Polisse de Maïwenn : Prix du Jury Cannes 2011

Note des lecteurs0 Note
4

Lorsqu’elle reçoit le prix d’interprétation féminine pour Mon Roi (2015), Emmanuelle Bercot déverse une émotion palpable, presque « trop » envahissante pour certains. Elle a été prise dans le dispositif émotif à la Maïwenn où tout explose, où l’affect est roi. Polisse, son film le plus intime à ce jour dit-elle, n’échappe pas à la règle. Il avait marqué le festival de Cannes 2011 dont il est reparti avec un Prix du Jury.

« Voici venu le temps, des rires et des chant (…) c’est le pays joyeux des enfants heureux. »

Polisse commence, dans son générique, comme un souffle d’espoir ou tout du moins une ritournelle joyeuse sur l’enfance, celle qui est partout dans la rue, qu’il faut protéger. On s’en rend compte très vite avec les premiers plans, ceux d’une petite fille qui raconte les attouchements (véritables?) que lui auraient fait son papa. Le spectateur comprend alors qu’il s’engage entre légèreté de l’enfance et confrontations aux scènes particulières et prises sur le vif d’incestes, viols et autres atrocités auxquelles sont confrontés les policiers de la Brigade de protection  des mineurs (BPM). Eux aussi, on le verra, ont bien du mal à gérer leurs propres vies à cause d’un métier qui prend toute la place, dans tous les instants de leurs vies. Ainsi faire prendre un bain à sa fille en tant que père ne devient plus une expérience anodine. Quitter les locaux de la BPM et rentrer chez eux ne signifie pas oublier toute la crudité de ce qu’ils ont vu et entendu.

C’est ce que la caméra de Maiwenn, qui maîtrise parfaitement son sujet, capte le mieux. Les histoires sont prenantes, les acteurs à fond dans leurs rôles, parfois même un peu trop. En effet, ce qu’on se demande le plus souvent en regardant ce film, où se croisent Joey Starr (qui se débrouille pas mal en flic sensible mais à fleur de peau et surtout amoureux), Karin Viard, Nicolas Duvauchelle, Audrey Lamy, Marina Fois, c’est pourquoi passer par la fiction ? (et cette question énerve Maïwenn, elle le dit dans Le Grand Entretien sur France Inter). En effet, tout le jeu du cinéma consiste pour Maïwenn à mêler sans jamais les séparer vraiment, réalité et fiction, crudité des faits et volupté des sentiments. Maiwenn, elle-même, joue dans son propre film, elle assume cette position, ce besoin constant d’être dans ses réalisations comme pour se livrer toujours plus (elle dit elle-même que ce film est bien plus personnel qu’on ne veut bien l’entendre). Elle nous dit simplement que son but n’est pas de prendre du recul avec son sujet mais de s’y jeter complètement, de s’y immerger, quitte à tout tenter, à tout regarder. Même un enfant qui pleure consolé par un Joeystarr tout en douceur et frustration. C’est l’instant d’après qu’il explose.  Son dispositif est ainsi jusqu’au-boutiste et clivant.

Poésie urbaine

Polisse recèle aussi et surtout des instants de poésie (après le démantèlement d’un camp),et parfois de rires francs bien que gênants : la scène du portable en est l’illustration. Une scène hilarante qui, tout en faisant rire, laisse un arrière-gout d’une réalité révoltante face à une génération parfois prête à tout pour pas grand-chose  : « c’est quand même un beau portable ». La réussite de ce film est de nous faire passer, par un montage ultra efficace (qui mérite sa récompense aux Césars) qui fait de l’enchaînement des scènes une évidence, du banal du quotidien, au rire en passant par le drame ; un montage parfait, nerveux mais fluide. La confrontation est toujours le moteur qui fait marcher la machine Maïwenn (Karin Viard et Marina Foïs en sont le paroxysme, toutes deux géniales) et la scène la plus forte du film reste celle de la confrontation entre la jeune policière musulmane et un père de famille qui tente de marier sa fille de force ; dans l’énervement, elle reprend sa langue maternelle… Le film montre l’humain au plus près, à coup d’hyperréalisme, il réussit à pointer le plus précisément possible son sujet. Maïwenn s’accroche donc aux scènes de groupes, serrées, tendues, où chacun trouve sa place, dans l’effervescence. On pense au départ pour une course contre la montre à la recherche d’un bébé, des moments de repas aussi, calmes avant la tempête. Une part des dialogues est de l’improvisation, certaines scènes sont donc prises elles aussi « sur le vif » et offrent à leurs acteurs des petits instants suspendus où ils réagissent aux réactions des autres, sans aucune maîtrise.

Décoller, tomber…

Que l’on tombe ou que l’on décolle, on ne sort pas indemne du film de Maiwenn qui sait aller au cœur de son sujet en y plongeant le spectateur. Sa fin nous laisse encore un moment suspendus aux images du film tout comme ces êtres, auxquels le film nous confronte, sont suspendus à la vie…

Polisse : Bande annonce

Polisse : Fiche technique

Synopsis : Le quotidien des policiers de la BPM (Brigade de Protection des Mineurs) ce sont les gardes à vue de pédophiles, les arrestations de pickpockets mineurs mais aussi la pause déjeuner où l’on se raconte ses problèmes de couple ; ce sont les auditions de parents maltraitants, les dépositions des enfants, les dérives de la sexualité chez les adolescents, mais aussi la solidarité entre collègues et les fous rires incontrôlables dans les moments les plus impensables ; c’est savoir que le pire existe, et tenter de faire avec… Comment ces policiers parviennent-ils à trouver l’équilibre entre leur vie privée et la réalité à laquelle ils sont confrontés, tous les jours ? Fred, l’écorché du groupe, aura du mal à supporter le regard de Melissa, mandatée par le ministère de l’intérieur pour réaliser un livre de photos sur cette brigade.

Réalisation : Maïwenn
Scénario: Maïwenn, Emmanuelle Le Bercot
Interprètes : Joey Starr, Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Karole Rocher, Maïwenn, Emmanuelle Bercot, Frederic Pierrot, Naidra Ayadi, Jeremie Elkaim
Photographie : Pierre Aïm
Montage : Laure Gardette
Sociétés de Production: Arte France Cinema, Trésor Films, Mars Films, Chaocorp, Shortcom
Distributeur: Mars Films
Durée : 127 minutes
Date de sortie : 19 octobre 2011
Genre : Drame

France – 2011

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.