Mandarin) est excellente.

L’expérience du film est à compléter avec un peu plus de deux heures et quinze minutes de bonus présentés en haute définition. Wafa Ghermani, spécialiste du cinéma Taïwanais, présente en treize intéressantes minutes le film, ses influences, le travail de troupe du réalisateur et sa place dans la carrière du cinéaste. Panos Kotzathanasis, auteur sur le site Asia Movie Pulse, revient le temps de sept bonnes minutes sur le récit du film, la représentation très pragmatique du gangster ou l’expérience de la futilité par chacun des personnages au fur et à mesure du récit. Vient ensuite un grandiose entretien exclusif de vingt-cinq minutes avec l’ancien grand acteur comique, Michael Hui, ici dans son premier grand rôle dramatique. Ce dernier revient sur ses débuts, ses inspirations, la manière dont il a été approché pour Godspeed, son tournage en mandarin – une langue qu’il ne parle pas régulièrement et qui a posé problème sur le tournage –, son approche universaliste de la comédie, de certains personnages du film ou encore de son manque d’enthousiasme pour de nombreux scénarios de comédie. Le riche making of d’une heure, nommé Guide officiel de Godspeed, accompagné par une voix-off, devrait ravir les fans du film et aussi intéresser les cinéphiles avec entre autres la présentation du pragmatisme taïwanais qui doit œuvrer avec un faible budget. Arrivent enfin trente minutes de scènes coupées et la bande-annonce du long métrage.

Spectrum Films livre ainsi une riche édition pour le film de Chung Mong-Hong qui devrait ravir les adaptes de home-cinema ainsi que les cinéphages en quête de nombreux compléments pertinents.

Bande-annonce – Godspeed, un film de Chung Mong-hong

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray – Godspeed

1080 24p – MPEG-4 AVC – 2.35:1 – 16/9 – langue : Mandarin DTS-HD Master Audio 5.1 – sous-titres français – Taiwan – 2016

COMPLÉMENTS

Présentation du film (13 min 32s)
Interview exclusive de Michael Hui (24 min 59s)
Avant-propos de Panos Kotzathanasis (7 min 31s)
Making-of (58 min 46s)
Scènes coupées (29 min 51s)
Bande-annonce (1 min 27s)

Date de sortie : 18 février 2020 – Prix indicatif public : 20,00€

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4.5

Une « Encyclopédie du ciel et de l’espace » pour les 6-9 ans

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Chez Gallimard paraît une nouvelle édition de Mon encyclopédie du ciel et de l’espace, un ouvrage collectif de vulgarisation scientifique qui s’adresse aux 6-9 ans. La version précédente s’était écoulée à plus de 33 000 exemplaires.

L’affirmer revient à enfoncer une porte ouverte : l’Univers est immense. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il est en expansion constante, peut-être accompagné d’univers parallèles (les « multivers ») et potentiellement nanti d’une matière noire invisible (celle sur laquelle travaille Sheldon Cooper dans The Big Bang Theory). Big Bang… Cette théorie s’est progressivement imposée dans la communauté scientifique : l’Univers serait né il y a treize milliards d’années à partir d’un état particulièrement dense et chaud. Un point minuscule qui libéra une telle quantité d’énergie qu’il permit de créer le temps et l’espace. Des centaines de milliers d’années plus tard, les gaz qui s’en sont échappés avaient fait leur œuvre et formé les étoiles, les planètes et les galaxies que nous connaissons aujourd’hui.

L’homme s’est de tous temps passionné pour l’espace. Pour en percer les mystères, il utilise les technologies les plus avancées et y envoie des astronautes – étymologiquement des « navigateurs des étoiles ». Comme on peut notamment l’apercevoir dans le film Proxima, la préparation des astronautes est physiquement et psychologiquement éprouvante. Dans l’espace, une chose aussi simple que visser un boulon a tout d’une entreprise périlleuse. Des mois d’études et d’entraînement, notamment en multi-axe et apesanteur, permettent aux astronautes de se mettre en condition avant une mission spatiale. Si tout le monde connaît l’histoire de Neil Armstrong, premier homme à avoir marché sur la surface de la lune (le 20 juillet 1969), les sondes Viking, le Mars Express ou le rover Curiosity demeurent plus confidentiels, malgré les avancées scientifiques suspendues à leurs trouvailles.

Le regard de la science sur l’espace est d’autant plus important que les questions fusent. La Galaxie a vu se porter sur elle des mythes indiens, hindous ou égyptiens. Elle a ensuite attisé la curiosité et l’imagination de personnalités telles que William Herschel, Percival Lowell ou H.G. Wells. La recherche des extraterrestres a conduit les scientifiques à analyser les signaux artificiels et à envoyer des messages codés à travers l’espace. L’existence de planètes similaires à la nôtre occupe les astronomes : ils espèrent trouver parmi les exoplanètes situées en dehors de notre système solaire des terres habitables capables d’abriter la vie. Quant aux étoiles, elles ne cessent de fasciner, et pas seulement ceux qui en ont fait leur métier !

Tous ces éléments sont développés à hauteur d’enfant dans Mon encyclopédie du ciel et de l’espace. Ils se fondent dans des fiches thématiques richement illustrées et augmentées, si nécessaire, d’encadrés explicatifs. Parmi les sujets abordés, on retrouve également le Soleil, la Voie lactée, les étoiles filantes, les ovnis, les trous noirs, les phases de la lune ou encore les constellations. En fin d’ouvrage se trouvent par ailleurs un quiz, un glossaire ou une ludique section « Vrai ou faux ? ». De quoi apprendre en s’amusant.

Mon encyclopédie du ciel et de l’espace, ouvrage collectif
Gallimard Jeunesse, juillet 2020, 128 pages

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3.5

Ciao bitume et… bonjour la campagne !

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Dans un monde chaotique, deux frères fuient la ville. Sans projet précis, ils vont découvrir qu’en dehors de la ville, tout ne tourne pas rond non plus. La faune et la flore subissent également une atmosphère pesante.

Ciao bitume et… bonjour la campagne ! C’est dans cet esprit que les deux personnages organisent leur évasion d’un univers qu’ils ne supportent plus. On remarque néanmoins qu’on ne sait pas grand-chose de cet univers que fuient les garçons, puisqu’on ne les voit croiser personne en ville. C’est un peu plus tard, en lisant les titres sur ce qui ressemble à un journal local que les doutes se confirment : Thomas Verhille nous emmène dans une sorte de futur relativement proche où tout se déglingue. Le nom du journal donne le ton : Le Bordel !

Fuir, à tout prix

Très complices, les deux garçons ont trouvé un véhicule original pour leur expédition. Ils se ressemblent au point de passer pour des jumeaux. Leurs prénoms restant indéfinis, pour les distinguer on note juste que l’un porte une casquette et l’autre un bonnet. Ils affirment avoir fui un foyer et n’avoir pas de parents. De toute façon, ils ne comptent pas revenir en arrière.

Au vert

Que cherchent-ils exactement ? Sans doute avant tout fuir un univers bétonné où dominent le noir et la dureté (symbole : le bitume). Mais la campagne leur réserve quelques surprises, dès les premières personnes sur qui ils vont tomber. Sans doute un peu trop confiants et naïfs, ils ne voient pas venir un accident qui va servir de révélateur. Il s’avère que dans ce monde bousillé, la campagne abrite quelques énergumènes qu’ils auraient été bien avisés d’éviter.

Une tranquillité toute relative

Bien entendu, le hasard et les circonstances s’enchaînent et les deux garçons vont affronter quelques situations totalement inattendues qui vont montrer l’étendue de leur imprévoyance, mais aussi de leur opportunisme. Ils vont donc croiser davantage de monde à la campagne qu’en ville. Il ne faudrait pas en déduire que les campagnes se seraient repeuplées. Non, elles semblent au contraire servir de refuge à quelques marginaux qui y trouvent le moyen de s’y livrer à leurs activités sans trop attirer l’attention. On y trouve même une jeune femme qui vit dans une cabane comme dans un western, avec quelques bêtes qu’elle élève dans une prairie. Autant dire que c’est la seule personne inoffensive (sauf si elle doit défendre son territoire), car les autres cultivent des inimitiés qui tournent à l’obsession agressive. Les garçons vont se retrouver au milieu de querelles qui pourraient dégénérer. Leur position se fragilise rapidement.

Demain les chiens

Ce que Thomas Verhille laisse entendre dans cette BD, c’est que si notre monde se dégrade, les conséquences ne seront pas seulement supportées par telles ou telles catégories d’individus (qu’elles soient sociales, régionales ou de classes d’âges par exemple). Il fait bien sentir que les habitants de la planète sont comme les passagers d’un même bateau : en cas de tempête, nul ne peut échapper au danger. À ce titre, il fait sentir ce que la dégradation de la planète peut entraîner pour le règne animal. Petite parenthèse pour rappeler ce que nous savons tous désormais : beaucoup d’espèces sont menacées, ce qui n’est pas de l’ordre de l’information à traiter à la légère, parmi d’autres en apparence plus graves. Le jour où disparaîtra le tigre du Bengale (pour donner un exemple) sonnera comme un puissant signal d’alarme pour l’espèce humaine. Car d’autres disparitions suivront, comme d’autres l’auront précédées. À quoi bon se montrer capable d’observer et signaler ces disparitions, si nous ne sommes pas capables de les empêcher ? Bref, le dessinateur met en scène un déséquilibre qui passe par le fait que, désormais, les chiens pullulent à l’état sauvage, dans la nature. Les quelques autres espèces qu’on aperçoit au détour de certaines planches présentent souvent un aspect suspect (comme si elles avaient subi des mutations génétiques suite à des irradiations), surtout aux alentours de la ville. Concrètement, les hommes supportent assez mal l’évolution de leurs conditions de vie. Ils deviennent assez nerveux et des chiens en subissent les conséquences. Pas étonnant qu’ils se montrent eux aussi agressifs et nerveux. Très significatif, le terrible cauchemar subi par l’un de ces chiens.

Construire, jusqu’à la folie ?

Alors, si Thomas Verhille pèche un peu en laissant ses lecteurs imaginer la vie dans la ville (dominée par des chantiers de construction), il compense très largement avec ce qu’il fait vivre aux garçons qui fuient cette ville. Le comportement des uns et des autres est assez révélateur d’un état d’esprit général (les quelques titres sur le journal qu’on aperçoit ne laissent aucun espoir d’accalmie). Concrètement, il fait sentir qu’il en faudrait sans doute bien peu par rapport à ce que nous connaissons déjà pour initier un retour à la barbarie.

Un premier album réussi

Ce constat très pessimiste est mis en scène de manière quasi réaliste par le dessin soigné (impressionnant de maîtrise) de Thomas Verhille qui propose un noir et blanc de qualité mettant bien en valeur son sens des situations choc. Très à l’aise pour tout ce qui relève des décors notamment, il maîtrise bien les possibilités offertes par les codes de la BD (et ose à bon escient quelques cases de grande taille), en faisant sortir le texte des phylactères pour accentuer certains effets (bruits plus ou moins forts). Intelligent, son scénario enchaîne des péripéties qui ajoutent régulièrement du piquant. N’oublions pas la scène d’ouverture en trompe-l’œil, particulièrement réussie. On peut aussi remarquer vers la fin qu’on va vers une éclipse de Lune, relativisant le désastre terrestre par rapport à la course immuable des astres. Bref, avec un album pas spécialement épais ou bavard (112 pages, format 20 x 27,5 cm), Thomas Verhille nous embarque dans un univers légèrement décalé (suffisamment pour créer le malaise) où la puissance des images produit des impressions durables.

Ciao bitume, Thomas Verhille
6 Pieds sous Terre (collection monotrème), mars 2020, 112 pages
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4

« Hit the road » : destins croisés

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Khaled et Dobbs proposent chez Comix Buro la bande dessinée Hit the road. Celle-ci s’articule autour d’une vengeance personnelle et met aux prises des criminels endurcis tous liés, d’une manière ou d’une autre, à une jeune femme en quête d’émancipation.

Vicky a beau se faire doucement une place dans l’organisation criminelle de sa grand-mère, elle aspire secrètement à une carrière de tatoueuse indépendante. Au début de Hit the road, on la trouve sillonnant la ville de Reno à la recherche d’une clinique d’avortement clandestine. Parallèlement, Clyde sort de prison et s’apprête, avec l’aide de son frère Joe, à récupérer ce qui lui revient de droit. Le trait d’union entre ces deux personnages aux destins bientôt croisés ? Granny, une matriarche régnant d’une main de fer sur la mafia locale, grand-mère de l’une et fossoyeuse de l’autre, puisqu’elle l’envoya en prison sans le moindre scrupule.

Enseignant en histoire du cinéma, Dobbs aurait du mal à cacher ses filiations tutélaires : son récit de gangsters, traversé par une figure féminine virginale – à ceci près qu’elle cherche à avorter –, s’inscrit dans une veine cinégénique évidente et évoque notamment les frères Coen, par sa violence, ses caractères ou les ressorts dramatiques employés. Aux dessins, Khaled ne fait rien pour tempérer cette impression : un coucher de soleil sur des vallées désertiques, la faune urbaine nocturne, une place prépondérante accordée aux voitures, un mégot déformant le reflet d’une enseigne lumineuse en formant des ondes dans une flaque d’eau, une scène dans un café-restaurant perdu au milieu de nulle part, un braquage de clowns rappelant forcément The Dark Knight, des rencontres inopinées et/ou violentes… Les vignettes sont sublimes et les tableaux de la vie nocturne ou de la nature figurent parmi les plus remarquables de l’album.

Si le déroulement du récit s’avère plutôt classique, il nous réserve toutefois quelques surprises. Mais ce qui marque au premier coup d’œil, au-delà des relations familiales toxiques (à travers trois générations), c’est la noirceur qui caractérise chaque personnage : Hit the road est peuplé de gangsters, de violeurs, de magouilleurs, de tortionnaires… Quand Vicky demande son chemin, elle s’adresse à une femme à moitié nue à l’arrière d’un club. Lorsqu’elle et Clyde portent assistance à un couple dont le véhicule est tombé en panne, l’homme qu’ils secourent se révèle être violent et menaçant. Même la nature se montre impitoyable, à travers les rapaces et les serpents…

Ces derniers se lestent traditionnellement d’un pouvoir symbolique fort. Dans nos représentations, ils ont partie liée avec la guérison, la renaissance, mais aussi la mort. Est-ce un hasard si Dobbs et Khaled les emploient précisément à ces trois fins ? Car Hit the road, aussi désabusé soit-il, se clôture par un assassinat mais surtout un double accomplissement. Une alliance de circonstance suffit parfois à déjouer les pièges les plus retors.

On l’a vu, cette bande dessinée supporte plusieurs degrés de lecture, objectivés par des références cinématographiques ou l’usage d’animaux fortement connotés. Pour conclure, laissons le scénariste Dobbs nous en livrer un bref aperçu :

Dans Hit the Road, il y a un constant langage cinématographique et symbolique : du surcadrage enfermant les personnages, par exemple, aux multiples significations profondes des animaux croisés tout au long du récit, en passant par certains hommages à plusieurs réalisateurs américains, l’apparition de quelques véhicules iconiques, et le jeu portant sur les clichés des protagonistes du film noir, du film de casse, de l’horreur et du road-movie…

Hit the road, Khaled (dessin) et Dobbs (scénario)
Comix Buro, juillet 2020, 48 pages

Note des lecteurs2 Notes

3.5

Les Meilleures Intentions, chronique familiale juste et émouvante

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Premier film de la réalisatrice argentine Ana Garcia Blaya, Les Meilleures Intentions est une chronique familiale juste et émouvante, qui fait penser à Hirokazu Kore-eda. Le film sort dans nos salles le 15 juillet.

D’un côté, nous avons Gustavo, musicien amateur et propriétaire d’un magasin de musique à Buenos Aires. Personnage bohème, Gustavo ressemble un peu à un ado attardé dans le corps d’un trentenaire. Son minuscule appartement est un vrai fouillis de vêtements, de vaisselle et d’instruments de musique, et il passe une grande partie de son temps à fumer des joints et à faire la fête avec ses amis.
De l’autre côté, nous avons Ceci, qui semble être l’exact opposé : stricte, organisée, vivant dans un appartement lumineux, spacieux et bien rangé.
Entre les deux, il y a les trois enfants que Gustavo et Ceci ont eus, Amanda, Manu et Laura (dite Lala). Trois enfants qui, comme toujours dans les cas de séparation, passent leur temps à aller d’un parent à l’autre.
Puis, un jour, Ceci annonce à Gustavo qu’elle et son conjoint vont partir au Paraguay car une meilleure opportunité de travail s’y est présentée, et qu’ils emmènent les enfants avec eux.
Chronique d’une famille décomposée ? Les Meilleures Intentions parle de cela, évidemment, mais ne s’y limite pas et, surtout, ne tombe pas dans le piège du larmoyant mélo.

Le premier film d’Ana Garcia Blaya est d’abord une chronique familiale vue à hauteur d’enfant. Pendant une grande partie du film nous adoptons le point de vue de l’aînée, Amanda, 10 ans. Une enfant qui aime son père, qui est heureuse d’être avec lui, de profiter des moments de liberté qu’offre le mode de vie bohème de Gustavo, et qui, en même temps, se retrouve obligée d’assumer, parfois, le rôle de l’autorité parentale, à tel point que son père n’hésite pas à la surnommer “Ceci junior”.
Il suffit de quelques plans, en ouverture de film, pour comprendre que Manda est habituée à se débrouiller seule, à prendre ses propres décisions, et ainsi à combler certaines lacunes de son père. Ainsi, c’est elle qui va, seule, faire les démarches pour demander une bourse scolaire, ce dont Gustavo n’avait jamais eu la moindre idée.
L’une des réussites du film provient du fait que jamais la réalisatrice ne juge les personnages. Il ne s’agit pas ici de prendre le parti du père joyeusement bohème contre la mère trop stricte, ou de la mère réaliste contre le père immature. Comme des enfants aiment leurs deux parents, nous sommes amenés à voir les qualités de chacun des personnages. Comme l’indique le titre, nous sommes amenés à voir en chacun “les meilleures intentions”, à voir comment, malgré leurs différences, Gustavo et Ceci sont avant tout prêts à tout mettre de côté pour le bien de leurs enfants.
D’ailleurs, le film va aussi montrer l’évolution de Gustavo, prêt à assumer plus clairement ses obligations parentales, à vraiment gagner sa vie, avoir un meilleur logement… La situation oblige le père à comprendre les limites de son mode de vie, qui peut être idéal pour un célibataire mais qui convient peut-être peu à un père de famille.

Les Meilleurs Intentions va principalement se concentrer sur les émotions vécues par les personnages. La réalisatrice va réussir à capter les instants de vie, sans jamais insister ou forcer les choses. C’est la justesse du ton qui constitue peut-être la première qualité du film.
Ana Garcia Blaya ne le cache pas : son film est fortement autobiographique. Elle en avait écrit le scénario il y a une dizaine d’années maintenant, mais c’est à la mort de son père qu’elle a décidé de faire le film à proprement parler.
De fait, Les Meilleures Intentions nous propose une reconstitution remarquable des années 90, d’autant plus intéressante qu’elle sait se faire discrète et ne pas voler la vedette aux protagonistes. Parmi ce souci de reconstitution, la cinéaste n’oublie pas de parler de la crise économique qui frappe l’Argentine et qui pèse sur les décisions des personnages. C’est à cause de la crise que Ceci doit partir à l’étranger. C’est à cause de la crise que le magasin de Gustavo ne fonctionne pas.
Le film est constitué, en partie, d’images prises au caméscope, qui à la fois renforcent l’immersion au sein de cette famille et de cette époque et ciblent encore plus les émotions. Ces images renvoient aussi au caractère autobiographique du film, puisque, tout à la fin, nous avons les véritables images du père de la cinéaste…
La musique tient aussi une place importante, voire essentielle. Elle participe pleinement à la reconstitution, elle accentue aussi l’aspect autobiographique et colle au personnage de Gustavo. Cela donne certaines belles scènes, où l’histoire est suspendue le temps d’une chanson.
En bref, Les Meilleures Intentions est un beau premier film, une chronique familiale tendre et émouvante, qui sait ne pas tomber dans les pièges ou les facilités scénaristiques.

Synopsis : Buenos Aires, dans les années 90. Trois frère et soeurs, Amanda, Manu et Laura, vivent par alternance chez leur père, Gustavo, et leur mère, Ceci. Un jour, Ceci annonce à Gustavo qu’elle part vivre à Asuncion, au Paraguay, et qu’elle compte amener les enfants avec elle.

Les Meilleures Intentions : bande annonce

Les Meilleures Intentions : fiche technique

Titre original : Las Buenas Intenciones
Scénario et réalisation : Ana Garcia Blaya
Interprètes : Javier Drolas (Gustavo), Amanda Minujin (Amanda), Ezequiel Fontenla (Manu), Carmela Minujin (Lala)
Photographie : Soledad Rodriguez
Montage : Rosario Suarez, Joaquin Elizalde
Musique : Ripe Banana Skins
Production : Francisco Alcaro, Juana Garcia Blaya, Joaquin Marques Borchex, Juan Pablo Miller, Emiliano Riasol
Société de production : Bla Bla Cine, INCAA, Tarea Fina, Nos
Société de distribution : Epicentre Films
Date de sortie en France : 15 juillet 2020
Durée : 87 minutes
Genre : chronique familiale
Argentine – 2019

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3.5