« Fragilité blanche » : sur le racisme et son déni

La sociologue américaine Robin DiAngelo adopte un point de vue singulier sur le racisme : elle décide de l’analyser à travers le regard des Blancs. Son essai déconstruit le racisme institutionnel et aversif. Surtout, il analyse les mécanismes permettant aux Blancs de se draper dans le déni.

Robin DiAngelo insiste : le racisme n’est pas un événement, c’est une structure. Il existe certes des personnes malveillantes et ouvertement xénophobes, mais le racisme les outrepasse très largement, sans qu’on en prenne toujours pleinement conscience. Pour le comprendre, la sociologue analyse la manière dont le pouvoir est distribué dans la société américaine : les dirigeants d’entreprise, les professeurs d’école, les représentants politiques, les milliardaires, les pontes hollywoodiens se distinguent le plus souvent par une blanchité éclatante. C’est un premier problème de taille, puisqu’il suppose que les inégalités raciales ne pourront être combattues que par ceux qui en sont les principaux bénéficiaires. Un deuxième écueil apparaît dans la foulée : les préjugés et le racisme institutionnel peuvent être inconscients, voire aversifs, et donc difficiles à combattre, voire niés en bloc par des personnes se définissant comme progressistes et vivant de ce fait assez mal leur propre confrontation à la réalité raciste. Pour s’en convaincre, il suffira au lecteur de se reporter aux multiples exemples mis en exergue par Robin DiAngelo. Dans les ateliers qu’elle anime, il lui arrive fréquemment de froisser la susceptibilité de participants a priori bien intentionnés. Le déni peut prendre différentes formes, mais s’affirmera le plus souvent par des remarques auxquelles chacun d’entre nous a déjà été confronté : « Je ne vois pas la couleur, je vois juste des humains », « J’ai des amis Noirs », « J’ai manifesté en faveur des droits des minorités », etc. Autant d’éléments de déculpabilisation qui ne disent pourtant rien de la manière dont le racisme, traduit en inégalités institutionnelles, entrave la liberté d’accomplissement des Noirs (les autres minorités étant délibérément mises de côté par l’auteure).

L’essayiste Zeus Leonardo compare les Blancs à des individus dont on remplirait régulièrement les poches d’argent. Robin DiAngelo lui emboîte le pas en explicitant ce que la blanchité offre à ceux qui peuvent s’en prévaloir : ne pas souffrir des préjugés des dominants, ne se soucier que de sa réussite sans rencontrer d’obstacles superflus. Comment ne pas songer à Ta-Nehisi Coates évoquant les « journées de vingt-trois heures » des Noirs, amoindries en raison de pertes de temps et d’énergie pour adopter des comportements acceptables du point de vue des Blancs ? Les capabilités d’Amartya Sen ne sont pas loin : la « fragilité blanche » analysée par Robin DiAngelo consiste précisément à refuser d’ouvrir les yeux sur un système ordonné privilégiant les Blancs au détriment des Noirs. Ces derniers verraient certaines portes se refermer sur eux sans que les dominants n’y trouvent rien à redire, puisque cela buterait contre l’individualisme et la méritocratie qu’on leur a enseignés jusque-là. Ces concepts ont ici l’apparence d’astres morts ; le manifeste antiraciste de Robin DiAngelo les présente comme des oeillères conceptuelles empêchant les Blancs de prendre conscience du racisme qui frappe de plein fouet les Noirs. En effet, si l’individu est totalement affranchi du corps social (sa communauté par exemple) et seulement déterminé par son mérite, comment pourrait-on remettre en cause la réussite des uns ou l’échec des autres ? Si les minorités veulent vivre dans l’opulence et mener des carrières gratifiantes, qu’elles travaillent dur ! Cette idée réductrice, battue en brèche tout au long de l’ouvrage, se voit renforcée par des accomplissements ponctuels. Après tout, si Barack Obama a été élu à deux reprises à la magistrature suprême, c’est bien que les États-Unis sont entrés dans une ère post-raciale… Que Donald Trump y apporte un démenti cinglant n’entamera en rien cette « fragilité blanche » d’autant plus importante à comprendre qu’elle assure la pérennité du racisme. Robin DiAngelo s’échine précisément à en apporter la démonstration.

Fragilité blanche, Robin DiAngelo
Les Arènes, juillet 2020, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Détective Conan : L’Ange déchu de l’asphalte – un bolide qui cale au démarrage

Le plus grand petit détective du Japon file à moto aux côtés de Chihaya Hagiwara, la « Déesse du vent », pour traquer un bolide fantôme sur les routes de Yokohama. Un thriller survolté porté par son héroïne et un final à tombeau ouvert, mais dont l'enquête cousue de fil blanc peine à passer la seconde.

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.

« Une histoire du cinéma français – 1990-1999 » : la machine et ses mutations

Dans "Une histoire du cinéma français – 1990-1999", Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo reviennent avec générosité sur une formidable mécanique en mouvement. Une machine française, avec ses vieilles pièces et ses jeunes moteurs, ses artisans et ses industriels, ses vedettes et ses francs-tireurs, ses ratés, ses emballements et ses inventions. Des auteurs consacrés aux nouveaux visages, de Besson à Carax, de Binoche à Trintignant, de la pellicule aux premiers bouleversements numériques, de La Haine à Kirikou et la Sorcière, les années 90 apparaissent dans l'Hexagone comme un atelier à ciel ouvert : le cinéma français s’y transforme peu à peu…

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?