Au travers des oliviers (1994), ou les retrouvailles avec la vérité du cinéma

Contrairement aux idées reçues, le cinéma d’Abbas Kiarostami cherche moins à parler à notre intellect qu’à nos sensations, à notre cœur de spectateur désirant vibrer devant l’écran illuminé d’une salle obscure. Son grand talent consiste à manipuler le faux pour créer des émotions véritables, comme celles perceptibles à travers le regard silencieux d’un petit garçon (Où est la maison de mon ami ?) ou la méditation énigmatique d’un homme en bout de course (Le Goût de la cerise). C’est-ce que l’on retrouve avec l’excellent Au travers des oliviers, dernier volet de la trilogie dite de Koker, où l’histoire d’un film dans le film permet la mise en relief d’un réel sensible et émouvant.

Autant par acquit de conscience que par honnêteté intellectuelle, Kiarostami ne cherche pas à assujettir son spectateur à une quelconque réalité, se contentant d’accompagner le regard afin que chacun puisse établir sa propre vérité. Pour éviter toute confusion, il exhibe aux yeux de tous ses propres artifices : caméra, décors, équipe de tournage, etc. Personne n’est dupe ou prisonnier de l’illusion, et c’est ainsi que la magie du cinéma s’opère : du délicat va et vient qui se réalise entre monde réel et factice, entre peinture quotidienne et pure représentation, se dégagent de l’émotion, de l’étonnement et du questionnement. Toute la force de son cinéma se trouve là, dans sa volonté d’accompagner et de ne pas tromper, induisant les choses sans les imposer.

Dès le début, Au travers des oliviers assume son statut d’œuvre fictive en prétendant relater le tournage d’un film (celui de Et la vie continue) qui est lui-même en relation avec un autre (Où est la maison de mon ami ?). De cette double mise en abyme, qui s’expose ouvertement, émane un discours d’une limpidité effarante. Ainsi la séquence clé, qui voit la mise en scène d’un faux couple où le mari dispute sa femme pour une histoire de chaussettes, se révèle être d’une redoutable efficacité. Au gré des répétitions, l’image que l’on a de ce couple fictif s’altère, le faux est contaminé par le vrai, permettant l’émergence de l’émotion (la naissance attendrissante d’un amour maladroit) et l’ébauche de pistes de réflexion (la réunion de l’homme et de la femme sur le même plan).

Au lieu d’utiliser la mise en abyme pour surinvestir le tragique à peu de frais, Kiarostami fait mine de s’intéresser à un tournage et à des personnages afin de mieux évoquer un pays, l’Iran, et ses habitants. Ainsi, plus qu’une banale œuvre de fiction, Au travers des oliviers correspond au regard qu’il porte sur ce qui fait l’essence de son pays, à savoir sa terre, ses hommes et ses traditions. Afin de désamorcer tout égocentrisme, notre homme a l’habileté de se mettre également en scène, s’intégrant dans l’exercice de style comme pour nous signifier qu’il n’est pas le dieu de cet univers, mais simplement un homme parmi les autres.

Cette humilité revendiquée lui permet d’aller à l’essentiel, abordant le cinoche, la société et l’amour dans un même mouvement, pour causer de la vie et de rien d’autre… L’évocation de celle-ci, entre deux prises, nous touche d’autant plus que les artifices (les répétitions, les consignes données aux acteurs, etc.) n’ont rien de passionnant ni d’exaltant. Si le devant de la scène ennuie, si le spectacle ne fait guère illusion, les coulissent, elles, bouillonnent d’humanisme et de tendresse. Entre deux claps, on a le temps d’être attendri par ses enfants qui répètent leur rôle tout en oubliant leur quotidien, par cette communauté où sont traités à égalité les hommes et les femmes, les vieux et les jeunes, par cet homme qui ne sait pas faire parler son cœur et cette dame dont les années ont mis en bouche les mots qui savent apaiser…

Si la beauté et l’émotion nous submergent doucement, c’est la vérité humaine qui nous subjugue totalement. Adroitement, Kiarostami nous dépeint un monde où l’artifice n’est pas de mise : sa caméra filme sans relâche cette terre labourée par les événements, ces façades ou ces voitures usitées par le temps, comme pour témoigner de l’authenticité des lieux, donnant plus de poids à la force de ces images. Celles-ci nous révèlent alors leur vérité, troublante et émouvante. C’est celle de cet amour qui s’écrit inexorablement malgré les contraintes et qui prend la forme de deux silhouettes empruntant le même chemin sinueux, à travers les oliviers. C’est également celle qui redonne toute sa place à la femme, au cœur de l’image, lors d’une séquence de casting au cours de laquelle on dévoile leur visage et on entend leur voix, inscrivant à jamais sur la pellicule le témoignage de leur identité.

Synopsis : Une équipe de cinéma arrive dans un village au nord de l’Iran, dévasté par un tremblement de terre, pour réaliser un film intitulé Et la vie continue. Hossein, un jeune maçon est engagé comme serveur par l’équipe et joue également un petit rôle dans le film. Par le fait du hasard, sa partenaire est Farkhondé, la jeune fille du voisinage dont il est amoureux. Les parents de Farkhondé ont refusé le mariage car Hossein ne possède pas sa propre maison. Le tremblement de terre n’a laissé aucune maison intacte, les parents de la jeune fille sont morts… Au travers des oliviers, plusieurs fois, le garçon marchera obstinément pour obtenir cet amour qu’on lui refuse. Banalement, sa quête embrasse celle d’un peuple, celle d’un art, celle d’une manière digne d’être au monde.

Au travers des oliviers : Bande-Annonce

Au travers des oliviers : Fiche technique

Réalisation : Abbas Kiarostami
Scénario : Abbas Kiarostami, Harold Manning et Hengameh Panahi
Photographie : Hossein Djafarian et Farhad Saba
Production : MK2
Genre : Comédie dramatique
Durée : 103 minutes
Date de sortie France : mai 1994 (Festival de Cannes) ; 25 janvier 1995 (sortie nationale)

Note des lecteurs2 Notes
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.