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Adam, de Maryam Touzani : une histoire de femmes, en DVD chez Ad Vitam

En compétition dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes de 2019, le premier film de Maryam Touzani, Adam, a enfin trouvé le chemin du DVD grâce à Ad Vitam, depuis le 7 juillet.

La sélection Un Certain Regard avait mis l’accent, l’an dernier, sur les histoires de femmes, et particulièrement de femmes brisées en quête de reconstruction. Adam partage ainsi de nombreux thèmes avec un autre grand film de cette sélection, Une Grande Fille de Kantemir Balagov : la sororité, la grossesse, l’abandon, le deuil, le travail manuel. Pour un premier long-métrage, la réalisatrice Maryam Touzani impressionne d’ailleurs par sa capacité à mêler ces notions tout en racontant une histoire simple, limpide, jamais confuse et encore moins larmoyante. Ce sont des évocations, des regards, des sourires, des chansons, qui laissent entrevoir les cicatrices des deux protagonistes, dont la colère et le désespoir sont contrebalancés par la joie de vivre d’une gamine solaire, qui sert de médiation aux mots quand les maux sont trop grands.

Le récit coule, de la rencontre de Samia, jeune femme enceinte errant dans les rues, avec Abla, mère et veuve au visage grave, qui la recueille. Le trio se forme, l’ambiance est d’abord électrique : Samia a peur de déranger, de faire parler dans le voisinage, d’attenter à la réputation de sa bienfaitrice ; laquelle, d’ailleurs, ne lui laisse rien passer et lui fait bien comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue, que son accueil n’est que temporaire. Bien sûr, la méfiance et l’hostilité se muent progressivement en respect et, sinon en sympathie dans un premier temps, au moins en empathie. La fille d’Abla permet, comme nous le disions, d’apaiser les relations, en étant à l’écoute de sa mère tout en mettant sa débrouille au service de Samia du haut de ses huit ans. L’amertume et le fracas du réel ne sont jamais loin, et la fin du film a d’ailleurs le bon goût de laisser en suspens certaines décisions, certains doutes. Par la délicatesse du jeu de ses actrices (superbes Lubna Azabla et Nisrin Erradi), par la pudeur de sa caméra, Touzani donne la priorité à la réparation des âmes. Des éléments déclencheurs, perturbateurs, nous ne saurons presque rien ; l’important sera de constater comment chaque petit détail, chaque attention, chaque signe de solidarité féminine posera un pavé de plus sur le chemin de l’amitié et de l’apaisement. Préparer des pâtisseries à l’improviste, ressortir des vieux disques pour exorciser de vieux démons, dire bonne nuit, apprendre à pétrir une pâte, et plus simplement vivre ensemble seront autant de « péripéties » salutaires.

Les hommes sont absents ; le seul courtisan d’Abla n’est jamais vraiment pris au sérieux, il sert davantage à rappeler au spectateur que dans cette société, une femme seule est souvent mal vue, et qu’elle ferait bien de trouver un mari. Laissant toujours ce rappel à la réalité sociale à distance (littéralement, en laissant toujours ce personnage masculin sur le pied de la porte), la mise en scène creuse au contraire l’intimité de ce foyer de femmes, portant toute son attention aux petits gestes (et notamment à ce travail manuel de boulangères aux accents métaphoriques évidents), aux regards durs et hésitants. Le cadre ne dépasse jamais les frontières de la maison, hormis au début et, on le devine, à la fin. L’intérieur pacifié prend l’allure d’un nouveau Jardin d’Eden, et ces trois femmes l’allure d’une nouvelle Trinité. Mais la naissance d’un nouveau-né, d’un « Adam », posera la question de l’équilibre. Peut-on élever un enfant dans ce semblant de paradis retrouvé ? Doit-on le livrer au monde des hommes ? Symbole du péché, symbole de la chute et en même temps créature chérie de Dieu, Adam est tout ceci à la fois pour Samia. Il n’est pas encore là mais il est l’enjeu du film : un tiraillement entre le bien et le mal, l’amour et l’abandon.

Ce qui est passionnant, dans le film de Maryam Touzani, c’est le pressentiment de ce qui n’est pas montré, ce qui échappe au récit, n’est qu’à peine évoqué (la mort d’un mari, une grossesse indésirée) ; le pressentiment des peines qu’ont dû endurer Samia et Abla avant de se rencontrer, qu’elles tentent de dépasser jour après jour mais que les plaies encore béantes peuvent à tout moment raviver. Et le pressentiment, donc, de la suite, de ce qui vient après la fin du récit pour ces femmes. Le passé et l’avenir sont pour elles incertains, dangereux ; mais le présent doux-amer du film, dans la réunification maladroite d’un foyer, est à la fois la promesse d’une paix possible et l’éphémère illusion d’une parenthèse enchantée.

Adam – Bande-annonce

Synopsis : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l’essentiel.

Caractéristiques du DVD :

Langue : Arabe (Dolby Digital 5.1)
Sous-titres : Français
Format : 16:9 compatible 4/3 format d’origine respecté 1.85
Audio : Stéréo
Durée : 98 Minutes

Contenu additionnel :

2 courts-métrages de Maryam Touzani :
Aya va à la plage (19min)
Quand ils dorment (17min)

L’envolée, d’Eva Riley : une belle surprise d’été…

La jeune Écossaise Eva Riley marche dans les pas de ses aînés britanniques avec son premier long métrage, l’Envolée, naturaliste sur un fond de difficulté sociale. Mais elle finit par faire un pas de côté, puisque son sujet, c’est la relation frère-sœur, et le coming of age de sa jeune protagoniste.

Synopsis Leigh, 14 ans, vit dans la banlieue de Brighton avec un père souvent absent. C’est une gymnaste douée qui s’entraîne intensément pour sa première compétition. Lorsqu’un demi-frère plus âgé apparaît une nuit sur le seuil de sa porte, son existence solitaire vacille. La méfiance fait place à des sensations inconnues et grisantes. Leigh s’ouvre à un monde nouveau.

O’ Brother

Voilà un film éminemment britannique qui n’a aucune sortie de prévue au Royaume-Uni. Le Coronavirus est passé par là… Depuis le 22 Juin, les spectateurs français ont le bonheur de pouvoir à nouveau fréquenter les salles obscures, et de profiter de petites pépites comme cette Envolée de la jeune Écossaise Eva Riley .

Le film s’ouvre sur un gros plan de Leigh (Frankie Box), ou plutôt de sa tête à l’envers sur une barre d’entraînement dans son gymnase. Leigh est une apprentie gymnaste. Son corps veut bien, mais son cœur est ailleurs, et ses exercices d’entraînement sont laborieux. De fait, c’est toute la vie de Leigh qui est à l’envers, chamboulée. Eva Riley choisit de concentrer son récit sur une période très courte, 5 jours à peine. Taciturne, timide, Leigh est surtout livrée à une solitude pesante. Son père, dépressif, est présent par intermittence (il vit sans davantage de joie chez sa maîtresse plutôt qu’avec sa fille). Sa mère est absente, on devine qu’elle est morte, mais Leigh n’en parle jamais. L’argent se fait très rare, et Leigh ne sait pas où trouver les 50£ dont elle a besoin pour la grande compétition qui se profile. Seule, sa coach Gemma (Sharlene Whyte) fait figure de parent, et représente la seule source d’un semblant de tendresse.

L’arrivée de Joe (Alfie Deegan), un demi-frère sorti de nulle part, le fils adultérin d’un père volage, va quelque peu changer le périmètre de son existence. Bien qu’étant un fils attentionné, désireux de partager une intimité avec ce père qui lui a manqué, bien qu’étant un frère plein d’égards en si peu de temps, Joe est une autre graine qui a poussé au gré du vent, ambitionnant de vivre de larcins plus grands que les précédents. Joe n’est pas plus armé pour la vie que sa petite sœur Leigh.

Vu ainsi, le film peut paraître rejoindre la cohorte des films sociaux britanniques, avec évidemment Ken Loach comme porte-étendard, mais avec des ramifications comme par exemple les films de Shane Meadows, Ne pas Avaler de Gary Oldman, Tyrannosaur de Paddy Considine, ou Broken de Rufus Norris. Mais, en réalité, le film est moins social qu’il n’y paraît, et plus intime qu’on ne le croit. La pauvreté et le désordre familial ne sont pas le sujet, ils sont une sorte de toile de fond ; le sujet , c’est Leigh. Sa souffrance, sa solitude, ses petites joies, ses doutes, ses désirs en déshérence qui s’accrochent où ils peuvent comme une plante sans tuteur. Le sujet, c’est ce rapport nouveau, inquiétant tout autant que grisant, avec un frère à peine fréquentable, mais un frère sur qui elle peut compter.

Eva Riley filme d’une façon juste, d’une manière plutôt minimaliste, mais dont les plans serrés sur la jeune Frankie Box, une actrice non professionnelle, débutante en tout cas, sont empreints de vérité. En cela, l’Envolée se rapproche davantage du cinéma de Andrea Arnold, de Fish Tank en particulier, qui met également en scène une adolescente comme Leigh, mais aussi de American Honey, où l’appartenance à un groupe, aussi hétéroclite soit-il, galvanise Star, la jeune protagoniste qui partait en chute libre dans sa famille décomposée. Dans l’Envolée, le visage taciturne de Leigh s’illumine au contact des amis que son demi-frère s’est fait rapidement dans le coin, la hardiesse et l’assurance lui viennent sous le regard de Joe et de ses amis. Tout d’un coup, les gestes mais surtout la grâce lui viennent sous l’œil attendri de son frère ; tout d’un coup, les collines de Brighton, où la réalisatrice Eva Riley habite,  et de sa banlieue sont baignées de soleil, de rires, capturées dans des plans plus larges et qui respirent, comme si la souffrance lâchait enfin son emprise sur la jeune Leigh qui retrouve une joie de vivre.

L’envolée est un film intimiste très réussi, naturaliste, mais pas trop. Les personnages gardent leur mystère tout en livrant une émotion à fleur de peau, et laissent présager d’un avenir prometteur de la part de la jeune scénariste / réalisatrice écossaise…

L’envolée – Bande annonce

L’envolée – Fiche technique

Titre original : Perfect 10
Réalisateur : Eva Riley
Scénario : Eva Riley
Interprétation : Frankie Box (Leigh), Alfie Deegan (Joe), Sharlene Whyte (Gemma), William Ash (Rob), Billy Mogford (Reece)
Photographie : Steven Cameron Ferguson
Montage : Abolfazl Talooni
Musique : Terrence Dunn
Producteurs : Jacob Thomas, Valentina Brazzini, Bertrand Faivre
Maisons de production : BBC Films, British Film Institute (BFI), Creative England, Ngauruhoe Film, , The Bureau, iFeatures
Distribution (France) : Arizona Distribution
Durée : 83 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  08 Juillet 2020
Royaume-Uni – 2019

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4

The Saviour, un polar hongkongais de Ronny Yu en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur The Saviour, l’une des récentes sorties phares de Spectrum Films, éditeur indépendant consacrant son énergie à la richesse du cinéma asiatique. Réalisé par Ronny Yu (La Mariée aux cheveux blancs, aussi disponible chez l’éditeur),  le film peut enfin être (re)découvert en France dans une édition combo Blu-ray/DVD aux bonus soignés mais au master vidéo peu satisfaisant.

Synopsis : L’inspecteur Tong et son nouveau partenaire Cheng enquêtent sur un tueur en série psychopathe qui assassine des prostituées. Ils remontent la piste sanglante jusqu’au fils du magnat Kwok. Désespéré d’attraper le tueur, Tong utilise sa propre petite amie comme appât pour attirer Kwok dans l’action.

The Saviour : Flic Story

Premier film de Ronny Yu en tant que réalisateur solo, The Saviour est à (re)découvrir chez Spectrum Films, éditeur consacré à la valorisation du cinéma asiatique. Marqué par les études américaines de son jeune cinéaste, le polar hongkongais sorti en salles en 1980 croise les références du cinéma de genre américain et européen. Le tueur fou et le flic héroïque tendance « j’allume les bad guys » évoquent Dirty Harry, tandis que les scènes de meurtres respirent le giallo et rendent hommage à The Shining. On peut aussi évoquer un geste créatif qui semble appartenir au zeitgeist cinématographique de l’époque tant il traverse The Saviour ainsi qu’un autre grand premier long métrage de cinéma : Thief réalisé par Michael Mann en 1981. En effet, les deux films captent les personnages dans des décors urbains réels et illuminés comme un rêve ou un cauchemar. Une forme à la fois visuelle et narrative qui atteindra son paroxysme dès le troisième long métrage de Mann, Manhunter, et qu’on pourra retrouver dans d’autres grands films de la nouvelle vague hongkongaise tels que Le Bras armé de la loi de Johnny Mak, dont le dernier acte fut très marqué par un autre grand morceau de cinéma américain, French Connection de William Friedkin.

Comptant parmi les grands instigateurs de la nouvelle vague du polar hongkongais, The Saviour réussit la rencontre de ses maîtres en les détournant, en les altérant, nous embarquant ainsi dans une intrigue aux figures d’abord identifiables puis rapidement surprenantes. Pop et sensible, généreux et malin, le film de Ronny Yu montre un savoir-faire qui sait répondre aux sens du spectateur de cinéma. Comme l’ont noté l’équipe de Capture Mag dans le podcast STEROIDS qui complète le film, on pourra lui trouver quelques manques concernant l’accomplissement de certains axes narratifs. Toutefois le métrage l’emporte sur ces possibles notes spectatoriales pour joyeusement nous emballer dans un superbe moment de cinéma.

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Un tueur en série par là, un tueur à gages par ici, les meurtres s’enchaînent dans The Saviour – Spectrum Films.

The Saviour : une édition Blu-ray en demi-teinte

Il n’est jamais agréable d’évoquer les défauts du travail d’un éditeur indépendant oeuvrant sans relâche pour nous sortir de l’ombre quelques merveilles à revoir ou découvrir dans de bonnes conditions vidéo.

the-saviour-ronny-yu-en-edition-combo-dvd-blu-ray-spectrum-filmsCertes, les compléments du film sont plus que solides : une présentation riche du long métrage de Ronny Yu par Arnaud Lanuque dans un décor extérieur (une rue, pour être clair) pas forcément adapté pour concentrer le spectateur sur le débit de l’essayiste derrière l’ouvrage dédié au cinéma hongkongais Police vs Syndicats du crime. S’en suit un autre très important bonus animé par Julien Sévéon, mine d’érudition connue par les cinéphiles tant dans les librairies que dans les suppléments de nombreuses éditions vidéo. L’auteur revient sur la carrière de Ronny Yu, de ses premiers films – tels que The Saviour – à ses plus récents travaux (Fearless, notamment) en n’oubliant pas de revenir sur ses shows horrifiques américains que sont La Fiancée de Chucky et Freddy vs. Jason. Ce retour conséquent animé par Sévéon permet de relativiser la place du cinéaste dans nos cinéphilies comme dans le cinéma. Et ça n’est pas fini : le formidable podcast de Capture Mag, STEROIDS, s’invite pour revenir le temps de dix-huit minutes sur The Saviour. Le podcast est ici animé par les passionnés et passionnants Stéphane Moïssakis et Julien Dupuy qui évoquent les inspirations américaines portant le film, sa générosité ou encore les failles de ce premier long métrage conçu en tant que réalisateur solo. Enfin on trouve la bande-annonce originale du film.

Le positif explicité, venons-en à la présentation de The Saviour. Le métrage de Yu, invisible en France depuis sa sortie VHS sous le titre de La Justice d’un Flic, fait un retour vidéo en dent-de-scie avec un master HD qui, selon l’auteur de cet article et celui du test rédigé sur Retro-HD, risque de fortement diviser. D’abord, le film est ici présenté en 1080HD 50i (soit vingt-cinq images par seconde créées par entrelacement – coucou Sidonis Calysta feat. Lifeforce) et non en 24p (vingt-quatre images pleines par secondes), ce qui amène des problèmes de reproduction de détails tels que les lignes du tableau dans le bureau du commissaire lors d’un mouvement de caméra. Il est ensuite à redécouvrir avec une définition relativement correcte malmenée par une gestion du grain au rabais. Si le grain peut parfois être fortement présent, il est dans l’ensemble fortement amoindri, probablement à coup d’anti-grain plus ou moins utilisé tout au long du métrage et certainement avec du DNR (Digital Noise Reduction – en français, la réduction de bruit numérique). DNR qui est ici visible comme le nez au milieu de la figure avec des macroblocs grossièrement notables sur tout le film. Il y a peu à redire du côté de la colorimétrie agréablement saturée (est-ce d’origine ou une modification du jour ?) Heureusement tant la présentation HD du film tend plutôt à en dégrader l’expérience plutôt qu’à l’élever dans nos chaumières. Du côté du son, la très bonne VO l’emporte largement sur la VF ici incomplète et étouffée.

Comme écrit plus haut, il n’est jamais agréable de noter les défauts d’une édition qui a surement été conçue avec passion. Mais The Saviour est hélas loin d’en constituer une vraiment satisfaisante, notamment à cause de la présentation décevante du film. En attendant une possible réédition dans un avenir plus ou moins lointain, Spectrum Films vous propose certainement le meilleur moyen de (re)découvrir le métrage de Ronny Yu et ce qui l’entoure.

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L’inspecteur Tong en pleine action dans The Saviour, un film de Ronny Yu – Spectrum Films.

The Saviour – un film de Ronny Yu – 1980

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080i – 25p – Mpeg-4 AVC – 1.78 – 16/9e – VO & VF DTS-HD Master Audio 2.0 – Sous-titres français – Hong-Kong – 1980 – Durée : 86’

COMPLÉMENTS (HD)

Présentation du film par Arnaud Lanuque (10 min)

Ronny Yu par Julien Sévéon (40 min)

STEROIDS, podcast conçu par Capture Mag et ici animé par Julien Dupuy et Stéphane Moïssakis

Bande-annonce du film (upscalée ?)

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3.5

Carnival Row : une série steampunk qui marque le retour d’Orlando Bloom

En 2019, Amazon Prime Video dévoilait sa nouvelle série mettant en vedette Orlando Bloom. Mais le beau Britannique n’est pas la seule surprise de ce programme : son esthétique résolument steampunk est aussi à apprécier. A l’occasion du tournage de la saison 2, Le Mag du Ciné revient sur la première partie.
Le titre ne permettant pas de deviner le sujet, il est bon de savoir que Carnival Row se déroule dans un univers de fantasy en pleine ère industrielle, dans lequel cohabitent dans une entente relative humains, fées, pucks (sortes de faunes), et autres créatures magiques. Plusieurs intrigues se mêlent : politique, romantique, sociétale, le tout flirtant avec le gore.

Une plongée dans un univers passionnant

La force de Carnival Row est son univers très réussi, entre bonne société (presque victorienne) en pleine industrialisation, et fantastique, par le biais des êtres magiques, dans la République de Burgue, pays peuplé d’humains dans lequel se sont réfugiés fées et pucks suite à la guerre. Il y a peu de bonnes séries steampunk et celle-ci a le mérite d’être dépaysante.
Les scènes se déroulent autant dans des intérieurs bourgeois guindés que dans des rues mal famées rappelant le Londres de Jack L’Eventreur. On suit avec intérêt la vie de tous les jours des personnages. Dans ce monde, les humains règnent en maîtres et méprisent les « faes » (en V.O.), soit les créatures magiques au sang jugé inférieur et cantonnées aux tâches ingrates de la société (travaux et ménages pour les pucks, prostitution pour les fées, qui semblent en majorité de sexe féminin).

Plusieurs intrigues tiennent le rythme

L’autre point fort de Carnival Row est son rythme, jamais ralenti, et ce grâce au passage d’une intrigue à l’autre, qui ne permettent pas au spectateur de relâcher son attention. Entre la romance amour-haine qu’entretiennent en secret Rycroft Philostrate, inspecteur humain au grand cœur (Orlando Bloom) et Vignette Stonemoss, fée réfugiée de guerre (Cara Delevingne), les machinations politiques des deux clans rivaux pro et contre les créatures magiques, les meurtres sauvages et monstrueux qui ensanglantent la ville et l’arrivée d’un puck riche dans un quartier où on les méprise, le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer.
La série réserve de plus son lot de mystères et de surprises qui donneront envie de regarder l’épisode suivant sans attendre.

Une distribution en forme

Enfin, la crédibilité des acteurs achève de rendre ce programme prenant et de fidéliser le spectateur. Orlando Bloom, d’ordinaire déjà très juste, est ici particulièrement convaincant en inspecteur torturé, essayant de lutter contre la corruption de son monde. La série marque son grand retour sur nos écrans (certes sur le petit écran, mais ce dernier a pris toujours plus d’importance par rapport au cinéma) de manière réussie, pour cet acteur propulsé au rang de superstar dans sa vingtaine, mais ayant finalement effectué une consécration en demi-teinte.
Jared Harris (Mad Men, Fringe, The Expanse, The Crown) est excellent en chancelier, dirigeant la République de Burgue, secondé par Piety, son épouse aux dents longues, incarnée par Indira Varma (Game of Thrones). Quant à Tamzin Merchant (Les Tudors) et David Gyasi (Cloud Atlas, Interstellar), ils se donnent la réplique à la perfection. Petit bémol pour Cara Delevingne (Suicide Squad) : bien que physiquement parfaite pour incarner la fée Vignette Stonemoss, cette habituée des catwalks a parfois des réactions un peu caricaturales, notamment des colères qui sonnent faux.

Carnival Row est une série à voir, parce qu’elle apporte quelque chose de nouveau : beaucoup de mystère et une forme très soignée font mouche. La première saison compte 8 épisodes d’environ 50-70 min, tous disponibles sur Amazon Prime Video. Une deuxième saison est en tournage.

Carnival Row : bande-annonce

Synopsis : Dans un univers steampunk où se mêlent société victorienne et créatures magiques, l’inspecteur Rycroft Philostrate enquête sur des meurtres tout en essayant de vivre une relation secrète avec la fée Vignette Stonemoss… 

Carnival Row – Fiche technique

Création : René Echevarria et Travis Beacham
Production : Legendary Television, Amazon Studios
Casting : Orlando Bloom, Cara Delevingne, Tamzin Merchant, David Gyasi, Indira Varma, Jared Harris…
Diffusion : Amazon Prime Video
Nombre de saisons : 1, saison 2 en tournage
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 50-70 min
Date de diffusion originale : 30 août 2019
Pays : Etats-Unis

 

 

Crash de David Cronenberg : à corps perdus sur le bitume

L’emblématique et sulfureux Crash de David Cronenberg passe de nouveau dans nos salles de cinéma, dans sa version restaurée. Pour notre plus grand plaisir.

Crash est l’adaptation du roman homonyme de J. G. Ballard. C’est tout bonnement la description d’une addiction, d’une longue virée en enfer : une addiction qui mélange les effluves de la douleur, de la jouissance et du plaisir pour en faire un tout indissociable. Une expérience marquante. Grâce au matériel de base, David Cronenberg arrive à dessiner les traits d’une liberté abrasive, celle qui enchaîne les individus à leurs propres stigmates obsessionnels. 

À la fois irréel par son aspect fantasmatique, mais paradoxalement inclus dans un environnement cohérent avec notre réalité, Crash matérialise l’imagerie d’une société où le consumérisme imprègne nos besoins les plus primaires mais bouleverse également l’intensité de nos désirs. Le corps dans le cinéma de David Cronenberg n’est pas un vulgaire artifice : c’est le premier réceptacle faisant face à la modernité du monde (Videodrome). En ce sens, Crash s’éprend des spasmes d’une sexualité débridée et qui détonne par son exaltation pour l’autodestruction. La machine, matérialisée par la voiture, n’est pas évoquée comme étant la simple métaphore de la puissance sexuelle, mais devient un prolongement du corps humain et un artefact du destin des personnages. 

Pour ce faire, le réalisateur canadien discerne avec un regard froid cette étincelle de douleur, ce moment de flottement vers une jouissance mortelle. Crash est l’abrupt récit de James Ballard : victime d’un accident de voiture, il finit criblé de cicatrices. Abonnés au libertinage, lui et sa femme vont alors s’engouffrer dans leurs pulsions et s’enfoncer dans un fétichisme déviant. Broyer, manipuler, déchirer les fragments du corps pour mieux faire rejaillir cette frénésie charnelle, telle est la volonté du réalisateur. Crash est un film qui exalte autant qu’il fait mal et répond parfaitement à cette idée même de l’oeuvre vue comme « un caillou dans une chaussure ».

C’est le visage de ce capitalisme qui végète, qui ne cesse de vouloir délimiter sa frustration. Il s’amuse de jeunes adultes qui s’ennuient et qui essayent de travestir leur quotidien et accroître leur sensibilité. S’appuyant sur une mise en scène suivant la trame de l’épure, évoquée par l’horizontalité du cadre et la méticulosité du montage, David Cronenberg fait de Crash un pur processus de mortification du plaisir et nous insère dans un antre clos, décharné, morbide, une ville fantôme aux routes vidées par la mort. Il dissèque un monde où la matérialité de la technologie nous envahit, nous domine presque et transfigure nos pensées, où les éraflures de voitures sont imaginées comme des caresses venant du souffle évaporé du vent, et où l’odeur de la taule froissée remplace l’odeur suave de l’humain.     

David Cronenberg nous amène sur les routes, dans des parkings, à l’arrière des voitures : des lieux nouveaux propices à toutes les folies. C’est là où réside la soif de liberté du film : exhumer des passions inconscientes. Cette sensation de perdition sur le bitume n’en est que plus enivrante. Le réalisateur ne joue jamais la carte du questionnement moral, mais dévoile ce sentiment de nihilisme avec appétence : il exhale le penchant d’une petite communauté de personnes pour ce goût du risque et cette dépendance à l’adrénaline suicidaire. Pour preuve, Crash contient de multiples scènes de sexes qui sont alors dépeintes comme des rituels rendant hommage à la mécanisation du monde et à cet attrait du sang sacrificiel. 

Cristallisé par une imagerie érotique, au versant satirique et parodique, Crash réussit idéalement cette introspection dans les fantasmes humains. Les plaies ou les cicatrices représentent dès lors le mariage vers la résurrection : des saillies qui attirent la mystification du désir et la fêlure de la tristesse. David Cronenberg nous délivre donc un film organique qui prolonge notre vertige face au néant, où la technologie créée par l’homme entraîne la mutation de notre existence et modifie les liens humains les plus douloureux. Une brillante leçon de vie vers la mort. 

Bande Annonce – Crash

Fiche Technique – Crash

Réalisatrice : David Cronenberg
Scénario : David Cronenberg
Compositeur : Howard Shore
Sociétés de distribution : Carlotta Films
Durée : 1h40
Genre: Drame
Date de ressortie :  8 juillet 2020

 

Scooby!, un lifting numérique raté pour le célèbre chien détective

L’adorable grand danois de « Mystère et Cie » fait son retour au cinéma dans Scooby!, crossover à la sauce smartphone et pop culture réalisé par Tony Cervone. Une version 2020 du mythique cartoon signé Hanna-Barbera qui s’adresse avant tout au jeune public mais dénature au passage cette curieuse bande d’adolescents pas comme les autres, toujours prête à résoudre d’étranges énigmes en démasquant d’inquiétants fantômes. Ici, les méthodes d’investigation peu ordinaires de Fred, Daphné, Véra, Sammy et Scooby-Doo, inspirent un scénario bancal, tâtonnant entre nostalgie et modernité.

On nous promet un super Scooby-Snack. Est-ce une arnaque ? Après la récente adaptation animée de La Famille Addams sortie en décembre dernier, c’est au tour de Scooby-Doo, le chien gourmand, peureux et gaffeur, issu de la série culte produite par William Hanna et Joseph Barbera, de faire son retour sur grand écran.

Sobrement intitulé Scooby!, le film d’animation réalisé par Tony Cervone, connu notamment pour son travail sur Tom & Jerry et le Magicien d’Oz, veut remettre au goût du jour les célèbres personnages du Gang « Mystère et Cie » créés en 1969. Comme toujours, rien ne vaut l’original.

À l’instar des indétrônables Princesses de l’univers Disney, ridiculisées lors de leur improbable rencontre avec Vanellope dans Ralph 2.0, le club des cinq californiens, qui, à bord de son van aux couleurs psychédéliques, traque les spectres, momies, vampires, pirates, zombies et autres sorciers vaudou, a subi un lifting 3D raté.

En effet, après une première métamorphose « live-action » peu convaincante sous la direction de Raja Gosnell (Les Schtroumpfs) en 2002, le chien détective obsédé par la nourriture, ainsi que ses fidèles acolytes, Fred Jones (conducteur de la Mystery Machine et concepteur des célèbres pièges à fantômes de l’équipe), Daphné Blake (fashion victim dont la curiosité naturelle aide toujours à résoudre les énigmes), Véra Dinkley (cerveau de la bande qui utilise la science pour examiner les indices et confondre le suspect), et Sammy Rogers (grand amateur de sandwiches), deviennent des héros de jeux-vidéo virevoltant dans tous les sens.

Humour, action, aventure et frissons : tels sont les ingrédients indémodables qui composent la recette d’un cartoon de la licence Scooby-Doo. Ici, la traditionnelle enquête menée par la fine équipe a été abandonnée au profit d’une intrigue prévisible et standardisée desservie par un graphisme flashy mais tout à fait impersonnel. Alors que la première rencontre entre Sammy et Scooby sur la plage de Venice Beach semblait être une piste intéressante offrant de réelles opportunités narratives, les stéréotypes viennent, au bout d’un quart d’heure, supplanter la relation d’amitié de notre attachant tandem.

Le réalisateur malmène la mascotte de Mystère et Cie qui sert de prétexte à l’élaboration de son patchwork. Tony Cervone dissémine en vain des clins d’œil maladroits à d’autres personnages phares des studios d’animation Hanna-Barbera tels que les deux gredins Satanas et Diabolo — voyageant à bord d’un engin à l’allure disgracieuse faisant écho à leur fameuse « Démone 00 Grand Sport » —, le Capitaine Caverne et Brenda, l’une des trois Teen Angels — laquelle a vraisemblablement perdu en cours de route ses amies Lili et Babette —, puis le super-héros Blue Falcon et son chien-robot Dynomutt, sans pour autant convoquer la patte visuelle caractéristique des créateurs de Hong Kong Fou FouLes Jetson, Les Pierrafeu et Les Fous du volant (on se demande d’ailleurs pourquoi le Professeur Maboulette, inventeur plus loufoque encore, manque à l’appel).

Car, si l’hommage à l’animateur Iwao Takamoto et la reconstitution fidèle du générique originel demeurent appréciables, le long-métrage n’a pas le charme du Rallye des Monstres (1988), de L’École des Sorcières (1988), de L’Île aux Zombies (1998) ou de Scooby-Doo et les Extraterrestres (2000) dont il s’inspire en partie. Il semblait plus judicieux de se défaire de cette ribambelle d’adjuvants anecdotiques pour pouvoir exploiter les iconiques malfrats masqués de la série, parmi lesquels : le Fantôme du clown, Barbe Rousse le Pirate, la Sorcière du Marais, l’insaisissable passe-muraille ou encore Mano Tiki Tia…

En dehors de quelques gags plutôt réussis et de rares moments touchants, aucune réplique ne swingue. Le scénario aussi farfelu que bancal — vous l’aurez compris, l’origin story est rapidement balayée puisqu’il s’agit ici de faire cohabiter tous ces protagonistes partis à Athènes combattre Cerbère, le chien des Enfers —, reste fragilisé par des références indigestes à la pop culture (pour Halloween, Daphné et Véra sont déguisées en Wonder Woman et Ruth Bader Ginsburg) et aux réseaux sociaux. Avez-vous déjà entendu Sammy fredonner le refrain de Shallow interprétée par Lady Gaga dans le remake d’A Star Is Born signé Bradley Cooper ? Maintenant, oui. Le caméo inattendu de Simon Cowell, juré de X Factor et America’s Got Talent, s’avère lui aussi navrant. Publicité oblige, la maison Warner Bros. profite également de l’occasion pour intercaler des allusions abracadabrantes à sa franchise Harry Potter entre deux boutades « swag » qui feront sourire la génération Netflix et Tinder.

En somme, ce « Scooby contre Satanas«  coche toutes les cases du film d’animation mainstream, étouffé par le monde artificiel du web et des nouvelles technologies qu’il dépeint. Quant au jeune public qui risque de confondre le gang avec des Sims (notons qu’en 2015, les Sentinelles de l’air créés et animés en Supermarionation par Sylvia et Gerry Anderson au milieu des années 1960, ont subi le même traitement dans le spin-off de la série culte Thunderbirds), il n’est pas certain que ce reboot insipide lui donne l’envie de découvrir les épisodes de la série originale. Les fans de l’iconographie beatnik de Scooby-Doo, où es-tu ?, réalisée par Joe Ruby et Ken Spears, passeront leur chemin. Et ils auront raison.

Sévan Lesaffre

Scooby! — Bande-annonce

Synopsis : Découvrez comment Sammy et Scooby, amis pour la vie, se sont rencontrés et associés aux détectives en herbe Fred, Daphné et Véra pour créer la célèbre équipe Mystère et Cie. Après avoir résolu des centaines d’affaires et vécu d’innombrables aventures, Scooby-Doo et sa bande doivent désormais s’attaquer à leur énigme la plus redoutable : un complot fomenté par le diabolique Satanas, destiné à déchaîner les forces du chien-fantôme Cerbère.

Scooby! – Fiche technique

Avec les voix originales de : Zac Efron, Will Forte, Gina Rodriguez, Amanda Seyfried, Kiersey Clemons, Jason Isaacs, Tracy Morgan, Ken Jeong, Mark Wahlberg, Simon Cowell…
Scénario : Adam Sztykiel, Jack Donaldson, Derek Elliott, Matt Lieberman d’après les personnages créés par William Hanna et Joseph Barbera
Production : Pam Coats, Allison Abbate
Montage : Vanara Taing, Ryan Flosey
Musique : Junkie XL
Distributeur : Warner Bros. France
Durée : 1h35
Genre : Animation / Comédie
Date de sortie : 8 juillet 2020

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Les Voyages de Gulliver, à la découverte des royaumes imaginaires

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Paru d’abord en version censurée, Les Voyages de Gulliver est le roman le plus célèbre de Jonathan Swift, dans lequel l’auteur expose ses idées politiques. À travers quatre voyages successifs, Gulliver va découvrir des sociétés imaginaires très différentes du royaume britannique.

Les Voyages de Gulliver est un roman multiple, dense. Le lecteur peut y retrouver une parodie des romans de voyages, réels ou imaginaires, à la mode en ce début de XVIIIème siècle (rappelons que Robinson Crusoë est paru juste deux ans avant le roman de Swift), une attaque contre les mœurs anglaises de son temps, ainsi qu’une critique politique féroce, qui se termine par un véritable traité de misanthropie. Sur le plan politique, le roman propose plusieurs régimes imaginaires qui permettent à Jonathan Swift, derrière la candeur de son personnage, de mettre en lumière les dysfonctionnements du système politique britannique. Ces royaumes imaginaires entrent aussi bien dans la catégorie de l’utopie que de la dystopie.

Selon un procédé littéraire déjà connu et qui sera employé par la suite de nombreuses fois, le voyage et la découverte de nouvelles cultures permettent de relativiser notre culture. Swift se permet ainsi d’inventer des peuples qui n’ont jamais entendu parler des Anglais. Les Lilliputiens refusent d’admettre qu’un pays de “géants” puisse exister. Après avoir été un géant auprès à Lilliput, voilà que Gulliver est minuscule auprès à Brobdingnag, passant ainsi de l’orgueil à l’humilité. Mais le plus grand coup porté à l’orgueil anglais se trouve sans doute dans la quatrième et dernière partie, dans laquelle Gulliver arrive au pays des Houyhnhnms, qui sont des chevaux intelligents vivant en société. Dans ce pays, ce sont les humains qui sont réduits à l’état bestial, ne sachant pas lire, écrire ou parler. L’humain, un animal comme les autres ? Et encore, semble répondre Swift : l’homme est un animal peu doué, sans grandes qualités…

Ce que Gulliver découvre surtout au fil de ses voyages, ce sont d’autres façons de gouverner. Cela permet à Swift à la fois de se moquer de la politique britannique, et en même temps de placer quelques-unes de ses idées.
Son idée principale est exprimée aussi bien chez les Lilliputiens qu’à Brobdingnag : il n’existe aucune “science politique”, et être politicien n’est pas un métier à part entière, qui nécessiterait un savoir (ou un savoir-faire) particulier. Au contraire, ce qui devrait être requis d’un dirigeant politique, c’est du bon sens, de la raison, et du sens moral.
Ainsi :

“Le gouvernement des hommes étant en effet une nécessité naturelle, ils [les Lilliputiens] supposent qu’une intelligence normale sera toujours à la hauteur de son rôle et que la Providence n’eut jamais le dessein de rendre la conduite des affaires publiques si mystérieuse et si difficile qu’on la dût réserver à quelques rares génies – tels qu’il n’en naît guère que deux ou trois par siècle. Ils pensent au contraire que la loyauté, la justice, la tempérance et autres vertus sont à la portée de tous, et que la pratique de ces vertus, aidée de quelque expérience et d’une intention honnête, peut donner à tout citoyen capacité pour servir son pays, sauf aux postes qui exigent des connaissances spéciales.” (partie 1, chapitre 6)

Derrière ce propos, il est facile de voir l’attaque dirigée contre la noblesse britannique (ou n’importe quel régime aristocratique, d’ailleurs) qui prétend qu’une éducation particulière est nécessaire pour savoir diriger les affaires publiques.

Le contre-exemple politique, la “dystopie” absolue selon Swift, se trouve à Laputa et Balnibarbi, dans la troisième partie du roman. Laputa est une île flottante, et cette situation est fortement symbolique : les habitants de Laputa sont, comme on le dirait de nos jours, “hors sol”, complètement coupés de la terre, c’est-à-dire de la réalité. Les habitants de Laputa, qui forment une classe sociale fermée, sont des grands théoriciens. Ils n’ont que mépris pour tout ce qui est pratique, pragmatique. Leur esprit est tout le temps tourné vers l’abstraction la plus élevée. Ils sont d’ailleurs tellement absorbés dans ces réflexions qu’ils ne parviennent même pas à suivre une conversation ordinaire. Cette distraction est d’ailleurs une des caractéristiques cocasses des Laputiens : n’étant jamais attentifs à ce qui se trouve face à eux, ils parviennent toujours à perdre leur chemin, et ils sont tous cocus…
Pire : le résultat de leurs réflexions est toujours strictement du domaine de l’abstraction et ne peut connaître aucune application pratique. De fait, les habitants de Laputa sont incapables de coudre un vêtement ou de construire un bâtiment, puisque tout ce qui est pratique leur est étranger.
Ce sont toujours les théories fumeuses qui sont à l’origine des ennuis rencontrés par la population de Balnibarbi, la partie continentale de Laputa. C’était un pays plutôt bien géré et qui, auparavant, fonctionnait bien, lorsque les “experts” sont arrivés avec leurs théories, toutes issues de recherches en laboratoires. Ordre était donné d’appliquer ces théories dans la réalité. Ces idées révolutionnaires bouleversent le pays et, avec les experts, plus rien de fonctionne. Derrière l’humour débridé de ces chapitres, on peut ressentir une amertume chez Swift, et l’attaque porte toujours ses fruits…

L’utopie, quant à elle, se trouve en partie chez le roi juste et plein de raison de Brobdingnag, mais surtout chez les Houyhnhnms. Ces chevaux doués de raison ont construit un état basé sur la raison et l’éducation, dépourvu de grandes théories stériles, mais ne connaissant ni le mensonge, ni l’hypocrisie. Même en étant considéré comme un être inférieur, proche des Yahoos (les humains retournés à la bestialité), Gulliver se sentira tellement bien là-bas qu’il ne voudra en partir que sous la contrainte, et sans vouloir retourner dans une société humaine.

Entre les mises en lumière des dysfonctionnement de la politique britannique et l’annonce des idées de Swift, Les Voyages de Gulliver se dressent en un formidable roman politique, utilisant souvent l’arme d’un humour qui cache mal les aigreurs de l’auteur.

La trilogie de la haine de Sion Sono : la saut de l’ange

Dans la représentation d’un système qui s’engouffre dans ses propres commodités, Sion Sono est un poil à gratter comme il y en a peu. Le prolifique cinéaste japonais, connu pour des œuvres telles que Suicide Club ou même Why Don’t You Play in Hell?, aime à travers ses films mettre un coup de pied dans la fourmilière d’une société japonaise asphyxiée par son train de vie infernal et sa déshumanisation progressive. 

Pourtant, quand on pense au réalisateur, une œuvre compile toutes ses obsessions et son envie de cartographier le quotidien japonais : sa trilogie de la haine. Composée de Love ExposureCold Fish et Guilty of Romance, cette trilogie étudie avec minutie et beaucoup d’ironie, le foyer standard japonais. Là où Love Exposure va s’évertuer à accompagner l’adolescence et la peur du sectarisme, Cold Fish va mettre à mal la masculinité, l’autorité et la fronde du « bon père de famille », et enfin pour finir, Guilty of Romance va se questionner sur la place de la femme et de son désir dans la vie nocturne japonaise. 

Les trois films, bien que différents dans leur tonalité et leur genre, forment une mosaïque passionnante d’un Japon qui se désagrège petit à petit et dont le besoin de faire ressortir ses émotions les plus primitives pour enfin exister devient alors inévitable. L’enclos familial n’est qu’un mirage où chaque individualité bouillonne et ne demande qu’à exploser en plein vol. Que cela se matérialise par la voie d’un travail rébarbatif ou hiérarchisant, ou à l’intérieur d’un sanctuaire familial engoncé dans ses valeurs et qui restreint tout type de communication, ou que cela soit à cause de cette période délicate et enivrante qu’est l’adolescence, Sion Sono a cette ambition de casser toutes les barrières que s’impose cette dite société, et puise dans son talent protéiforme pour permettre à ses personnages de s’absoudre de cette épée de Damoclès qui régit leur vie. 

Malgré une forme différente et une ambition qui diverge en fonction du sujet – là où Guilty of Romance est plus sexualisant et viscéral dans sa mise en scène, Cold Fish se veut beaucoup plus gore –, le réalisateur veut franchir la même ligne d’arrivée à chaque fois : celle de voir une société où le libre arbitre, la liberté d’être enfin soi-même et de prendre conscience de son identité, prennent le pas sur un quotidien aliénant. Cette décrépitude, il la scalpe avec folie. Il aime grossir les traits, pour toucher souvent au burlesque et à la satire, mais surtout pour aller au bout de sa vision des choses. Une vision qui s’interroge autant sur l’organique, la place du corps et sa représentation (Megumi Kagurazaka) que sur l’esprit et son affranchissement. 

C’est un magma parfois indéchiffrable où tout s’imbrique, où ça crie et braille tout le temps : la vie amoureuse, le refoulement des pulsions, la critique sociale, la standardisation de la vie maritale, l’aveuglement de la foi religieuse, la dislocation familiale, ou même le conflit entre génération. Tout est bon pour enfin imploser et voir le vrai visage d’une société qui se calfeutre dans ses aprioris. C’est alors que Sion Sono s’en donne à cœur joie, tant dans le fond que dans la forme. Son style visuel, qui fait des acrobaties entre le potache et le lyrisme, souvent proche d’un Takeshi Miike – entre un érotisme féminin sulfureux et magnétique et une violence sèche qui dégouline sur tous les murs du cadre –, est au diapason de récits qui montent crescendo en tension. 

Mais au-delà de ces trois histoires, qui vont du thriller au road trip, de l’étude de caractère à la comédie sardonique (la conférence des pervers dans Love Exposure), du film d’horreur au pamphlet existentiel, c’est surtout la vision pessimiste et presque misanthrope du cinéaste qui l’emporte. Car malgré ce basculement dans la vie des personnages principaux, ce pas en avant est presque souvent vain et une nouvelle fois révélateur d’une société au ralenti. Dans la folie sanglante finale de Cold Fish, l’émancipation sexuelle déroutante et objectivante de Guilty of Romance, ou cette escapade amoureuse dans Love Exposure, l’univers de chacun de ces trois films se retrouve au bord de la falaise : les personnages n’ont plus qu’à sauter. 

« Barton Fink » et « A.I. Intelligence artificielle », deux exégèses de Damien Ziegler

L’éditeur spécialisé dans le cinéma LettMotif publie deux essais de Damien Ziegler : l’un porte sur Barton Fink, la seule Palme d’or des frères Coen à ce jour, tandis que l’autre traite de A.I. Intelligence artificielle, projet kubrickien finalement repris en main par Steven Spielberg.

Ces deux analyses filmiques permettent de faire l’exégèse des films de Steven Spielberg et des frères Coen, mais aussi de dégager des constantes filmographiques et des parallélismes avec des œuvres tierces. Barton Fink est ainsi renvoyé à son méta-discours sur le cinéma, à ses formules connotées, agrémentées de références à la tête, à ses symboles (le couloir, la plage) et, bien entendu, à ses personnages, celui de Jack Lipnick condensant par exemple des traits constitutifs de Louis B. Mayer, Jack Warner ou Harry Cohn. A.I. Intelligence artificielle est regardé à travers le prisme de Hugo Cabret, The Tree of Life ou Always, son personnage central, David, se situant sur une échelle analytique entre Peter Pan (incapacité de grandir) et Pinocchio (volonté de vivre).

Dans Barton Fink, l’hôtel Earle est un personnage à part entière. Damien Ziegler le décrit comme un « espace dominant » et « immobile », propre à brouiller les repères, à certains égards indexé à l’Overlook (Shining) ou à Franz Kafka (Le Procès). Dans A.I., l’intérêt se trouve évidemment ailleurs : David a été créé « pour rester jeune », ce qui n’est pas sans évoquer le syndrome de Peter Pan. Le film s’appuie sur une structure proche de celle du conte, avec notamment un « mélange des temps » (le fils s’occupant des parents) que l’auteur verbalise avec à-propos. Sur les symboles, les deux essais s’avèrent intarissables : les « eaux fluctuantes » d’une piscine renvoient dans Barton Fink aux « caprices du destin », tandis que A.I. fait appel à une « symbolique des couleurs » où le bleu et le rouge jouent les premiers rôles. Des dizaines d’exemples émaillent les deux lectures.

Barton est perçu par Damien Ziegler comme une version primaire de Llewyn Davis. A.I. raconte une volonté de normalité quand E.T. cherche au contraire à s’en extraire. Dans ses deux analyses filmiques, l’auteur, par ailleurs docteur en études cinématographiques, se plaît à établir des ponts entre les œuvres, et pas seulement à l’intérieur d’une même filmographie. Cela l’amènera par exemple à rapprocher l’insecte perturbateur de Barton Fink de celui de Breaking Bad (le bottle episode intitulé « Fly ») ou à considérer la conclusion de A.I. à l’aune de celle du Portrait de Jennie, tant dans le traitement des couleurs que dans la construction dramatique. Au final, par leur approche analytique multidimensionnelle et très poussée, les deux ouvrages que LettMotif nous propose livrent un effeuillage minutieux de longs métrages, si pas inépuisables, au moins séminaux et particulièrement riches. C’est tout à l’honneur de Damien Ziegler d’avoir eu la passion – et la patience – de nous en donner les principales clefs de décryptage.

Barton Fink & A.I. Intelligence artificielle, Damien Ziegler
LettMotif, juin 2020, 260 pages

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4

Le collectionneur (Alep/Deloupy)… Que collectionne-t-il ?

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Quatrième album d’une série qui tourne autour de passionnés de BD, « Le collectionneur » s’intéresse au passé de Lucia, qui ne sait pas ce qu’est devenu son enfant (elle a accouché en Espagne, pendant la sombre période franquiste).

Cet album reprend des personnages qui gravitent autour de la librairie BD « L’introuvable » à Saint-Etienne (depuis 1971, annonce l’enseigne). Jeune trentenaire, Max, grand rouquin et père d’Estéban, qu’il promène en poussette, y travaille sous la direction de Lucia, la fondatrice venue d’Espagne. Un jour où Monsieur Spelvino (Alberto, un habitué à qui Max n’hésite pas à laisser le magasin pour une course) vient au magasin, celui-ci s’effondre avant de prononcer quelques mots que Max déchiffre sans en comprendre la raison. Dans le coma, Alberto est évacué à l’hôpital, alors que Max retrouve Lucia qu’il considère comme sa mère, ainsi que sa compagne Lola. Les discussions amènent à penser qu’Alberto cherchait ou même était sur la piste de l’enfant de Lucia. Mais qu’a-t-il bien pu vouloir dire en murmurant « Terrible erreur » ?

Enceinte au temps du franquisme

Le mystère incite Lola à poursuivre les investigations. On en apprend ainsi pas mal sur les origines de Max et sur l’histoire de Lucia. Celle-ci était enceinte (à 17 ans) dans l’Espagne franquiste, une période très particulière qui a vu la dictature organiser un trafic d’abord idéologique, qui a ensuite tourné au trafic lucratif. Le but était de retirer, sans qu’elles réalisent vraiment ce qui se passait, leur enfant à des femmes ou familles assez démunies, pour les placer dans des familles idéologiquement fiables pour le régime. L’avantage pour ce régime était de retirer des enfants de milieux difficilement contrôlables, pour les savoir dans des mains qui leur inculqueraient des valeurs faisant d’eux de futurs piliers du franquisme. Bien entendu, il s’agissait de vol d’enfants. Un vol très organisé, puisqu’il se faisait avec la complicité de l’Église en particulier.

Post-franquisme

Avec un tel argument, la série concoctée et éditée par Alep (scénario et mise en couleurs) et Deloupy (scénario, découpage, dessin et mise en couleurs) aborde un drame particulièrement délicat. En effet, un des personnages dit à un moment que l’Espagne a fait le choix de l’apaisement par l’oubli. C’est donc une sorte de chape de plomb qui s’est abattue sur un mécanisme qui a modifié le destin de milliers de personnes. Ce choix de l’oubli fait par l’Espagne était-il une volonté générale ou plutôt celui permettant de continuer à vivre malgré des souvenirs difficiles à gérer ? On imagine bien que ce choix ne pouvait pas convenir à tout le monde. C’est ainsi que de nombreuses mères ont longtemps tu leurs souffrances mais jamais oublié et jamais fait une croix sur leur progéniture. Ainsi, Lucia (personnage de fiction) espère encore (comme de nombreuses femmes, dans la réalité), longtemps après les faits, savoir au moins ce qu’est devenu son enfant. Car Max n’est que celui que Lucia a aimé par défaut, en dépit de la tendresse qui les rapproche.

De la passion de la BD à celle du football

L’album présente de nombreux points positifs. D’abord, il évite le sentimentalisme larmoyant, préférant la nostalgie et l’évocation sensible d’un passé douloureux et complexe. Il nous emmène jusqu’en Espagne et fait sentir la différence d’ambiance entre les deux plus grandes villes du pays : Madrid (fief de Franco, où on célèbre encore l’anniversaire de sa mort) et Barcelone (la républicaine), capitale de la Catalogne (rappelons-nous les récentes velléités d’indépendance de la région). Passionnés de BD, les auteurs savent y faire pour intégrer des détails émouvants tout au long des 71 pages (avec de nombreuses anecdotes qui donnent vie à ce monde de la BD). Mais ils s’adressent aussi à ceux qui conservent des souvenirs populaires plutôt que politiques. Si la mort d’un footballeur du Real Madrid à la veille d’un choc avec le Barça (son éternel rival sur la scène ibérique) ne me disait rien, l’évocation du match de coupe d’Europe des clubs champions à l’origine (pas celui de l’apogée, Glasgow 1976, les poteaux carrés, on s’en souvient) de ce qu’on appelle l’épopée des verts, m’a donné la chair de poule. De ce match, je n’avais souvenir que du résultat et j’ai dû voir les buts aux infos à la télé le lendemain. Ici, un personnage raconte le cours du match et c’est comme si on était debout, en tribune, à hurler pour pousser les joueurs vers le but adverse. Alep et Deloupy ancrent ainsi leur récit (et probablement la série, puisqu’elle comporte trois précédentes aventures : L’introuvable (2009), Faussaires (2008 pour la première partie, 2010 pour la deuxième et 2016 pour l’intégrale) et Lucia au Havre (2013), par des références évocatrices telles que la légende footballistique (c’est quand même un Français, et pas n’importe lequel, qui entraîne actuellement le Real Madrid, en disant que c’est le plus grand club du monde, se référant ainsi à son palmarès européen).

Un travail de passionnés

Sans prétendre au chef-d’œuvre, l’album est à mon avis une réussite. Outre le fait qu’il aborde avec sensibilité un drame méconnu (qui complète ce que montre Carlos Gimenéz avec Paracuellos), il fait interagir les personnages entre l’enquête sur un drame à résonances familiales et l’univers des passionnés de la BD. Il brode avec intelligence entre le passé de villes comme Madrid, Barcelone et Saint-Etienne avec ce lien footballistique qui donne à réfléchir. Le format à l’italienne apporte une touche d’originalité en se permettant des dimensions assez importantes (29 x 22,5 cm) qui mettent en valeur de beaux dessins qui ne sont pas loin (on remarque des ombres et des couleurs nuancées) de la ligne claire (parmi d’autres dessinateurs BD, Hergé est cité à un moment clé de l’intrigue), un style de dessin bien maîtrisé dont l’illustration de couverture rend parfaitement compte.

Un album, une série

Étant donné que des références sont faites aux albums précédents de la série, il vaut certainement mieux les lire avant celui-ci. N’ayant encore pas eu cette chance, j’ai néanmoins apprécié Le collectionneur et je compte bien le relire un peu plus tard pour profiter de l’ensemble de la série, dans l’ordre.

Le collectionneur, Alep et Deloupy

Jarjille éditions, février 2020, 72 pages 

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3.5

« TMNT » (T.10) : l’ère des turbulences

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Les célèbres tortues mutantes sont à un tournant de leur histoire : Splinter s’est enfin débarrassé de Shredder et a mis la main sur le clan Foot, dont il espère révolutionner les pratiques. Une situation difficile à accepter pour Michelangelo, qui préfère s’éloigner de ses frères…

On frôle le point de rupture à plusieurs reprises dans ce nouvel album des Teenage Mutant Ninja Turtles. C’est évidemment le cas avec Michelangelo : parce qu’il désapprouve la reprise en main du clan Foot par Splinter, il s’en va trouver refuge auprès des Mutanimaux. Une décision lourde de conséquences, puisqu’elle impacte directement la dynamique de groupe qui animait jusque-là la fratrie. Par ailleurs, April reproche à Casey de se montrer distant et de mener des opérations dangereuses mues par la colère. Ils se séparent en raison de désaccords persistants. Une longue séquence d’explications met en lumière la vulnérabilité de Casey, qui semble sous le coup d’un complexe d’infériorité. Chez les Mutanimaux, la situation est tout aussi tendue : Hob cache à ses camarades sa collaboration avec le criminel Hun, ce qui aboutira au départ de Slash…

Pour nourrir toutes ces intrigues – et bien d’autres encore – en un seul volume, il fallait une narration solidement structurée, un rythme trépidant et quelques rebondissements menés tambour battant. Ces éléments se conjuguent aux dessins remarquables de Ken Garing (chapitres 1 et 2) et Michael Dialynas (chapitres 3 à 5). Alors que la ronde des personnages s’enrichit toujours plus, le lecteur voit l’apparition de « fantômes des rues » hostiles aux tortues, assiste aux méditations pleines de doutes de Splinter et appréhende peu à peu la manière dont Kitsune cherche à se libérer de sa captivité. Ce tome, intitulé « De l’ordre et du chaos », fait bien entendu office de transition, mais il pose en outre les jalons d’aventures nouvelles et enchevêtrées. Il est intéressant de noter qu’on y troque un paria (Raphaël) contre un autre (Michelangelo) et qu’il comporte en son sein un arc sur Casey enfermant le personnage dans une posture de justicier momentanément incontrôlable. Ces subtilités contribuent à bonifier l’album en lui donnant davantage de substance et d’aspérité.

La question du devenir sous-tend avec force ce nouveau volume. Elle s’applique tant au clan Foot qu’aux Mutanimaux et se porte également sur les agissements clandestins de Darius Dun, le riche mécène des « fantômes des rues ». Les tortues ont rarement paru évoluer dans un environnement si instable : entre les menaces diverses auxquelles elles font face, des repères volant en éclats, des divisions internes et la reprise des anciens sbires de Shredder, c’est un peu comme si le sol se dérobait soudainement sous leurs pieds. On a hâte de découvrir où tout cela va les mener…

Teenage Mutant Ninja Turtles, Tome 10 : « De l’ordre et du chaos », Kevin Eastman, Tom Waltz, Ken Garing (chapitres 1 et 2) et Michael Dialynas (chapitres 3 à 5)
HiComics, juin 2020, 128 pages

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4

Yslaire présente ses « Cahiers Baudelaire »

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Le scénariste et dessinateur belge Bernard Yslaire publie aux éditions Dupuis, sous forme d’esquisses, le premier chapitre inédit de La Vénus noire.

Avant l’encrage et la mise en couleur, les planches des bandes dessinées ne sont que des esquisses réalisées à traits plus ou moins fins. Dans le premier tome de ses Cahiers Baudelaire, Bernard Yslaire publie cet exosquelette de La Vénus noire. Le résultat est doublement remarquable : d’abord pour ce qu’il dévoile du processus créatif aboutissant à une bande dessinée, ensuite pour ses vignettes à la fois inabouties et si expressives, enchanteresses et parfois à la lisière de la pornographie.

Extrait. Crédits : Dupuis.

Au cœur de ces Cahiers Baudelaire figure Jeanne Duval, maîtresse du célèbre écrivain français, décrite par Lucie Servin comme une « secrétaire » qui « écrit ses poèmes », mais aussi une femme dont le « corps inspire le poète chorégraphe ». Parfois vulgairement présentée comme une prostituée, cette mulâtresse, « sans doute une des personnes que [Baudelaire] a le plus aimées et maudites », occupe très certainement une place bien plus complexe dans la vie de l’homme-artiste.

C’est justement là que réside l’autre intérêt de cet album – dont l’édition est limitée à 2500 exemplaires. Jeanne Duval y apparaît réhabilitée, perçue comme une muse en prise directe avec l’œuvre de Charles Baudelaire. Une missive envoyée à la mère du poète en août 1869 permettra au lecteur d’appréhender les non-dits de leur relation : « Comprenez-vous pourquoi mon poète amoureux m’a si souvent masquée, déguisée, cachée, dissimulée ? Tous ses poèmes écrits en mots pudiques ont raconté l’horreur de notre vie. Ce mystère entretenu, et même chanté sous forme de devinettes et d’allusions choisies, avait pour but de me protéger. Moi de vous… et lui, de moi. »

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Extrait. Crédits : Dupuis.

La relation entre Baudelaire et Jeanne naît le lendemain d’une représentation théâtrale, quand le poète se rend sans prévenir dans la loge de l’artiste. Il lui clame son admiration et lui offre ses fleurs préférées. Elle est intimidée par son érudition et préfère s’exprimer avec son corps. La sincérité de cette histoire d’amour contraste nettement avec les multiples reproches que Charles Baudelaire nourrissait à l’égard de sa mère, eux aussi verbalisés dans l’album.

Cahiers Baudelaire, Bernard Yslaire
Dupuis, juin 2020, 32 pages

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