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Tout simplement Noir : un film drôle, honnête et nécessaire

« Je m’appelle Jean-Pascal, j’ai 38 ans et je suis en colère. Je suis en colère parce que la situation des noirs dans ce pays, elle est catastrophique. C’est pour ça que j’ai décidé d’organiser le 27 Avril prochain une grosse marche de protestation noire, place de la république. »  C’est par cette déclaration que débute le film Tout simplement Noir, de Jean-Pascal Zadi et John Wax. Retour sur une sortie ciné des plus attendues et faisant écho à l’actualité.

Réalisé par Jean-Pascal Zadi et John Wax, le film n’est pas le premier essai de Zadi, puisqu’on peut le retrouver derrière la caméra pour Sans pudeur ni morale ou African Gangster, nous pouvons aussi l’apercevoir comme acteur dans le film Coexister. John Wax quant à lui est photographe de plateau et collaborateur artistique. Il a notamment travaillé sur les plateaux de Taxi 5 et Coexister. Tout simplement noir est son premier long-métrage.

Synopsis : L’histoire se concentre sur Jean-Pascal, comédien trentenaire en difficulté qui poste une vidéo sur internet où il exprime sa colère contre les injustices que subissent les noirs en France. Il veut faire une grande marche de protestation à Paris, invitant la communauté noire à y participer en masse. Il commence à être activiste en faisant des mises en scène dans la rue de lui en esclave, en les postant sur Facebook et YouTube. Nous le suivons ensuite dans sa quête où il rencontre des figures noires connues ou moins connues, afin de trouver des alliés dans sa lutte. Nous verrons aussi comment à travers ses rencontres, il se confronte aux diverses opinions des intervenants.

Le casting est composé de Jean-Pascal Zadi lui-même, Claudia Tagbo, Fary, Eric Judor, Joeystarr, Amelle Chahbi, Ramzy et Melha Bedia, Jonathan Cohen, Fadily Camara, Ahmed Sylla. La majorité de ces comédiens sont des professionnels de la scène comique, ayant acquis une notoriété indiscutable. Mais Zadi a aussi eu pour intervenants Lilian Thuram, Soprano et Kareen Guiock, des figures sportives et journalistiques dont le point de vue est intéressant sur le débat que soulève le film, celui de la représentation des noirs, de leurs droits et de leur place en France.

Un format à cheval entre le documentaire et le documentaire parodique

Une grande partie des plans du film tendent à suggérer une caméra portée renforçant l’aspect documentaire de celui-ci, ce qui est assez logique puisque Jean-Pascal est suivi par une équipe de télévision. Mais l’intérêt de ce film ne réside pas dans les techniques employées mais bien dans la limite assez fine qui existe entre le documentaire et la parodie de documentaire qu’elle instaure. De fait, les propos tenus par tous les intervenants pourraient se retrouver dans un documentaire sérieux sur le sujet du racisme par exemple, puisqu’ils expriment des points de vue différents, pertinents, honnêtes et cohérents, et qu’ils argumentent leur opinion. Néanmoins, le côté parodique réside dans les interventions verbales de Zadi qui ne sont pas toujours intelligentes, ce qui aura tendance à excéder le personnage en face, et intervient alors un comique de situation. Par exemple, Jean-Pascal écrit une chanson avec Soprano pour sa marche, celui-ci lui explique que ses paroles sont à la limite du racisme et méprisent le combat écologique, alors que ce dernier est tout aussi important aujourd’hui. Zadi ne supporte pas la critique, le taxe de rappeur pour collégiens, et il se fait jeter par les gardes du corps de son allié éphémère.

A la recherche des marcheurs du 27 Avril…

Le film est aussi une aventure pour le spectateur, comme pour Jean-Pascal qui part à la recherche de ceux qui adhéreront à son opinion. Mais Jean-Pascal se heurte à beaucoup de difficultés lorsqu’il donne son point de vue. Dans une scène où accompagné de Joeystarr et Fary, il expose son point de vue, le spectateur commence déjà à entrevoir la limite simpliste de la pensée du personnage. A la question « qu’est-ce qu’un noir pour lui ? », Jean-Pascal cite une suite de stéréotypes auxquels aucun des individus en face de lui ne peut s’identifier, alors qu’ils se considèrent comme noirs. On lui dit qu’être noir, et s’arrêter seulement à la couleur de peau ou à savoir si le cheveu est crépu ou pas est une erreur. Cela est tout aussi similaire lorsqu’il ne veut pas inclure les indiens et les maghrébins dans sa marche, les maghrébins étant pourtant des Africains aussi. De fait, il exclut de nécessaires alliés de sa marche à cause de sa conception encore inachevée des choses.

Grâce à Fary, Jean-Pascal accède à un vaste réseau de connaissances où il pourra explorer les différentes opinions de personnalités noires : les métis qui se considèrent noirs, malgré le fait qu’ils ne correspondent pas aux « critères », les métis qui ont souffert du racisme et ont dû cacher cette partie de leur identité quitte à s’assimiler à une autre par peur (comme le personnage d’Eric Judor), les noirs originaires de Martinique, de Guadeloupe, des Antilles, qui se considèrent comme Français avant tout et qui sont bien souvent oubliés, les noirs issus de l’immigration plus récente et ayant une double-identité…

Aucun n’est d’accord, et à chaque intervention où Jean-Pascal cherche à revoir et retravailler son point de vue, il se retrouve face à de nouvelles problématiques. De fait, l’un des points problématiques du débat reste l’esclavage. Pour certains personnages, les manifestations de Jean-Pascal à ce sujet sont un manque de respect, ou un abcès nécessaire à crever pour d’autres. Ce sera même un sujet sur lequel le personnage de Fabrice Eboué et Lucien Jean-Baptiste se disputeront vivement.

… Ou du 26 Août

Le personnage se retrouve aussi confronté à plusieurs symboliques comme celle de la date de sa marche initiale : le 27 Avril. En explorant des opinions parfois plus radicales, qui attachent une importance certaine aux divers symboles comme les dates-clés pour la communauté noire, ou ses figures emblématiques, on lui fait remarquer par exemple, que la date qu’il a choisie pour sa marche est celle de l’abolition de l’esclavage. Certes, lui répond-on, mais elle est une action résultant de l’autorité « des blancs ».  Il se retrouve alors à subir la pression de ces groupes, qui questionnent son combat. Désorienté par ce genre de remarque, Jean-Pascal se retrouve alors perdu dans son propre combat, car exposé à tant de différentes opinions, au sein d’une communauté aussi large et aux avis aussi divergents, il n’arrive plus à comprendre ce qu’il cherche, ni pourquoi il veut faire sa marche. Lui qui voulait unir une communauté autour d’un même combat, l’égalité, il se retrouve sans cesse critiqué pour ses prises de positions parfois peu réfléchies. A la fin du film, la date est fixée au 26 Août, une date qui a une importance clé pour toute une nation, comme il le voulait.

Une voix oubliée, celle des femmes noires

En cherchant des alliés partout autour de lui, Jean-Pascal se retrouve à une table ronde avec des afro-féministes. Leur discussion autour des termes de la marche avec Jean-Pascal éveille sur le double racisme que subissent les femmes noires, dont celui des hommes noirs eux-mêmes (thématique que l’on retrouve aussi dans la série Madam C.J Walker). Jean-Pascal n’a jamais cité ses compatriotes féminines pour l’occasion, alors qu’elles aussi voudraient une place dans la lutte pour l’égalité.

Mais il se confronte à un autre problème, lorsqu’il parle à Kareen Guiock, elle lui reproche de vouloir l’estampiller du tampon « journaliste noire », alors qu’elle voudrait qu’on la reconnaisse juste à son travail de journaliste, et que le fait de se référer à sa couleur de peau la gêne. Ces deux opinions différentes convergent vers un seul et même point. Nous avons des femmes noires qui souhaiteraient qu’on reconnaisse juste leur valeur de l’être humain, avant qu’on ne regarde sa couleur de peau.

Le monde du divertissement : ses représentants

Hormis la critique du militantisme de façade des membres de l’industrie et de la récupération des combats comme le présente bien le personnage de Fary, nous voyons aussi le personnage principal participer à des castings, lui présentant des exigences totalement absurdes, saugrenues et stéréotypées. Il est soit le cliché d’une « racaille » de banlieue, soit un esclave travaillant dans des champs de coton ou de caoutchouc…

Dans les deux cas, on voit un Jean-Pascal déshumanisé, où ce qui lui est demandé est un condensé de violence ou d’émotions qu’il devrait connaître, et tout ça, masqué par une soi-disant exigence artistique… Le plus choquant reste une scène où un réalisateur voulant le caster comme un esclave aux champs prend la largeur de son nez avec un instrument de mesure. Il est déçu que la largeur du nez de Zadi ne faisant que 3.8 cm, car le précédent candidat avait 4cm de largeur… L’impression qui s’en dégage est violente pour l’esprit, tant elle rappelle les actes « scientifiques » racistes du XIXe siècle.

Des méthodes peu orthodoxes

Mais si le cinéma mainstream peut avoir des méthodes critiquables, le nouveau cinéma auquel Fary lui demande de participer n’est pas en reste et n’est qu’instrumentalisation nauséabonde. Dans une scène où celui-ci montre à Jean-Pascal son nouveau film, le titre est assez dérangeant.

Ce film de Fary, intitulé « Black Love », est juste une version française de Moonlight. La séquence est intelligemment présentée pour que le spectateur soit amené à réfléchir sur les intentions de l’industrie cinématographique. C’est tout simplement une critique des industries montantes qui cherchent à faire du profit en mettant en scène des personnages cumulant plusieurs facteurs de discrimination. Dans ce cas de figure, les personnages sont noirs et appartiennent à la communauté LGBTQ, pour pouvoir faire du profit et cela en le marquant dans le titre.

Le but est bien ici de vendre une histoire d’amour entre deux individus et de mettre en avant comme un produit le fait qu’ils ne soient ni blancs ni hétérosexuels. Et Jean-Pascal se retrouve complice de ce genre d’industrie qui certes, donne des rôles plus intéressants mais pas moins stéréotypés, jouant sur les cordes sensibles des spectateurs.

Le conservatisme derrière un masque de modernité

Lorsque Fary lui explique le sujet de son nouveau projet intitulé « Black Dentist » dans lequel il offre le rôle principal à Jean-Pascal, celui-ci n’a rien de différent des films mainstreams… Il présente mieux, en offrant un personnage noir ayant réussi dans sa vie professionnel. Mais encore une fois, il y a l’addition de cet adjectif « black » qui gêne. Il n’y a aucune nécessité d’offrir ce détail pour un personnage blanc qui est dentiste dans le cinéma. Alors pourquoi l’est-il pour des personnages qui ont une autre couleur de peau ? C’est ce genre de question que Zadi cherche à poser et ce genre d’épisode qu’il cherche à critiquer. Le pire est à venir car, en décrivant le personnage dans une scène à Stéfi Celma, celle-ci est dégoûtée par ce personnage de « Black Dentist » car il ne semble être qu’un pâle reflet d’un homme bien loti financièrement, ayant un comportement discutable avec les femmes. Au final, la représentation de ce dentiste noir, décrit comme un macho pénalise complètement le film, car lorsque encore une fois des personnages de couleur sont mis en avant, c’est pour encore plus tomber dans des stéréotypes. Et même pire, ce black dentist n’est que le remplacement du cliché de la « racaille » de cité, demandée au début par l’un des réalisateurs lors du casting à Jean-Pascal.

Conclusion

Le film s’achève sur un message fort pour n’importe quelle communauté souhaitant dénoncer les discriminations dont elle est victime, mais nous restons quand même sur quelque chose d’inachevé. Bien plus que cela, le film de Wax et Zadi peut être critiqué à cause de l’ambiance un peu anarchique qui y règne. Il peut être en effet compliqué pour le spectateur de suivre les péripéties de Zadi, car nous nous retrouvons dans des enchainements de sketchs, rendant un peu difficile et tâtonnante la compréhension du processus de déconstruction de la pensée de Jean-Pascal. En somme, parfois le film fait l’effet de montagnes russes.

Néanmoins, ce n’est pas un film divertissant, c’est une aventure dans des problématiques complexes très peu soulevées, et qui ouvre une réflexion longtemps mise en standby. Il a le mérite d’être honnête, sur les difficultés du combat du personnage. C’est un film drôle mais dont le propos ne se résume pas qu’à explorer en surface les divers points de vue de membres de la communauté noire. Il est honnête en montrant à quel point il est complexe de réunir sous une même bannière une communauté.

Mais cette sortie ciné de Juillet nous fait comprendre avec justesse que c’est en agissant qu’on change les choses, et que comme dans le cas de Jean-Pascal, mieux vaut tâtonner et faire des erreurs pour ressortir grandi par l’expérience, que de ne pas participer au débat du tout. Nous pouvons résumer le but de cette œuvre cinématographique par une citation de Montaigne : « Éduquer, ce n’est pas remplir des vases, mais allumer des feux »

Tout simplement noir : Bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateurs :  Jean-Pascal Zadi, John Wax
Scénariste :  Jean-Pascal Zadi, Kamal Guemra
Musique : Christophe Chassol
Casting :  Jean-Pascal Zadi, Caroline Anglade, Claudia Tagbo, Fary, Eric Judor, Joeystarr, Amelle Chahbi, Ramzy et Melha Bedia, Jonathan Cohen, Fadily Camara, Ahmed Sylla, Fabrice Eboué, Lucien Jean-Baptiste, Omar Sy, Rachid Djaïdani, Lilian Thuram, Soprano, Vikash Dhorasoo, Kareen Guiock, Augustin Trapenard, Stéfi Celma, Joeystarr
Société de production : Gaumont
Genre : Comédie
Durée : 90min
Sortie : 8 juillet 2020

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