1917 de Sam Mendes : une tragédie en plan-séquence

Délaissant James Bond, Sam Mendes signe un drame viscéral et virtuose dédié à son grand-père, combattant de la Première Guerre mondiale. Voyage épique et tumultueux tourné en plan-séquence, 1917 met en scène deux jeunes soldats britanniques amenés à contourner les lignes ennemies pour délivrer un message crucial et tenter d’empêcher un massacre. Un film de guerre sophistiqué et spectaculaire, à la fois grandiose et intime, déjà couronné aux Golden Globes.

Un jour de printemps 1917. Les forces anglaises demandent à deux Tommies, Schofield et Blake, de traverser les lignes ennemies pour transmettre un message susceptible de sauver la vie de 1600 soldats sur le point de mener une attaque meurtrière. Déterminé à faire annuler l’assaut, Schofield devra abandonner son camarade à mi-chemin et achever seul son périple.

Après avoir exploré les origines du mythe de James Bond (Skyfall, Spectre), le réalisateur britannique Sam Mendes (American Beauty, Les Sentiers de la perdition, Les Noces Rebelles), également metteur en scène de théâtre (Cabaret, La Chambre Bleue, Richard III), s’empare d’un épisode épique de la Grande Guerre et choisit de conter cette déchirante histoire en temps réel et en deux immenses plans-séquences séparés par un fondu au noir. Déjà employé par Hitchcock dans La Corde (1945) ou plus récemment par Cuarón dans Gravity (2013) et par Iñárritu dans Birdman (2014), ce dispositif, manié par les plus grands maîtres de l’histoire du cinéma, façonne la mécanique de chaque séquence de 1917 et contribue à la fluidité de sa conduite dramaturgique. Bien qu’il puise ses inspirations dans les classiques qui ont marqué et défini les codes du genre – notamment Les Sentiers de la Gloire (1957) de Kubrick, Il faut sauver le soldat Ryan (1998) de Spielberg, ou encore Dunkerque (2017) de Christopher Nolan -, le long-métrage lauréat de deux Golden Globes (Meilleur film dramatique et Meilleur réalisateur) ne se résume pas à cette seule prouesse technique ou à la simple démonstration d’un exercice de style tape à l’œil. En effet, si la mise en scène joue sur l’illusion du temps réel, c’est pour mieux maintenir une tension continue, maîtrisée, où chaque respiration devient cruciale, tout en décrivant avec justesse l’atrocité de cette guerre de paralysie, de positions.

Le réalisateur plonge d’abord le spectateur dans les tranchées exiguës et dégoutantes, au plus près de ces soldats armés de leurs baïonnettes, projetés dans l’horreur des champs de bataille, alors qu’ils cheminent lentement vers les ténèbres. Portés par l’urgence de leur mission et l’espoir de survivre, les deux messagers interprétés avec brio par Dean-Charles Chapman (Game of Thrones, Music of my Life) et George MacKay (Captain Fantastic, Pride), contournent courageusement le No Man’s Land et doivent ainsi quitter leur morbide labyrinthe pour traverser l’Enfer. Les nombreuses péripéties qui parsèment le cauchemar sont toutes saisissantes mais c’est bel et bien la sublime séquence nocturne hallucinatoire, prenant pour décor un village ravagé par les flammes, qui marque les esprits et fait basculer le film vers le naturalisme poétique. Refusant de morceler le voyage afin de ne pas briser la relation du spectateur avec les personnages, Sam Mendes, persuadé que l’exposition annihile toute tension dramatique, se concentre ici sur la caractérisation progressive de ces deux « corps héroïques » et non « glorieux », rampant parmi les cadavres éventrés et les rats affamés.

Là ou Jarhead : La Fin de l’innocence (2005) se construisait sur l’attente et l’impatience des militaires de la guerre du Golfe, la rythmique de 1917 repose sur son ingénieuse ponctuation et le déploiement de ses silences aussi pesants que rédempteurs. Car Sam Mendes évite de verbaliser la souffrance à l’aide d’un dialogue explicatif : il se focalise sur l’émotion juste, pure, brute. En effet, ici, la didascalie l’emporte sur l’échange verbal (le camion embourbé, l’image d’une famille « recomposée », la tendresse de Shofield offrant au bébé sa gourde remplie de lait).

De même, afin de ne pas ensevelir la fiction sous un surplus de données historiques, seule la bataille de la Somme est mentionnée dans la première partie du film, laissant de l’espace aux souvenirs, aux « inserts » (les photographies ensanglantées), puis aux visions oniriques voire cauchemardesques du réalisateur comme en témoigne cette scène-clé — miroir de la ténacité et de la bravoure de Schofield —, dans laquelle le soldat épuisé court à perdre haleine le long de la tranchée pour rejoindre enfin le colonel Mackenzie. 

Magnifiée par la photographie de Roger Deakins oscarisé en 2018 pour Blade Runner 2049, la nature assiste impuissante au cruel spectacle de la guerre. Les mouvements de caméra ne sont jamais nerveux, ni brusques mais élégants : ils resserrent ou élargissent le cadre, repoussent toujours plus loin la ligne d’horizon et accompagnent Schofield et Blake — qui traversent ensemble une grande variété de paysages : les tranchées anglaises et allemandes, les tunnels, la ferme, la canal… — dans une chorégraphie virtuose. Le spectateur devient le compagnon des soldats ; ce dernier fait abstraction du caractère factice du plan-séquence pour prendre part à une expérience cinématographique immersive. Outil narratif total, la caméra subjective capture sans filtre l’horreur et la désolation qui encerclent les protagonistes. Elle s’attarde sur leurs blessures et leurs uniformes couverts de boue, témoins tragiques d’épouvantables mares de sang et du calvaire quotidien vécu au front. Schofield, au contraire, ne doit pas s’appesantir sur sa souffrance. Le cinéaste sublime ce chaos en s’appuyant sur la puissance évocatrice et émotionnelle des images venue transcender les notions de territoire, de devoir et de sacrifice jalonnant le scénario signé Krysty Wilson-Cairns (Last Night in Soho, Penny Dreadful). La partition de Thomas Newman, quant à elle, va crescendo ; elle renforce l’atmosphère étrange et onirique qui se dégage continuellement du décor. 

Les deux acteurs qui incarnent à la perfection cette chair à canon jetée dans le brasier de la Grande Guerre sont prodigieux. Tout au long de leur parcours semé d’embûches, ils croisent leurs supérieurs hiérarchiques, des « points de repères » campés par Colin Firth (Genius), Andrew Scott (Sherlock), Mark Strong (Kingsman : Le Cercle d’or, Shazam!), Richard Madden (Cendrillon, Bastille Day, Rocketman) et Benedict Cumberbatch (Imitation Game), chacun symbolisant une étape décisive de cette funeste aventure.

En somme, Sam Mendes réinvente le film de guerre et signe un drame à la fois grandiose et intime sur la condition humaine. Reconstitution historique ou tragédie contemporaine loin de l’héroïsme belliqueux du cinéma de guerre patriotique et sanglant, 1917 rend un vibrant hommage aux combattants ainsi qu’aux héros méconnus de la Grande Guerre. Bouleversant. Intense. Éblouissant. Magistral.

Sévan Lesaffre

1917 – Bande-annonce

Synopsis : Pris dans la tourmente de la Première Guerre Mondiale, Schofield et Blake, deux jeunes soldats britanniques, se voient assigner une mission périlleuse. Porteurs d’un message qui pourrait empêcher une attaque dévastatrice et la mort de centaines de soldats, dont le frère de Blake, ils se lancent dans une véritable course contre la mort, derrière les lignes ennemies.

1917 – Fiche technique

Réalisation : Sam Mendes
Avec : George MacKay, Dean-Charles Chapman, Mark Strong, Benedict Cumberbatch, Colin Firth, Richard Madden, Claire Duburcq, Daniel Mays, Adrian Scarborough, Pip Carter, Andy Apollo, Daniel Atwell, Paul Tinto, Josef Davies…
Scénario : Sam Mendes, Krysty Wilson-Cairns
Photographie : Roger Deakins
Montage : Lee Smith
Décors : Dennis Gassner
Costumes : Jacqueline Durran
Musique : Thomas Newman
Distributeur : Universal Pictures International France
Durée : 1h58
Genre: Guerre, Drame
Date de sortie : 15 janvier 2020

 

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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