Paracuellos/Dans les foyers de l’Assistance publique espagnole

Avec Paracuellos, le dessinateur Carlos Giménez raconte des souvenirs d’enfance dans des foyers de l’Assistance publique espagnole pendant la sombre période de la dictature franquiste.

Dans son introduction (5 pages) à cette intégrale, Carlos Giménez explique que la série ne devait pas s’intituler ainsi, car le titre fait référence à un seul des foyers où ces anecdotes se sont produites. À vrai dire, le terme anecdote ne convient pas, car il tendrait à banaliser des faits (mot plus juste) souvent assez graves. Paracuellos n’est que le surnom donné par les enfants au « foyer Batalla de Jarama ». Et c’est juste parce que ce surnom a plu aux lecteurs des débuts qu’il fut définitivement adopté. La série présente donc des faits réels mis en image par le dessinateur qui a commencé par des publications de 2 pages, toutes datées. Il a ainsi voulu mettre en évidence qu’il visait un travail de mémoire. Voilà certainement la raison pour laquelle, dans cette introduction, il cite les différents foyers concernés par les faits qu’il relate. Son objectif, au-delà de certains aspects anecdotiques, est de témoigner des conditions d’existence des enfants dans ces foyers. Bien entendu, il est particulièrement bien placé pour cette évocation, puisque lui-même a fréquenté cinq de ces foyers sur une période de huit ans.

Intégrale – Première partie

Cette intégrale comprend les six premiers épisodes de la série, environ 50 planches chacun. À ma connaissance, seuls les deux premiers sont parus en albums individuels en France. Par contre, au moment où cette intégrale est parue en France (janvier 2009), Giménez considérait la série comme terminée. Ce n’est plus le cas, puisqu’une deuxième livraison de l’intégrale de Paracuellos est parue récemment (le 15 janvier 2020).

Reflet d’une époque

Le présent volume (299 pages plus 4 de croquis préparatoires) crée le choc pour toute personne découvrant la série. On comprend la réputation qu’elle vaut à son auteur. En noir et blanc, le dessin porte la marque de Carlos Giménez. Globalement, les planches comportent pas mal de texte. On s’y fait, même s’il faut prévoir du temps pour lire et profiter de l’ensemble. Cela en vaut la peine, car le dessinateur y livre de nombreux souvenirs (les siens et d’autres qui lui ont été rapportés) qui donnent un très intéressant aperçu de ce qui pouvait se passer (et qu’on ignorait un peu, de notre côté de la frontière), dans ces foyers de l’Assistance publique espagnole. Des faits qui mettent mal à l’aise, même si l’auteur s’arrange assez régulièrement pour faire sourire. Pour cela, il rend ses personnages très humains, en particulier les enfants. Ces enfants sont des fils (on imagine les filles dans d’autres foyers, de leur côté) de familles pauvres, rarement orphelins de leurs deux parents. Ils vivent là parce que leurs familles n’ont pas les moyens de les entretenir. Peut-être dissuade-t-on ces familles de les garder à la maison. Pourquoi ? Tout simplement, parce qu’en les gardant dans un lieu clos, on peut imprégner ces garçons d’un certain état d’esprit sans qu’ils puissent faire de comparaisons. Il est certes question d’éducation (un peu), mais surtout d’habitudes de vie. Concrètement, on les habitue à manquer de nourriture, manquer de liberté et manquer de l’ouverture d’esprit qui leur permettrait de se faire une opinion personnelle (qui risquerait bien évidemment de les amener à critiquer leurs conditions d’existence, revendiquer autre chose voire de refuser leur condition en bloc et de vouloir sortir à tout prix). Bien évidemment, de manière générale, les conditions de vie en Espagne à cette époque n’étaient pas des plus faciles. Mais la BD étant centrée sur ce qui se passe dans les foyers, on ne peut que deviner comment cela se passait à l’extérieur. Ceci dit, de nombreux détails permettent de comprendre la réalité de la vie espagnole de l’époque, sous la dictature. Ainsi, toute activité culturelle était suspecte et tout était fait pour que les esprits soient concentrés sur des valeurs simples comme la famille, le travail et la religion. En regroupant des enfants d’origine modeste dans ces foyers, on les privait de l’espoir d’une vie meilleure, aussi bien moralement qu’intellectuellement. Très peu en contact avec leurs familles, toujours affamés et régulièrement soumis à des humiliations diverses, leurs préoccupations tournaient autour de l’alimentation, des rares courriers et visites qu’ils recevaient, ainsi que la vie dans le foyer. La vocation du dessinateur émerge malgré tout, grâce à quelques rares lectures (on lit surtout en douce, ou grâce à un passe-droit, la BD bénéficiant peut-être d’un mépris des autorités jugeant ces publications sans avenir, alors qu’elles fascinent les enfants qui les échangeaient, les imitaient, les cachaient pour les préserver des vols ou destructions).

Les personnages et leur représentation

Carlos Giménez fait bien sentir tout cela, en insistant sur l’ambiance entretenue par le personnel encadrant. Très autoritaires, les hommes se montraient violents (le sentiment de supériorité favorisant la méchanceté et la bêtise). Quant aux femmes, elles entretenaient un climat tenant souvent de l’hystérie. On remarque les visages que le dessinateur leur donne, entre raideur des attitudes, crispation des traits qui les déforme au point de les rendre hideuses. Elles perdent toute leur douceur naturelle (même si celle-ci ressort à quelques rares occasions, en privé). De manière générale, le dessinateur donne beaucoup à sentir avec les visages, mais aussi les silhouettes et chevelures des garçons. On peut certes regretter qu’il revienne régulièrement sur des situations assez similaires, rappelant inutilement certains faits et comble certaines planches en passant parfois du coq à l’âne. Mais sa restitution de l’ambiance de l’époque et de la vie dans ces foyers est criante de vérité. Ce qu’il présente, ce sont des souvenirs d’enfance, avec une certaine vision des choses due à l’âge, la crédulité et une façon de tous se tourner par moments vers le même type d’activités et aussi une capacité à fantasmer (justification en forme de leitmotiv : « C’est Zampabollos qui me l’a dit »). Donc, les garçons gagnent en personnalité au fil des épisodes, chacun avec ses obsessions, manies, affinités, etc.

Évolution de la série

Giménez propose d’abord des épisodes relativement brefs, puis gagne en épaisseur avec des épisodes plus longs. Si les deux premiers albums ont beaucoup de force par le choc qu’ils créent, les deux suivants laissent craindre que la série s’épuise un peu. Avec des histoires plus étoffées et plus longues, les deux derniers apportent beaucoup. Globalement, si le style évolue entre le premier album et le sixième, on observe une véritable unité qui fait que cette intégrale mérite vraiment une exploration en profondeur.

Paracuellos, Carlos Gimenéz

Fluide glacial, janvier 2009, 303 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.