Bande de filles, un film de Céline Sciamma : Critique

Critique Bande de filles

Synopsis : Marieme vit ses 16 ans comme une succession d’interdits. La censure du quartier, la loi des garçons, l’impasse de l’école. Sa rencontre avec trois filles affranchies change tout. Elles dansent, elles se battent, elles parlent fort, elles rient de tout. Marieme devient Vic et entre dans la bande, pour vivre sa jeunesse.…

Dahlias Noirs

L’ouverture de Bande de filles, un match de football américain, joliment agrémenté de cheveux quasiment au vent, un match de filles donc, est assez magistralement filmée, comme un ballet, sans un son. C’est pratiquement le même début que pour La naissance des pieuvres, premier film de la même Céline Sciamma qui œuvre ici : un groupe de jeunes filles pratiquant la natation synchronisée. Mais la comparaison s’arrête là, même si les deux films parlent de la même chose, du corps, de la naissance du désir chez les adolescentes, de la quête identitaire, sexuelle ou pas.

Cette séquence introduit la beauté du film : la force est là, mélangée à la féminité, le mouvement des corps, leur fusion aussi, en quelque sorte.

Les sportives sont des filles, des noires pour la plupart, et on les suit à la fin de match, un groupe compact, piaillant joyeusement, un bloc presque impénétrable qui se désagrège en petits fragments silencieux, au fur et à mesure qu’il s’approche de la cité, et que les fragments s’éparpillent chacun dans sa tour. Ce retour dans la nuit se clôt sur Marieme qui se dirige seule et sans la protection du groupe, vers son domicile.

Le film de Céline Sciamma porte sur elle, Marieme, sujet protéiforme par nécessité. Le match est derrière elle, la voici industrieuse, maman de secours pour ses jeunes sœurs, quand à l’orée de la nuit la vraie maman doit rejoindre l’armée des ombres pour nettoyer les bureaux des mieux nantis. La voici rêveuse, amoureuse, avec des étoiles dans les yeux quand ses pas croisent en cachette ceux d’Ismaël. En cachette, pour ne pas subir la loi du grand frère auto-érigé en gardien de la morale. Et la voici, déçue, puis en colère, destinée à un CAP qu’elle ne veut pas faire, plutôt qu’une Seconde générale qu’on lui refuse, une opportunité de vie meilleure qu’elle n’aura pas.

Du coup, Marieme rejoint une bande de filles, de belles filles des cités, conquérantes et fortes en gueule, issues d’une minorité ethnique qu’on n’a pas l’habitude de voir ni sous cet angle, ni globalement sous aucun autre angle. Cette bande de filles, menée par « Lady », magnifique reine de la jungle urbaine, entraîne Marieme  vers un côté d’elle-même qu’elle ne connaît pas : adieu les nattes de jeune fille sage, bonjour les extensions flamboyantes, les habits  affriolants, une nouvelle Marieme éclot, énergique, conquérante, à la limite de la violence. On sent que Céline Sciamma les admire, ces filles, le langage, la beauté de leurs corps, sublimés dans cette séquence où elles louent une chambre d’hôtel pour faire la fête à leur mesure, avec au menu une pizza, des vêtements volés, et une magnifique chorégraphie sur l’air de Diamonds de Rihanna. Filmé dans des tons bleus électriques, Lady, Marieme rebaptisée Vic comme Victoire pour l’occasion,  et leurs copines irradient d’un bien être que cet éclairage rend surnaturel et illusoire.

Le film est composé de trois parties séparées par de longs plans noirs, et cette première partie avec la bande de filles est la plus intéressante et la plus réussie de toutes, dans sa capacité à montrer à quel point leur univers est circonscrit dans des codes qu’il s’agit de ne pas transgresser, mais surtout dans un système qui ne leur fait aucune confiance, que ce soit l’Education Nationale, la vendeuse de chez H&M, ou encore le grand frère qui ne les respecte que quand elles ont prouvé « ne pas être qu’une meuf ». Le film est en mouvement continu, comme les personnages, avec des beaux travellings négociés dans un décor urbain pas forcément porteur.

Mais la lucidité de Marieme lui fait prendre conscience que ce « bonheur » n’est qu’un leurre, une voie sans issue qu’il convient de laisser très vite avant de se prendre le mur. Elle est de tous les plans, mais triste désormais, comme un drogué qui retrouve la terre ferme après l’euphorie du groupe de filles qui l’a portée brièvement vers un possible ailleurs.

Puis, au fur et à mesure que Marieme se cherche, et que la bande de filles disparaît du paysage, le film perd un peu de son energie. De très belles scènes subsistent, comme par exemple celle où Marieme prend l’initiative de la première fois dans l’unique et brève scène d’amour du film, en ayant pour ainsi dire le dessus sur un Ismaël confiant et « consentant ». Pour le reste, le film s’étire en langueur, en longueur. L’actrice semble se disloquer autant que le personnage essaie de se rassembler, elle semble perdue et imprécise, paraît manquer de la conviction nécessaire pour montrer à quel point elle n’est pas bien dans sa vie. La solitude de Marieme gagne le spectateur, son malaise aussi.

Le film de Céline Sciamma est très bien servi par ce quatuor de jeunes banlieusardes qui mettent la caméra à profit pour exister, pour briller aux yeux de la France, en tant que femmes en devenir bien sûr, mais en tant que noires aussi, en tant qu’une part d’une minorité habituellement invisible.

Toutes proportions gardées, Bande de filles fait penser au Wassup Rockers de Larry Clark. Marieme et ses semblables ne sont pas tellement différentes de leurs collègues adolescents latinos à l’avenir bouché, qui puisent les mauvaises décisions dans l’ennui et l’absence de perspectives, et la force dans le groupe. Un film qui donne à réfléchir, à défaut d’émouvoir vraiment.

Fiche Technique : Bande de filles

Réalisateur : Céline Sciamma
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 22 Octobre 2014
Durée : 112 min.
Casting : Karidja Touré (Marieme, alias Vic), Assa Sylla (Lady), Lindsay Karamoh (Adiatou), Mariétou Touré (Fily), Idrissa Diabaté (Ismaël)
Scénario : Céline Sciamma
Musique : Jean-Baptiste de Laubier (Para One)
Chef Op : Crystel Fournier
Nationalité : France
Producteur : Bénédicte Couvreur, Olivier Père, Rémi Burah
Maisons de production : Holdup films, Lilies films, Arte France Cinéma
Distribution (France) : Pyramide Distribution

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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