Que Dios nos perdone, un film de Rodrigo Sorogoyen : Critique

Que Dios nos perdone de Rodrigo Sorogoyen est une chasse à l’homme (au serial killer plus exactement), où les chasseurs sachant chasser sont aussi noirs que le chassé. Un beau thriller estival doublé d’une véritable étude des mœurs très humaines et inhumaines à la fois.

Synopsis : Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI.

C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier. Les deux inspecteurs, sous pression, sont de surcroît contraints d’agir dans la plus grande discrétion…

Une course contre la montre s’engage alors, qui progressivement les révèle à eux-mêmes ; sont-ils si différents du criminel qu’ils poursuivent ?

Pulsions

Le temps des films d’horreur cultes des Amenabar et autres Balagueró, à défaut d’avoir totalement disparu, est en passe d’être étoffé par celui des thrillers implacables au pays de Cervantes. Après la Isla Mínima (Alberto Rodriguez), thriller très noir sur fond de franquisme, et la Niña de Fuego (Carlos Vermut), un film glaçant et peut-être un peu glacé tous deux sortis en plein été 2015, voici que l’espagnol Rodrigo Sorogoyen nous gratifie d’un très bon thriller : Que Dios nos perdone.

Avec une (bonne) bande-annonce qui ne laisse présager de rien, si ce n’est d’une atmosphère particulière qui peut en effet faire penser à La Isla Mínima, la surprise est donc totale pour le bonheur des cinéphiles. Même si le synopsis annonce « la traque d’un serial-killer d’un genre particulier », il s’arrêtera là, et le spectateur découvre un monde très déroutant, aussi bien du côté obscur que de celui de la Loi, peut-être plus obscur encore du côté de la loi, avec des policiers très ambigus, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce thriller qui sort des sentiers battus.

que-dios-nos-perdone-rodrigo-sorogoyen-film-critique-roberto-alamo-maria-ballesteros-movie-reviewPrenant place en 2011, parmi les mauvaises années de l’Espagne, ces années de crise qui mettaient ce pays, le Portugal ou encore la Grèce au ban du FMI et de la Banque Centrale Européenne, toutes choses très désagréables mises en image majestueusement par le talentueux portugais Miguel Gomes dans sa trilogie des Mille et une Nuits. Ici, la crise est mise en scène par les habitations sordides où des familles entières vivent entassées, pour 300 € par mois dans des caves sans aucune ouverture extérieure, ou encore par l’occupation de la place Puerta del Sol par les Indignados. Le film s’ouvre d’ailleurs par une jolie scène plus ou moins aérienne de petit matin où les employés municipaux de Madrid nettoient à grands jets d’eau ce qui semble avoir été le lieu d’une de ces manifestations, peut-être en référence au grand nettoyage de la place après l’évacuation musclée desdits indignés avant l’arrivée de Benoît XVI et de la foule des pèlerins des JMJ… C’est dans cette tumulte de la vie quotidienne espagnole, que Javier Alfaro, un policier ultra-sanguin voire violent, mais néanmoins un bon détective, et son coéquipier Luis Velarde, un homme vaguement autiste dans son incapacité à communiquer correctement avec le monde se retrouvent face à un serial killer d’un genre particulièrement sordide.

que-dios-nos-perdone-film-rodrigo-sorogoyen-monica-lopez-antonio-de-la-torre-critique-cinemaLe film est un thriller ; le cinéaste ne lésine pas à montrer les crimes, avant, pendant ou après, voire avant, pendant et après, dans des séquences très efficaces et assez violentes qui appellent un chat un chat. Mais il est aussi et surtout une étude des mœurs de ce couple de policiers atypiques, terriblement humains avec des scories bien au-dessus de la moyenne, sans que jamais cela ne tourne à la caricature, et qui distingue ce film de la concurrence multiple et finalement assez peu variée. Alfaro est sous le coup d’un Conseil de discipline pour coups et blessures infligés à un collègue qu’« il ne peut pas sentir », Luis Velarde n’est pas loin du hors-jeu quand il essaie d’une manière très gauche et non moins violente de se rapprocher de la femme qu’il est en train de séduire. Parmi toute cette tension, Rodrigo Sorogoyen n’hésite pas à insérer des petites scènes à la limite du burlesque, devant lesquelles on rit jaune plutôt qu’autre chose, tant l’ensemble est horrifique : l’assassin qui a une terrifiante tête d’assassin, les scènes de crime et les crimes eux-mêmes qui sont filmés avec la crudité qui sont la réalité de tels événements, les policiers qui sont terrifiants d’ambiguïté, tout étant à l’avenant.

Que Dios nos perdone est une très bonne surprise de ce milieu d’été. Filmé d’abord caméra à l’épaule dans la première partie, avec des scènes de la vie quotidienne des protagonistes, il trouve ensuite un rythme peut-être plus classique sans effet de manche dans une deuxième partie, comme pour mieux se concentrer sur le mal et la noirceur ; il s’éloigne en cela de La Isla Miníma qui était avant tout basé sur une certaine ambiance visuelle. En revanche, il est à rapprocher du Se7en de David Fincher sur bien des points, non pas qu’il en soit une pâle copie, mais parce que tout comme dans le film de l’américain, une part importante est accordée à la psychologie des deux policiers et à une étude attentive et réussie de leur relation. Avec sa construction originale que l’on se gardera bien de révéler, sa fin parfaite, son rythme soutenu, l’inquiétante musique du français Olivier Arson, et bien sûr l’excellent jeu des acteurs principaux, Que Dios nos perdone est un excellent film à ne rater sous aucun prétexte.

Que Dios nos perdone : Bande annonce

Que Dios nos perdone : Fiche technique

Titre original : Que Dios nos perdone
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprétation : Antonio de la Torre (Luis Velarde), Roberto Álamo (Javier Alfaro), Javier Pereira (Andrés Bosque), Luis Zahera (Alonso), Raúl Prieto (Bermejo), María de Nati (Elena), María Ballesteros (Rosario), José Luis García Pérez (Sancho), Mónica López (Amparo)
Musique : Olivier Arson
Photographie : Alejandro Pablo
Montage : Alberto del Campo, Fernando Franco
Producteurs : Mercedes Gamero, Gerardo Herrero, Mikel Lejarza
Maisons de production : Atremedias Cine, Tornasol Films S.A
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : Prix du Meilleur scenario, San Sebastian 2017, Meilleur acteur pour Roberto Alamo aux Goya 2017
Budget : 4 000 000 EUR
Durée : 126 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 09 Août 2017
Espagne – 2016

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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