Cet album présente la première des deux aventures d’Ergün l’errant (l’autre étant Le Maître des ténèbres), un terrien condamné à errer à perpétuité dans l’espace parce qu’il a osé se révolter contre les dirigeants acceptant que la guerre envahissent encore et toujours la planète
Avec son abondante chevelure blanche, Ergün arbore les traits d’un homme de la soixantaine (il apparaîtra plus jeune dans Le Maître des ténèbres). Seul à bord d’un vaisseau spatial qui a tendance à se déglinguer, il atterrit en urgence sur une planète inconnue dont il va apprendre qu’on l’appelle Shé (Guevarra ?). À la recherche d’une aide, il empêche un Wakra (sorte d’indien sur une monture à l’aspect de reptile géant), d’achever un bébé-fleur sans défense.
Une planète divisée
Une femme-fleur est intervenue pour sauver la mise à Ergün. Elle l’emmène dans son pays où Ergün découvre une cité bien camouflée, puisqu’elle court au-dessus de la cime des arbres. Présenté à Perle, la reine des femmes-fleurs, Ergün épouse sa cause. Les femmes-fleurs sont en guerre depuis au moins un siècle contre les Wakras, depuis que ceux-ci vivent sous la domination du Dieu vivant. Bien entendu, Ergün cherche à en savoir plus sur ce Dieu vivant et les circonstances vont lui permettre de comprendre progressivement de quoi il retourne. La lutte aux côté de Perle sera épique, tous deux risquant le pire dans les geôles contrôlées par ce Dieu vivant.
Une SF de l’époque des années 70
Plus anecdotique que l’autre album des aventures d’Ergün l’errant (car délaissant tout caractère ésotérique), mais plus porté sur l’action, Le Dieu vivant devrait néanmoins intéresser les admirateurs (admiratrices) du futur dessinateur de Silence et quelques autres albums dans la même veine en noir et blanc. Ici, Dieter Herman Comès (son vrai nom, souvent francisé parce qu’il a trouvé sa voie dans la bande dessinée franco-belge) explore une toute autre veine dont il aurait peut-être poursuivi l’exploration s’il n’avait pas trouvé le succès (dans les années 80) avec le style en noir et blanc qu’on lui connaît bien désormais. Ici, on trouve un univers à tendance SF et surtout fantastique, avec des décors très travaillés et mis en valeur par des couleurs psychédéliques. Malgré une influence du côté de Philippe Druillet pour l’aspect monumental de certains décors (et dans une moindre mesure, des séries Valérian, Philémon et Rahan pour quelques détails), on note immédiatement un aspect personnel identifiable avec le dessin très soigné et fouillé, ainsi que des obsessions comme la mort (et son antidote que pourrait représenter l’élixir de la jeunesse éternelle), un certain type de beauté féminine (et de l’amour, son pendant auquel le héros semble penser ne pas avoir droit, alors qu’il se comporte en preux chevalier) et un aspect onirique qui apporte un charme typique.
Emergence d’un style personnel
Cet album arbore le charme un peu naïf des premières amours (la SF) d’un futur grand de la BD. Il dessine déjà comme un Dieu (d’ailleurs, la page de garde prête à sourire, car sur fond noir, au-dessus du dessin d’illustration, dans un cadre, sous l’indication UN AUTEUR (A SUIVRE) on lit COMES sur la deuxième ligne et LE DIEU VIVANT sur la troisième (même lettrage, juste un peu plus petit). Il faut dire que Comès en met plein la vue à son public. Les décors dépaysants crédibilisent immédiatement le scénario (Comès assume tout dans cet album, dessin, scénario, couleurs), même si quelques détails très fleur-bleue (tendance baba-cool) sonnent un peu naïvement aujourd’hui, ils contribuent à dater l’album (copyright indiqué de 1980, sur l’album que je conserve depuis longtemps, mentionnant deuxième édition, alors que deux dates indiquent que la conception de l’album date de 1970-1971). Ergün tombe bien vite amoureux de la reine des femmes-fleurs. La perle des femmes ? L’attitude d’Ergün vis-à-vis des femmes est ambigüe, puisqu’il fantasme avec volupté sur une somptueuse créature féminine dont il cherche à savoir s’il s’agit d’une femme de chair et de sang ou simplement une sorte d’idéal fantasmé ne peuplant que ses rêves. On remarque au passage que dans son malheur, Ergün atterrit quand même sur une planète à l’atmosphère respirable et peuplée d’êtres humains avec qui il peut dialoguer sans le moindre souci.
Une esthétique originale
Le dessin est donc de grande qualité et Comès connaît déjà bien les possibilités du medium BD. Son organisation des planches est un régal, avec une grande variété de tailles de vignettes, pour le plus grand plaisir du lecteur qui apprécie à sa juste mesure quelques moments forts mis en valeur par des décors monumentaux et des couleurs à la hauteur. Dans l’ensemble, le noir qui domine le fond met parfaitement en valeur l’ensemble, en particulier les vignettes de plus grandes tailles. Quant au scénario, il ménage pas mal de surprises (dont quelques créatures étranges), tout en maintenant le suspense sur plusieurs niveaux. En tout juste 44 planches, Comès réussit à présenter les différentes facettes de ses personnages principaux, tout en nous emmenant dans un univers assez personnel et original, sans oublier le final destiné à ménager une suite logique.
Si elle peut être un défaut chez d’autres, la simplicité est la vertu essentielle du cinéma d’Abbas Kiarostami. C’est à travers elle que le monde se révèle à nos yeux, un monde où les enfants questionnent des adultes qui semblent les écouter à peine, où l’obstination des uns s’affronte à l’indifférence des autres. C’est grâce à elle, surtout, si les blessures humaines s’abordent à l’écran avec pudeur et dignité. Comme dans Et la vie continue (1992), deuxième volet de la Trilogie de Koker, où la survie après un tremblement de terre devient la métaphore élégante de la condition de vie en Iran.
En 1990, un tremblement de terre dévaste le nord de L’Iran, et Abbas Kiarostami se sent doublement touché. En tant qu’individu, évidemment, il ne peut rester insensible au drame qui frappe son pays : morts, ruines, consternation, le désastre est partout. Mais il se sent concerné en tant que cinéaste également, puisque l’épicentre du séisme se trouve à l’endroit où il a tourné son film précédent, Où est la maison de mon ami ?. De cette étrange situation, qui bouleverse autant son cœur d’Iranien que son âme d’artiste, émerge alors un sentiment de responsabilité : il faut filmer, oui, mais pas n’importe comment. En s’inscrivant à la limite du documentaire et de la fiction, il se positionne comme le témoin objectif du drame qui se joue, sans pour autant renier sa propre subjectivité : de son expérience sur le terrain, de sa confrontation avec une certaine réalité, il en a tiré une leçon de vie. Avec Et la vie continue, il met en scène cette réalité afin de chacun puisse en tirer la sienne.
Dès le début, Et la vie continue revendique son statut d’œuvre fictionnelle : les voitures attendent leur ticket comme le spectateur devant un guichet de cinéma, on encadre le paysage avec ses doigts comme le ferait un réalisateur, on entend en off l’équipe de tournage, les personnages, eux-mêmes, rappellent les supercheries du film… ainsi, malicieusement, le cinéaste met à distance son spectateur des événements rapportés et l’incite à la réflexion : la réalité ne montre pas la vérité, elle permet simplement d’y accéder. C’est là que l’on apprécie le talent de Kiarostami, dans sa capacité à conduire son projet sans tomber dans le didactisme, filmant un réel sans fard (les maisons en ruine, les voitures écrasées, les familles à la rue….) tout en façonnant en douceur une élégante parabole sur cette vie humaine qui se reconstruit, immuablement, malgré le drame.
Pour ce faire, le cinéaste fait tout d’abord vœux d’humilité : c’est un acteur qui interprète son rôle, au volant de la voiture témoin, et c’est bien souvent son jeune passager qui se montre le plus perspicace lors du trajet. Histoire de nous rappeler qu’il n’est pas au-dessus des autres, il ne détient pas le savoir ni La vérité. Celle-ci, d’ailleurs, n’est pas une destination mais un chemin qu’il faut soi-même éprouver.
Alors, comme il a pu le faire dans ses films précédant (Où est la maison de mon ami ?) et comme il le fera plus tard (Au travers des oliviers), il prend le temps d’arpenter les routes avec son spectateur, faisant ressentir les ornières, les circonvolutions, la fatigue d’un trajet chaotique qui multiplie les arrêts et les impasses. Le tremblement de terre rend de nombreuses voies impraticables, il faut donc rebrousser chemin, prendre d’autres directions, appréhender la réalité autrement. Le cheminement intellectuel commence alors, l’horreur et la peur laissent la place aux découvertes, aux rencontres, aux expériences de vie.
L’habile amalgame entre fiction et documentaire fait soudain ses effets : l’objectif initial s’oublie au détour des chemins et la fable grandit peu à peu. On n’interroge plus le quidam pour retrouver de jeunes acteurs mais simplement pour lui demander de raconter son histoire. Le miracle s’opère alors, l’ordinaire devient extraordinaire, le badin devient remarquable, le quotidien devient le spectacle rageur d’une vie qui refuse de mourir. Un gamin joue sur des ruines, un mariage est avancé malgré le deuil, on cherche à regarder la coupe du monde malgré les conditions précaires, l’entraide s’organise, les visages s’illuminent, les cris d’un nourrisson viennent briser le silence… Kiarostami filme et ne fait rien d’autre, il capte la beauté où elle se trouve, à travers une nature meurtrie qui se fait resplendissante, à travers des visages marqués par la vie mais qui savent rester dignes. Lorsque la réalité nous apparaît ainsi, splendide et émouvante, la vérité, quant à elle, ne doit plus être très loin.
Synopsis :Après le terrible tremblement de terre qui secoua le nord de l’Iran en 1990, un père et son fils partent en voiture dans cette région dévastée pour savoir ce que sont devenus les deux jeunes héros du film « Où est la maison de mon ami? ». Sur le chemin du village des deux garçons, ils découvrent qu’en dépit de toutes les victimes et de l’étendue de la destruction, la vie continue pour les survivants du désastre.
Réalisation : Abbas Kiarostami
Scénario : Abbas Kiarostami
Photographie : Homayun Payvar
Production : Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes
Genre : Drame
Durée : 91 minutes
Date de sortie France : 21 octobre 1992
L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen apporte avec Madre une belle pierre neuve, intimiste, à son édifice cinématographique, faite de relations complexes entre une femme détruite par la disparition de son fils et un adolescent à la famille trop présente.
Synopsis: Dix ans se sont écoulés depuis que le fils d’Elena, alors âgé de 6 ans, a disparu. Dix ans depuis ce coup de téléphone où seul et perdu sur une plage des Landes, il lui disait qu’il ne trouvait plus son père. Aujourd’hui, Elena y vit et y travaille dans un restaurant de bord de mer. Dévastée depuis ce tragique épisode, sa vie suit son cours tant bien que mal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre un adolescent qui lui rappelle furieusement son fils disparu…
Seule sur la plage
Madre (2017) fut d’abord un court-métrage de 19 minutes qui a été sélectionné à Hollywood. 19 minutes qui correspondent au haletant début du présent métrage. Elena (Marta Nieto) est au téléphone avec Iván , son fils de 6 ans , supposé être sous la garde de son père, mais qui se retrouve seul sur la plage. La séquence se termine sur un angoissant appel au secours du petit garçon. Le court métrage (et donc le début du long) est assez conforme aux films de Sorogoyen, Que Dios nos perdone, et El Reino : sec, nerveux, tendu et très efficace. Du pur thriller qu’on ne dédaignerait pas de voir se poursuivre ainsi jusqu’à la fin.
Dix ans se sont écoulés. Sans qu’on sache ce qui s’est réellement passé avec son fils, on retrouve Elena en France, à l’endroit même où Iván a disparu. Extrêmement amaigrie, elle passe pour la loca, la folle qui arpente la plage tous les jours pendant ses moments de repos, à la recherche d’un fils et/ou d’une paix qu’elle n’arrive pas à trouver. Sorogoyen réussit à traduire son tumulte intérieur au travers d’une mer filmée d’une manière aussi violente qu’esthétique . Cadrée le plus souvent dans un grand-angle lors de ses déambulations sur la plage, Elena est comme avalée par cette mer immense, impuissante face à sa douleur.
On aura compris que le cinéaste a très vite quitté les rives du thriller pour se concentrer sur les douleurs de cette mère inconsolable. La rupture de ton est assez déroutante. Tout le reste du film est en effet bâti sur un mode très intimiste, fouillant les souffrances d’Elena , et lui proposant des pistes pour sortir de son long tunnel noir. Des pistes truffées d’ambiguïté, mais qui permettent à la protagoniste d’avancer un peu.
De fait, Elena rencontre sur cette fameuse plage Jean (Jules Porier), un garçon de 16 ans qui, peut-être, lui fait penser à Iván. Peut-être, car la relation qu’elle noue avec le jeune homme est rien moins que complexe, n’a rien de linéaire, une relation qui prend des tours quasi-incestueux avec un presque inconnu. Une situation troublante. Elena a un compagnon, Joseba (Alex Brendemühl), qui fait véritablement office de nounou, une nounou pétrie d’amour, et l’irruption de Jean dans la vie d’Elena engendre un vrai ménage à trois, alors que Jean est censé faire figure de fils de remplacement.
Contrairement au court-métrage du même nom, Madre, le film, est plus une affaire de femme que de mère. Même si l’origine de son mal-être est la disparition de son fils, Elena a surtout besoin de se reconstruire en tant que femme, et sa renaissance au monde est mise en scène par le cinéaste comme un vrai coming of age adolescent, que la protagoniste vit d’ailleurs avec des adolescents. Tout se passe comme si, de nouveau, Elena apprenait à marcher, à vivre, au contact de Jean. Les « adultes » (son compagnon, les parents de Jean) sont dans un premier temps les chaperons bienveillants et plus ou moins conscients de cette renaissance, pour retourner après dans leur rôle classique.
Madre est un film finalement très différent du court métrage éponyme. Un film beau et délicat qui n’offre pas les réponses sur un plateau. Au spectateur de se forger une idée par rapport à ce qu’il vient de voir. D’autant que, comme à son habitude, il offre une fin très ouverte qui invite à la réflexion et à l’imagination, tout ce qu’on attend d’un bon film, au fond.
Madre – Bande annonce
Madre – Fiche technique
Titre original : Madre
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprétation : Marta Nieto (Elena), Jules Porier (Jean), Alex Brendemühl (Joseba), Anne Consigny (Lea), Frédéric Pierrot (Gregory), Guillaume Arnault (Benoit), Blanca Apilánez (la mère d’Elena), Álvaro Balas (Iván – voix), Raúl Prieto (Ramón)
Photographie : Alejandro de Pablo
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Producteurs : María del Puy Alvarado, Ibón Cormenzana, Ignasi Estape,Rodrigo Sorogoyen, Thomas Pibarot, Jean Labadie, Anne-Laure Labadie,Jérôme Vidal
Maisons de production : Production – Amalur Films, Noodles Production,Le Pacte, Arcadia Motion Pictures, Noodles, Coproduction – Movistar +, Canal+ / Vincent Flouret, Radio Televisión Española (RTVE)
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : 3 prix de la meilleure actrice dans différents festivals espagnols pour Marta Nieto
Durée : 108 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 22 Juillet 2020
Espagne | France – 2019
Retour sur la trilogie japonaise Daimajin/Majin, dont les récits mêlant jidai-geki (métrage d’époque), chanbara (film de sabre) et kaiju-eiga (cinéma de monstre) reviennent nous en mettre plein les mirettes et le coeur avec une somptueuse édition Blu-ray & DVD signée Le Chat qui fume.
Synopsis : Dans chacun de ces films, Daimajin, un géant de pierre haut de vingt mètres, vient aider des villageois opprimés par un seigneur tyrannique. Sorte d’équivalence au Golem issu de la mythologie juive, Daimajin (traduction littérale : “Grand Démon”) est une divinité de pierre endormie, ne se réveillant que pour porter secours au peuple et châtier l’oppresseur. Et ce dernier, qu’il soit chambellan ou monarque, peut alors trembler, car la vengeance de Daimajin n’a aucune limite !
Daimajin/Majin : émotion et savoir-faire
Deux éléments ressortent de l’expérience de la trilogie Daimajin/Majin, l’émotion et l’émerveillement. Ces deux notions croissent en nous grâce aux spécificités de ce kaiju-eiga qui alla à contre-courant des franchises stars Godzilla et Gamera. Les Majin mêlent différents genres – le monstre, les sabres, le film d’époque, la tragédie – en de riches récits d’aventure qui, à l’inverse des autres modèles du genre de l’époque, prennent le temps de poser les personnages, les enjeux et les points de vue pour mieux nous investir émotionnellement dans leurs parcours de souffrance et d’invocation du fameux Majin qui, une fois arrivé, délivrera nos héros, réparera les injustices et passionnera ainsi nos cœurs et nos regards. Notons qu’une telle expérience fut rendue possible grâce à une formidable réunion de talents et de savoir-faire tous présents sur les trois métrages respectivement dirigés par Kimiyoshi Yasuda (la série de films Zatoichi), Kenji Misumi (Zatoichi encore, la trilogie du Sabre, la saga Baby Cart) et Kazuo Mori (Zatoichi toujours, Le Silencieux).
Concernant les parcours des personnages, le premier film tient de la saga mythologique avec des enfants de bons régents assassinés, alors en fuite et cachés en attendant leur retour dans de meilleures circonstances qui seront supportées par l’esprit d’un démon enfermé dans une statue de dieu guerrier et qui, face aux injustices et à l’amoralité à son apogée, sortira de son sommeil pour répandre violemment la justice. Le deuxième volet, Le Retour de Majin, tient du film d’aventure dans lequel un clan de vilains décide de prendre le contrôle des territoires de deux autres clans respectueux de leurs sujets, de leurs espaces et bien sûr de leur dieu, notre Majin ici disposé sur une île. Divers héros en fuite tenteront de survivre et résister tandis que le peuple souffrira de plus en plus. Bien sûr, le Majin, ému par toute cette souffrance, décide alors que coule la larme d’une de ses adeptes, de répondre à l’appel du devoir et viendra rétablir l’équilibre des forces en détruisant le chef des bandits et en mettant en déroute toute son armée. Enfin Le Combat final de Majin tient d’un récit initiatique pour de jeunes enfants qui vont devoir se dépasser pour sauver leurs pères prisonniers d’un tyran fabricant de poudre à canon. Empreint d’une certaine fibre Tolkien-ienne (comme le note Fabien Mauro dans son bonus), ce troisième volet s’avère plus émouvant de par son attachement au point de vue de chacun des enfants et du groupe unique et uni qu’ils forment.
Quand tout semble perdu, l’espoir réside toujours dans le Daimajin (Démon Géant). Daei / Le Chat qui fume
Concernant l’émerveillement face au Majin, s’il est bien sûr en partie dû la construction narrative le présentant en soupirs, en mystères, en action passive puis directement active dans des situations qui semblaient sans espoir, il faut dire à quel point la trilogie a bénéficié d’un savoir-faire formidablement malin concernant la conception de ses phases d’action. En effet, après avoir regardé de nombreux films de kaiju, le directeur de la photographie et le responsable des effets visuels, qui avaient la volonté de proposer une nouvelle imagerie du genre, ont remarqué que les séquences à effets spéciaux – ou images du monstre – étaient réalisées par une autre équipe que celle des scènes dramatiques. Ils ont pu noter cela de par la différence d’éclairage, d’étalonnage, et de par un montage trahissant le manque d’interactions entre les différents plans. Ainsi le directeur de la photographie travailla sur l’ensemble des tournages en collaboration avec le responsable des effets spéciaux pour concevoir un film visuellement uni et un film de kaiju plus tangible que jamais grâce à des interactions nombreuses entre le démon géant, les bâtiments et les hommes.
Pour atteindre un tel degré de puissance d’évocation et d’efficacité, le Majin dut toutefois avoir une taille réduite à dix mètres contre les cinquante de Godzilla. Aussi la créature change de faciès une fois éveillé pour révéler des yeux humains emplis de colère divine derrière un masque de guerrier inspiré par le visage de Kirk Douglas. Cela permit notamment de mettre en scène le géant – et l’acteur-cascadeur au regard expressif à l’intérieur – dans un décor de maquettes beaucoup plus grandes et donc plus précises. La taille modeste du géant permet aussi davantage d’interactions avec la construction d’un Majin en taille réelle dont les différents éléments pouvaient être utilisés dans des décors réels : une main saisissant l’ennemi, un pied en écrasant un autre, par exemple. Autant d’idées qui vont permettre d’assurer un spectacle total lors des apparitions du Majin, ce monstre star de formidables récits d’aventures qui ont su éviter de surexploiter leur créature.
Spectacle total avec le Daimajin, ici dans Le Retour de Majin. Daei – Le Chat qui fume
Daimajin/Majin – la trilogie : une édition Blu-ray divine
La fameuse trilogie de la Daei fait son retour vidéo avec une excellente édition Blu-ray (& DVD) signée Le Chat qui fume. Du côté du son, en japonais sous-titré français, peu à redire. En effet, les pistes sont efficaces, tant du côté des effets sonores que de la bande originale musicale, même si une forme d’étouffement semble accompagner plusieurs dialogues. Quant à l’aspect visuel, les trois masters HD encodés sur deux disques Blu-ray présentent un formidable rendu vidéo. Unis par la photographie de Fujio Morita tant sur les prises de vue avec acteurs que les séquences à effets spéciaux dirigées par Yoshiyuki Kuroda, les trois films et leurs masters constituent une œuvre techniquement et visuellement brillante dont la constance qualitative est valorisée par les Blu-ray édités par Le Chat qui fume grâce une gestion du grain, une définition et un rendu colorimétrique de facture excellente et égale sur tous les films. On pourrait juste regretter la présence plus ou moins importante du grain lors de scènes nocturnes ainsi qu’un manque de profondeur concernant les tons sombres de ces mêmes scènes dont les noirs ont tendance à grisonner.
Gare à la colère du Majin. Daei / Le Chat qui fume
Pour compléter l’expérience, quelques conséquents bonus ont été mis à disposition. On trouve la bande-annonce de chaque film en HD. On questionne toutefois la haute définition du fichier source tant des passages sont pixellisés. Arrive ensuite le module de quarante minutes, MAJIN par Fabien Mauro, dans lequel l’ex-auteur de Mad Movies et spécialiste du kaiju-eiga revient sur l’après-guerre de la Daei (dont l’après période propagandiste), ses grandes dates et sa période d’exploitation du genre du kaiju-eiga avec la sortie d’un film avec des rats géants et surtout la révélation en 1965 d’une créature concurrente de Godzilla (produite par la Toho) nommée Gamera. S’en suivra ensuite la conception efficace (en un an tout de même) et intelligente (relire ci-dessus les anecdotes de sa fabrication) d’une trilogie à succès nommée Daimajin/Majin. Une trilogie qui a d’ailleurs réussi à ne pas se perdre dans les limbes de la surexploitation de son concept, à l’inverse de ses concurrents chez la Toho. On aurait apprécié avoir le nom des titres des films cités dans les deux modules, même si le fait que Fabien Mauro s’avère bien plus précis que Fathi Beddiar en termes de dates et de présentation des métrages permet de s’y retrouver correctement. Justement, on note enfin dans le très beau coffret décoré par les affiches des films un autre très riche module nommé Un homme et des dieux. Son présentateur, Fathi Beddiar, revient tout en densité sur la carrière de Chikara Hashimoto connu sous le nom de Riki Hashimoto, l’interprète du géant Majin. De sa carrière de grand joueur de baseball à sa retraite toute en discrétion en n’oubliant pas les anecdotes de tournage de la trilogie Majin ainsi que sa relation de travail avec Bruce Lee dans La Fureur de Vaincre (dans lequel il campe un antagoniste de Lee), nous sommes entrainés et passionnés par cette filmographie de l’ombre contée par l’ancien rédacteur de Mad Movies et spécialiste du cinéma de genre même si, comme noté plus haut, quelques dates manquent d’être évoqués, de même qu’il aurait été intéressant de pouvoir lire les titres.
Ainsi la trilogie Daimajin/Majin fait un flamboyant retour vidéo grâce au Chat qui fume et son travail soigné sur cette édition Blu-ray et DVD limitée à mille exemplaires. Ne passez pas à côté !
Bande-annonce – Majin (1966)
MAJIN – 1966 – 1h23 – Japon – Réalisé par Kimiyoshi Yasuda
LE RETOUR DE MAJIN – 1966 – 1h18 – Japon – Réalisé par Kenji Misumi
LE DERNIER COMBAT DE MAJIN – 1966 – 1h27 – Japon – Réalisé par Kazuo Mori
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES
2 Blu-ray – 1080p HD – 2.35 – 16/9 – Son : Japonais DTS Master Audio 2.0 mono – Sous-titres : Français – 248 minutes – Le Chat qui fume – 2 DVD – Son : Japonais Dolby Digital 2.0
COMPLÉMENTS
° Un homme et des dieux par Fathi Beddiar (42 min)
° MAJIN par Fabien Mauro (40 min)
° Bandes-annonces de chaque film
Sortie le 21 avril 2020 – Limité à 1000 exemplaires – Prix de vente : 45€
« Je m’appelle Jean-Pascal, j’ai 38 ans et je suis en colère. Je suis en colère parce que la situation des noirs dans ce pays, elle est catastrophique. C’est pour ça que j’ai décidé d’organiser le 27 Avril prochain une grosse marche de protestation noire, place de la république. » C’est par cette déclaration que débute le film Tout simplement Noir, de Jean-Pascal Zadi et John Wax. Retour sur une sortie ciné faisant écho à l’actualité.
Réalisé par Jean-Pascal Zadi et John Wax, le film n’est pas le premier essai de Zadi, puisqu’on peut le retrouver derrière la caméra pour Sans pudeur ni morale ou African Gangster, nous pouvons aussi l’apercevoir comme acteur dans le film Coexister. John Wax quant à lui est photographe de plateau et collaborateur artistique. Il a notamment travaillé sur les plateaux de Taxi 5 et Coexister. Tout simplement noir est son premier long-métrage.
Synopsis : L’histoire se concentre sur Jean-Pascal, comédien trentenaire en difficulté qui poste une vidéo sur internet où il exprime sa colère contre les injustices que subissent les noirs en France. Il veut faire une grande marche de protestation à Paris, invitant la communauté noire à y participer en masse. Il commence à être activiste en faisant des mises en scène dans la rue de lui en esclave, en les postant sur Facebook et YouTube. Nous le suivons dans sa quête où il rencontre des figures noires connues ou moins connues, afin de trouver des alliés dans sa lutte. Nous verrons comment à travers ses rencontres, il se confronte aux diverses opinions des intervenants. Et les opinion sont aussi diverses que variées!
Le casting est composé de Jean-Pascal Zadi lui-même, Claudia Tagbo, Fary, Eric Judor, Joeystarr, Amelle Chahbi, Ramzy et Melha Bedia, Jonathan Cohen, Fadily Camara, Ahmed Sylla. La majorité de ces comédiens sont des professionnels de la scène comique, ayant acquis une notoriété indiscutable. Mais Zadi a aussi eu pour intervenants Lilian Thuram, Soprano et Kareen Guiock, des figures sportives et journalistiques dont le point de vue est intéressant sur le débat que soulève le film, celui de la représentation des noirs, de leurs droits et de leur place en France.
Un format à cheval entre le documentaire et le documentaire parodique
Une grande partie des plans du film tendent à suggérer une caméra portée renforçant l’aspect documentaire de celui-ci, ce qui est assez logique puisque Jean-Pascal est suivi par une équipe de télévision. Mais l’intérêt de ce film ne réside pas dans les techniques employées mais bien dans la limite ténue qui existe entre le documentaire et la parodie de documentaire qu’elle instaure. De fait, les propos tenus par tous les intervenants pourraient se retrouver dans un documentaire sérieux sur le sujet du racisme par exemple, puisqu’ils expriment des points de vue différents, pertinents, honnêtes et cohérents et qu’ils argumentent leur opinion. Néanmoins, le côté parodique réside dans les interventions verbales de Zadi qui ne sont pas toujours intelligentes, ce qui aura tendance à excéder l’intervenant en face. Par exemple, Jean-Pascal écrit une chanson avec Soprano pour sa marche. Soprano lui explique que ses paroles sont à la limite du racisme et méprisent le combat écologique, alors que ce dernier est tout aussi important aujourd’hui. Zadi ne supporte pas la critique, le taxe de rappeur pour collégiens et se fait jeter par les gardes du corps de son allié éphémère.
A la recherche des marcheurs du 27 Avril…
Le film est aussi une aventure pour le spectateur, comme pour Jean-Pascal qui part à la recherche de ceux qui adhéreront à son opinion. Mais Jean-Pascal se heurte à beaucoup de difficultés lorsqu’il donne son point de vue. Dans une scène où accompagné de Joeystarr et Fary, il expose son point de vue, le spectateur commence déjà à entrevoir la limite simpliste de la pensée du personnage. A la question « qu’est-ce qu’un noir pour lui ? », Jean-Pascal cite une suite de stéréotypes auxquels aucun des individus en face de lui ne peut s’identifier, alors qu’ils se considèrent comme noirs. On lui dit qu’être noir, et s’arrêter seulement à la couleur de peau ou à savoir si le cheveu est crépu ou pas est une erreur. Cela est tout aussi similaire lorsqu’il ne veut pas inclure les indiens et les maghrébins dans sa marche, les maghrébins étant pourtant des Africains aussi. De fait, il exclut de nécessaires alliés de sa marche à cause de sa conception encore inachevée des choses.
Grâce à Fary, Jean-Pascal accède à un vaste réseau de connaissances où il pourra explorer les différentes opinions de personnalités noires : les métis qui se considèrent noirs, malgré le fait qu’ils ne correspondent pas aux « critères »: trop clairs pour réellement être noirs pour certains, ou trop foncés pour être blancs pour d’autres, les métis qui ont souffert du racisme et ont dû cacher cette partie de leur identité quitte à s’assimiler à une autre par peur (comme le personnage d’Eric Judor), les noirs originaires de Martinique, de Guadeloupe, des Antilles, qui se considèrent comme Français avant tout et qui sont bien souvent oubliés, les noirs issus de l’immigration plus récente et ayant une double-identité…
Aucun n’est d’accord, et à chaque intervention où Jean-Pascal cherche à revoir et retravailler son point de vue, il se retrouve face à de nouvelles problématiques. De fait, l’un des points problématiques du débat reste l’esclavage. Pour certains personnages, les manifestations de Jean-Pascal à ce sujet sont un manque de respect et un abcès nécessaire à crever pour d’autres. Ce sera même un sujet sur lequel le personnage de Fabrice Eboué et Lucien Jean-Baptiste se disputeront vivement.
… Ou du 26 Août
Le personnage se retrouve aussi confronté à plusieurs symboliques comme celle de la date de sa marche initiale : le 27 Avril. En explorant des opinions parfois plus radicales, qui attachent une importance certaine aux divers symboles comme les dates-clés pour la communauté noire, ou ses figures emblématiques, on lui fait remarquer par exemple, que la date qu’il a choisie pour sa marche est celle de l’abolition de l’esclavage. Certes, lui répond-on, mais elle est une action résultant de l’autorité « des blancs ». Il se retrouve alors à subir la pression de ces groupes, qui questionnent son combat. Désorienté par ce genre de remarque, Jean-Pascal se retrouve alors perdu dans son propre combat, car exposé à tant de différentes opinions, au sein d’une communauté aussi large et aux avis aussi divergents, il n’arrive plus à comprendre ce qu’il cherche, ni pourquoi il veut faire sa marche. Lui qui voulait unir une communauté autour d’un même combat, l’égalité, se retrouve sans cesse critiqué pour ses prises de positions parfois peu réfléchies. A la fin du film, la date est fixée au 26 Août, une date qui a une importance clé pour toute une nation, comme il le voulait.
Une voix oubliée, celle des femmes noires
En cherchant des alliés partout autour de lui, Jean-Pascal se retrouve à une table ronde avec des afro-féministes. Leur discussion autour des termes de la marche avec Jean-Pascal éveille sur le double racisme que subissent les femmes noires, dont celui des hommes noirs eux-mêmes (thématique que l’on retrouve aussi dans la série Madam C.J Walker). Jean-Pascal n’a jamais cité ses compatriotes féminines pour l’occasion, alors qu’elles aussi voudraient une place dans la lutte pour l’égalité.
Mais il se confronte à un autre problème, lorsqu’il parle à Kareen Guiock, elle lui reproche de vouloir l’estampiller du tampon « journaliste noire », alors qu’elle voudrait qu’on la reconnaisse juste à son travail de journaliste, et que le fait de se référer à sa couleur de peau la gêne. Ces deux opinions différentes convergent vers un seul et même point. Nous avons des femmes noires qui souhaiteraient qu’on reconnaisse juste leur valeur d’être humain, avant qu’on ne regarde leur couleur de peau.
Les femmes noires sont en effet en proie à de la discrimination en générale, en temps que personnes noires, mais aussi en temps que femmes, ce qui fait de leur lutte plus qu’une simple demande à l’égalité avec leur confrères hommes. Elles sont bien souvent discriminées à l’emploie, discriminées dans les soins, à l’éducation. Jean-Pascal a juste oublié que le genre rendait les choses savamment plus compliquées pour d’autres…
Le monde du divertissement : ses représentants
Hormis la critique du militantisme de façade des membres de l’industrie et de la récupération des combats comme le présente bien le personnage de Fary, nous voyons aussi le personnage principal participer à des castings, lui présentant des exigences totalement absurdes, saugrenues et stéréotypées. Il est soit le cliché d’une « racaille » de banlieue, soit un esclave travaillant dans des champs de coton ou de caoutchouc…
Dans les deux cas, on voit un Jean-Pascal déshumanisé, où ce qui lui est demandé est un condensé de violence ou d’émotions qu’il devrait connaître, et tout ça, masqué par une soi-disant exigence artistique… Le plus choquant reste une scène où un réalisateur voulant le caster comme un esclave aux champs prend la largeur de son nez avec un instrument de mesure. Il est déçu que la largeur du nez de Zadi ne faisant que 3.8 cm, car le précédent candidat avait 4cm de largeur… L’impression qui s’en dégage est violente pour l’esprit, tant elle rappelle les actes « scientifiques » racistes du XIXe siècle.
Des méthodes peu orthodoxes
Mais si le cinéma mainstream peut avoir des méthodes critiquables, le nouveau cinéma auquel Fary lui demande de participer n’est pas en reste et n’est qu’instrumentalisation nauséabonde. Dans une scène où celui-ci montre à Jean-Pascal son nouveau film, le titre est assez dérangeant.
Ce film de Fary, intitulé « Black Love », est juste une version française de Moonlight. La séquence est intelligemment présentée pour que le spectateur soit amené à réfléchir sur les intentions de l’industrie cinématographique. C’est tout simplement une critique des industries montantes qui cherchent à faire du profit en mettant en scène des personnages cumulant plusieurs facteurs de discrimination. Dans ce cas de figure, les personnages sont noirs et appartiennent à la communauté LGBTQ+, pour pouvoir faire du profit et cela en le marquant dans le titre.
Le but est bien ici de vendre une histoire d’amour entre deux individus non-blancs et de mettre en avant. Cela génèrera du bénéfice autour du fait qu’ils soient des acteurs issus de la diversité mais aussi LGBT. De fait, Jean-Pascal se retrouve complice de ce genre d’industrie qui certes, donne des rôles plus intéressants mais pas moins stéréotypés, jouant sur les cordes sensibles des spectateurs.
Le conservatisme derrière un masque de modernité
Lorsque Fary lui explique le sujet de son nouveau projet intitulé « Black Dentist » dans lequel il offre le rôle principal à Jean-Pascal, celui-ci n’a rien de différent des films mainstreams… Il présente mieux, en offrant un personnage noir ayant réussi dans sa vie professionnel. Mais encore une fois, il y a l’addition de cet adjectif « black » qui gêne. Il n’y a aucune nécessité d’offrir ce détail pour un personnage blanc qui est dentiste dans le cinéma. Alors pourquoi l’est-il pour des personnages qui ont une autre couleur de peau ?
C’est ce genre de question que Zadi cherche à poser et ce genre d’épisode qu’il cherche à critiquer. Le pire est à venir car, en décrivant le personnage dans une scène à Stéfi Celma, celle-ci est dégoûtée par ce personnage de « Black Dentist » car il ne semble être qu’un pâle reflet d’un homme bien loti financièrement, ayant un comportement discutable avec les femmes. Ce n’est qu’une sorte de « Christian Grey » noir, un personnage déjà discutable, que l’on « exotise » pour faire du bénéfice au box-office. C’est aussi l’idée qu’un personnage noir original et plein de nuances ne puisse pas exister de manière spontanée, mais qu’il doive être un dérivé d’un personnage blanc existant qui énerve.
Au final, la représentation de ce dentiste noir, décrit comme un macho pénalise complètement le film, car lorsque encore une fois des personnages de couleur sont mis en avant, c’est pour encore plus tomber dans des stéréotypes. Et même pire, ce black dentist n’est que le remplacement du cliché de la « racaille » de cité, demandée au début par l’un des réalisateurs lors du casting à Jean-Pascal.
Conclusion
Le film s’achève sur un message fort pour n’importe quelle communauté souhaitant dénoncer les discriminations dont elle est victime, mais nous restons quand même sur quelque chose d’inachevé. Bien plus que cela, le film de Wax et Zadi peut être critiqué à cause de l’ambiance un peu anarchique qui y règne. Il peut être en effet compliqué pour le spectateur de suivre les péripéties de Zadi, car nous nous retrouvons dans des enchainements de sketchs, rendant un peu difficile et tâtonnante la compréhension du processus de déconstruction de la pensée de Jean-Pascal. En somme, parfois le film fait l’effet de montagnes russes.
Néanmoins, ce n’est pas un film divertissant, c’est une aventure dans des problématiques complexes très peu soulevées, et qui ouvre une réflexion longtemps mise en standby. Il a le mérite d’être honnête, sur les difficultés du combat du personnage. C’est un film drôle mais dont le propos ne se résume pas qu’à explorer en surface les divers points de vue de membres de la communauté noire. Il est honnête en montrant à quel point il est complexe de réunir sous une même bannière une communauté qui est hétérogène. Tous les noirs de France n’ont pas la même histoire.
Mais cette sortie ciné de Juillet nous fait comprendre avec justesse que c’est en agissant qu’on change les choses, et que comme dans le cas de Jean-Pascal, mieux vaut tâtonner et faire des erreurs pour ressortir grandi par l’expérience, que de ne pas participer au débat du tout. Nous pouvons résumer le but de cette œuvre cinématographique par une citation de Montaigne : « Éduquer, ce n’est pas remplir des vases, mais allumer des feux »
Tout simplement noir : Bande-annonce
Fiche technique :
Réalisateurs : Jean-Pascal Zadi, John Wax
Scénariste : Jean-Pascal Zadi, Kamal Guemra
Musique : Christophe Chassol
Casting : Jean-Pascal Zadi, Caroline Anglade, Claudia Tagbo, Fary, Eric Judor, Joeystarr, Amelle Chahbi, Ramzy et Melha Bedia, Jonathan Cohen, Fadily Camara, Ahmed Sylla, Fabrice Eboué, Lucien Jean-Baptiste, Omar Sy, Rachid Djaïdani, Lilian Thuram, Soprano, Vikash Dhorasoo, Kareen Guiock, Augustin Trapenard, Stéfi Celma, Joeystarr
Société de production : Gaumont
Genre : Comédie
Durée : 90min
Sortie : 8 juillet 2020
Le jeune cinéaste israëlien, Yaron Shani captive notre attention avec ce diptyque, Chained et Beloved, qui évoque selon des points de vue différents, masculin et féminin, une relation qui est sur le point de s’éteindre. Deux films complémentaires qui forment un tout empli de sensibilité, malgré quelques longueurs.
Synopsis Chained : Flic consciencieux et expérimenté, Rashi est en couple avec Avigail dont il attend un enfant. Le jour où, à la suite d’une enquête interne de la police de Tel-Aviv, il se trouve brutalement mis à pied, il réalise que sa femme lui échappe de plus en plus… Saura-t-il réagir avant que son monde ne s’effondre ?
Synopsis Beloved : Infirmière dévouée dans un hôpital de Tel-Aviv, Avigail mène une existence effacée entre sa fille adolescente et son mari Rashi. Le jour où ce dernier est ébranlé dans sa vie professionnelle, la fragilité de son couple lui apparaît brutalement. Elle réalise n’être plus vraiment maitresse de ses choix de vie. Saura-t-elle se reconnecter à elle-même ?
Pile et Face
Chained et Beloved, de l’Israëlien Yaron Shani sont deux films qui font partie d’une trilogie appelée Love Trilogy, et en sont les deux premiers. Qualifiés de films-miroirs, les deux métrages sont en réalité assez dissemblables, et c’est précisément leur différence qui fait tout l’intérêt de l’ensemble.
Dans Chained, le protagoniste est Rashi (Eram Naim, un acteur semi-professionnel, n’ayant joué que dans les films de Shani), un policier aux méthodes assez musclées, mû par la certitude d’être dans son bon droit. Sa vie est calée dans une routine immuable. On le voit dans une des scènes inaugurales, au secours de deux enfants victimes d’une maltraitance paternelle. Son partenaire est occupé à rassurer les enfants avec beaucoup de douceur, tandis que lui-même se concentre sur le père harceleur, gonflé de colère et au bord d’exploser à tout moment. Dès cette première scène, on comprend que Rashi est un personnage difficilement aimable, qui fonctionne essentiellement dans le rapport de force. Sa femme Avigail (Stav Almagor) a une fille adolescente sur laquelle il exerce une pression disproportionnée, puisque semblant dépourvue d’amour parental, mais surtout guidée par une volonté de faire régner sa propre loi.
Quand il est mis à pied après une interpellation violente de trop, son monde s’écroule. Yaron Shani s’attache à dépeindre un homme, bien qu’assez monolithique, très seul et très malheureux. Rashi considère l’amour de sa femme comme un dû, et sa femme elle-même comme sa chose. Ce qui est mis en exergue par le cinéaste, c’est le questionnement par le protagoniste de sa virilité, de sa masculinité, qui ne passe que par des éléments extérieurs à lui, et certainement guidés par des clichés et des diktats sociétaux : un travail de flic, de pouvoir et d’autorité, une femme aimante voire soumise, une fille obéissante qui ne pourra alors se construire en rien. Lorsque tous ces appuis disparaissent peu à peu, Rashi lui-même est emporté par un tourbillon néfaste. Chained est un film viril comme Rashi lui-même, ancré dans l’action, et même quand le personnage est dans ses moments de vulnérabilité, le film reste toujours très tendu.
Dans Beloved, on est dans un monde totalement différent. Le point de vue est celui d’Avigail. Mais de même que Rashi apparaît souvent seul, Avigail est entourée de ses amies. De fait, ce deuxième volet ne se concentre pas sur Avigail, mais sur plusieurs personnages féminins. Et le parti pris n’est pas anodin. On voit dans cette sororité, cette amitié, tout un tissu relationnel, qui selon le cinéaste est plus naturel chez les femmes. Une scène qu’on retrouve dans les deux films est d’ailleurs frappante à cet égard : dans Chained, Rashi a une attaque en apprenant une mauvaise nouvelle à propos de sa femme. Il était avec deux collègues en train de boire des bières. Même s’ils étaient inquiets, les deux collègues de Rashi restent assez gauches par rapport à la situation. Dans Beloved, c’est une écrivaine qui s’écroule en pleine conférence. La sollicitude de toutes les femmes autour d’elle, leur douceur, sont émouvantes. Des gestes maternants, presque ouatés en totale contradiction avec l’attitude des hommes…
Dans Beloved donc, et contrairement à ce qui se passe dans Chained, Rashi n’est pas le centre de l’univers d’Avigail, bien loin de là. On le verra d’ailleurs très peu dans ce deuxième film. Son monde, c’est sa fille, ses amies, et son travail. Un monde rempli de bienveillance, de douceur, bien que ces femmes vivent des choses dures, à des degrés divers. Avigail n’arrive pas à avoir un autre enfant, Yael (Ori Shani) souffre encore d’avoir été abandonnée petite et a beaucoup de mal avec sa vie. Sa sœur « adoptive » Na’ama (Leah Tonic, impressionnante), pour des raisons pas forcément très claires, est également dans une forte colère et se prostitue, sans doute pour trouver des réponses. Mais toutes ensemble, elles constituent une sorte de mur, de rempart à toutes ces souffrances.
L’atmosphère du film est bien entendu aux antipodes de celle de Chained. Beloved est tourné vers l’intérieur des protagonistes. Avigail y est Avigail, et non la femme de, à peine la mère de, le personnage de sa fille disparaissant assez complètement dans ce deuxième volet. Il est dommage que ce personnage soit aussi taciturne, car finalement, on ne comprend pas toujours tous les sentiments et les ressentiments qui la lient à son mari. Yaron Shani s’appesantit un peu trop sur cette sororité, qui n’est pas sans rappeler d’une certaine manière celle des femmes de La Source des femmes de Radu Mihaileanu. Plus précisément, il s’appesantit un peu trop sur la forme, la relation physique de contact, d’enveloppement qu’elles déploient entre elles, plutôt que sur le fond. Quand le cinéaste choisit d’allier le fond et la forme, comme dans l’incroyable scène de dispute entre Yaël et sa sœur, où les coups pleuvent autant que la parole, il réussit quelque chose de puissant. A cause de ces longues scènes d’embrassades collectives, Beloved est un film qui manque un peu de rythme, de dynamique.
Avec Chained et Beloved, Yaron Shani propose un diptyque intéressant. Un film n’est pas le contraire de l’autre film. Il en est le complément, montrant en creux les forces et faiblesses du monde qu’on est tenté de qualifier d’opposé. Il reste à attendre la sortie de la troisième partie de cette trilogie, qu’on espère être tout aussi prenante.
Chained/ Beloved – Bande annonce
Chained / Beloved – Fiche technique
Titre original : Chained – Reborn
Réalisateur : Yaron Shani
Scénario : Yaron Shani
Interprétation : Chained : Stav Almagor (Avigail), Eran Naim (Rashi), Stav Patay (Jasmine)
Beloved : Stav Almagor (Avigail), Ori Shani (Yael), Leah Tonic (Na’ama)
Photographie : Nizam Loten, Shai Skif
Montage : Yaron Shani
Producteurs : Saar Yogev, Naomi Levari (Chained +Beloved) , Michael Reuter (Chained)
Maisons de production : Black Sheep Film Productions Ltd. , The Post Republic
Distribution (France) : Art House
Récompenses : –
Durée : 112 min. (Chained)– 108 min. (Beloved)
Genre : Drame
Date de sortie : 08 Juillet 2020 (Chained) – 15 Juillet 2020 (Beloved)
Israël – 2019
Jonathan Glazer se planque bien depuis la sortie du génial Under The Skin, en 2013, qui a hypnotisé les spectateurs du monde entier. Au moment où une armée de cinéphiles est prête à se jeter sur son prochain film, il sort un court métrage hallucinant, The Fall.
Monde de brut
Un inquiétant personnage masqué sort de l’ombre, traverse le plan, un arbre tremble. Comme s’il réagissait aux murmures montants d’une foule en colère, il est traversé de plusieurs secousses : tout au bout d’une magnifique contre-plongée, c’est une autre figure masquée qui s’accroche au tronc et lui donne un peu de vie. En bas, dans la forêt, d’autres masques s’agitent, ferraillent avec le tronc qui transperce un plan sur deux de cette séquence très anxiogène, avant que le fuyard tombe comme un petit chat. Il est perdu.
La chasse à l’homme prend une autre forme, et comme si elle n’échangeait plus avec la nature en la sortant de cette confrontation, prend une tournure bien humaine. Le chassé sera exécuté, d’une corde singeant les fibres que la bande son triture avec soin. D’autres cordes, une peau de tambour, des sons organiques, fuyant tout langage, donnant naissance à une atmosphère insaisissable tissée par Mica Levi.
Ascenseur pour l’échafaud
Avec The Fall, Jonathan Glazer prouve encore une fois qu’il connaît mieux que nous cette folie bien humaine de vouloir tout rendre intelligible. A grands renforts d’allégories, d’analyses et de métaphores, Under The Skin a déjà failli plus d’une fois en perdre tout son charme. La tentation est encore une fois ici très forte de voir dans ce court-métrage une belle scénette moralisante sur nos sociétés inhumaines, violentes et artificielles, ce qui y est très réussi, mais également trop plat pour un cinéma aussi vaste. On peut en effet y voir les réseaux sociaux, la politique et même un discours aussi ampoulé que celui de Mother! (Daren Aronofsky, 2017) sur l’avenir de l’humanité. Mais il y a autre chose, et peut-être plus encore, derrière cette chasse, qui nous rappelle ici qu’elle est aussi le symbole d’un public qu’un artiste prendrait plaisir à singer, protégeant ses œuvres pourchassées par une épuisante quête de sens. A l’image d’autres grands secrets comme ceux d’Under The Silver Lake (David Robert Mitchell, 2018), de GTA V ou de la terre plate, on n’oublie en effet tout ce que nous raconte le cinéaste avec ce merveilleux plan de fin : qu’il n’y a qu’un pas entre l’ascension et la chute. Parfois, il faut juste écouter le vent sans se demander pourquoi il tourne.
Synopsis : Inspiré de la gravure de Francisco Goya “Le sommeil de la raison engendre des monstres”, The Fall est un court-métrage puissant invitant le spectateur à y projeter ses préoccupations et interprétations propres.
Extrait : The Fall
Réalisation et scénario : Jonathan Glazer
Avec : James Adams, Stuart Anderson, Mckinley Bex, Susanne Brown, Lee Byford, Fionn Cox-Davies, Andrius Davidenas, Chris Jupe, Brett Logue, Raffael Maciel, Adeesha Pietersz, Constance Schertlen, Nicola Stokes, Vladislav Yeramishants
Diffusion : À partir du 15 juillet en VOD
Chaînes / Plateformes : UniversCiné, iTunes, Google, Vimeo, Filmo TV, Arte VOD, Vitis, Médiathèque Numérique, Xbox
Production : Bugs Hartley, Ash Lockmun, James Wilson
Photographie : Tom Debenham
Montage : Paul Watts
Costumes : Kate Forbes
Musique : Mica Levi
Distribution : Salaud Morisset
Durée : 7 minutes
Évelyne Heyer est professeure en anthropologie génétique. Son travail consiste à explorer l’Histoire humaine en se basant sur notre ADN. L’Odyssée des gènes, à paraître aux éditions Flammarion, s’inscrit précisément dans cette démarche scientifique.
Le génome est une source d’information précieuse. Il permet d’identifier des parents plus ou moins proches, de détecter précocement certaines maladies et même de compléter, voire réécrire, le grand livre de l’humanité, tant dans ses migrations que dans son adaptabilité à un nouvel environnement. Les généticiens disposent depuis quelques dizaines d’années d’instruments leur permettant de pousser plus avant la recherche sur nos origines communes, mais aussi sur les schismes ou les entremêlements de l’aventure humaine. Un échantillon de salive, de sang ou de squelette, récent ou vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années, peut désormais donner lieu à des analyses faisant parler les gènes et leur horloge.
C’est ainsi qu’Évelyne Heyer nous rappelle que la séparation entre l’homme et le chimpanzé date d’il y a environ six millions d’années ou que l’Homo sapiens a quitté l’Afrique depuis 70 000 à 100 000 ans. Mais la chercheuse s’empare aussi de questions plus contemporaines, comme la généalogie génétique – et la protection des données personnelles que cette activité suppose –, la marée montante des nationalismes européens – malgré des indications génomiques battant en brèche les théories racialistes et contredisant l’idée de liens allant du biologique vers le culturel – ou encore l’évolution de la morphologie humaine – et notamment de la taille. Ces sujets font l’objet d’une approche didactique et sont intégrés en fin d’ouvrage dans des chapitres concis.
Car le cœur de cette Odyssée des gènes est ailleurs. Évelyne Heyer raconte une « histoire collective » en présentant, au passage, différents aspects de l’anthropologie génétique. Elle raconte comment on a identifié la descendance gaélique et viking en Islande – notamment en analysant l’isotope des dents de restes humains. Elle évoque les croisements entre Homo sapiens et Néandertal, dresse un portrait des premiers Européens, informe sur la lignée particulièrement riche de Gengis Khan – grâce au chromosome Y étudié parmi différents peuples en Eurasie. L’auteure lie par ailleurs l’histoire génétique de l’Amérique à celle de ses expansions et de ses greffes de populations.
Elle se saisit également de faits plus anecdotiques tels que la tolérance au lactose en Asie centrale ou en Europe – démonstration des vases communicants entre culture, darwinisme et génétique – ou la problématique de la drépanocytose apparue chez les Pygmées suite à l’importation de maux génétiques d’agriculteurs. Ce dernier exemple est d’ailleurs doublement instructif, puisque la sélection naturelle aurait pu annihiler ce gène désavantageux, mais son caractère protecteur contre le paludisme, dans une zone à risques, semble l’avoir emporté, la mutation se maintenant ainsi à une fréquence de 10 %.
L’Odyssée des gènes familiarise le lecteur avec l’anthropologie génétique et tend à démontrer les apports de l’étude du génome humain sur les connaissances historiques actuelles. Rendre cette matière accessible n’était pas une mince affaire, mais Évelyne Heyer y parvient avec succès.
L’Odyssée des gènes, Évelyne Heyer Flammarion, août 2020, 400 pages
Située en plein Tokyo, la gare d’Ueno comporte plusieurs sorties. L’une d’elles donne sur un parc important. À la recherche du calme, le narrateur y vit en SDF sous une tente, alors qu’il a passé les 70 ans. Il fréquente un peu les autres SDF et s’en fait quelques amis. Entre eux, la solidarité est une règle très naturelle et il a tout son temps pour agiter ses souvenirs ou observer l’activité dans le parc.
Il a toujours travaillé courageusement (et gagne encore selon ses besoins, grâce à un peu de récupération) et affronté dignement les épreuves de la vie. Il a besoin de se retrouver après plusieurs drames personnels, le dernier en lien avec une catastrophe nationale. Son monologue intérieur suit des émotions et sensations, sans ordre précis. Et même si on comprend ce qui l’a marqué (en particulier des deuils), tout a tendance à se bousculer dans sa tête.
Le caractère éphémère de la vie
Ses chagrins émergent au milieu de ses observations de la vie quotidienne. Dans le parc, il observe notamment les visiteurs de l’exposition « Les roses de Redouté » dont il retranscrit des bribes de conversations souvent futiles. Une exposition qui l’amène à des considérations beaucoup plus personnelles, à caractère philosophique. Pierre-Jospeh Redouté (1759-1840) est un artiste français réputé pour ses peintures à l’aquarelle des roses de nombreuses variétés, immortalisant ainsi des fleurs par nature éphémères. On notera au passage que le choix de Redouté (pour l’exposition, mais aussi pour agrémenter ce roman japonais) illustre la fascination réciproque entre français et japonais.
Préparation des Jeux Olympiques
La vie du narrateur est régulièrement perturbée par des déménagements forcés, notamment au gré des passages aux alentours ou dans le parc de membres de la famille impériale japonaise. Les délégations officielles doivent ignorer que des SDF vivent à Tokyo, surtout que la ville est alors candidate à l’organisation des Jeux Olympiques de 2020 (les japonais ont besoin de rêver à un projet hors du commun). Ce projet fait évidemment réagir le narrateur, car quand il avait la trentaine, il a travaillé comme ouvrier sur le chantier de préparation des Jeux Olympiques de 1964. C’est l’occasion d’une mise en perspective de sa vie.
Tristesse et beauté
Ce court roman (164 pages) se lit assez rapidement. Il s’en dégage pas mal de mélancolie, sentiment qui prédomine dans le ressenti du narrateur qui ne cache pas qu’il est venu dans ce parc pour attendre la mort. On devine qu’il y cherche un peu de sérénité. Dans ce parc, il peut souffler et profiter de la nature. Même s’il subit encore quelques tracas (sommeil difficile, car son hébergement manque singulièrement de confort), il peut profiter de la beauté du lieu et de la vie qu’il y observe, notamment les oiseaux. La prose de Yū Miri retranscrit bien son désarroi, mais aussi toutes ses sensations dans ce milieu proche de la nature. Les couleurs et bruits y prennent toute leur importance. Ce n’est sans doute pas un hasard si le narrateur a choisi ce parc, à proximité de la gare D’Ueno. Ainsi, il se trouve dans un milieu naturel, mais proche d’un nœud d’activité qui met à sa portée toute destination qu’il choisirait sur un coup de tête. La lecture permet de se faire une idée du Japon, bien loin des clichés rebattus.
Au temps des Vikings d’Anders Winroth est ressorti en mai dernier en format Poche aux éditions La Découverte. De quoi reparler de ce très bon livre d’histoire, aussi riche et précis que fluide et pédagogique.
Avant d’aborder le fond, et ce qui fait qu’Au temps des Vikings passionne, quelques mots sur la forme. Le livre d’Anders Winroth est très dense, abondamment référencé, et même ponctué ici et là d’illustrations bienvenues. L’écriture est simple, sans pour autant que la technicité et la profondeur des analyses n’en pâtissent, ce qui rend la lecture facile et agréable tout en délivrant des tas d’informations à la page. Si la majorité du texte prend la forme de descriptions historiques plutôt classiques, l’auteur s’autorise parfois quelques parenthèses de récits lorgnant vers la fiction, par exemple pour raconter la journée typique d’un jarl viking à la manière d’un roman, avant de décortiquer chaque élément d’un point de vue historique une fois la parenthèse refermée. L’autre aspect bénéfique à la lecture concerne les multiples changements d’échelle et de point de vue : on parle autant de communautés ou de villes que de familles, voire d’hommes et de femmes singuliers, de personnage célèbres (jarls, rois, chefs de guerre), légendaires (Beowulf) ou de simples fermiers (Estrid) et explorateurs (Rörik). Passer de l’individu au groupe, ou de la ville à la région, permet d’illustrer les discours plus généraux parfois abstraits par des récits de vies singulières très concrètes et humaines.
Dès le début du livre, Anders Winroth prend le temps de déconstruire les préjugés les plus tenaces sur les Vikings, expliquant déjà qu’il n’y a jamais eu de « peuple viking » à proprement parler, sinon des communautés scandinaves à l’héritage culturel commun et au mode de vie similaire, mais qui furent, durant ces trois siècles qui couvrent la période des Vikings, fondamentalement déchirées par des guerres et des jeux de pouvoirs semblables à ceux de l’Europe continentale. Par exemple, les casques à cornes, les drakkars ou encore l’« aigle de sang » sont autant d’illusions enracinées dans notre vision moderne : les casques vikings n’ont jamais eu de cornes ; le mot « drakkar » n’a jamais existé de leur temps ; l’aigle de sang n’a jamais été une vraie mise à mort et n’est lié qu’à une erreur d’interprétation d’un poème de l’époque. Le lecteur comprend rapidement que l’image traditionnelle que l’on a des Vikings n’est certes pas totalement fausse, mais largement exagérée et romancée par ceux qui en ont parlé en premier (à savoir l’Église chrétienne, qui avait le monopole de l’écriture au tournant du millénaire et était l’une des victimes principales des raids vikings du fait de ses monuments richement décorés ; pas étonnant que les auteurs chrétiens les aient dépeints comme des monstres assoiffés de sang, sans foi ni loi, alors qu’ils n’étaient en réalité pas plus violents et immoraux que les armées de Charlemagne à la même époque). L’histoire est une question de point de vue, et Anders Winroth le rappelle à plusieurs reprises pour éviter tout jugement, et relativiser les visions « barbarisantes » des Vikings.
Nous découvrons au fil des pages une société scandinave précurseure sur bien des points. Ce sont les Vikings qui, par exemple, ont importé le système d’impôts en Angleterre, en créant des ateliers de frappe très régulés et en exportant des outils de conversion très précis. Leur langue, le vieux norrois, a profondément influencé la langue anglo-saxonne (si bien que les jours de la semaine font référence aux dieux scandinaves : Tyr pour Tuesday, Thor pour Thursday, Frey pour Friday, etc.). Leur savoir-faire naval, les routes commerciales qu’ils ont tracées, et bien d’autres choses ont aussi profité à l’Europe du Moyen-Âge, et finalement participé à la modernisation et le renouvellement techniques et culturels d’une société européenne en crise.
En plus de raconter l’impact que les voyages vikings eurent sur le continent indo-européen, le livre d’Anders Winroth s’intéresse tout autant à la vie sociale en Scandinavie, « chez eux », notamment pour ceux qui ne combattaient pas ou ne commerçaient pas. On en apprend beaucoup sur la vie des fermiers, des agriculteurs, sur l’organisation de la vie familiale et des relations de voisinage (là encore sur un large spectre allant des « nobles » aux plus petites gens). Les chapitres sur la religion sont les plus passionnants, parce qu’ils disent tout du mode de vie viking et de la progressive dissolution de « l’esprit viking » au profit d’une assimilation de la culture chrétienne de l’Europe. La mythologie païenne, souvent fantasmée dans la culture populaire moderne, est en réalité difficile à harmoniser, les récits de l’époque, confus, varient et se contredisent d’un bord de la Scandinavie à l’autre. Tradition orale avant tout, et ne trouvant un ancrage écrit que dans les runes et la poésie scaldiques elles-mêmes très symboliques et cryptées, la « religion » viking a autant de variantes que de communautés, voire d’individus. On ne sait finalement pas grand-chose de la religion scandinave telle qu’elle fut vécue. C’est ce manque d’uniformisation (si tant est que ce soit un « manque »…) qui permit en tout cas à l’Église chrétienne d’asseoir progressivement son pouvoir et de se diffuser massivement, ne trouvant face à elle ni institution politique ni dogme pour lui résister, et transformant la Scandinavie en royaume médiéval parmi tant d’autres.
Ce qui reste aux historiens, c’est encore et toujours cette littérature poétique, si prolifique, si difficile à interpréter, mais qui demeure la seule source historique fiable, car la seule contemporaine du temps des Vikings. Une poésie belliqueuse et mystique, exaltant l’esprit guerrier et glorifiant les mythes. Une poésie essentiellement masculine, donc, par ce qu’elle raconte, mais aussi par et pour qui elle était écrite (par le scalde du chef dans sa maison-halle, pour les guerriers, notamment lors de célébrations avant ou après un long voyage). Anders Winroth fait d’ailleurs de la poésie son principal terreau de références, n’hésitant pas à illustrer ses chapitres de quelques vers traduits du vieux norrois, qui nous en apprenaient bien sûr sur les périples navals, mais aussi sur les relations amoureuses, la dureté du travail agricole, le rapport à la mort et aux dieux, l’héroïsme des guerriers, etc. L’auteur consacre un chapitre entier à l’analyse linguistique de la poésie viking ainsi que de leur alphabet runique, permettant de mieux comprendre aussi bien les traces de cet héritage dans la culture anglo-saxonne actuelle, que la façon de cristalliser des sentiments, des archétypes voire des dieux dans des symboles courts aux vertus magiques. Car si l’époque contemporaine est si friande de mythologie viking, c’est que ces hommes venus du nord ont toujours fasciné : loin d’être de simples brutes arriérées, ils étaient déjà très modernes (en termes de stratégie militaire, de technique navale, d’exploration et d’alliances commerciales) ; mais ils conservaient en eux un esprit fondamentalement littéraire, ouvert aux mythiques et aux légendes, digne de personnages romanesques.
Tout l’enjeu de ce beau livre d’Anders Winroth est justement de voir à quel point le temps des Vikings n’était qu’une parenthèse : avant, leur monde était inconnu ; au bout de trois siècles à peine, il s’était fondu dans le moule de l’Europe chrétienne. Au milieu, cette période incertaine de découverte de l’autre, allant des pillages des églises à la conversion au christianisme de certains chefs de guerre, des raids sanguinaires aux échanges commerciaux pacifiés ; bref, la découverte de peuples nordiques au mode de vie typique du Moyen-Âge, mêlant à toute chose de la vie violence et poésie.
Au temps des Vikings, Anders Winroth La Découverte, mai 2020, 348 pages
Rimini Éditions propose en DVD et blu-ray Le Sillage de la violence, un drame de Robert Mulligan mettant en scène Steve McQueen, alors au faîte de sa gloire.
Tout est une question de regards. Alors que Georgette et sa fillette rejoignent en bus le Texas dans l’espoir d’y retrouver Henry, époux et père de famille récemment libéré de prison, une usagère partageant leur banquette décrit les détenus comme des bêtes sauvages capables de faire couler le sang à la moindre contrariété. Le jeu de Lee Remick est (déjà) intériorisé : en quelques gros plans, Robert Mulligan capture sur son visage le malaise, le désarroi, la vulnérabilité et l’exaspération. Plus tard, c’est ce même regard, désormais frappé de colère, qui annoncera un élan de violence dans le chef d’Henry, irrité par le comportement irrespectueux d’un spectateur pendant l’une de ses représentations musicales. Les personnages du Sillage de la violence sont peu loquaces : les mines et les postures y supplantent la parole sans que le récit n’en soit jamais parasité.
Robert Mulligan filme dans un très joli noir et blanc l’histoire d’un amour impossible. Henry est doublement enchaîné : à un passé de détenu aux accès de violence irrépressibles et à une mère castratrice s’évertuant à régler l’existence de son fils adoptif comme du papier à musique. Georgette a récemment quitté son travail et se retrouve sans le sou. Elle doit protéger sa petite fille et a besoin, pour ce faire, d’un homme fiable, autonome et capable de sacrifices. La mise en scène de Robert Mulligan indique constamment une liaison vouée à l’échec : on les voit dans des postures distinctes, séparés par des éléments de décor (les barreaux d’une fenêtre, par exemple), entourés de personnes plus ou moins bien intentionnées ou courant des objectifs rarement conciliables. Même le générique, très réussi, fait se succéder les lignes/mouvements horizontaux et verticaux, comme si deux états opposés cherchaient à se greffer artificiellement l’un à l’autre. Partant, tout l’intérêt du film consiste à observer les pièges se refermant successivement sur Henry et Georgette, et la capacité de résilience d’un couple dont les intentions se heurtent fréquemment à la (dure) réalité.
Le Sillage de la violence n’est ni le meilleur ni le plus haletant des films mettant en scène Steve McQueen. Le drame a des airs de conte intemporel, où les individus, au lieu de s’en émanciper, sont retenus enfermés dans des déterminismes préexistants – familiaux, psychologiques, pécuniaires. Avec un jeu tout en retenue, Steve McQueen et Lee Remick parviennent à restituer une gradation d’émotions allant de l’espoir-amour à la peine-désillusion. Cela, Robert Mulligan le filme en clerc.
BONUS & TECHNIQUE
Seule la version anglaise a fait l’objet d’une restauration HD réalisée par Sony. Cette dernière est plutôt réussie, même si certains gros plans manquent de piqué. Le film est accompagné d’un seul supplément prenant la forme d’une interview de Nachiketas Wignesan. Heureusement, cet unique bonus est passionnant, puisque l’enseignant en cinéma analyse le générique, les fondus enchaînés ou encore les regards dans le film. Il évoque la stature de Steve McQueen au moment du tournage du Sillage de la violence, décortique certaines séquences, commente la figure de la « mauvaise mère » ou raconte en quoi le temps lui paraît suspendu dans le film de Robert Mulligan. Un document idoine en complément du long métrage.
VOST : USA – 1965 – Noir et Blanc – 100 min. – Image : 1920x1080p HD 1.85 16/9 – Son : Anglais Mono DTS-HD – Sous-titres : français
VF : USA – 1965 – Noir et Blanc – 90 min. – Image : 1280x720p HD 1.33 4/3 – Son : Français Mono DTS-HD
Contrairement aux idées reçues, le cinéma d’Abbas Kiarostami cherche moins à parler à notre intellect qu’à nos sensations, à notre cœur de spectateur désirant vibrer devant l’écran illuminé d’une salle obscure. Son grand talent consiste à manipuler le faux pour créer des émotions véritables, comme celles perceptibles à travers le regard silencieux d’un petit garçon (Où est la maison de mon ami ?) ou la méditation énigmatique d’un homme en bout de course (Le Goût de la cerise). C’est-ce que l’on retrouve avec l’excellent Au travers des oliviers, dernier volet de la trilogie dite de Koker, où l’histoire d’un film dans le film permet la mise en relief d’un réel sensible et émouvant.
Autant par acquit de conscience que par honnêteté intellectuelle, Kiarostami ne cherche pas à assujettir son spectateur à une quelconque réalité, se contentant d’accompagner le regard afin que chacun puisse établir sa propre vérité. Pour éviter toute confusion, il exhibe aux yeux de tous ses propres artifices : caméra, décors, équipe de tournage, etc. Personne n’est dupe ou prisonnier de l’illusion, et c’est ainsi que la magie du cinéma s’opère : du délicat va et vient qui se réalise entre monde réel et factice, entre peinture quotidienne et pure représentation, se dégagent de l’émotion, de l’étonnement et du questionnement. Toute la force de son cinéma se trouve là, dans sa volonté d’accompagner et de ne pas tromper, induisant les choses sans les imposer.
Dès le début, Au travers des oliviers assume son statut d’œuvre fictive en prétendant relater le tournage d’un film (celui de Et la vie continue) qui est lui-même en relation avec un autre (Où est la maison de mon ami ?). De cette double mise en abyme, qui s’expose ouvertement, émane un discours d’une limpidité effarante. Ainsi la séquence clé, qui voit la mise en scène d’un faux couple où le mari dispute sa femme pour une histoire de chaussettes, se révèle être d’une redoutable efficacité. Au gré des répétitions, l’image que l’on a de ce couple fictif s’altère, le faux est contaminé par le vrai, permettant l’émergence de l’émotion (la naissance attendrissante d’un amour maladroit) et l’ébauche de pistes de réflexion (la réunion de l’homme et de la femme sur le même plan).
Au lieu d’utiliser la mise en abyme pour surinvestir le tragique à peu de frais, Kiarostami fait mine de s’intéresser à un tournage et à des personnages afin de mieux évoquer un pays, l’Iran, et ses habitants. Ainsi, plus qu’une banale œuvre de fiction, Au travers des oliviers correspond au regard qu’il porte sur ce qui fait l’essence de son pays, à savoir sa terre, ses hommes et ses traditions. Afin de désamorcer tout égocentrisme, notre homme a l’habileté de se mettre également en scène, s’intégrant dans l’exercice de style comme pour nous signifier qu’il n’est pas le dieu de cet univers, mais simplement un homme parmi les autres.
Cette humilité revendiquée lui permet d’aller à l’essentiel, abordant le cinoche, la société et l’amour dans un même mouvement, pour causer de la vie et de rien d’autre… L’évocation de celle-ci, entre deux prises, nous touche d’autant plus que les artifices (les répétitions, les consignes données aux acteurs, etc.) n’ont rien de passionnant ni d’exaltant. Si le devant de la scène ennuie, si le spectacle ne fait guère illusion, les coulissent, elles, bouillonnent d’humanisme et de tendresse. Entre deux claps, on a le temps d’être attendri par ses enfants qui répètent leur rôle tout en oubliant leur quotidien, par cette communauté où sont traités à égalité les hommes et les femmes, les vieux et les jeunes, par cet homme qui ne sait pas faire parler son cœur et cette dame dont les années ont mis en bouche les mots qui savent apaiser…
Si la beauté et l’émotion nous submergent doucement, c’est la vérité humaine qui nous subjugue totalement. Adroitement, Kiarostami nous dépeint un monde où l’artifice n’est pas de mise : sa caméra filme sans relâche cette terre labourée par les événements, ces façades ou ces voitures usitées par le temps, comme pour témoigner de l’authenticité des lieux, donnant plus de poids à la force de ces images. Celles-ci nous révèlent alors leur vérité, troublante et émouvante. C’est celle de cet amour qui s’écrit inexorablement malgré les contraintes et qui prend la forme de deux silhouettes empruntant le même chemin sinueux, à travers les oliviers. C’est également celle qui redonne toute sa place à la femme, au cœur de l’image, lors d’une séquence de casting au cours de laquelle on dévoile leur visage et on entend leur voix, inscrivant à jamais sur la pellicule le témoignage de leur identité.
Synopsis :Une équipe de cinéma arrive dans un village au nord de l’Iran, dévasté par un tremblement de terre, pour réaliser un film intitulé Et la vie continue. Hossein, un jeune maçon est engagé comme serveur par l’équipe et joue également un petit rôle dans le film. Par le fait du hasard, sa partenaire est Farkhondé, la jeune fille du voisinage dont il est amoureux. Les parents de Farkhondé ont refusé le mariage car Hossein ne possède pas sa propre maison. Le tremblement de terre n’a laissé aucune maison intacte, les parents de la jeune fille sont morts… Au travers des oliviers, plusieurs fois, le garçon marchera obstinément pour obtenir cet amour qu’on lui refuse. Banalement, sa quête embrasse celle d’un peuple, celle d’un art, celle d’une manière digne d’être au monde.
Au travers des oliviers : Bande-Annonce
Au travers des oliviers : Fiche technique
Réalisation : Abbas Kiarostami
Scénario : Abbas Kiarostami, Harold Manning et Hengameh Panahi
Photographie : Hossein Djafarian et Farhad Saba
Production : MK2
Genre : Comédie dramatique
Durée : 103 minutes
Date de sortie France : mai 1994 (Festival de Cannes) ; 25 janvier 1995 (sortie nationale)