The Crown saison 2 : le poids de la Couronne, le poids des non-dits

Là où la plupart des séries historiques « glamourisent » de façon épique et romanesque l’héroïsme de leurs personnages (des Tudors à Vikings en passant par Les Borgia ou Reign), The Crown se démarque et tranche radicalement en montrant les dessous du pouvoir et la difficulté humaine qu’éprouvent les monarques à exercer leur fonction. Une création originale qui brille par son approche complexe et les problématiques foisonnantes qu’elle aborde.

Synopsis : Alors que la saison 1 s’intéressait au début du règne d’Elizabeth II, de 1952 à 1956, ici, l’intrigue de la deuxième saison reprend là où la précédente s’était arrêtée, et se poursuit jusqu’en 1964. L’histoire passe notamment en revue les deux dernières grossesses de la Reine (Andrew d’York et Edward de Wessex), sa crise de couple avec Philip lors des Jeux Olympiques de Melbourne, l’éducation stricte du jeune Prince Charles, le passé trouble du Duc d’Édimbourg, le mariage de Margaret avec le sulfureux photographe Antony Armstrong-Jones, la rencontre au sommet entre les Kennedy et les Windsor, ou encore la modernisation de la Monarchie et du protocole grâce à Lord Altrincham.

Arrivée sur Netflix le 8 décembre dernier, la deuxième saison de The Crown conserve son identité et continue d’explorer avec délicatesse et subtilité l’envers du décor de la Monarchie royale d’Angleterre. La saison 1 évoquait beaucoup d’événements politiques et laissait une grande place au duo Churchill/Elizabeth, avec en filigrane la question pour la jeune Reine de savoir comment s’imposer, à 22 ans, dans un monde d’hommes souvent rompus à l’exercice du pouvoir. Ici, le second volet de cette saga historique nous montre une monarque plus installée dans ses fonctions et plus à l’aise avec la diplomatie, délaissant alors les questions d’ordre étatique pour aborder plus en profondeur des problématiques personnelles, ce qui humanise davantage les personnages et permet d’apporter un nouvel éclairage sur la famille royale et la nation toute entière. Une réussite.

Humain, trop humain

the-crown-saison-2-Matt-smith-claire-foyCe qui frappe d’emblée dans The Crown, c’est la façon dont les personnages ne semblent, au départ, pas taillés pour leur fonction. La Reine est une femme. Le Duc d’Édimbourg est un homme. Par conséquent, chacun éprouve des sentiments naturels, et traverse des crises identitaires plus ou moins fortes, voire décisives. Mais là où les citoyens normaux ont la liberté d’exprimer leurs humeurs, leur frustration, leur douleur ou leurs doutes, le couple royal ne peut pas. Car, et c’est là toute la force de cette série, leurs intérêts passent après ceux de la nation, du pays, de la Monarchie. A partir de cet instant, on réalise alors que le pouvoir, qui fait si souvent rêver, est davantage traité comme un fardeau dans The Crown, qui articule tout son récit autour de la dialectique entre volonté individuelle et devoir collectif. Paradoxe absolu, Elizabeth et Philip, qui figurent pourtant parmi les souverains les plus emblématiques et importants du monde moderne, n’ont aucune liberté, et doivent s’oublier pour mieux servir la Grande-Bretagne. Le comble, pour l’incarnation même du pouvoir, que de n’en avoir aucun. Ainsi, les obstacles se multiplient pour la Reine, femme prise en tenaille et écartelée entre ses envies et des peines, son affection pour ses proches, son envie de mener une vie normale, et le poids du rôle qu’elle se doit d’incarner sans jamais flancher, refoulant toujours ses chagrins, ses déceptions ou ses désirs pour s’effacer. C’est d’autant plus intéressant alors, de voir comment la jeune Reine fait face à la crise de son couple, aux infidélités répétées de son mari et aux rumeurs qui circulent à son sujet, avec une humilité et une dignité qui fait ressortir un autre aspect de la vie à Buckingham : celui du silence. C’est étouffé par le poids des non-dits et du devoir de retenue que le couple royal doit survivre aux années, survivre aux scandales. Des humains qui ne peuvent finalement pas en être : c’est ça, The Crown.

Palace People

The-Crown-MargaretAutre nouveauté par rapport à la première saison, cette deuxième partie s’offre le temps d’instrumentaliser à souhait les vies et les destins croisés des différents membres de la famille royale, dont certains sont parfois difficiles à contrôler. En tête, Margaret, l’indomptable sœur de la Reine, qui fait fi du protocole pour laisser libre cours à ses pulsions, et qui place au centre de ses préoccupations sa quête de l’amour. Frasques en tous genres, alcoolisme mondain, dépression, solitude, pétages de plomb, coup de foudre avec un photographe peu recommandable, mœurs libérées, train de vie très ostentatoire : Margaret fait déjà, à son époque, les choux gras d’une presse people avide de scoops, phénomène que la Monarchie s’évertue à endiguer du mieux qu’elle le peut. Au rayon scandales, Edouard VIII, l’ancien Roi, n’est pas en reste, puisque là encore, la Monarchie sera confrontée à la résurgence d’un autre dossier sensible, à savoir l’appartenance et la participation du Duc de Windsor au mouvement nazi, et son implication auprès des dirigeants du IIIème Reich, avec suspicion d’espionnage, entre autres. Autre qualité de The Crown : la série ne fait pas l’hagiographie des monarques, mais se confronte, au contraire, aux zones d’ombre et au passé parfois embarrassant de ses personnages, et donc de l’Angleterre. Enfance sordide de Philip, accointances douteuses de ses sœurs qui étaient épouses de nazis : les attaches de certains membres de la Couronne avec l’Allemagne fasciste de la Seconde Guerre Mondiale ne sont pas passées sous silence. Au final, ce postulat fait de The Crown une série courageuse qui regarde le passé en face (peut-être pour mieux l’exorciser), et qui ne cherche pas non plus à gommer les défauts, les fautes et les erreurs de ses personnages. Un souci d’honnêteté qui mérite d’être souligné.

Monarchie en danger

Dans la même idée, The Crown montre avec finesse et efficacité l’impact qu’ont eu la Seconde Guerre Mondiale et la modernisation de la société sur une Monarchie figée et poussiéreuse, institution dépassée, constamment menacée de disparition. Vieille, guindée, déconnectée des réalités, loin du peuple, ringarde : la Couronne, qui n’a pas évolué depuis des décennies, et elle aussi confrontée à une grave crise, au même titre que tous ceux qui la portent. Parallèle scénaristique habile, qui continue d’exploiter cette dichotomie apparente entre institution d’un côté, et humain de l’autre. Et si finalement ces deux éléments se faisaient le reflet l’un de l’autre ? Il n’en demeure pas moins que cette seconde saison met en lumière la façon dont la Monarchie doit sans cesse se remettre en question pour survivre, comme les personnages. Entre la réaction humiliante et insultante de Jackie Kennedy qui ridiculise ouvertement la Reine et son palais ; la lettre ouverte incendiaire d’un certain Lord Altrincham qui démolit le discours de la Reine dans un édito assassin ; ou encore l’éducation archaïque du Prince Charles qui suit les pas de son père dans un établissement scolaire aussi rustre que vieux, la Couronne est attaquée, menacée et mise à l’épreuve de toutes parts. Là aussi, on ne peut s’empêcher d’établir un lien entre le parcours de la Reine, parfois humiliée et en quête de réponses (cf. l’épisode où elle se lie d’amitié avec un prédicateur évangéliste américain pour questionner sa foi), et celui de la Monarchie en tant que symbole, sans cesse forcée à s’adapter pour survivre. Encaisser les coups, la tête haute, pour n’en sortir que plus forte : au fil du temps, la Reine et la Couronne ne font plus qu’un et mènent le même combat, celui de la survie. 

Quoiqu’un tantinet plus « strass et paillettes » que la saison précédente et moins versée sur la politique (ce qui n’exclut pas pour autant quelques épisodes diplomatiques croustillants, en Afrique notamment), la saison 2 de The Crown conserve son identité profonde et continue de questionner avec complexité la dialectique impossible entre pouvoir et humanité. Servie par une Claire Foy au sommet de son interprétation, la série éblouit par son faste et captive par son écriture.

The Crown saison 2 : Bande-annonce VO

https://www.youtube.com/watch?v=ME2umFQ_xBA

The Crown : Fiche technique

Création et scénario : Peter Morgan
Réalisation : Benjamin Caron, Stephen Daldry, Philip Martin, Julian Jarrold, Philippa Lowthorpe
Interprétation : Claire Foy (La Reine Élisabeth II), Matt Smith (Philip Mountbatten, duc d’Edimbourg), Vanessa Kirby (Margaret du Royaume-Uni), Victoria Hamilton (Elizabeth Bowes-Lyon), Matthew Goode (Antony Armstrong-Jones), Michael C. Hall (John Fitzgerald Kennedy), Jodi Balfour (Jacqueline Kennedy)
Direction artistique : Mark Raggett, Louise Lannen, Renátó Cseh, Kirk Doman
Décors : Martin Childs
Costumes : Michele Clapton, Timothy Everest
Photographie : Adriano Goldman
Production : Stephen Daldry, Peter Morgan, Allie Goss, Andy Harries, Robert Fox
Musique : Rupert Gregson-Williams
Genres : Historique, Biopic, Drame
Diffuseur : Netflix
Format de la saison : 10 épisodes de 55 minutes
Dates de diffusion en France : épisodes disponibles depuis le 8 décembre 2017 sur Netflix

États-Unis / Royaume-Uni- 2017

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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