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Genius, un film de Michael Grandage : Critique

[Critique] Genius

Synopsis : Manhattan, 1929. A la tête de la glorieuse maison d’édition Scribner’s Sons, Maxwell Perkins reçoit les écrits de Thomas Wolfe, un poète excentrique mais dont le style littéraire unique ne manque pas de potentiel commercial. Tandis qu’il prend soin d’encadrer l’écriture expansive de son protégé, un lien très fort va naitre entre les deux hommes, jusqu’à ce que le succès et les rancœurs viennent mettre à mal cette amitié.

La grisaille littéraire

A n’en point douter, la littérature est l’une des choses au monde les plus dures à porter à l’écran. La solution de facilité est l’adaptation du livre direz-vous, mais qu’en est-il de l’écriture dudit ouvrage, et plus encore quand celui-ci relève du catalogue poétique ? La thématique de la création artistique et de la phobie de la page blanche a plusieurs fois été mise en image, notamment, à sa façon, dans Shining ou dans Barton genius-colin-firthFink et Adaptation dans lesquels il était toutefois question de l’écriture de scénarios. Mais le choix du scénariste John Logan (auteur entre autres des deux derniers James Bond) est toute autre approche : L’observation de la relation entre deux hommes, un auteur et son éditeur. C’est ainsi que ce récit propice au mélodrame, a abouti entre les mains de Michael Grandage, bien connu dans le petit monde théâtral londonien mais qui allait réaliser là son tout premier film. L’auteur dont il est donc question dans le film est Thomas Wolfe. Ne culpabilisez pas si ce nom ne vous dit rien, le film promet, via la tagline de son affiche, de nous expliquer en quoi sa relation avec son éditeur, Max Perkins, a « bouleversé la littérature »… sauf que non, on ressortira de la séance sans en savoir plus sur cet homme -sinon qu’il écrivait beaucoup et de façon compulsive, la belle affaire !- et moins encore sur son impact sur son art.

Le scénario n’est donc en rien celui d’un biopic visant à ouvrir notre perception sur les coulisses de l’élite littéraire du siècle dernier, mais celui d’une « bromance », comme le disent nos amis d’outre-Atlantique, étirée sur une dizaine d’années. Cette précision est importante car la notion du temps est très certainement ce que Grandage maitrise le moins. L’exemple le plus flagrant est cet effet de working montage suivit d’un dialogue qui vient nous apprendre que, en quelques secondes, la diégèse vient de faire un bond en avant de 2 ans. Dès lors, le spectateur prend conscience que le film ne lui laissera aucune clef pour se repérer dans le déroulé de cette dramaturgie maladroitement elliptique, pas même un quelconque travail sur le vieillissement des personnages… ne serait-ce que sur les filles de Perkins qui se retrouvent de fait atteintes d’un improbable syndrome de Peter Pan. D’ailleurs quel est l’enjeu concret de ce récit ? Il s’agit vraisemblablement des difficultés de maintenir cette amitié alors que Tom Wolfe va, peu à peu, tandis que grandit son succès littéraire, « prendre la grosse tête ». Là encore, ce trait de caractère devra nous être notifié par les dialogues car cette évolution est parfaitement imperceptible dans le jeu des acteurs, identique du début à la fin. Un jeu qui d’ailleursgenius-jude-law confère à la caricature car, contrairement à Colin Firth qui comme à son habitude joue la sobriété, Jude Law se livre à un exercice de cabotinage qui ne lui sied nullement et en vient à rendre son personnage agaçant. La seconde sous-intrigue concerne le rapport des deux personnages à leur femme respective, mais aucune résolution n’y est clairement apportée.

Peut-être aurait fallu, pour glorifier la contribution d’un anonyme dans la conception d’une oeuvre poétique devenue une référence, un film qui soit lui-même un tant soit peu poétique.

Et pourtant en offrant le rôle d’Aline Bernstein, la maitresse protectrice de Wolfe, à Nicole Kidman, on aurait pu espérer voir émerger une intensité romanesque à la hauteur du talent de l’actrice. Malheureusement, les dialogues surécrits qu’elle se retrouve contrainte de jouer font de chacune de ses scènes des passages pauvres en crédibilité. Et elle n’est pas la seule dont Grandage ne tire pas partie : Guy Pearce, dans la peau de F. Scott Fitzgerald, est très certainement l’acteur le plus convaincant du film… mais n’apparait que dans 3 scènes. De même pour Dominic West, comme toujours impressionnant dans la peau d’Ernest Hemingway, dans une seule et unique scène très courte. De quoi faire naitre chez le spectateur une profonde frustration, et le sentiment légitime que, quitte à être à ce point académique, le film aurait gagné à être un biopic de Max Perkins dans lequel chacun des monstres sacrés qu’il a fait publier tiendrait une place équivalente. Au lieu de ça, on se contente d’une comédie dramatique qui, certes, permet de mettre en avant la place mésestimée du métier genius-nicole-kidmand’éditeur dans la grande Histoire de la littérature américaine et le revirement que celle-ci a connu dans les années 30 au contact, notamment, de la musique jazz, mais le tout est mené avec un manque de rythme et de subtilité des plus regrettables, ce qui ne rend pas justice à son sujet, et va même faire l’affront à le noyer dans une dernière partie tire-larmes et donc superflue.

L’influence théâtrale du réalisateur ne se ressent pas que dans sa direction d’acteur, mais également dans sa mise en scène impersonnelle, incapable de sublimer autrement que par le dialogue le lien fusionnel entre ses personnages. L’unique parti pris artistique est certainement cette photographie grisonnante aux tons sépias, que lui assure Ben Davis entre deux superproductions Marvel, mais il ne s’agit finalement que du b.a.-ba de la grammaire cinématographique dès lors que l’on met au point une reconstitution des années 30. Cette imagerie se révèle de plus être d’une platitude et d’une morosité qui en viennent à tuer dans l’œuf les quelques tentatives de la réalisation de diffuser le moindre sentiment. C’est en revanche uniquement le travail de la direction artistique, avec ses décors et ses costumes soignés, qui pourrait, si le réalisateur avait su mieux les filmer, parvenir à faire du long-métrage une belle peinture de cette époque troublée par la Grande Dépression, un contexte socio-économique qui lui aussi ne sera exploité qu’au détour de l’un de ses dialogues trop littéraires pour être crédibles. On sortira de là avec le sentiment d’un film raté, puisqu’il n’a en aucun cas réussi à nous faire ressentir l’impact de son récit, ni même de l’œuvre de Wolfe, dont on ne nous  a  d’ailleurs évoqué l’écriture que des deux premiers de ses nombreux livres. Une histoire vraie tronquée donc, et un pétard mouillé dans sa volonté de glorifier le travail en amont de la sortie d’ouvrages littéraires devenus des références dans leur genre.

Genius : Bande-annonce

Genius : Fiche technique

Réalisation : Michael Grandage
Scénario : John Logan d’après l’œuvre d’Andrew Scott Berg
Interprétation : Colin Firth (Maxwell Perkins), Jude Law (Thomas Wolfe), Nicole Kidman (Aline Bernstein), Laura Linney (Louise Perkins), Guy Pearce (F. Scott Fitzgerald), Vanessa Kirby (Zelda Fitzgerald), Dominic West (Ernest Hemingway)…
Photographie : Ben Davis
Montage : Chris Dickens
Musique : Adam Cork
Direction artistique : Alex Baily, Gareth Cousins
Production : Michael Grandage, John Logan
Distribution : Mars films
Genre : Drame, biopic
Durée : 104 minutes
Date de sortie française : 27 juillet 2016

Grande-Bretagne / Etats-Unis – 2016

Rédacteur