Atlantique de Mati Diop : une réalité dakaroise magnifiquement au-delà du réel

La Franco-Sénégalaise Mati Diop a peaufiné son Atlantique, un film qui ne ressemble à aucun autre, aussi ancré dans la réalité que quasiment mythologique, avec un départ en mer au centre du récit. Une réussite qui mérite amplement le Grand Prix obtenu à Cannes.

Synopsis : Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers d’un chantier, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, qui laisse derrière lui celle qu’il aime, Ada, promise à un autre homme. Quelques jours après le départ en mer des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage d’Ada et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Issa, jeune policier, débute une enquête, loin de se douter que les esprits des noyés sont revenus. Si certains viennent réclamer vengeance, Souleiman, lui, est revenu faire ses adieux à Ada.

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Mati Diop a mis 15 ans entre son premier court métrage et Atlantique, son premier long. 15 ans certainement d’un long mûrissement, dont les 5 derniers qui ont été passés à construire véritablement le film. Car voilà un premier long incroyablement riche, époustouflant de beauté. Tourné à Dakar, le film a de multiples facettes, mais comme son titre l’indique, sa pierre angulaire est cet océan Atlantique qui avale les hommes aussi bien que les rêves.

Ada (Mame Bineta Sane, magnifique) est une très jeune femme promise à Omar, un riche expatrié qui vit en Italie, mais qu’elle n’aime pas. Au lieu d’Omar, Ada est amoureuse de Souleiman (Ibrahima Traoré), un simple ouvrier qu’elle aime rejoindre en cachette au bord de l’océan. Au début du film, Souleiman et ses camarades sortent d’une discussion stérile avec le chef du riche chantier sur lequel ils travaillent, relative à la revendication des salaires impayés depuis plusieurs mois, revendication balayée d’un revers de la main. Sur leur route du retour vers leur banlieue sinistrée, les ouvriers ne commentent pas la réunion, au contraire ils chantent, un chant faussement joyeux et réellement désespéré. On saura un peu plus tard que ces jeunes ont pris la mer le soir-même. Dès ces premières minutes, l’atmosphère du film est installée. La violence des situations, sociale, économique, politique, est évoquée partout, mais n’est jamais appuyée. Tout se passe comme si les choses arrivaient dans un monde qui n’existe pas vraiment. Dakar est solaire, la caméra de Claire Mathon lave l’image de tout ce qui n’est pas nécessaire à l’avancement du métrage.

Car des violences larvées, il y en a partout dans le film. Réalisé par un autre, le métrage aurait accentué différemment sur la gabegie dans un pays où les salaires ne sont pas payés, où l’impasse économique du coup entraîne les jeunes gens à prendre la mer en dépit de tout bon sens. Il aurait pointé le scandale de la perdition en mer des pirogues qui ne sont pas taillées pour aller jusqu’en Espagne. Il se serait écrié sur l’archaïsme des mariages forcés, des visites médicales prénuptiales, sur la corruption et/ou l’incompétence des pouvoirs publics, des policiers, et on en passe. Mais ici, tout est dit sous une forme un peu irréelle, fantastique, avec un faux détachement qui touche d’autant plus.

Atlantique est un film habité. La mer elle-même l’habite, présente de nuit comme de jour, symbole à la fois d’évasion et d’enfermement. Les images de l’Atlantique sont belles, oniriques, mystérieuses et contribuent à accentuer le fantastique apporté par le traitement de la cinéaste. Les fantômes peuplent également le métrage, ceux des garçons brisés en mer, qui reprennent possession des amoureuses restées à quai, comme une réminiscence de l’injustice que la vie et les hommes leur ont faite. Des séquences de surnaturel simples mais efficaces, saisissantes car extrêmement bien mises en scène et qui ne perdent jamais de vue la réalité que la cinéaste veut transmettre.

Mati Diop est une femme franco-sénégalaise élevée et qui a grandi en France, et à qui l’Afrique a donc manqué pendant son adolescence. Atlantique est un film qui parle de cette jeunesse africaine, « par procuration » dit la cinéaste elle-même ; une jeunesse et ses espoirs, ses doutes, sa vie dakaroise, tout simplement. Et pourtant, paradoxalement, , il y a par moments des ressemblances entre ces jeunes femmes ancrées à Dakar, et la Bande de filles de Céline Sciamma, de splendides jeunes filles de banlieue bien parisienne et d’origine africaine, splendides dans leur appétit de vivre, dans leur solide amitié, dans leur clairvoyance quant à la nécessité de se tenir les coudes. Cette même force se dégage de ces deux bandes de jeunes filles, qui se déploie face à une adversité et une violence du contexte social, économique, familial, dans lequel elles évoluent.

Atlantique est un très beau film qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres d’Apichatpong Weerasekathul, dont Mati Diop se déclare être admirative. Sa manière de partir d’une situation réaliste pour s’évader vers une direction plus onirique, plus mythologique s’inscrit complètement dans la même démarche que son aîné thaïlandais, pour notre plus grand bonheur. Atlantique est un film qui mérite amplement le Grand Prix qui lui a été donné à Cannes, et qui vaut largement par lui-même plutôt que d’être qualifié du film de la première femme noire sélectionnée à Cannes, d’ailleurs un symbole qui ne doit pas rester au stade du symbole. Définitivement !

Atlantique : Bande annonce

Atlantique : Fiche technique

Réalisateur : Mati Diop
Scénario : Mati Diop, Olivier Demangel
Interprétation : Mame Bineta Sane (Ada), Ibrahima Traore (Souleiman), Aminata Kane (Fanta), Nicole Sougou (Dior), Babacar Sylla (Omar), Amadou Mbow (Issa), Ibrahima Mbaye (Moustapha), Abdou Balde (Cheikh), Diankou Sembene (Mr. Ndiaye)
Photographie : Claire Mathon
Montage : Aël Dallier Vega
Musique : Fatima Al Qadiri
Producteurs : Rémi Burah, Olivier Père, Jean-Yves Roubin, Cassandre Warnauts
Maisons de production : Cinekap, Frakas Productions, Les Films du Bal
Distribution : Ad Vitam Distribution
Récompenses : Grand Prix, Festival de Cannes – 2019
Durée : 104 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Octobre 2019
France | Senegal | Belgique- 2019

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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