« Une colère noire » : chair colorée, canon blanc

En 2016, à la télévision, dans les journaux ou sur les antennes de Radio France, un ouvrage se taille la part du lion : Une colère noire, de Ta-Nehisi Coates. Couronné par le magazine Lire en tant qu’essai de l’année, le document s’appréhende avant tout comme un cri du cœur. Douloureux, voire déchirant.

« Au début de la guerre de Sécession, nos corps volés valaient quatre milliards de dollars, plus que toute l’industrie américaine, tous les chemins de fer américains, tous les ateliers et toutes les usines, et l’excellent produit créé par nos corps volés — le coton — était la principale ressource d’exportation de l’Amérique. Les hommes les plus riches du pays vivaient dans la vallée du Mississippi, et ils amassaient leur richesse sur nos corps volés. » Tout Ta-Nehisi Coates est là : sens de l’Histoire, acuité, urgence, amertume. Dans la longue missive qu’il adresse à son fils de quinze ans, cri du coeur doublé d’un cri d’alarme, le journaliste et écrivain raconte par le menu les nombreuses souffrances infligées aux Noirs américains. Inconsolable quand il s’agit d’évoquer cette police gangrénée par le racisme, triste « reflet de l’Amérique », qui enlève injustement et impunément la vie des Noirs, il se montre en outre las de ceux qui « se croient Blancs » et à qui seule « la haine donne une identité », par rejet de la minorité, de ce qui échappe à la norme, bref de l’autre. La place du corps est aussi centrale chez Ta-Nehisi Coates que peut l’être celle de l’avenir chez Yuval Noah Harari. De tout temps, il fut enchaîné, battu, meurtri ou violé – et n’a jamais scellé sa complète libération. Malcolm X disait que « si tu es Noir, tu es né en prison ». La vulnérabilité du corps noir, exposé à la violence, à la haine et aux préjugés, est telle que Ta-Nehisi Coates en est réduit à regretter le temps passé par les hommes de couleur à se construire une carapace sécurisante et des conventions de survie, mentionnant ainsi « des journées de vingt-trois heures », amoindries, amputées, traduites par un gaspillage de ressources – temps, énergie – néfastes aux Africains d’Amérique et à leurs descendants. Fait significatif, c’est toujours ce même corps, endolori par l’Histoire à travers l’esclavagisme, le commerce triangulaire ou le Passage du milieu, que l’on prive aujourd’hui de liberté de manière arbitraire, à coups de détentions illégales et/ou illégitimes et d’une surreprésentation statistique dans les prisons états-uniennes.

Ta-Nehisi Coates a choisi d’appeler son fils Samori. Il s’agit là d’un hommage à l’empereur du Wassoulou Samory Touré, qui résista en son temps à la colonisation française en Afrique de l’Ouest. Les idoles et inspirations de l’auteur se distinguent toujours par leur engagement politique et des connotations raciales très affirmées. La reine Nzinga lutta vigoureusement contre la traite négrière et fut l’une des figures de proue de l’émancipation des femmes sur le continent noir, en plus de figurer parmi les plus brillantes stratèges de l’Histoire – elle joua notamment à dessein des contradictions entre les Portugais et les Hollandais. Chancellor Williams, dont l’oeuvre bouleversa durant sa jeunesse Ta-Nehisi Coates, se fit surtout connaître par un essai limpidement intitulé The Destruction of Black Civilization. Quant à Malcolm X, il se hisse parmi ces références comme un modèle de résistance, de justice et de probité. Et partagerait sans doute avec l’auteur nombre de constats cruels. « Pendant deux cent cinquante ans les personnes noires naissaient enchaînées », lit-on ainsi dans Une colère noire, tout en songeant que « c’étaient des gens transformés en carburant pour alimenter la machine américaine ». Ta-Nehisi Coates, s’adressant à son fils, demande de ce fait, en pointant la responsabilité des Blancs, de ne « pas oublier tout ce qu’ils [leur] ont pris et la façon dont ils ont transfiguré [leurs] corps pour en faire du sucre, du tabac, du coton et de l’or. » Cette conscience noire, marquée au fer incandescent des années 1980 et 1990, irrigue de bout en bout sa lettre. Il y radiographie un espace social sciemment circonscrit – ghettoïsation, communautarisme, relégation territoriale, gentrification, couplés à des codes gestuels, vestimentaires et linguistiques spécifiques. Il y narre des conditions existentielles douloureuses (« La rue fait de chaque journée une suite de questions pièges. ») et y fait état d’un pouvoir essentiellement aux mains des Blancs, duquel les Noirs se trouvent de facto exclus. Ce dernier point est-il si étonnant quand on songe aux maigres perspectives offertes à tous « ceux […] qui sont nés du viol de masse, dont les ancêtres ont été enlevés et divisés en lots et en stocks » ?

Aux yeux de Ta-Nehisi Coates, la rue et l’école forment « les deux bras d’un même monstre » qui, par des moyens détournés, oppriment et ostracisent les Noirs. Le quartier, la cité, le ghetto se caractérisent par un danger et une violence continuels, tandis que l’école exige des enfants afro-américains qu’ils accomplissent deux fois plus d’efforts pour réussir que leurs camarades blancs. Quant aux héros traditionnellement enseignés dans les établissements scolaires, ils demeurent largement étrangers aux idoles et mythes noirs, souvent renvoyés au rang d’anecdotes et marginalisés parmi leurs homologues caucasiens, célébrés dans les cours d’histoire, de sciences ou de littérature. Malgré tout, et il s’agit là d’une souffrance supplémentaire, la compréhension et l’intégration des codes desdits « deux bras » s’avèrent, pour des raisons évidentes, indispensables à la sécurité et la pérennité des Noirs. À côté de ces observations cliniques et désabusées, Ta-Nehisi Coates se montre parfois plus intime, explique l’importance capitale de la lecture et de l’instruction, raconte la manière dont son fils fut affecté par l’affaire Michael Brown ou encore l’éducation à la dure exercée par son père, ancien chef local des Black Panthers, qui déclara un jour à son sujet : « Soit c’est moi qui le bats, soit ce sera la police. » Il revient longuement, avec une tristesse inexpugnable, sur la mort d’un ancien compagnon de route de l’université Howard, qui succomba de manière inexpliquée aux tirs de la police, sans doute confondu avec quelqu’un d’autre. Il affirme aussi, dans un mélange de fatalité et de regret : « Alors que nous apprenions la terreur à nos enfants, j’ai compris que ces parents [les Blancs], eux, apprenaient la maîtrise et la domination aux leurs. » Ce concept de terreur, de crainte, de peur est sans doute le plus retors et le mieux introduit d’Une colère noire. Parce que leur corps est vulnérable et leur Histoire tragique, les Africains d’Amérique et leurs descendants, toutes générations confondues, se méfient de tout et de tous. Sur France Culture, Ta-Nehisi Coates pointera notamment la responsabilité des Républicains, arguant que la « haine de la droite américaine veut créer des murs entre les gens ». Ce n’est certainement pas l’élection de Donald Trump, les manifestations déconcertantes des suprématistes blancs et la résurgence de la question raciale qui le rassureront.

Une colère noire, Ta-Nehisi Coates.
J’ai Lu, janvier 2017, 192 pages.

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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