Festival Lumière 2017 : Les Anges Déchus, la poésie de l’errance

Le Festival Lumière 2017 nous permet de redécouvrir, l’une des œuvres les plus troubles et expérimentales de Wong Kar Wai : Les Anges Déchus. Film en perpétuel mouvement, c’est un kaléidoscope d’errance magnifique dans un Hong Kong hallucinogène.

La solitude qui s’immisce dans Hong Kong est sans doute le personnage le plus frappant des Anges Déchus. Sa phosphorescence dans la pénombre. Des coups de feu qui agressent. Des courses à pieds intrépides dans la fusion d’une foule inerte. Les anges déchus, c’est la chronique funambule de personnes solitaires immiscées dans la masse, embarquées par la brume nocturne d’une ville éclairée de mille feux. Dans cette nuit tentaculaire, qui ne laisse pas exister le jour, la mélancolie réapparaît et les états d’âmes ne sont que de passages. Les Anges Déchus, film sorti en 1997 en France, partage des choix stylistiques et narratifs avec Chungking Express. En effet, il est né d’un scénario qui a finalement été coupé de Chungking Express et prend parfois des allures de films de gangsters comme l’était à l’époque As Tears Go By.

Mais le cœur de son message occupe une place essentielle dans l’œuvre de Wong Kar Wai avec cette thématique sur l’amour non partagé et l’aliénation dans un monde vertigineux et animé. Wong Kar Wai illumine son film par une excentricité qui joue les équilibristes entre mélancolie au destin inéluctable et drôlerie burlesque attendrissante. Les anges déchus est un film proche de l’expérimentation, accoudé de personnages presque indélébiles qui s’embarquent dans des rencontres fortuites anonymes. Une fois de plus, Wong Kar Wai se concentre sur les jeunes solitaires à la recherche d’une connexion dans un monde confus. Ils errent dans la ville et commencent de brèves relations, qui durent rarement et qui finissent dans la tristesse.

Le fil narratif est, certes, cousu de fil blanc ; ce tueur à gages qui n’arrive plus à surmonter l’épuisement propice à son métier et veut délaisser sa partenaire ; cette femme ultra bavarde et paranoïaque à la recherche de l’amour et qui se retrouve accompagnée par un muet délicat, éveillé en apesanteur. Hong Kong est elle aussi un personnage central, un terrain de jeu pour les évaporés d’une société qui ne cesse de s’engouffrer par bribes. La caméra n’est presque jamais statique : Wong Kar Wai donne vie à l’anonymat, pourchasse le temps avec un montage hyper saccadé virevoltant entre les néons peroxydés, se faisant une place entre les tables de restaurants, presque frénétiquement. Avec sa réalisation abstraite, flirtant avec le rêve ou le cauchemar nocturne, Wong Kar Wai capte alors, avec cette caméra fantasmatique, une voix off perplexe, la densité, la vivacité de toute une ville. Les Anges déchus est un film magnifique qui comprend des séquences visuelles merveilleusement inventives.

On sent cette ville respirer, on entend son cœur battre, on écoute ces sonorités qui grésillent et qui font éclabousser en pleine nuit, une liberté presque salvatrice. La réalisation cadre et se décadre en même temps, s’amusant des angles pris, traçant sa route entre ces couloirs abandonnés et ces routes infinies, pour prendre tout un tas d’angles différents avec une joie non dissimulée. Il y a un côté volatile, comme si la mise en scène de Wong Kar Wai était une sorte d’oiseau rare refusant de se laisser attraper et voulant s’échapper du marasme de ces lumières ambiantes. Les personnages existent sans exister, c’est leur quotidien. Ils sont toujours en mouvement, totalement invisibles car trop habités par cette solitude pénétrante.

Par rapport à des films comme In the mood for Love ou Nos années sauvages, ce romantisme poétique s’évapore peu à peu et laisse place à une tristesse désabusée. Durant cette nuit à Hong Kong, où les âmes s’engouffrent dans toute cette torpeur, une sensualité plus exacerbée détonne par rapport à la pudeur de certains films du réalisateur. Le réalisateur se débarrasse de tout maniérisme graphique qui parfois alourdit la dimension sentimentale de ses films. Parfois esthétisant, Wong Kar Wai fait des Anges Déchus une œuvre vivante, mouvante, qui s’émancipe de tout type de narration tout en permettant à ses personnages d’exprimer leurs désarrois presque absurdes. Alors, on se laisse nous-mêmes déambuler, on reste cachés derrière un mur ou une commode pour laisser rejaillir les émotions fulminantes des personnages. Les Anges Déchus est un tableau protéiforme, au souffle iconique, d’âmes solitaires, de cœurs brisés qui hurlent ou taisent leur souffrance quotidienne, dans une fantaisie revigorante et presque puérile.

Les Anges Déchus – bande-annonce :

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