Fanny et Alexandre : le film testament d’Ingmar Bergman

Fanny et Alexandre est le film le plus ambitieux et le plus coûteux de la filmographie d’Ingmar Bergman, avec plus de 60 comédiens et 1000 figurants au casting. Considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre, le film aborde le thème de l’enfance et nous permet de voir la vie à travers les yeux d’un enfant.

Synopsis  : Au début du 20e siècle en Suède, dans une famille aisée, Fanny et Alexandre vivent une vie heureuse avec leurs parents, qui travaillent dans le milieu théâtral. La mort subite de leur père, puis l’arrivée dans leur vie d’un évêque luthérien qui demande leur mère en mariage transforme la maisonnée, qui passe d’une ambiance joyeuse à une vie stricte et rigide.

L’enfance, source d’inspiration

Fanny et Alexandre est l’un des films les plus apaisés et autobiographiques d’Ingmar Bergman, Ce n’est pas un hasard : il considère son dernier film pour le cinéma comme son film-testament et s’inspire de sa propre enfance mais aussi des œuvres de la littérature (Dickens, Hoffman) et du théâtre qui l’ont marqué (Strindberg et d’Ibsen). Le réalisateur dit d’ailleurs : « Fanny et Alexandre représente la somme totale de ma vie en tant que réalisateur. »

Souhaitant recréer l’enfance à travers ses propres souvenirs, il raconte l’histoire de deux enfants en dévoilant le point de vue de l’un d’eux, Alexandre, alors qu’ils sont en général peu présents dans la plupart de ses autres films.

Alexandre se complaît dans l’enfance pour mieux fuir le poids des événements, refusant aussi de faire le deuil d’une époque. Pourtant dès les premières minutes avec les aiguilles d’une horloge – thème cher à Bergman – on prend conscience du temps qui passe et de l’irréversibilité de ce qui se passe, du vieillissement inéluctable et du rythme des saisons.

Le théâtre, au cœur du cinéma de Bergman

Enfant, Bergman a trouvé une échappatoire dans l’art et le cinéma. Fils d’un pasteur rigoriste, il a vécu l’autoritarisme et la violence au quotidien. Le père qu’il semble s’inventer dans Fanny et Alexandre est un homme passionné de théâtre, qui meurt sur scène en jouant le fantôme du roi mort dans Hamlet de Shakespeare. Une mort idéalisée imaginée par un homme qui aime le théâtre, et dont il est un auteur et metteur en scène reconnu. Dans le film, les parents M. et Mme Ekdahl, semblent joyeux et heureux ensemble, partageant la même passion, ce qui ne fut pas forcément le cas des parents de Bergman.

Tout comme le jeune Ingmar s’inventait un monde dans son placard lorsqu’il était puni, en jouant avec des lanternes, Alexandre fuit le monde des adultes en se réfugiant derrière le mensonge et l’invention, qui le rassurent. Passant du mutisme au mensonge, le petit garçon se bat comme il peut, prisonnier de situations qui lui échappent : la mort de son père puis le remariage de sa mère avec un homme à l’éducation impitoyable.

Bergman évoque le thème de la représentation de la mort, du couple et de la soumission, ou encore le sens de l’existence, sujet qu’il a déjà approfondi, en particulier dans La soif (1949), rejoignant le point de vue de Sartre et ses thèses existentialistes.  Le réalisateur évoque aussi le rapport au christianisme, la religion étant très présente. L’évêque, personnage incarnant la religion, apparaît comme intransigeant et ramène en permanence les enfants à la rigueur et la réalité.

Dans le film, l’évêque Vergerus n’est pas le seul personnage récurrent: on avait déjà croisé sa route dans Le visage (1958) en directeur dur et humiliant ; on retrouve aussi Carl Akerblom que l’on avait déjà vu dans Le silence (1963) et qu’on reverra dans En présence du clown (téléfilm de 2010). Cet oncle représente en réalité l’oncle de Bergman, un inventeur qui aimait rire avec les enfants et auquel il était très attaché ; il termina sa vie dans un asile.

La part d’ombre de Bergman

Comme souvent chez le réalisateur, il existe une part sombre – chez l’être humain, dans la vie – mais elle est ici éclaircie par quelques beaux moments de lumière. La scène d’ouverture notamment, pendant laquelle se déroule un réveillon de Noël familial, magique et faste, réunit la famille comme dans un conte.

Le théâtre propose aussi des moments de joie et de partage. Pour l’ancien étudiant de théâtre de l’université de Stockholm, ce qui se passe sur scène magnifie la vie, permet de rêver et d’améliorer l’existant. Tant que le théâtre fait partie de la vie des Ekdahl ils sont heureux, dans des tourbillons de lanternes magiques et de théâtre de marionnettes. A la mort du père leur vie bascule dans l’envers du décor : une époque austère, une femme soumise, un destin qui leur échappe.

Le théâtre encore et toujours

Le théâtre est d’ailleurs omniprésent : au début du film dans l’univers théâtral dans lequel évolue la famille Ekdahl, en filigrane, avec le fantôme de M. Ekdahl qui rappelle les fantômes shakespeariens, avec Aron Retzinsky qui travaille ses marionnettes, avec l’évêque Vergerus qui dit n’avoir « toujours porté qu’un seul masque » ou dans la demeure familiale, où les salons et chambres semblent être des décors de théâtre, sur lesquels la caméra aime s’attarder. Certaines scènes rappellent parfois le théâtre, les autres s’apparentent à des tableaux.

Les moments décalés sont eux aussi porteurs d’espoir: ils sont empreints de naïveté à certains moments comme lorsqu’Alexandre dit des gros mots pour se détourner de la réalité de l’enterrement fastueux ou quand les enfants souhaitent la mort de l’évêque – qui finit par survenir. La présence du fantôme de leur père, M. Ekhdahl, habillé en blanc et présent aux moments clés apporte de la lumière et une forme d’espoir, comme si le père voulait rassurer les enfants après leur avoir fait peur sans le vouloir – Alexandre étant effrayé de voir son père mourir.

Bergman, maître du récit

Si le scénario est efficace, la mise en scène l’est aussi : lorsque la caméra de Bergman s’attarde sur le visage d’Alexandre qu’il filme en gros plan, elle oublie souvent les autres personnages (parfois importantes dans le cours de l’action), il signe là son style unique, qui a inspiré tant d’autres cinéastes après lui. Captivés par le regard d’Alexandre, nous vivons une palette d’émotions, sans qu’il n’y ait besoin de longs discours. Dans ses films, Bergman est un adepte du plans-séquence, dont il se sert encore une fois dans Fanny et Alexandre. Et même lorsqu’il est au fond de son lit, au point de ne pas pouvoir tourner la scène des funérailles – comme la moitié du casting, en raison d’une forte grippe -, le réalisateur s’assure que son style reste inimitable.

Dans Fanny et Alexandre, Bergman a voulu faire émerger l’enfant qui sommeillait en lui au moment où il signait son dernier film. Couronné de 4 Oscars, cet opus a connu un succès mondial. Partiellement financé par la télévision, il a été monté en deux versions et proposé en 4 épisodes pour le petit écran et en 3h au cinéma.

Fanny et Alexandre : bande-annonce

Fiche Technique – Fanny et Alexandre

Titre original : Fanny och Alexander

Réalisation : Ingmar Bergman
Scénario : Ingmar Bergman
Interprétation : Bertil Guve (Alexander Ekdahl), Pernilla Allwin (Fanny Ekdahl), Ewa Fröling (Emilie Ekdahl, la mere des enfants), Gunn Wållgren (Helena, la grand-mère), Jan Malmsjö (Eveque Edvard Vergerus), Allan Edwall (Oscar Ekdahl, père des enfants)
Musique : Daniel Bell
Photographie : Sven Nykvist
Montage : Sylvia Ingemarsson
Production : Jörn Donner
Distribution (France) : Gaumont
Durée : 188 mn (312 mn version télévisée)
Genre : Drame
Date de sortie : 9 mars 1983

Suède- 1982

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Valerie Wardhttps://www.lemagducine.fr/
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