Le Terminal de Steven Spielberg : Amour sans turbulences

Si on est rarement surpris de voir Spielberg à la tête d’un blockbuster de SF ou dans le cadre d’un drame historique, on peut s’étonner devant certains autres de ses choix. Preuve qu’il est un cinéaste total, il s’attelle donc en 2003, contre toute attente, à une comédie romantique : Le Terminal. Et au-delà de livrer une petite pépite, il tente de soigner un monde malade.

Entre 1988 et 2006, dans l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, un homme du nom de Mehran Karrimi Nasseri erre. Réfugié iranien, sans papiers, il est bloqué dans cet aéroport devenu depuis sa nouvelle maison. C’est cette histoire qui inspirera celle du Terminal. Soit l’aventure de Victor Narovski (Tom Hanks), originaire de Krakozie, bloqué à JFK suite à un coup d’Etat dans son pays. Désormais ressortissant d’un pays non reconnu par les USA, il ne peut rentrer chez lui, ni pénétrer sur le sol américain. S’impose alors de vivre tant bien que mal dans le terminal.

Nul besoin de préciser que la facture visuelle du Terminal le hisse au-dessus du tout venant de la production des comédies. Nanti d’un budget de 60 millions, Spielberg crée entièrement le décor du Terminal et s’y balade avec une aisance dingue, parcourant le film d’un symbolisme éloquent et d’une simplicité désarmante sur les questions de frontières, de déambulation et de zones. Ce travail soutient d’ailleurs à merveille le script fourni et dense, initialement développé par Andrew Niccoll (Bienvenue à Gattaca, Lord of War,…) et Sacha Gervasi (Anvil!).

Le Terminal occupe, malheureusement, une place mineure dans la filmographie de Spielberg. Et quand il n’est pas complètement oublié, on lui reproche un peu rapidement sa niaiserie et sa naïveté. Léger, certes le film l’est, bien aidé par la musique d’un John Williams, malicieux, retrouvant des arpèges proches de…Maman, j’ai raté l’avion ! (ça ne s’invente pas). Drôle aussi par cette succession de personnages truculents et ces saynètes burlesques au montage et au tempo irréprochables. Tendre bien entendu via cette histoire d’amour entre Narovski et une hôtesse de l’air, romance à l’issue plus qu’inattendue et audacieuse. Mais indéniablement, le film est surtout une fable optimiste et positiviste, ce qui hérissera forcément le poil des esprits chagrins.

Ainsi, dans un véritable prolongement de Forrest Gump, Tom Hanks (toujours incroyable de normalité) campe un candide étranger découvrant l’Amérique au travers des vitrines de duty free. Une façade mercantile faite de boutiques à gadgets et de fast-foods. Une façade bon teint surtout destinée à cacher un pays pété de trouille (le film sort deux ans après le 11 septembre), cornaqué dans la peur de l’étranger et de l’autre où l’humain devient une marchandise en transit à contrôler, à tamponner et dont il faut se méfier. Ce que personnifie d’ailleurs l’intéressant antagoniste qu’est Frank Dixon (Stanley Tucci), commissaire des douanes rectangulaire souhaitant se débarrasser de l’anomalie Narovski.

Car dans cette odyssée à la Frank Capra, le personnage profondément bon que campe Hanks va effectivement être l’anomalie d’un système monolithique (qui aura déjà pris l’avion pour les States me comprendra). Un grain de sable dans les rouages écrasants, qui va trouver les failles et faire sienne une maxime très Campbelienne : « Si le monde ne va pas, change le monde. ». Par ses actions souvent désintéressés, profondément gentilles, naturelles ou malignes, Victor va gagner, tel Gump, des amis. Et surmonter ainsi chaque obstacle (manger, dormir, avoir de l’argent,…) par sa seule bonté et sa bonhomie, éclairant le chemin avec bienveillance et humanité. Et à la manière de Gandhi, résister sans violence aux assauts d’un Tucci pourri de principes absurdes, contradictoires et hypocrites.

Hanks incarne l’homme qui dit non, non à un monde fermé et inquiet, non au statu quo d’interactions déshumanisées. Et cet homme c’est bien entendu Spielberg qui, en Capra moderne, veut réenchanter un monde en crise. Si le film n’en parle jamais, il est pourtant nourri du traumatisme post-11 septembre où l’Amérique à durci sa politique d’immigration notamment dans ses aéroports. Troquant ainsi son identité pour sa sécurité.

Car l’Amérique est ce pays inédit, façonné par l’immigration, mosaïque d’êtres venant des quatre coins du globe vers le Nouveau Monde. Ce n’est pas pour rien que le film met autant en avant les employés de l’aéroport (noirs, latinos, Indiens, Irlandais…). D’une part, Spielberg envoie ainsi un gentil taquet à des États-Unis qui traitent certaines de ses minorités fondatrices avec autant de considération que la France (en gros, lavez mon lino, videz mes poubelles et fermez votre gueule). D’autre part, il montre en quoi l’Amérique est ce pays-monde qui a su accueillir autrefois et ferme aujourd’hui ses bras car blessé et meurtri en son cœur et son âme. Une Amérique qui n’attend qu’un peu de bienveillance pour les ré-ouvrir.

Et qui mieux qu’un homme apatride, universel car n’appartenant à aucun pays (et finalement à tous), pour unifier toute une communauté (ici les employés d’un aéroport international) et ainsi créer l’utopie d’un monde qui pourrait être le nôtre. Victor Narovski est le médicament dont a besoin ce terminal, Le Terminal était le médicament dont avait besoin l’Amérique. Et peut-être celui dont nous avons tous besoin maintenant.

Alors plutôt que je finisse d’en déplier pour vous toute la notice, autant en prendre une dose. Promis, c’est bon pour ce que nous avons.

Le Terminal : Bande-annonce

Le Terminal : Fiche Technique

Titre original : The Terminal
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Andrew Niccol et Sacha Gervasi, Jeff Nathanson
Interprétation : Tom Hanks (Viktor Navorski), Catherine Zeta-Jones (Amela Warren), Stanley Tucci (Frank Dixon),…
Photographie : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Musique : John Williams
Production : Jason Hoffs, Andrew Niccol, Patricia Witcher
Sociétés de production : DreamWorks, Amblin Entertainment, Parkes+MacDonald Image Nation
Société de distribution : DreamWorks Distribution
Durée : 128 minutes
Date de sortie en France : 15 septembre 2004

États-Unis – 2004

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.