Le collectionneur (Alep/Deloupy)… Que collectionne-t-il ?

Quatrième album d’une série qui tourne autour de passionnés de BD, « Le collectionneur » s’intéresse au passé de Lucia, qui ne sait pas ce qu’est devenu son enfant (elle a accouché en Espagne, pendant la sombre période franquiste).

Cet album reprend des personnages qui gravitent autour de la librairie BD « L’introuvable » à Saint-Etienne (depuis 1971, annonce l’enseigne). Jeune trentenaire, Max, grand rouquin et père d’Estéban, qu’il promène en poussette, y travaille sous la direction de Lucia, la fondatrice venue d’Espagne. Un jour où Monsieur Spelvino (Alberto, un habitué à qui Max n’hésite pas à laisser le magasin pour une course) vient au magasin, celui-ci s’effondre avant de prononcer quelques mots que Max déchiffre sans en comprendre la raison. Dans le coma, Alberto est évacué à l’hôpital, alors que Max retrouve Lucia qu’il considère comme sa mère, ainsi que sa compagne Lola. Les discussions amènent à penser qu’Alberto cherchait ou même était sur la piste de l’enfant de Lucia. Mais qu’a-t-il bien pu vouloir dire en murmurant « Terrible erreur » ?

Enceinte au temps du franquisme

Le mystère incite Lola à poursuivre les investigations. On en apprend ainsi pas mal sur les origines de Max et sur l’histoire de Lucia. Celle-ci était enceinte (à 17 ans) dans l’Espagne franquiste, une période très particulière qui a vu la dictature organiser un trafic d’abord idéologique, qui a ensuite tourné au trafic lucratif. Le but était de retirer, sans qu’elles réalisent vraiment ce qui se passait, leur enfant à des femmes ou familles assez démunies, pour les placer dans des familles idéologiquement fiables pour le régime. L’avantage pour ce régime était de retirer des enfants de milieux difficilement contrôlables, pour les savoir dans des mains qui leur inculqueraient des valeurs faisant d’eux de futurs piliers du franquisme. Bien entendu, il s’agissait de vol d’enfants. Un vol très organisé, puisqu’il se faisait avec la complicité de l’Église en particulier.

Post-franquisme

Avec un tel argument, la série concoctée et éditée par Alep (scénario et mise en couleurs) et Deloupy (scénario, découpage, dessin et mise en couleurs) aborde un drame particulièrement délicat. En effet, un des personnages dit à un moment que l’Espagne a fait le choix de l’apaisement par l’oubli. C’est donc une sorte de chape de plomb qui s’est abattue sur un mécanisme qui a modifié le destin de milliers de personnes. Ce choix de l’oubli fait par l’Espagne était-il une volonté générale ou plutôt celui permettant de continuer à vivre malgré des souvenirs difficiles à gérer ? On imagine bien que ce choix ne pouvait pas convenir à tout le monde. C’est ainsi que de nombreuses mères ont longtemps tu leurs souffrances mais jamais oublié et jamais fait une croix sur leur progéniture. Ainsi, Lucia (personnage de fiction) espère encore (comme de nombreuses femmes, dans la réalité), longtemps après les faits, savoir au moins ce qu’est devenu son enfant. Car Max n’est que celui que Lucia a aimé par défaut, en dépit de la tendresse qui les rapproche.

De la passion de la BD à celle du football

L’album présente de nombreux points positifs. D’abord, il évite le sentimentalisme larmoyant, préférant la nostalgie et l’évocation sensible d’un passé douloureux et complexe. Il nous emmène jusqu’en Espagne et fait sentir la différence d’ambiance entre les deux plus grandes villes du pays : Madrid (fief de Franco, où on célèbre encore l’anniversaire de sa mort) et Barcelone (la républicaine), capitale de la Catalogne (rappelons-nous les récentes velléités d’indépendance de la région). Passionnés de BD, les auteurs savent y faire pour intégrer des détails émouvants tout au long des 71 pages (avec de nombreuses anecdotes qui donnent vie à ce monde de la BD). Mais ils s’adressent aussi à ceux qui conservent des souvenirs populaires plutôt que politiques. Si la mort d’un footballeur du Real Madrid à la veille d’un choc avec le Barça (son éternel rival sur la scène ibérique) ne me disait rien, l’évocation du match de coupe d’Europe des clubs champions à l’origine (pas celui de l’apogée, Glasgow 1976, les poteaux carrés, on s’en souvient) de ce qu’on appelle l’épopée des verts, m’a donné la chair de poule. De ce match, je n’avais souvenir que du résultat et j’ai dû voir les buts aux infos à la télé le lendemain. Ici, un personnage raconte le cours du match et c’est comme si on était debout, en tribune, à hurler pour pousser les joueurs vers le but adverse. Alep et Deloupy ancrent ainsi leur récit (et probablement la série, puisqu’elle comporte trois précédentes aventures : L’introuvable (2009), Faussaires (2008 pour la première partie, 2010 pour la deuxième et 2016 pour l’intégrale) et Lucia au Havre (2013), par des références évocatrices telles que la légende footballistique (c’est quand même un Français, et pas n’importe lequel, qui entraîne actuellement le Real Madrid, en disant que c’est le plus grand club du monde, se référant ainsi à son palmarès européen).

Un travail de passionnés

Sans prétendre au chef-d’œuvre, l’album est à mon avis une réussite. Outre le fait qu’il aborde avec sensibilité un drame méconnu (qui complète ce que montre Carlos Gimenéz avec Paracuellos), il fait interagir les personnages entre l’enquête sur un drame à résonances familiales et l’univers des passionnés de la BD. Il brode avec intelligence entre le passé de villes comme Madrid, Barcelone et Saint-Etienne avec ce lien footballistique qui donne à réfléchir. Le format à l’italienne apporte une touche d’originalité en se permettant des dimensions assez importantes (29 x 22,5 cm) qui mettent en valeur de beaux dessins qui ne sont pas loin (on remarque des ombres et des couleurs nuancées) de la ligne claire (parmi d’autres dessinateurs BD, Hergé est cité à un moment clé de l’intrigue), un style de dessin bien maîtrisé dont l’illustration de couverture rend parfaitement compte.

Un album, une série

Étant donné que des références sont faites aux albums précédents de la série, il vaut certainement mieux les lire avant celui-ci. N’ayant encore pas eu cette chance, j’ai néanmoins apprécié Le collectionneur et je compte bien le relire un peu plus tard pour profiter de l’ensemble de la série, dans l’ordre.

Le collectionneur, Alep et Deloupy

Jarjille éditions, février 2020, 72 pages 

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3.5

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