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« Fragilité blanche » : sur le racisme et son déni

La sociologue américaine Robin DiAngelo adopte un point de vue singulier sur le racisme : elle décide de l’analyser à travers le regard des Blancs. Son essai déconstruit le racisme institutionnel et aversif. Surtout, il analyse les mécanismes permettant aux Blancs de se draper dans le déni.

Robin DiAngelo insiste : le racisme n’est pas un événement, c’est une structure. Il existe certes des personnes malveillantes et ouvertement xénophobes, mais le racisme les outrepasse très largement, sans qu’on en prenne toujours pleinement conscience. Pour le comprendre, la sociologue analyse la manière dont le pouvoir est distribué dans la société américaine : les dirigeants d’entreprise, les professeurs d’école, les représentants politiques, les milliardaires, les pontes hollywoodiens se distinguent le plus souvent par une blanchité éclatante. C’est un premier problème de taille, puisqu’il suppose que les inégalités raciales ne pourront être combattues que par ceux qui en sont les principaux bénéficiaires. Un deuxième écueil apparaît dans la foulée : les préjugés et le racisme institutionnel peuvent être inconscients, voire aversifs, et donc difficiles à combattre, voire niés en bloc par des personnes se définissant comme progressistes et vivant de ce fait assez mal leur propre confrontation à la réalité raciste. Pour s’en convaincre, il suffira au lecteur de se reporter aux multiples exemples mis en exergue par Robin DiAngelo. Dans les ateliers qu’elle anime, il lui arrive fréquemment de froisser la susceptibilité de participants a priori bien intentionnés. Le déni peut prendre différentes formes, mais s’affirmera le plus souvent par des remarques auxquelles chacun d’entre nous a déjà été confronté : « Je ne vois pas la couleur, je vois juste des humains », « J’ai des amis Noirs », « J’ai manifesté en faveur des droits des minorités », etc. Autant d’éléments de déculpabilisation qui ne disent pourtant rien de la manière dont le racisme, traduit en inégalités institutionnelles, entrave la liberté d’accomplissement des Noirs (les autres minorités étant délibérément mises de côté par l’auteure).

L’essayiste Zeus Leonardo compare les Blancs à des individus dont on remplirait régulièrement les poches d’argent. Robin DiAngelo lui emboîte le pas en explicitant ce que la blanchité offre à ceux qui peuvent s’en prévaloir : ne pas souffrir des préjugés des dominants, ne se soucier que de sa réussite sans rencontrer d’obstacles superflus. Comment ne pas songer à Ta-Nehisi Coates évoquant les « journées de vingt-trois heures » des Noirs, amoindries en raison de pertes de temps et d’énergie pour adopter des comportements acceptables du point de vue des Blancs ? Les capabilités d’Amartya Sen ne sont pas loin : la « fragilité blanche » analysée par Robin DiAngelo consiste précisément à refuser d’ouvrir les yeux sur un système ordonné privilégiant les Blancs au détriment des Noirs. Ces derniers verraient certaines portes se refermer sur eux sans que les dominants n’y trouvent rien à redire, puisque cela buterait contre l’individualisme et la méritocratie qu’on leur a enseignés jusque-là. Ces concepts ont ici l’apparence d’astres morts ; le manifeste antiraciste de Robin DiAngelo les présente comme des oeillères conceptuelles empêchant les Blancs de prendre conscience du racisme qui frappe de plein fouet les Noirs. En effet, si l’individu est totalement affranchi du corps social (sa communauté par exemple) et seulement déterminé par son mérite, comment pourrait-on remettre en cause la réussite des uns ou l’échec des autres ? Si les minorités veulent vivre dans l’opulence et mener des carrières gratifiantes, qu’elles travaillent dur ! Cette idée réductrice, battue en brèche tout au long de l’ouvrage, se voit renforcée par des accomplissements ponctuels. Après tout, si Barack Obama a été élu à deux reprises à la magistrature suprême, c’est bien que les États-Unis sont entrés dans une ère post-raciale… Que Donald Trump y apporte un démenti cinglant n’entamera en rien cette « fragilité blanche » d’autant plus importante à comprendre qu’elle assure la pérennité du racisme. Robin DiAngelo s’échine précisément à en apporter la démonstration.

Fragilité blanche, Robin DiAngelo
Les Arènes, juillet 2020, 256 pages

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4

Hotel by the River de Hong SangSoo : Less is more

La trajectoire du Sud-Coréen Hong SangSoo prend décidément un tour minimaliste avec cet Hotel by the River. Un métrage en noir et blanc hivernal, des dialogues parcimonieux, tout est délicatesse dans le film.

Synopsis :  Un vieux poète, qui loge dans un hôtel au bord d’une rivière, fait venir ses deux fils, pensant que sa fin est proche. Lieu de retrouvailles familiales, l’hôtel est aussi celui d’un désespoir amoureux : une jeune femme trahie par l’homme avec qui elle vivait vient y trouver refuge et demande à une amie de la rejoindre…

Winter Bone

Hotel By the River, le dernier Hong SangSoo, a mis du temps à arriver sur nos écrans, puisque c’est déjà dans la foulée de Grass, en 2018, que le film a été réalisé. Et c’est aussi dans la foulée de ce film et de tous les autres depuis Seule sur la plage la nuit , que le métrage se situe. On s’éloigne encore un peu plus de ces films très démonstratifs à coups de soju que le cinéaste affectionnait tant pour s’installer dans un registre très minimaliste et, dans le cas de ce dernier film, plutôt mélancolique.

L’hôtel, appelé Heimat – refuge en allemand, un endroit où l’on se sent chez soi -, est situé dans un endroit romantique à souhait, au bord de la rivière Han, pas loin de Séoul. La journée racontée dans le film se situe au creux d’un hiver enneigé qui nimbe le paysage d’une sorte d’ouate onirique. Younghwan (Ki Joo-Bong, un fidèle du cinéma de Hong) est un homme d’un certain âge qui loge depuis quelques temps à l’hôtel grâce au propriétaire, admiratif de ses poèmes. On le cueille à son lever, incertain sur ses pattes, incapable de recevoir dans sa chambre ses deux fils qu’il n’a pas vus depuis longtemps. Younghwan déclare avoir un pressentiment de sa mort imminente, et c’est la raison pour laquelle il les a convoqués, et leur a donné rendez-vous au café de l’hôtel. Les uns comme l’autre ne savent pas trop à quoi s’attendre.

D’un autre côté, SangHee (Kim Min-Hee, la toujours aussi belle égérie de Hong) est également à  l’hôtel près de la rivière, afin d’y chercher de la douceur après une séparation douloureuse d’avec son amoureux, un homme marié. Pour sa part , c’est une amie, YeonJu (Song Seon-mi) qui viendra la rejoindre et la consoler. Les deux femmes sont tout en chuchotement, en bienveillance l’une envers l’autre.

Des femmes d’une part, des hommes de l’autre. Deux histoires qui semblent se dérouler de manière parallèle, mais qui se rejoignent joliment le temps de quelques plans. Au début du film, au lieu de (re)trouver ses fils qui sont pourtant bel et bien au café comme ils en avaient convenu, Younghwan va à la rencontre des deux jeunes femmes, debout dans la neige, pour leur adresser son émerveillement face à leur beauté. Ébloui par elles, il n’avait donc pas vu ses fils qui s’inquiétaient de lui, tout comme il y a longtemps, il les a abandonnés jeunes pour rejoindre une autre femme. Dans une autre scène, à l’heure du dîner, les deux groupes se retrouvent dans le même restaurant, pas loin de l’hôtel. Leurs discussions , autour des relations entre les femmes et les hommes, se répondent. Ainsi, YeonJu, l’amie de SangHee, estime que les hommes sont des êtres immatures, tandis que Byungsoo, le plus jeune des deux frères, affirme sans les connaître vraiment, que les femmes lui font peur parce que trop complexes, ou trop fortes.

Chacun a donc un petit souci à déposer dans cet abri de fortune, qui un alcoolisme , qui une ambiguïté sexuelle, qui encore un chagrin d’amour. Tout est traité de manière infiniment délicate. Hong SangSoo est proche de la poésie, de la nature. Younghwan se soucie d’une plante qui lui semble assoiffée, SangHee s’émerveille du bruit d’une pie courageuse qui fabrique son nid par un temps hivernal…

Hotel by the River peut en dérouter plus d’un par son minimalisme extrême. On se rend compte cependant que dans une telle ambiance, chaque mot, chaque geste prend une importance capitale : un unicorne offert à un fils quadra, une sieste faite à deux amies , des larmes coulant de concert… D’aucuns évoquent l’ennui en parlant de ce film, et pourtant, il n’y a aucune place pour l’ennui. La photo, en noir et blanc, est splendide. Les dialogues, intéressants jusque dans leur simplicité. Hong SangSoo a su sortir de l’écueil qui le guettait, avec des films qui se suivaient et se répétaient en boucle, bientôt vidés, expurgés de tout sens. Son virage depuis quelques films, sans doute en lien avec sa situation amoureuse nouvelle, ne peut que nous plaire. Sa nouvelle vague de films contient des œuvres plus apaisées, semblables dans leur ambiance, et pourtant suffisamment distinctes pour susciter la curiosité du spectateur à chaque nouvel épisode. A ce titre, Hotel by the River est sans aucun doute le plus abouti.

Hotel by the River – Bande annonce 

Hotel by the River – Fiche technique

Titre original : Gangbyeon hotel
Réalisateur : Hong SangSoo
Scénario : Hong SangSoo
Interprétation : Ki JooBong (YoungHwan), Kim  MinHee( SangHee), Kwon HaeYyo (KyungSoo), Song SeonMi (YeonJu), Yu JoonSang (ByungSoo)
Photographie : Kim HyungKu
Montage : Son YeonJi
Musique : Dalpalan
Producteur : Hong SangSoo
Maisons de production : Jeonwonsa
Distribution (France) : Les Acacias
Récompenses : Plusieurs prix pour l’acteur Ki JooBong, dont au festival de Locarno de 2018
Durée : 96 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  29 Juillet 2020
Corée du Sud – 2018

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4

« Le Corbeau » : Poe, Karloff et Lugosi en scène

Elephant Films remet plusieurs classiques de l’horreur au goût du jour. Celui qui nous intéresse aujourd’hui met en scène les immenses Boris Karloff et Béla Lugosi dans une adaptation libre d’Edgar Allan Poe.

À l’époque, bien qu’il obtienne le premier rôle, Béla Lugosi demeure dans l’ombre de son acolyte Boris Karloff, qu’on retrouve bien en vue sur les affiches promotionnelles. Les deux comédiens ont une solide réputation dans le cinéma d’horreur : Karloff a notamment campé Frankenstein dans le film éponyme de James Whale, tandis que Lugosi est célèbre pour son interprétation du premier Dracula parlant sous la houlette de Tod Browning. Lew Landers les réunit dans un film relativement court (61 minutes) et surdéterminé par Edgar Allan Poe, dont les écrits inspirent le scénario et les engins de torture se retrouvent à l’écran. Si la caméra demeure statique, Le Corbeau se caractérise tôt par son ambiance anxiogène. Le Dr Richard Vollin, retraité, est appelé au chevet d’une jeune femme qu’il parvient à sortir du coma. Il s’éprend immédiatement d’elle mais, éconduit, décide d’organiser une vengeance sanguinaire impliquant plusieurs machines de torture plutôt cinégéniques : une lame aiguisée en forme de pendule ou une pièce dont les murs se rapprochent.

Pour piéger et assassiner ses convives d’une nuit, le Dr Vollin fait appel à Edmond Bateman, un criminel en fuite désireux de changer de visage afin de vivre en toute quiétude. Et pour renforcer la cruauté de son serviteur, l’amoureux en peine va le défigurer afin qu’il devienne littéralement son monstre. Lew Landers transforme ainsi les sentiments les plus nobles en ressentiments malsains : « Elle a pris possession de ma vie », avouera, désespéré, le Dr Vollin. Si la réalisation peine à surprendre, certaines scènes méritent néanmoins d’être signalées. Lorsque Bateman prend conscience de sa nouvelle apparence, on le découvre, abasourdi et horrifié, détruisant les miroirs qui reflètent sa monstruosité. Plus tard, c’est lui, l’horrible suppôt, qui viendra en aide aux victimes du Dr Vollin, renversant ainsi le jeu de représentations imaginé par Lew Landers. Le monstre en fuite est définitivement plus humain que l’éminent docteur. Une situation fortement connotée, qui donne au final son sel ironique. Plus tôt dans le film, dans un méta-discours limpide, le « désir irrépressible » de Poe était évoqué pour sursignifier les blessures amoureuses. Le principal problème de cette série B au demeurant sympathique se situe peut-être là : cette histoire de vengeance sentimentale porte incontestablement l’outrance en bandoulière.

TECHNIQUE & BONUS

Le travail de restauration en 4K est appréciable, avec une image stable et présentant peu de scories. Le soin accordé au grain et au noir et blanc rend cette restauration (de longue haleine) indispensable aux admirateurs du film. Les pistes sonores sont à l’avenant, avec des dialogues clairs et non parasités par des artéfacts indésirables. Au rang des suppléments, on retrouve les habituels crédits, bande-annonce ou galerie photographique. Une courte intervention d’Eddy Moine complète les bonus. Il y est question du parcours de Boris Karloff et Béla Lugosi, de la valse des scénaristes qui eut lieu lors de la préparation du script ou encore des libertés prises lors de l’adaptation, auxquels se mêlent quelques commentaires sur le film.

Caractéristiques du Blu-Ray

Edité par Elephant Films
Durée : 1H01m
13 chapitres
Image : 1.33 16/9
Son : Anglais
Sous-titres : Français

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3

Le Saut dans le Vide, de Marco Bellocchio

Le succès du film Le Traître, présenté à Cannes en 2019, a remis sur le devant de la scène le grand réalisateur italien Marco Bellocchio. Sorti en 1980, Le Saut dans le vide est son 8ème long métrage, pour lequel Michel Piccoli et Anouk Aimée ont reçu un Prix d’Interprétation à Cannes.

Par son contexte de folie dans le cadre familial, d’une folie parfois dangereuse qui va petit à petit gagner l’écran et envahir le film, Le Saut dans le vide fait inévitablement penser aux Poings dans les poches, du même Marco Bellocchio. Sauf qu’ici, au lieu d’être dans un cadre rural où la famille est isolée, nous sommes en pleine ville, avec un magistrat comme chef de famille.
Mauro Ponticelli (Michel Piccoli) est juge. Il vit avec sa sœur, Marta (Anouk Aimée), qui, depuis quelques temps, montre des signes de plus en plus flagrants d’instabilité mentale. Elle parle seule, fait parfois de violentes crises où elle jette tout par la fenêtre… Cependant, face à la fragilité de Marta, c’est surtout la froideur de Mauro qui inquiète. Il ne faut pas longtemps pour comprendre que c’est lui le personnage dangereux du film, celui qui est tout prêt à sombrer dans la folie criminelle. Il faut le voir jouer avec des ciseaux derrière la porte de la chambre de Marta, comme s’il imaginait s’en servir sur elle. il faut le voir aussi dans sa détestation des enfants, crever le ballon du fils de la femme de ménage. Il faut aussi entendre ses propos :

“Si je faisais ce que j’avais envie de faire, les cimetières déborderaient.”

Mauro Ponticelli est donc un personnage qui, derrière l’apparence d’un respectable bourgeois, cache un pervers potentiellement très dangereux. Il est habité par une vision très macabre du monde, vision sombre qui envahit l’écran. Ce film semble n’être que violence, que ce soit dans l’intrigue principale ou dans les détails d’arrière-plan (comme ces personnes qui se disputent pour un taxi). La violente misanthropie du juge rejaillit sur la vision que nous avons du monde alentour.
Ponticelli est un personnage malsain qui répand son malaise autour de lui. Il aime mettre les autres mal à l’aise, les troubler, les déranger. Il avoue même ouvertement s’amuser à imaginer son entourage mort, puis tente de se rassurer en disant qu’il ne passe jamais à l’acte. Mais ne cherche-t-il pas à inciter quelqu’un d’autre à agir à sa place ?

Le Saut dans le vide se concentre donc sur la relation ambiguë et malsaine entre Mauro et sa sœur Marta. Une relation que le juge résume en une phrase :

“J’ai envie de la tuer et, une minute après, je lui offre des chocolats”

En effet, c’est un mélange d’amour et de haine qui va définir cette relation familiale. Mauro se sent responsable de sa sœur, il cherche à la protéger, à agir en grand frère et en patriarche. Ainsi, lorsque la famille se réunit pour décider du sort de Marta (traduction : pour savoir s’il faut l’interner, et où), il prendra la défense de sa sœur, proposera envers et contre tous les meilleures cliniques, même si l’argent familial ne suffira visiblement pas à les financer.
Mais Mauro veut aussi (et surtout ?) garder l’ascendant sur sa sœur. Il se pense supérieur à elle et veut contrôler sa vie. Il fouille dans son sac, cherche à la surveiller en permanence. Elle est son objet, sa chose, et il ne supporte pas l’idée que cette “chose” lui échappe. C’est peut-être pour cela qu’il va faire appel à ce comédien, Giovanni Sciabola (interprété par Michele Placido, le futur réalisateur du film Romanzo Criminale) : pour continuer à contrôler les “sorties” de sa sœur et ses velléités de liberté.
Les flashbacks permettent de comprendre la situation. On y voit la fratrie livrée à elle-même, sans la moindre présence adulte, tyrannisée par le frère aîné, sujet à de très violentes crises de folie (c’est là que le parallèle avec Les Poings dans les poches est le plus flagrant). Seule Marta semblait pouvoir le calmer et elle était donc chargée de s’occuper de lui, ce qui la terrifiait.
Ce passé traumatisant va, petit à petit, envahir le présent. Les flashbacks sont toujours présentés en lien direct avec la situation actuelle, sans transition. On a même l’impression que ce passé se déroule dans le même logement qu’occupent actuellement Mauro et Marta. Parfois, les enfants du passé côtoient directement les adultes du présent, la distinction entre les deux périodes disparaît. Cette enfance traumatisante n’est pas soldée, ses conséquences se font ressentir dans le présent. Elle fait plus qu’expliquer les réactions actuelles, elle les dicte.

Dès sa scène d’ouverture, le film baigne dans une ambiance glauque de folie et de mort. Le film débute dans l’appartement d’une femme qui vient de se défenestrer (ou d’être défenestrée ?), alors que le répondeur de la victime crache un monstrueux message rempli de menaces de mort.
La fenêtre sera, dès ce moment-là, un élément de décor chargé de sens et très important dans le déroulement de l’histoire. La première image du film nous montre la tête du juge Ponticelli qui passe par la fenêtre. Une fenêtre qui, là, est donc synonyme de mort. Souvent, la fenêtre reviendra dans le film. Le juge sera plusieurs fois montré au bord d’une fenêtre, en équilibre précaire, images fortement symboliques de son instabilité mentale.
La fenêtre est aussi un moyen de communication avec l’extérieur, et le juge passera son temps à l’ouvrir ou la fermer en fonction de ce qu’il veut faire savoir. La fenêtre est donc une façon d’ouvrir ou de clore l’appartement.
Le logement qu’habitent les deux protagonistes est plus qu’un simple décor. Ses couloirs sombres, ses pièces vides, immaculées, sont l’extériorisation de l’esprit du juge.

Avec sa réalisation glaciale et un jeu important sur la bande son, Marco Bellocchio fait tout pour que Le Saut dans le vide soit un film éprouvant, glauque et malsain. Piccoli et Anouk Aimée, ayant tous deux reçu le prix d’interprétation à Cannes pour ce film, nous livrent une prestation exceptionnelle.

Le Saut dans le vide : fiche technique

Titre original : Salto nel vuoto
Réalisation : Marco Bellocchio
Scénario : Marco Bellocchio, Piero Natoli, Vincenzo Cerami
Interprètes : Michel Piccoli (juge Mauro Ponticelli), Anouk Aimée (Marta Ponticelli), Michele Placido (Giovanni Sciabola)
Photographie : Giuseppe Lanci
Montage : Roberto Perpignani, Brigitte Sousselier
Musique : Nicola Piovani
Production : Anna Maria Clementelli, Silvio Clementelli, Enzo Porcelli
Société de production : Clesi Cinematografica, MK2 Productions, Films 66, RAI, Polytel International Film, Odyssia
Société de distribution : MK2
Genre : drame
Durée : 120 minutes
Date de sortie en France : 21 mai 1980

Italie – 1980

Les Garçons de Fengkuei (1983) : du côté de chez HHH

La ressortie du très beau Fleurs de Shanghai, en version restaurée, nous offre l’occasion de nous intéresser au début de Hou Hsiao-hsien, et plus particulièrement à son premier film véritablement personnel : Les Garçons de Fengkuei.

Dans Green, green grass of home, Hou Hsiao-Hsien se focalisait en partie sur un petit groupe d’écoliers surnommés « les trois mousquetaires ». D’une certaine manière, on peut se demander si ce ne sont pas les mêmes garnements que l’on retrouve, en plus âgés, dans Les Garçons de Fengkuei. Si on ajoute que ces trois jeunes gens se rendent, à un moment donné, au cinéma pour voir un Wu Xia Pian – genre auquel le cinéaste a rendu hommage avec The Assassin-, on aura compris qu’il s’agit ici d’une œuvre séminale. Avec ce quatrième long-métrage, le grand cinéaste taïwanais rompt avec le style badin de ses premières comédies romantiques et puise dans des racines autobiographiques pour donner à son cinéma une ampleur et une densité rares.

Premier volet d’une tétralogie qui se conclura avec Poussières dans le vent (1986), Les Garçons de Fengkuei s’inspire de la jeunesse de petit délinquant du cinéaste, quand celui-ci habitait Fengshan, grande ville du Sud de Taïwan, avant qu’il ne trouve son salut dans cet art des sens et de la vie qu’est le cinéma. Une influence cinématographique qui, jusqu’alors, semblait plutôt asiatique (les références à Yasujiro Ozu, par exemple, sont nombreuses) et qui prend cette fois-ci une consonance beaucoup plus italienne en évoquant aussi bien Fellini que Visconti. Une évolution qui permet à HHH de mêler l’approche documentaire à la fiction, sous couvert d’un discret hommage au néoréalisme italien.

Mais c’est surtout sur le plan formel que le film intrigue, Hou Hsiao-hsien posant ici les bases de ce qui deviendra sa signature visuelle : longs plans-séquences, cadres amples pour laisser palpiter la vie autour des personnages, mélange d’énergie, d’éruption de violence et de langueur contemplative, dialectique entre ruralité et urbanité aliénante… Son approche formelle se situe à mi-chemin entre celle d’un peintre délimitant avec minutie les contours de son tableau et d’un documentariste laissant la matière venir à lui, comme pour mieux l’absorber et en définitive la sublimer. Chez lui, l’action se joue à l’intérieur et à l’extérieur du cadre – en attestera par exemple cette séquence de bagarre dont la majeure partie se déroule hors champ – pendant et entre les séquences : le cinéma est partout, tout le temps. Illustration parfaite lors d’une séquence jubilatoire où nos héros en balade dans Kaohsiung achètent des places de cinéma à un vieil homme au milieu de la rue. Le cinéma s’avérera être en réalité un immeuble en construction et alors que les protagonistes constatent – une fois arrivé au dernier étage – qu’ils viennent de se faire avoir, l’arrière-plan laisse apparaître une large vue panoramique de la ville parfaitement semblable à un écran, illusion judicieusement entretenue par le cadre.

Toute la beauté des Garçons de Fengkuei tient à ce mélange de réalisme et d’insouciance qu’Hou Hsiao-Hsien agrémente d’une mélancolie poignante. D’une certaine manière, le film poursuit la tradition des « nouvelles vagues » filmant en toute liberté une jeunesse désinvolte. On songe à la fois aux Vitelloni de Fellini mais aussi aux Contes cruels de la jeunesse d’Oshima. Mais contrairement à ces modèles, Hou Hsiao-Hsien inscrit son film dans une temporalité légèrement différente, donnant le sentiment de filmer au présent un passé déjà révolu. Ces nappes temporelles, rythmées par les notes de Vivaldi et de Bach, donnent au film sa pleine puissance mélancolique, notamment lorsque le cinéaste filme de sublimes réminiscences de l’enfance d’Ah-Ching (son alter ego) au moment de la mort du père. On notera, d’ailleurs, que le pathos est parfaitement désamorcé grâce à une mise en scène pour le moins subtile, comme l’atteste cette étonnante scène se déroulant lors de la projection de Rocco et ses frères : un champ-contrechamp va de l’écran au visage d’Ah-Ching, avant que les images du film qu’il regarde ne laissent place à une projection mentale, l’accident de base-ball de son père qui fera de lui un légume…

Si le rythme est parfois trop indolent, le récit demeure passionnant grâce à un cinéaste qui donne de la variété à ses effets, investissant aussi bien le visuel (les immenses autoroutes de vélo et de bus…), la poésie (l’insecte séché sur le cahier de Ching), que l’humour (la pièce de monnaie sur la boule de billard). Tout cela dresse le portrait d’un jeune homme obligé de devenir adulte, contraint et forcé par les événements. De tous ses amis, il sera le seul à grandir et Hou Hsiao-hsien souligne l’adieu à son enfance, à son innocence, avec une amertume des plus cinglantes. Le final est d’ailleurs empreint d’une véritable cruauté, puisqu’il laisse la voix d’Ah-ching se faire happer par le brouhaha de la foule du marché alors que le volume de la musique, lui, ne faiblit pas. Si Les Garçons de Fengkuei commençait sur la ville de Fengkuei pour en laisser sortir ces garçons, il se termine dans le marché de Kaohsiung qui les avale et nous ramène à des plans de foule. Ce qui est encore plus cruel, c’est que la musique se poursuit jusqu’au générique, alors que, précédemment, l’énergie des garçons prenait toujours le dessus et dans un sens faisait taire la musique. Cette fois, c’est elle qui a raison d’eux.

Synopsis : Ah-ching, Ah-jung et Kuo-tzu habitent Fengkuei, un paisible village de pêcheurs des îles Penghu. Les trois amis troquent leur ennui en multipliant bagarres et petits larcins. Suite à un règlement de comptes qui a mal tourné, ils partent à Kaohsiung pour commencer une nouvelle vie plus trépidante. Leur rencontre avec la grande ville et ses habitants sera bientôt un test pour leur amitié…

Les Garçons de Fengkuei : Bande-Annonce

Les Garçons de Fengkuei : Fiche technique

Réalisation : Hou Hsiao-hsien
Scénario : Chu Tien-wen
Production : LIN Jung-feng
Genre : Drame
Durée : 101 minutes
Date de sortie : 1983

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3.6

Les Fleurs de Shanghai : la toile et l’hypnose

Alors que la restauration de Crash de David Cronenberg a fait dernièrement le bonheur de certains d’entre nous avec sa parution dans nos salles de cinéma, Carlotta Films nous gratifie d’une autre ressortie 4K et non des moindres. Celle du merveilleux Les Fleurs de Shanghai de Hou Hsiao Hsien. 

Le film pourrait presque s’appeler « une nuit sans fin ». A l’aide de plans séquences vertigineux et d’une lumière magistrale, Hou Hsiao Hsien filme sans relâche la même mécanique minute après minute. Dans des enclaves de « courtisanes », on y voit des hommes mariés ou des hommes riches passer leurs soirées avec des courtisanes. Ils mangent, boivent, jouent, discutent de potins, parlent de désirs, fument de l’opium, et ne semblent pas se soucier des problèmes sociaux et sociétaux qui longent les rues. Scène après scène, quelques fractures et quelques désillusions amoureuses semblent se dessiner au gré de nuits vaporeuses. 

C’est alors que la magie du cinéaste prend tout son sens. Avec de légers mouvements de caméra, il arrive à capter parfaitement l’ambiance élégante et chancelante de ce huis clos, qui n’en est pas un, comme pour faire de ces enclaves et de ces soirées mondaines, une bulle intemporelle où le spectateur pourrait, sans crier gare, rentrer en connexion avec ce monde suspendu. Mais à vouloir inscrire son contexte uniquement par l’esthétisme feutré, la note d’intention du film pourrait vite devenir complaisante au vu de ce qui se trame devant nos yeux. 

Pourtant derrière l’orfèvrerie de décors luxueux, de costumes d’une grande beauté et de la sobriété de l’écriture du récit, Les Fleurs de Shanghai ne détourne pas le regard sur les conditions de vie de ces femmes sujettes à la hiérarchisation sociale et l’objectivation décorative (patriarcale) dans laquelle elles vivent quotidiennement. Même si le réalisateur met un point d’honneur à ne pas montrer par le biais de l’image la violence des relations entre courtisanes et propriétaires ou courtisanes et amants, il n’en reste pas moins que certains dialogues, certaines ecchymoses ou certains regards en disent long sur la douleur, la mélancolie et l’envie d’indépendance qui découlent de ces rapports humains cadenassés par des règles hiérarchisantes, financières et des moeurs bien strictes. 

Comme dans The Assassin, Three Times ou Millennium Mambo, Hou Hsiao Hsien est un conteur assez volubile, qui comme un peintre, attend la perfection de la lumière, et qui aime décaler la nature première de son sujet pour faire naître de l’image, une hypnose assez rare. C’est le cadre et sa véracité spectrale qui révèlent sa vraie nature. Hou Hsiao Hsien n’appuie jamais son attention sur un symbole en particulier mais attache bel et bien sa lubie sur un ensemble qui fait toute la richesse et l’intimité de son cadre. C’est d’une beauté indescriptible, qui pourrait laisser songeur, mais dont la fluidité est telle, qu’elle nous emmène dans un voyage rêveur. Mais comme toute toile de maître, Les Fleurs de Shanghai montre toute l’ampleur de ses effets par petites touches, moments qui font les grands films. 

Les Fleurs de Shanghai c’est un peu le pendant spirituel d’In the Mood for Love de Wong Kar Wai : deux films dont la poésie visuelle statique et le mutisme naissant de l’enclos font frémir les émotions les plus délicates et déchirantes. 

Bande Annonce – Les Fleurs de Shanghai

Synopsis : Dans le Shanghai du siècle dernier, entre l’opium et le mah-jong, les hommes se disputaient les faveurs des courtisanes qu’on appelait les fleurs de Shanghai. Nous suivons les aventures amoureuses de Wang, un haut fonctionnaire qui travaille aux affaires étrangères, partagé entre deux courtisanes, Rubis et Jasmin.

Fiche Technique – Les Fleurs de Shanghai

Réalisatrice : Hou Hsiao Hsien
Scénario : Chu Tien Wen
Compositeur : Duu Chih Tu
Sociétés de distribution : Carlotta Films
Durée : 1h54
Genre: Drame
Date de ressortie :  22 juillet 2020

 

Le relais de l’or maudit, western à redécouvrir chez Sidonis Calysta

Sidonis Calysta continue d’étoffer sa passionnante collection de westerns en nous proposant une série B trop peu connue mais de grande qualité, Le Relais de l’or maudit, avec Lee Marvin, Donna Reed et l’incontournable Randolph Scott.

En voyant la maîtrise déployée dans ce film, il est difficile de croire que Le Relais de l’or maudit est la seule réalisation de Roy Huggins pour le grand écran. Selon imdb, Huggins réalisera également un téléfilm et un épisode de série, mais il se fera avant tout connaître comme scénariste et surtout comme producteur, pour des séries aussi essentielles que Le Fugitif (dont il sera produira également l’adaptation ciné avec Harrison Ford), Maverick, Le Virginien ou, dans les années 80, Rick Hunter.
Ce Relais de l’or maudit fait regretter que Huggins n’ait pas poussé plus loin sa carrière de réalisateur. Sens du rythme, gestion de l’espace, maîtrise de l’action, direction d’acteurs, le film cumule les qualités. De plus, Huggins va également en écrire le scénario, créant des personnages qu’il va faire évoluer, jouant avec les codes du genre et dessinant le portrait d’une Amérique profondément meurtrie et divisée après la Guerre de Sécession.
Le film commence très fort. Un groupe se prépare à attaquer un convoi. La scène qui en découle montre une grande maîtrise dans la mise en scène de l’action. Ce n’est qu’après l’attaque que l’on en apprend plus sur la situation. Nos “bandits” sont en fait des soldats confédérés (= Sudistes) qui avaient pour mission de s’emparer de l’or pour financer leur armée. Oui, mais ils apprennent alors que la guerre est finie depuis plusieurs semaines, et qu’ils ont donc été bernés par celui qu’ils appelaient toujours leur “commandant”.
L’une des intelligences du film est de montrer le difficile retour à la “vie civile”. Cela fait cinq années que tuer l’ennemi est justifié, que voler son or est justifié, et du jour au lendemain cela devient un crime. Pire : par méconnaissance et par anachronisme, pourrait-on dire, l’acte accompli par les protagonistes du film passe du statut d’action héroïque à celui de crime.
Commence alors une course poursuite de toute beauté, orchestrée par Yakima Carnutt, le cascadeur qui avait réalisé la course de diligence du Stagecoach de John Ford, et qui s’occupera aussi de certaines scènes de Ben Hur, Spartacus ou Khartoum. Les protagonistes sont poursuivis par des hommes qui se présentent comme des adjoints du shérif, mais qui se révéleront être de simples bandits, des brutes épaisses convoitant l’or eux aussi. La course poursuite se termine au relais qui donne son titre français au film, et l’essentiel du métrage prendra alors la forme d’un huis clos.
Le relais de l’or maudit est un film sans le moindre temps mort. En bon scénariste, Roy Huggins sait multiplier les enjeux, développer les personnages et alterner savamment scènes d’action et scènes plus calmes. Matt va être confronté à de multiples adversaires : ceux de l’extérieur, cherchant à les tuer pour garder l’or pour eux-mêmes (et, semble-t-il, assouvir aveuglément leur soif de violence) ; les otages qu’il a pris, et qui sont prêts à le trahir à chaque instant ; et surtout Rolph, son co-équipier qui pense continuer à vivre de la violence et qui est incarné par un Lee Marvin absolument parfait (entendre la voix grave et oppressante de Lee Marvin est, en soi, une raison suffisante pour voir le film en VO). Ces multiples situations permettent au film de se dérouler en capter tout le temps l’intérêt du spectateur.
A cela s’ajoute la description de cette Amérique toujours divisée et meurtrie par la Guerre de Sécession. Cette situation est incarnée par un personnage secondaire magnifique, la fille du tenancier du relais, interprétée par Jeanette Nolan (qui jouera l’année suivante dans le magnifique Règlement de comptes, de Fritz Lang, puis dans de nombreux westerns, certains dirigés par John Ford lui-même). Ce personnage a perdu son mari à Gettysburg, tué par les Sudistes, et son fils lors de l’attaque du convoi qui ouvre le film. Elle montre, à elle seule, toutes les fractures qui risquent de subsister longtemps après la fin de la guerre…
Le Relais de l’or maudit sait donc alterner intelligemment des scènes d’action, une tension permanente, mais aussi des séquences plus dramatiques, voire même sentimentales, autour du personnage interprété par Donna Reed. Tout cela permet au film de garder un rythme soutenu et de toujours susciter l’intérêt des spectateurs.

Ce film, trop rare, est présenté dans une copie restaurée et accompagné de deux bonus, deux commentaires. Le premier est un entretien avec Jean-François Giré, spécialiste du western (et surtout du western européen), qui livre une analyse du film et revient sur la figure de Yakima Canutt, ainsi que sur la place de ce film dans la filmographie de Randolph Scott (entre autres). Le second entretien est une présentation du film par le grand Patrick Brion, que l’on ne présente plus et que l’on a toujours plaisir à entendre.
L’ensemble constitue un beau cadeau pour les amateurs de westerns.

Caractéristiques du film :
Durée : DVD : 78 minutes / Blu-ray : 81 minutes
Langues : anglais, français
Sous-titres français
Format : 1.33, 16/9
Compléments de programme :
Présentation par Jean-François Giré (13 minutes)
Présentation par Patrick Brion (7 minutes)
Bande annonce

Le Relais de l’or maudit : bande annonce

Terrible Jungle : Deneuve vs Cohen, que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

Le dédale de lianes et de fougères de Terrible Jungle n’est qu’un prétexte pour juxtaposer une série de sketches lourdauds et autres singeries outrancières générant l’ennui. Ici, Hugo Benamozig et David Caviglioli engagent le personnage de Catherine Deneuve qui s’embourbe dans cette farce chaotique fragilisée par une absurdité redondante et des dialogues qui ne sonnent pas toujours juste. En outre, le fil conducteur, à savoir la relation mère/fils, se dénoue à mesure que l’équipe d’apprentis explorateurs s’enfonce dans cette curieuse forêt amazonienne investie par des contrebandiers..

Tourné à la Réunion, Terrible Jungle, premier long-métrage de Hugo Benamozig et David Caviglioli, met en scène Eliott de Bellabre, un jeune anthropologue candide et idéaliste (Vincent Dedienne) parti étudier les Otopis, un peuple mystérieux d’Amazonie, contre la volonté de Chantal, sa mère (Deneuve) trop envahissante. Inquiète, n’ayant plus de nouvelles de son fils depuis plusieurs semaines, celle-ci se lance à sa recherche et s’aventure dans une étrange forêt tropicale semée d’embûches..

Hélas, les réalisateurs se retrouvent dans une impasse. Ici, le dédale de lianes et de fougères n’est qu’un prétexte pour juxtaposer une série de sketches lourdauds et autres singeries outrancières qui ennuient le spectateur et tirent constamment le film vers le bas. Malgré un tempo soutenu, le fil conducteur — retrouver Eliott, caricature du trentenaire en crise étouffé par sa mère poule, surjoué par Vincent Dedienne (Premières vacances) —, se dénoue à mesure que l’équipe d’apprentis explorateurs branquignols, guidée par l’incompétent lieutenant-colonel Raspaillès (l’extravagant Jonathan Cohen, totalement à côté de la plaque), s’enfonce dans cette curieuse jungle amazonienne investie par des contrebandiers.

En effet, Terrible Jungle manque « terriblement » de consistance et ce jusqu’à la résolution — trop prévisible —, de l’intrigue ; l’absurdité redondante et les situations rocambolesques l’emportent sur l’étude scientifique de la loufoque tribu d’indigènes imaginaire, des personnages atypiques trop schématiques tels qu’Albertine ou Conrad, respectivement interprétés par Alice Belaïdi (L’Ascension) et Patrick Descamps (Chez nous, Médecin de campagne, La Commune), mais également sur celle des rapports mère/fils, ce parallélisme étant l’unique point fort apparent du scénario. Au final, la petite troupe de comédiens s’embourbe dans cette farce saugrenue et bavarde, qui, malgré la beauté sauvage des paysages réunionnais, sonne faux.

Quant à la vraie star du film — celle qui fut jadis la vedette de la comédie Le Sauvage de Rappeneau en 1975 —, qui semblait enfin vouloir quitter sa zone de confort en se métamorphosant en aventurière intrépide et méprisante, elle y tient encore le même rôle, le seul qu’on lui offre depuis Tout nous sépare, La Dernière Folie de Claire Darling, L’Adieu à la nuitFête de Famille ou plus récemment encore La Vérité, celui de l’éternelle bourgeoise inexpressive au ton monocorde, au débit immuable, et à la moue hystérique ponctuant infailliblement chaque réplique. Pour ceux qui ne parlent pas le Deneuve couramment, son expédition inattendue dans cette Terrible Jungle rappelle que, de nos jours, on ne voit que trop rarement l’actrice accepter un vrai rôle de composition.

Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Voilà donc un navet « exotique », certes, mais un navet malgré tout. Gabin avait raison : « Pour faire un bon film, il faut trois choses : Un bon scénario, un bon scénario et un bon scénario ». 

Sévan Lesaffre

Terrible Jungle — Bande-annonce

Synopsis : Eliott, un jeune aventurier naïf, décide de partir en Guyane pour trouver les Otopis, une tribu indienne vivant dans la forêt amazonienne. Persuadé qu’il va découvrir un paradis sur terre, il déchante en s’apercevant que les Otopis sont des gangsters de la jungle, dont la cheffe est une Indienne qui fait affaire avec des trafiquants d’or. Dans cet environnement hostile, Eliott va aussi devoir affronter sa mère tyrannique , escortée par le lieutenant-colonel Raspaillès, un commandant de la gendarmerie locale…

Terrible Jungle – Fiche technique

Réalisation : Hugo Benamozig et David Caviglioli
Scénario : Hugo Benamozig et David Caviglioli
Avec : Catherine Deneuve, Vincent Dedienne, Jonathan Cohen, Alice Belaïdi, Patrick Descamps, Estéban, Stéphan Beauregard, Jonas Dinal, Guillaume Duhesme, Luca Besse…
Photographie : Yann Maritaud
Montage : Audrey Simonaud
Son : François Abdelnour
Production : Leonard Glowinski
Musique : Ulysse Klotz
Distribution : Apollo Films
Durée : 1h30
Genre : Comédie / Aventure
Date de sortie : 29 juillet 2020

Warrior Nun, Cursed et Close Enough : Que valent ces séries ?

Au programme de cette nouvelle vague de séries : Cursed, une relecture des légendes arthuriennes, Warrior Nun, un cocktail mélangeant girl power, humour, et surnaturel. Pour terminer ce numéro, Close Enough, une animation diffusée sur HBO Max.

Warrior Nun : Super nonnes pas très catholiques sur Netflix

Après un projet avorté de film, le comic book Warrior Nun Areala de Ben Dunn, se voit adapté cet été sur Netflix par Simon Barry. La série est une série fantastique de super héros dans la même veine que Umbrella Academy, qui met en scène des nonnes aux super-pouvoirs. Cependant, rien d’extra-ordinaire dans l’épisode pilote pour étancher notre soif d’action. En effet, après une apparition brève de ces nonnes badass en début d’épisode, la réelle histoire de cette armée n’apparaît qu’en épisode 3.

En plus d’un manque de rythme, la série démarre avec un manque de cohérence de la part de son personnage principal. Ava, interprétée par l’actrice brésilienne Alba Baptista, est une adolescente harassante et incompréhensible. Après avoir passé sa vie comme paraplégique, prise en charge dans un couvent, Ava se réveille avec des super-pouvoirs délivrés par l’élue d’une armée de Nonnes tueuses. Compréhensible, que pour cette adolescente désormais capable de traverser les murs, sa nouvelle vie lui paraisse super-excitante. Mais son personnage passe d’un claquement de doigt du cliché de la jeune fille naïve à une héroïne de Luc Besson. Le pire reste sa voix off omniprésente. Tout du long, ses pensées intimes la dépeignent comme un personnage très candide et plein de doutes. Alors que ses actions téméraires et ses paroles pleines d’assurance et d’ironie démentent ses discours intérieurs. Sa juvénilité est exposée de nouveau lorsqu’elle est face au jeune et séduisant JC, ou la série tombe dans la teenage romance par défaut.

Seulement à partir du second épisode, avec l’apparition des personnages de Sister Lilith, Sister Camila et Sister Beatrice, notre héroïne saisit l’importance de ces nouveaux super-pouvoirs et devient enfin une Buffy contre les vampires version nonne. L’action promise dans le trailer met alors beaucoup trop de temps à être introduite inutilement. Une preuve que les séries de Netflix ne prennent plus au sérieux le format de “pilote” du premier épisode de leurs séries. En formatant leurs spectateurs à binge-watcher les saisons pour mieux saisir la narrative. Si on apprécie grandement le casting international, comme l’acteur portugais Joaquim de Almeida, la série reste sur le fond très américanisé. Il faudra attendre la saison 2 de Umbrella Academy pour avoir une vraie série intéressante de super héros…

https://www.youtube.com/watch?v=An0bZpuhiBE&feature=emb_title

2

Céline Lacroix    

Cursed : un divertissement de contes de fées pour adolescents

Netflix vient de dévoiler une nouvelle série, Cursed : La Rebelle. Les 10 épisodes sont disponibles depuis le 17 juillet, mais que vaut le pilote ?

Basée sur le livre illustré écrit par Frank Wheeler, avec des dessins de Tom Miller, Cursed, comme l’ouvrage dont elle est tirée, est une série jeunesse, idéalement destinée aux adolescents. Aucun rapport donc avec des univers plus sombres et bien plus travaillés tels que Game of Thrones ou The  Witcher. L’histoire de Cursed n’appartient pas à l’univers de l’heroic fantasy mais trouve bien sa source dans la légende – précisément arthurienne – , voire le conte de fées (notamment pour les couleurs et la photographie).

L’écueil serait donc de juger le programme comme destiné aux adultes, auquel cas, une simplicité d’écriture, une évidence des actions prévisibles viendraient gâcher le plaisir.

Ce n’est pas le cas, et les téléspectateurs plus jeunes seront ravis de suivre les aventures de Nimue, de découvrir ses pouvoirs et ses premiers émois amoureux, en frissonnant devant les nombreuses péripéties que le scénario lui réserve. Quelle surenchère ! Dès le pilote, on a droit aux méchants chasseurs, aux méchants moines, aux méchants soldats, sans oublier les méchants loups ! L’opposition classique (d’aucuns diront vue et revue) religion / magie  ne gênera pas les adolescents qui apprécieront les costumes colorés et l’univers médiéval, et ne s’arrêteront pas sur le manque de rythme et de logique. L’esthétique soignée délivre un univers magique intéressant pour la jeunesse, malgré des effets spéciaux cheap.

3

   Sarah Anthony      

Close Enough : HBO se lance dans l’animation

Sur le marché de l’animation, Netflix règne sans conteste parmi les plateformes de streaming. Ses créations originales comme Bojack Horseman et Big Mouth lui ont offert une avance considérable sur les concurrents dans ce domaine. Mais après Apple TV+ et son bébé Central Park en mai dernier, c’était au tour d’HBO Max (service malheureusement encore exclusif aux États-Unis) de dévoiler ce 9 juillet Close Enough, sa première série d’animation pour adulte. Créée par J.G. Quintel à qui l’on devait déjà Regular Show dans le même registre, cette nouvelle série est tout de même disponible en France depuis la chaîne Adultswim.

À l’image du pilote, chaque épisode comporte deux intrigues de dix minutes qui se concentrent autour de Josh et Emily, deux hipsters à la charge de Candice, leur fille de 5 ans. La série semble aborder les nombreux défis auxquels peut être confronté un tel jeune couple, à la fois en tant que parents, colocataires et néo-trentenaires qui tentent tant bien que mal de rester cool. C’est pourquoi le public cible correspond très logiquement à la tranche d’âge 25-35 et pourra certainement s’identifier à certains des problèmes et interrogations que rencontrent nos protagonistes.

Mais rien de déprimant, bien au contraire. Qui dit animation pour adulte dit humour à outrance. L’élément déclencheur de chaque intrigue est un enjeu relativement banal qui prend rapidement une tournure inattendue et nous offre chaque fin d’épisode en apothéose. En revanche, si l’exagération est généralement un standard dans le domaine de l’animation, elle manque ici de subtilité tant l’humour trop plein de gimmicks et de blagues déjà vues peut rapidement fatiguer.

Heureusement, l’extrême brièveté de chaque histoire permet à chacun de se faire très rapidement son propre avis et décider si oui ou non il souhaite voir les épisodes restants. Si vous êtes conquis, regarder les huit épisodes (et donc 16 histoires) d’une traite ne vous prendra d’ailleurs que 2 heures et 40 minutes.

2.5

Thomas Gallon

 

Claire Mathon : de l’ombre à la lumière

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Après le récent top sur les chefs opérateurs au cinéma dans lequel elle figurait déjà, la place est laissée à Claire Mathon, l’une des directrices de la photographie les plus douées de notre époque.

Portrait

Seul César sur les dix nominations de Portrait de la jeune fille en feu, Claire Mathon est cette année devenue l’une des rares femmes – quatre, au total – à avoir été récompensée pour la photographie d’un film. Avec une filmographie parfaitement éclectique, allant de la fiction au documentaire, passant par Alain Guiraudie (L’inconnu du lac, Rester vertical), Mati Diop (Atlantique),  Maïwenn (Polisse, Mon roi, …) et tout récemment Céline Sciamma et son Portrait de la jeune fille en feu, Claire Mathon est sur tous les fronts. Preuve en a été l’année dernière notamment, puisqu’elle était directrice de la photographie sur deux films en compétition à Cannes, Portrait de la jeune fille en feu et Atlantique, situation qu’elle décrit elle-même comme “assez exceptionnelle”. 

Au cours de sa formation, la photographie s’est peu à peu imposée comme une évidence : “C’est finalement ce qui me passionnait le plus, ce qui me ressemblait”. Et effectivement, elle semble animée d’une sorte d’instinct merveilleux pour saisir les visages, les corps, les paysages dans l’humeur qu’on leur veut à un moment. La force de son travail, c’est sans nul doute de rendre compte de l’instant et de ses “états passagers”, ce qu’elle réalise d’une façon assez incroyable, dans un langage visuel propre à sa volonté de comprendre : “Ce qui définit sans doute le mieux mon travail, c’est ce désir d’entrer dans le langage de cinéastes très différents, de me laisser surprendre, de faire avec le contexte du tournage, de laisser entrer l’inattendu pour ensuite maîtriser les éléments” [à voir dans Le Monde, site web : « César 2020 : Claire Mathon, « Madame Lumière » », ndlr]. Soucieuse de se comporter conformément à cette attitude humble qui consiste à d’abord se laisser envahir par le monde avant de prétendre à le maîtriser, elle sait composer avec ce qui l’entoure. Ne pas forcer les choses, les corps ou les instants, mais savoir les accompagner.

Mettre en lumière

L’un des éléments capitaux en photographie et chers au cœur de Claire Mathon, c’est la lumière. Travailler à éclairer les visages, les illuminer, les obscurcir selon ce que l’on souhaite à en tirer. Filmer la lumière des paysages, la recomposer aussi comme sur le tournage d’Atlantique et ses couchers de soleil rougeoyants, éblouissants, étouffants, qui à l’image deviennent un véritable enjeu dramatique, le cœur de la montée de la fièvre. Le ciel change d’état, et ainsi les corps et les esprits des jeunes femmes de Dakar. Trouver une manière de filmer l’océan aussi, de multiples manières, pour réussir à rendre compte de son immensité, en capturer les reflets. Pour Portrait de la jeune fille en feu, un temps important a été consacré à trouver le bon éclairage. Par la lumière, il s’agit de parvenir à trouver la bonne teinte, et avec elle la justesse. Pour trouver la bonne teinte, il faut oser : les mélanges techniques, comme pour Atlantique et ses deux caméras, une pour les scènes de jour, l’autre pour les scènes de nuit, les mélanges de lumière naturelle et artificielle comme pour Portrait de la jeune fille en feu. Mélanger les genres aussi, puisque Atlantique est en partie filmé à la manière d’un documentaire, Polisse a des allures de reportage, par son souci de capter des moments de vie difficiles finalement à reconstituer. C’est à travers cette justesse que l’on peut espérer rendre justice aux corps, aux visages, aux regards, aux paysages, au monde.

En un mot, ce que Claire Mathon réussit à faire, c’est mettre en lumière : que ce soit les visages dans Portrait de la jeune fille en feu, les couleurs de l’amour dans Mon roi, la brutalité des corps dans L’Inconnu du lac. Savoir adapter ses gestes pour entrer dans l’instant, en rendre compte, et le capturer, tout en justesse, pour le retenir à l’infini.

Interview de Claire Mathon, Nommée pour le César 2020 de la Meilleure Photo pour Portrait de la jeune fille en feu

Les 2 premières saisons de Myster Mocky Présente, en coffret DVD chez ESC

Après avoir déjà édité les DVD de certains des classiques de Jean-Pierre Mocky (Les Compagnons de la Marguerite, L’Ibis Rouge, Y a-t-il un Français dans la salle ?, La Cité de l’indicible peur…), les éditions ESC nous proposent cette fois-ci un premier coffret dédié à la série Myster Mocky Présente. Le coffret de 5 DVD contient les deux premières saisons, ainsi que trois épisodes “d’avant-saison”.

Bien entendu, actuellement, le nom de Jean-Pierre Mocky évoque surtout des comédies joyeusement anar’, telles que Le Miraculé, Les Saisons du plaisir, La Grande Lessive (!) ou Les Compagnons de la marguerite. Mais Mocky était également un fan de polars et de films noirs, et en a tourné quelques uns lui-même, comme Solo, Le Piège à cons ou L’Albatros.
Cette fascination pour le polar, ainsi que son rapprochement avec la Nouvelle Vague à la fin des années 50, explique que Mocky ait pu accompagner Truffaut lors du fameux entretien de celui-ci avec Alfred Hitchcock. Plus tard, Jean-Pierre Mocky va acquérir les droits de plusieurs nouvelles publiées dans Alfred Hitchcock magazine, des nouvelles qui n’avaient pas encore fait l’objet d’adaptation (ce magazine servait de vivier d’histoires pour la série Alfred Hitchcock présente…) et décide de les adapter lui-même.
Cela donnera d’abord trois épisodes de 26 minutes, au début des années 90, le réalisateur étant alors soutenu par des fidèles comme Jean Poiret, Daniel Prevost ou Jacqueline Maillan, puis l’aventure s’arrête là pendant une quinzaine d’années environ.
C’est en 2007 que la chaîne 13ème Rue propose à Mocky de reprendre son projet. Cela donnera la série Myster Mocky Présente, qui s’étendra sur quatre saisons et 56 épisodes (auxquels il faut ajouter les trois premiers, qualifiés “d’avant-saison”). Les éditions ESC nous proposent un premier coffret de 5 DVD comprenant les deux premières saisons et “l’avant-saison” de la série, soit, en tout, 27 épisodes de 26 minutes.

Le format va permettre à Mocky de se faire vraiment plaisir, et ce plaisir apparaît à l’écran lors de chaque épisode.
C’est d’abord le plaisir de retrouver une bande d’acteurs qui s’amusent à incarner les personnages de Mocky. Certains sont des habitués de Mocky (Dominique Zardi, Jean Poiret), d’autres sont plus inattendus (comme Michel Piccoli, par exemple), mais tous trouvent leur juste place dans l’œuvre du cinéaste et cela s’avère à chaque fois judicieux. Plusieurs générations du cinéma français se retrouvent ici, des “anciens” (Claude Brasseur, Pierre Mondy, Micheline Presle, Michel Galabru) comme des “jeunes” (Virginie Ledoyen, Bruno Putzulu, Louise Monot, Zoé Felix et même Stomy Bugsy).
Cela donne d’ailleurs des numéros d’acteurs parfois savoureux, comme cet épisode dans lequel Didier Bourdon tient une bonne demi-douzaine de rôles différents, ou plus dramatiques, comme celui de Brasseur en flic cherchant à faire chanter les membres d’un réseau pédophile. Dans l’avant-saison, Daniel Prévost nous livre un numéro formidable en homme ordinaire choisissant d’assassiner sa femme. On pourrait multiplier les exemples et parler, ainsi, de chaque épisode, mais pour faire court, précisons que Mocky ne se contente pas de cumuler les têtes d’affiche, mais qu’il sait toujours tirer le meilleur parti de ses interprètes (et même de sa propre personne, puisqu’il ne rechigne pas à jouer également).

L’autre avantage de ce format, c’est qu’il va permettre à Mocky d’explorer les multiples facettes du genre, le polar, le thriller, le film noir, et toujours en se focalisant sur des personnages presque “ordinaires” qui changent au fil des événements. Nous avons des gens qui s’improvisent tueurs, et d’autres qui sont plus habitués à la chose, voire même des professionnels (voir l’irrésistible Jean Poiret dans le premier épisode de l’avant-saison). Nous avons des policiers honnêtes, des policiers ripoux et même des détectives privés à l’ancienne renvoyant directement aux classiques américains du genre (voir l’excellent Tom Novembre, par exemple). Nous avons des femmes fatales, des arnaqueurs, des tueurs en série, des maîtres-chanteurs, des fugitifs, et même des innocents victimes des circonstances et des apparences (thème hautement hitchcockien s’il en est).
Ce qui semble intéresser Mocky, c’est le moment où le personnage tout à fait ordinaire passe de l’autre côté. Comment devient-on criminel ? Quelles sont les motivations ? Perturbation mentale pour les uns, dégoût par rapport à une situation maritale ou sociale pour d’autres : Mocky s’amuse à décortiquer les passages à l’acte, le franchissement d’une limite morale.
De plus, les multiples histoires développées ici permettent à Mocky de s’adonner à son sport favori, l’attaque contre les institutions du pays et de la bourgeoisie. Le mariage, la police, la justice, tout le monde en prend pour son grade. On trouve même des médecins plus malades que leurs patients, ou des représentants de l’ordre fortement tentés par le crime.

Comédies, drames, suspense : cette série Myster Mocky Présente nous propose un panel plutôt exhaustif des situations, des genres, des ambiances du polar. Que l’on soit fan de Mocky ou pas, Myster Mocky Présente est un petit plaisir, par sa joie communicative, par la qualité de l’interprétation, par la multiplicité des situations…

Caractéristiques :
Coffret 5 DVD
27 épisodes de 26 minutes
Format de l’image : 1,33 : 1
Compléments de programme :
Making Off

« American Psycho » : l’enfer du décor

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Raconter l’horreur sans jugement de valeur. Explorer un milieu social gangréné par les marques et le mépris de classe. Donner corps à l’un des personnages les plus fascinants de l’histoire de la littérature. Un exercice périlleux auquel s’astreint avec talent Bret Easton Ellis dans le viscéral American Psycho.

En prenant presque exclusivement appui sur un golden boy de 27 ans, Bret Easton Ellis parvient à relier la structure – l’individu – à la superstructure – son milieu socioprofessionnel. On connaissait déjà les marchés dérégulés et exubérants de Wall Street, on découvre ceux, égocentriques et psychotiques, des cadres et chefs exécutifs y officiant. La jonction a lieu presque naturellement, dans le texte et entre les lignes. Dans l’upper class d’American Psycho ne cohabitent que des protagonistes aux failles inexpiables, au sein desquels la solitude, la folie, la mégalomanie, la condescendance et la superficialité ont depuis longtemps fait souche. Une Amérique majuscule, en vase clos, aux extases autistiques, enfin départie de ses témoins impuissants et de ses victimes désolées.

Patrick Bateman, héros et narrateur du roman, porte en lui toutes les hyperboles habituellement prêtées au monde de la finance. Il cannibalise son environnement au sens propre comme au sens figuré. Il s’érige en ambassadeur d’un capitalisme amoral, dénué de scrupules, adorateur de Donald Trump et obsédé par sa propre image, cultivée à coups de séances de musculation, de soins corporels et de cartes professionnelles inutilement élaborées. Il a le branding pour seule boussole et le Patty Winters Show comme unique référent culturel, même si de longues digressions l’amènent parfois à disséquer tel ou tel artiste. Il carbure à la cocaïne, aux émotions fortes, à la chair féminine et aux jugements à l’emporte-pièce. Il s’offre le scalp de l’Amérique, perché aux meilleures tables des restaurants les plus en vue, et celui des nombreuses victimes ayant le malheur de croiser sa route, la plupart du temps dans des appartements surdimensionnés à la décoration soigneusement soupesée.

Sous ses dehors satiriques, American Psycho est avant tout l’énonciation d’une folie criminelle qui prend peu à peu corps. Patrick Bateman s’y révèle comme une entité gangrénée et duale, lumineuse le jour, presque immaculée, sombre et sordide une fois la nuit tombée. Sulfureux, souvent à la lisière de la pornographie, le roman ressort encore plus choquant – et déprimant – dès lors qu’est actée l’absence de jugement voulue par son auteur. Bret Easton Ellis psalmodie les fêlures et les actes de barbarie de son antihéros exactement comme il le fait quand il s’agit d’évoquer ses chaussures lustrées, ses montres de luxe et ses cravates hors de prix. Il égrène, sonde, radiographie, explore, mais ne pose aucun diagnostic, si ce n’est celui, édifiant, d’une Amérique supérieure prise de démence collective. Tandis que certains ne manqueront pas d’y déceler quelque complaisance, on devine surtout la volonté d’imprimer sur le récit l’indifférence glacée et pathologique d’un financier aussi orgueilleux que sanguinaire. Là encore, les structures – narratives d’un côté, psychologiques de l’autre – se relient jusqu’à se confondre.

American Psycho, Bret Easton Ellis.
Points, janvier 1998, 520 pages.

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