« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec La Tragédie Bernard Natan, Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

Le 25 septembre 1942, le convoi n°37 quitte le camp de Drancy en direction d’Auschwitz. Parmi les centaines de déportés entassés dans les wagons figure un homme de cinquante-six ans au parcours hors du commun : Bernard Natan. Quelques années plus tôt, il comptait pourtant parmi les figures les plus influentes du cinéma français. À la tête du groupe Pathé, il avait participé à promouvoir le cinéma parlant et à transformer une industrie naissante en puissance culturelle moderne. Mais en cette fin d’année 1942, il n’est plus qu’un matricule promis à l’extermination.

Cette trajectoire vertigineuse, qui mène des sommets de la réussite aux profondeurs de la barbarie, est au cœur de La Tragédie Bernard Natan, roman graphique de Pascal Bresson et Samuel Figuière.

Né en Roumanie en 1886 sous un autre nom, Bernard Natan arrive en France avec l’ambition de bâtir sa vie dans un pays qu’il admire profondément. Naturalisé français, ancien combattant décoré pour son courage durant la Première Guerre mondiale, il semble incarner l’exemple même de l’intégration républicaine. Entrepreneur audacieux, il comprend avant beaucoup d’autres les mutations qui s’annoncent dans le monde du spectacle. À une époque où le cinéma cherche encore son modèle économique et artistique, il investit, développe des studios, modernise les infrastructures et accompagne l’arrivée du cinéma parlant en France.

Sous son impulsion, Pathé connaît une profonde transformation. Il perçoit très tôt le potentiel industriel du cinéma et contribue à faire entrer la production française dans une nouvelle dimension. Son nom reste associé à plusieurs œuvres marquantes de l’époque, parmi lesquelles Les Croix de bois, adaptation du roman de Roland Dorgelès, qui demeure l’un des grands films français consacrés à la Première Guerre mondiale.

Mais la réussite attire les convoitises autant que les rancœurs. À partir des années 1930, dans un climat politique de plus en plus délétère, Bernard Natan devient une cible idéale. Étranger d’origine, juif, homme d’affaires prospère, il cristallise les fantasmes et les haines d’une partie de la presse nationaliste et antisémite. Après l’affaire Stavisky, les attaques se multiplient. Les campagnes de dénigrement prennent une ampleur considérable. L’homme qui avait contribué à faire rayonner le cinéma français devient peu à peu l’un des boucs émissaires d’une société en crise.

C’est cette mécanique implacable que Pascal Bresson raconte avec une grande clarté. Plus qu’une biographie, l’album dissèque le processus qui conduit un pays à renier l’un des siens. L’auteur s’attache autant à l’entrepreneur qu’à l’homme. Il montre les humiliations, la faillite, les poursuites judiciaires, puis l’enfermement. Il restitue aussi les souffrances intimes d’un père et d’un époux séparé des siens, confronté à l’effondrement de tout ce qu’il avait construit.

Face à un sujet aussi lourd, Samuel Figuière fait le choix de la retenue. Son dessin refuse les effets spectaculaires. Une sobriété qui sert admirablement le propos. L’ascension fulgurante comme la déchéance tragique de Bernard Natan trouvent dans son trait une justesse qui évite toute emphase. Ce qui transparaît finalement le plus clairement, c’est le sentiment d’injustice qui demeure plus de quatre-vingts ans après les événements. Comment un héros de guerre, un entrepreneur audacieux et un acteur majeur de la modernisation du cinéma français a-t-il pu être ainsi abandonné, puis livré à la machine exterminatrice nazie ? 

En redonnant un visage et une voix à Bernard Natan, Pascal Bresson et Samuel Figuière accomplissent bien davantage qu’un travail de vulgarisation historique. Ils rectifient un oubli. Ils rappellent qu’avant d’être jeté en pâture en qualité de « pornographe » ou de « corrompu », avant de figurer parmi les victimes de la Shoah, Bernard Natan fut un bâtisseur, un innovateur et un homme profondément attaché à la France. Une figure majeure du septième art dont le destin tragique continue aujourd’hui d’interroger notre mémoire collective.

La Tragédie Bernard Natan, Pascal Bresson et Samuel Figuière
Marabulles, 3 juin 2026, 80 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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