La trilogie de la haine de Sion Sono : la saut de l’ange

Dans la représentation d’un système qui s’engouffre dans ses propres commodités, Sion Sono est un poil à gratter comme il y en a peu. Le prolifique cinéaste japonais, connu pour des œuvres telles que Suicide Club ou même Why Don’t You Play in Hell?, aime à travers ses films mettre un coup de pied dans la fourmilière d’une société japonaise asphyxiée par son train de vie infernal et sa déshumanisation progressive. 

Pourtant, quand on pense au réalisateur, une œuvre compile toutes ses obsessions et son envie de cartographier le quotidien japonais : sa trilogie de la haine. Composée de Love ExposureCold Fish et Guilty of Romance, cette trilogie étudie avec minutie et beaucoup d’ironie, le foyer standard japonais. Là où Love Exposure va s’évertuer à accompagner l’adolescence et la peur du sectarisme, Cold Fish va mettre à mal la masculinité, l’autorité et la fronde du « bon père de famille », et enfin pour finir, Guilty of Romance va se questionner sur la place de la femme et de son désir dans la vie nocturne japonaise. 

Les trois films, bien que différents dans leur tonalité et leur genre, forment une mosaïque passionnante d’un Japon qui se désagrège petit à petit et dont le besoin de faire ressortir ses émotions les plus primitives pour enfin exister devient alors inévitable. L’enclos familial n’est qu’un mirage où chaque individualité bouillonne et ne demande qu’à exploser en plein vol. Que cela se matérialise par la voie d’un travail rébarbatif ou hiérarchisant, ou à l’intérieur d’un sanctuaire familial engoncé dans ses valeurs et qui restreint tout type de communication, ou que cela soit à cause de cette période délicate et enivrante qu’est l’adolescence, Sion Sono a cette ambition de casser toutes les barrières que s’impose cette dite société, et puise dans son talent protéiforme pour permettre à ses personnages de s’absoudre de cette épée de Damoclès qui régit leur vie. 

Malgré une forme différente et une ambition qui diverge en fonction du sujet – là où Guilty of Romance est plus sexualisant et viscéral dans sa mise en scène, Cold Fish se veut beaucoup plus gore –, le réalisateur veut franchir la même ligne d’arrivée à chaque fois : celle de voir une société où le libre arbitre, la liberté d’être enfin soi-même et de prendre conscience de son identité, prennent le pas sur un quotidien aliénant. Cette décrépitude, il la scalpe avec folie. Il aime grossir les traits, pour toucher souvent au burlesque et à la satire, mais surtout pour aller au bout de sa vision des choses. Une vision qui s’interroge autant sur l’organique, la place du corps et sa représentation (Megumi Kagurazaka) que sur l’esprit et son affranchissement. 

C’est un magma parfois indéchiffrable où tout s’imbrique, où ça crie et braille tout le temps : la vie amoureuse, le refoulement des pulsions, la critique sociale, la standardisation de la vie maritale, l’aveuglement de la foi religieuse, la dislocation familiale, ou même le conflit entre génération. Tout est bon pour enfin imploser et voir le vrai visage d’une société qui se calfeutre dans ses aprioris. C’est alors que Sion Sono s’en donne à cœur joie, tant dans le fond que dans la forme. Son style visuel, qui fait des acrobaties entre le potache et le lyrisme, souvent proche d’un Takeshi Miike – entre un érotisme féminin sulfureux et magnétique et une violence sèche qui dégouline sur tous les murs du cadre –, est au diapason de récits qui montent crescendo en tension. 

Mais au-delà de ces trois histoires, qui vont du thriller au road trip, de l’étude de caractère à la comédie sardonique (la conférence des pervers dans Love Exposure), du film d’horreur au pamphlet existentiel, c’est surtout la vision pessimiste et presque misanthrope du cinéaste qui l’emporte. Car malgré ce basculement dans la vie des personnages principaux, ce pas en avant est presque souvent vain et une nouvelle fois révélateur d’une société au ralenti. Dans la folie sanglante finale de Cold Fish, l’émancipation sexuelle déroutante et objectivante de Guilty of Romance, ou cette escapade amoureuse dans Love Exposure, l’univers de chacun de ces trois films se retrouve au bord de la falaise : les personnages n’ont plus qu’à sauter. 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus