Nous vous annoncions récemment une restauration du film Le Corbeau. Cette dernière n’arrive pas seule, puisque Vendredi 13, réunissant à nouveau Boris Karloff et Béla Lugosi, prend également ses aises chez Elephant Films.
Le mélange des genres est évident. Vendredi 13 s’inscrit à mi-chemin entre le film noir de gangsters et le cinéma d’épouvante mettant en scène un scientifique fou. Chaque versant a sa star : Béla Lugosi campe Eric Marnay, un caïd menacé de mort après s’être débarrassé d’un encombrant compagnon de route ; Boris Karloff interprète un chirurgien, le Dr Ernest Sovac, détournant son savoir-faire à des fins personnelles et machiavéliques. Les deux intrigues ont évidemment partie liée. Après un grave accident de voiture, le Professeur George Kingsley et le criminel Red Cannon sont laissés aux bons soins du Dr Ernest Sovac. Ce dernier, comprenant qu’une importante somme d’argent a été dissimulée par Cannon, décide de tenter de greffer son cerveau dans le corps de son ami George Kingsley. Les deux personnalités cohabitent désormais au sein du même homme et le Dr Sovac va s’échiner à manipuler son patient afin de mettre la main sur le magot. Problème : les gangsters avec lesquels frayait Cannon, c’est-à-dire les amis d’Eric Marnay, disparaissent les uns après les autres…
Une première agréable surprise vient de la mise en scène d’Arthur Lubin. Si l’homme n’a pas la réputation d’être un « auteur », force est de constater que son travail sur Vendredi 13 est de bonne facture. Ses mouvements de caméra, sa science du cadre, ses nombreux jeux d’ombres font le sel d’un long métrage hybride, faisant la part belle à un chirurgien sans scrupules et à des caïds réglant leurs comptes à coups de révolver. Le scénario de Curt Siodmak fait circuler l’intrigue d’un carnet de notes à l’écran, mais demeure finalement assez convenu dans les deux dimensions du film : ni la vengeance de Red Cannon ni les expérimentations du Dr Ernest Sovac ne surprendront en effet le spectateur. Cela n’empêche pas Vendredi 13 de faire son œuvre. Un voyage à New York pour raviver la mémoire de George Kingsley/Red Cannon, un meurtre en ombres chinoises, un scientifique devant composer avec les aléas de ses expériences, une femme fatale, une brève poursuite sur les toits de la ville, deux comédiens emblématiques : le film d’Arthur Lubin comporte quelques satisfactions, d’ampleur variable, qui justifient à elles seules que l’on s’y intéresse.
TECHNIQUE & BONUS
L’image est satisfaisante, mais inégale, notamment au regard de la définition. Certaines zones de flou apparaissent çà et là, sans que cela vienne véritablement entraver le confort de vision. Globalement stable, elle n’est toutefois pas dépourvue de poussières ou de rayures. Le son est audible, mais manque quelque peu d’ampleur. Au niveau des bonus, on devra se contenter du minimum, puisqu’à côté des traditionnels crédits et bandes-annonces, on ne retrouvera qu’une intervention de 16 minutes de Nicolas Stanzick. Ce dernier revient sur les deux comédiens-phares (Boris Karloff et Béla Lugosi), sur le côté « yes-man » d’Arthur Lubin, sur le dédoublement du savant fou, etc. Intéressant, mais trop bref.
Caractéristiques du Blu-Ray :
Edité par Elephant Films
Taille du disque : 20,4 Go
Durée : 1h10
13 chapitres
Image : 1.33 16/9
Son : Anglais
Sous-titres : Français
Le cinéma japonais s’étoffe d’un solide élément avec Kôji Fukada. Son Infirmière confirme un talent, et un goût pour des films ambigus, un peu mystérieux, qui laissent le spectateur avec des questions.
Synopsis : Ichiko est infirmière à domicile. Elle travaille au sein d’une famille qui la considère depuis toujours comme un membre à part entière. Mais lorsque la cadette de la famille disparaît, Ichiko se trouve suspectée de complicité d’enlèvement. En retraçant la chaîne des événements, un trouble grandit : est-elle coupable ? Qui est-elle vraiment ?
L’effet papillon
Après un Harmonium très minimaliste, le Japonais Kôji Fukada nous offre une Infirmière tout aussi concis, un peu sec. Toujours en collaboration avec Mariko Tsutsui, qui joue le rôle de l’infirmière Ichiko, il continue son exploration de l’âme humaine, de l’âme japonaise même, où les frémissements les plus anodins peuvent être la source de tremblements extrêmes, dans le cadre d’un effet papillon plus vrai que nature.
Ichiko apparaît pour la première fois dans un salon de coiffure, prête à sacrifier sa belle chevelure pour symboliser un changement de vie. Elle annonce au coiffeur qu’elle vient de quitter son boulot. Dans les plans d’après, on la voit dans ledit boulot, celui d’une infirmière privée dans une famille fantomatique, peu bavarde, à l’exception justement de Grand-Mère, sa patiente, une artiste fantasque, qui perd doucement la tête au milieu des effluves de ses cigarettes. Elle est la seule à apporter un peu de vie dans cette famille quelque peu neurasthénique. Ichiko est une femme généreuse qui prend sur son temps de loisir pour aider les deux jeunes filles de la famille Oishi, Saki et Motoko (Mikako Ichikawa, impressionnante avec son jeu très intériorisé), à faire leurs devoirs dans un café en ville. Un soir, après un de ces cours, Saki est victime d’un kidnapping. Un homme est arrêté ; c’est le neveu d’Ichiko.
L’Infirmière est racontée sur deux espaces temps d’une manière déroutante, apportant du piquant à l’histoire. Il y a le temps de l’avant, avant le kidnapping où Ichiko coule de jours paisibles et heureux entre « sa » famille, et son fiancé, un médecin rencontré sur son lieu de travail. Puis, il y a le temps de l’après, après la coupe de cheveux, après la perte de son travail suite à ce kidnapping qui ne la concerne en rien, ou peut-être si, on ne le sait pas. C’est un temps sombre, un temps de rancœur, de vengeance, de noirceur. La vie d’Ichiko y est peuplée de cauchemars portés à l’écran par Fukada de manière plutôt effrayante. Ces deux époques sont mélangées sans transition et de manière aléatoire dans le film. Toutefois, le cinéaste réussit l’équilibre entre la vie éthérée de l’avant, des scènes de vie qui, une fois de plus , comme dans Harmonium, font penser à certains films de Ozu, et la folie d’après, la duplicité, le voyeurisme, les trahisons des uns et des autres.
Estampillé thriller, L’Infirmière se soucie en réalité très peu du motif, du mode opératoire, et du dénouement de ce kidnapping. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est de montrer le chemin erratique que la vie d’Ichiko emprunte suite à des vents contraires, violents, et surtout injustes. Ce qui le motive, c’est de montrer le carcan de cette société japonaise régie par le code de l’honneur qui abuse ses citoyens : la jeune Saki qui est en dépression car au collège, on insinue qu’elle a été violée pendant son kidnapping en est un exemple ubuesque. Une société qui vit du coup dans un système d’importante hypocrisie. Ce qui le guide, enfin, c’est de montrer combien la société actuelle, japonaise ou pas d’ailleurs, est dominée par la violence des médias qui font et défont la vie des uns et des autres, toujours prêts à juger, à donner des victimes en pâture à la population…
On voit donc qu’une fois de plus, Kôji Fukada a réalisé avec l’Infirmière un film à plusieurs niveaux de lecture. L’impact est d’autant plus fort qu’en apparence, il ne se passe rien. Tout est suggéré, par petites touches plus ou moins brutales, le désir et le sexe, l’amour, peut-être la folie que seul un amas de sacs poubelle dans le coin d’une pièce laisse supposer. Les sentiments animant les personnages, négatifs ou positifs, se devinent plutôt qu’ils ne sont démontrés. Ce sont tous ces non-dits qui font tout l’intérêt d’un film qui délivre peu à peu tous ses secrets.
Encore assez peu connu dans l’Hexagone, Kôji Fukada est en train de se faire une sérieuse place auprès des cinéphiles amateurs de cinéma japonais, avec des œuvres d’une beauté formelle indéniable, des scénarios assez originaux, et une mise en scène singulière. A suivre, donc.
L’infirmière – Bande annonce
L’infirmière – Fiche technique
Titre original : Yokogao
Réalisateur : Kôji Fukada
Scénario : Kôji Fukada, Kazumasa Yonemitsu
Interprétation : Mariko Tsutsui (Ichiko), Mikako Ichikawa (Motoko Oishi), Sôsuke Ikematsu (Kazumichi Yoneda), Mitsuru Fukikoshi (Kenji Tozuka), Miyu Ozawa (Saki Oishi), Ren Sudo (Tatsuo Suzuki)
Photographie : Ken’ichi Negishi
Montage : Kôji Fukada
Producteurs : Kazumasa Yonemitsu, Naohiko Ninomiya, Daisuke Futagi,Hirohisa Mukuju, Coproducteur : Masa Sawada
Maisons de production : Comme des Cinémas, Kadokawa Pictures, Tokyo Garage, MK2 Productions
Distribution (France) : Art House
Durée : 111 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 05 Août 2020
Japon | France – 2019
Lorsque l’on parle de cinéma, on pense presque toujours d’abord à l’image. Le septième art se découvrirait et se vivrait avant tout avec nos yeux, admirant notamment des paysages, des étoiles, des champs de bataille, des animaux ou des créatures fantastiques. Pourtant, un autre de nos sens, souvent sous-estimé, occupe un rôle essentiel dans notre expérience des salles obscures : le son, le premier sens que nous percevons avant même notre naissance.
C’est bien grâce au son que nous plongeons dans un univers cinématographique donné, et plus largement, que nous ressentons et frissonnons. Que serait en effet une scène d’action sans le sifflement des balles, le retentissements des explosions, les vibrations des vaisseaux ? A l’occasion de ce mois consacré aux techniciens du cinéma, LeMagduCiné revient sur le travail indispensable des ingénieurs du son dans la réalisation et l’appréhension d’un film.
La bande-son d’un film se compose de trois éléments : les dialogues, les effets sonores et la bande-originale. La qualité de chacun d’eux, ainsi que l’équilibre choisi entre eux lorsqu’il coexistent, n’ont qu’un seul et unique objectif : susciter l’émotion.
Le travail des ingénieurs du son intervient sur les deux premiers types de sons. Il se focalise d’abord sur l’élaboration des effets sonores, ce sont les effets spéciaux, réalisés au cours du tournage et/ou au cours de la post-production. Il se poursuit par l’insertion et la post-synchronisation éventuelles des dialogues, lorsque ceux-ci sont enregistrés hors champ ou ne sont pas parfaitement synchronisés avec l’image. Les ingénieurs du son définissent ensuite, pour chaque scène, le degré d’intensité de chacun de ces trois composants sonores, c’est le mixage du son. Enfin, une fois tous ces éléments créés et choisis, ils procèdent au montage du son, ce qui apporte cohérence, fluidité et puissance à la bande sonore. Le récent documentaire Making Waves : the art of cinematic sound, présenté au Festival de Deauville 2019, expose avec passion et pédagogie, démonstrations à l’appui, l’apport considérable des techniciens du son à une œuvre cinématographique. Des hommes de l’ombre, moins connus qu’un réalisateur ou qu’un chef opérateur, mais sans lesquels nous ne pourrions pas vivre le cinéma avec autant d’immersion et d’intensité.
Making Waves : The Art of Cinematic Sound : Trailer
L’élaboration des effets sonores demeure le cœur de l’art des ingénieurs du son. Elle se construit autour de trois axes : l’atmosphère sonore, les bruitages et les effets spéciaux.
L’atmosphère sonore consiste en une ligne générale, une directive dans la conception du son, et donne ainsi un ton spécifique à la bande sonore à chaque instant. Les bruitages, créés pendant le tournage ou en post-production, visent à placer un son précis, qui n’émane pas directement de la scène, sur une image spécifique. Ces sons issus des bruitages peuvent être réalistes et refléter l’image. Citons par exemple le son des sabots d’un cheval en pleine course dans les westerns de Sergio Leone ou du célèbre claquement du fouet d’Indiana Jones. Mais ils peuvent au contraire sembler totalement anachroniques, improbables ou désopilants afin de conférer à un film un aspect décalé ou comique. Comment ne pas oublier les bruitages désormais historiques des Tontons Flingueurs, qu’il s’agisse du son décapant des coups de poings ou du “pop pop” inventif des pistolets silencieux ?
Après l’atmosphère sonore et les bruitages, les effets spéciaux, issus aujourd’hui du numérique, complètent la réalisation des effets sonores. Ce sont grâce à eux que les ingénieurs du son ont donné vie à certains personnages robotiques et monstres fictifs, tels R2D2, King Kong, les dinosaures effroyables de Jurassic Park ou des aliens envahisseurs plus ou moins terrifiants.
Pour ce faire, les ingénieurs du son peuvent utiliser des bruits d’animaux. Ce fut notamment le cas pour les dinosaures de Jurassic Park, des éléphants ont été choisis pour le cri du T-Rex et un mix entre des dauphins, des morses et des chèvres pour celui du Raptor. Les outils et machines constituent également d’inépuisables sources d’inspirations pour les ingénieurs du son. Avec un peu d’imagination, il est ainsi tout à fait possible d’inventer des sons nouveaux et futuristes à partir d’objets simples de notre quotidien. En témoigne le fameux son du sabre laser de la première trilogie Star Wars, concocté par l’ingénieur Ben Burtt. Il provient d’un savant mixage entre les vibrations émises par un projecteur, un micro enregistreur à cassettes et un aspirateur. Les effets spéciaux nous font également ressentir des tirs, des décollages, des courses-poursuites, des crash, des explosions, des catastrophes naturelles avec un réalisme sans faille. Ainsi dans de nombreux films de guerre, comme Dunkerque, Tu ne Tueras Point, Il faut sauver le soldat Ryan, Au revoir là-haut, ou encore Apocalypse Now, le son, plus encore que l’image, nous plonge au centre de l’action en accentuant le suspense, la tension et l’horreur vécue par les soldats. Mais l’émotion naît également d’un équilibre parfaitement étudié par les ingénieurs du son entre les niveaux sonores des dialogues, des effets spéciaux et de la bande-originale lors du mixage sonore. Les ingénieurs du son, sous la direction du réalisateur, peuvent choisir de mettre l’accent sur l’un des trois éléments : la bande-originale pour accentuer le caractère dramatique d’une scène, les dialogues afin de centrer l’action sur les personnages, les effets sonores pour immerger le spectateur dans une scène de bataille. Le dosage sonore ainsi défini impacte grandement ce que nous ressentons face à l’écran. La bande sonore de Hacksaw Ridge constitue un parfait exemple de l’influence exercée par la présence et l’intensité des différents éléments sonores sur nos émotions. Dans ce film de guerre réalisé par Mel Gibson, la première longue séquence de combat ne comporte au niveau du son que des dialogues faits de cris des soldats, et à une intensité plus forte, des effets sonores de tirs et de bombes. Cette configuration, marquée par l’absence totale de la bande-originale, nous place au cœur du champ de bataille avec un réalisme effrayant.
En revanche, lors de la séquence de sauvetage des soldats survivants, la bande-originale redevient le principal élément de la bande sonore, afin de mettre l’accent sur l’incroyable courage de Desmond Doss et d’émouvoir le public.
Hacksaw Ridge : extrait
En définitive, le travail des ingénieurs du son démontre qu’un film n’est pas qu’une œuvre purement visuelle. Un film s’écoute autant qu’il se regarde, et ce n’est qu’en associant un son exceptionnel à une image sublime que le cinéma parvient à nous faire vibrer pleinement.
Maryam, médecin dans une clinique de l’Arabie saoudite rurale se voit refuser l’autorisation d’embarquer à bord d’un avion devant la mener à Riyad où elle souhaite devenir chirurgien, le document signé par son père ayant expiré. Tandis que ce dernier est absent, elle se rend chez son cousin, employé dans l’administration, dans l’espoir qu’il valide l’autorisation, malheureusement en vain.
Révoltée, Maryam découvre la possibilité de se présenter aux élections municipales. Son envie de changer les choses lui inspire sa candidature, mais autour d’elle, l’existence d’une femme candidate fait grincer des dents…
Présenté en sélection officielle à la Mostra de Venise 2019 mais sorti au cinéma le mercredi 12 août 2020, The Perfect Candidate fait partie de ces films nécessaires qui bousculent l’ordre établi et témoignent de situations ayant lieu de l’autre côté du globe et qu’on croit connaître à travers l’image qu’en renvoient nos médias.
Une réalisation presque documentaire
Avec une mise en scène très efficace, à la fois didactique et garnie de sous-texte, la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour (Wadjda) déroule son propos sans une seconde d’ennui, sans un moment inutile. Presque tout est sans fioritures dans ce long-métrage où le rythme est le point fort, couplé à une photographie nette et épurée.
Ce film a presque quelque chose du documentaire, et c’est un choix qu’on salue, car très pertinent pour nous dépeindre cette société saoudienne machiste qu’on entrevoit sur nos écrans. La fiction permettant néanmoins à la réalisatrice de mieux contrôler son propos. Le double point de vue féminin et saoudien – à la fois le personnage de Maryam, mais aussi la réalisatrice sont des femmes saoudiennes, toutes deux instruites – promet un regard objectif, plein d’une envie de changer les choses. Le parallèle entre les deux femmes ne s’arrête pas là : tandis que son personnage désire être la première femme maire de sa petite ville, Haifaa Al-Mansour n’est autre que la première réalisatrice de sexe féminin d’Arabie saoudite !
Incursion dans une culture mal connue
The Perfect Candidate, au gré de ses incursions dans le monde de la politique, se plaît surtout à balader le spectateur au sein de différents lieux et points de vue de la société saoudienne. Bien que l’intrigue soit centrée sur Maryam, femme médecin en campagne, la caméra passe aussi beaucoup de temps aux cotés de son père, chanteur dans un groupe de musique itinérant, mais aussi à gauche et à droite sur différents personnages secondaires, jeunes, plus âgés, femmes, hommes, qui tour à tour, nous dévoilent les multiples facettes d’un pays en évolution.
Dans l’Arabie saoudite actuelle – en tous cas telle que dépeinte par Haifaa Al-Mansour – cohabitent des hommes qui soutiennent les femmes, d’autres qui les méprisent, des envies progressistes comme des désirs de retourner en arrière.
Un monde de paradoxes
Et il est vrai que quelque chose saute aux yeux dans ce film : c’est la multitude de paradoxes sur lesquels la culture saoudienne repose, qui donnent l’impression au spectateur de ne pas savoir où se placer, de la même manière que le personnage de Maryam ne sait sur quel pied danser, entre révolte féministe et besoin de faire campagne et donc de plaire.
Le premier et plus flagrant de ces paradoxes étant bien évidemment le fait qu’une femme qui est médecin, diplômée et soignante doive se recouvrir d’un niqab pour ses sorties extérieures – Maryam ne porte pas le voile chez elle, et pour nos yeux d’occidentaux, il y a presque deux personnages, entre la figure tout de noir vêtue qui n’est que gestes et voix et cette jeune femme qu’on pourrait croiser dans nos rues, vêtements simples, cheveux lâchés. On voit d’ailleurs ce vieux monsieur qui ne lui fait pas confiance et préfère être soigné par un infirmier, incapable de faire le diagnostic. Et finalement, cet aspect de Maryam nous surprend, car on peut, dans notre société, avoir associé le port du niqab à une certaine soumission, à un manque d’instruction, mais Maryam est tout le contraire.
De la même manière, le père de Maryam, qui n’apparaît pas du tout comme une figure paternelle rétrograde et semble avoir une relation tout à fait normale avec ses deux filles, vit paradoxalement dans le deuil de son épouse qu’il évoque presque à chaque prise de parole, tout en négligeant l’héritage de cette épouse : ses enfants. Si Maryam peut compter sur le soutien de sa soeur photographe, son père déplore sa campagne de maire – pas parce qu’elle lui paraît inimaginable, mais simplement dérangeante, un brin scandaleuse – en se cachant derrière des problèmes de santé dignes du Malade imaginaire.
Le plus subtil de ces paradoxes, enfin, sont ces chansons qui ne parlent que d’amour, de la femme comme le bonheur de l’homme, sa raison d’être, à grands renforts de métaphores poétiques d’un autre âge dignes du poète Rûmî, quand dans leur société, les femmes sont réduites au néant, oppressées, cachées sous un niqab et moquées quand elles souhaitent acquérir plus de pouvoir, comme Maryam.
The Perfect Candidate a quelque chose à dire
The Perfect Candidate est donc un film à voir car il a quelque chose à dire et le dit de la meilleure façon possible. La mise en scène et le montage presque documentaires s’effacent parfois un instant au profit de moments poétiques telles que la bande-son qui de temps en temps fusionne avec la musique entendue par les personnages par un effet de mise en abyme.
Porté par une Mira Al Zahrani très crédible, qui, dans le rôle de Maryam, est de presque tous les plans, The Perfect Candidate séduit autant qu’il instruit et promet une note d’espoir puisque de cette campagne, Maryam ne sera pas la seule changée.
The Perfect Candidate – bande-annonce
Fiche technique :
Réalisatrice : Haifaa Al-Mansour
Scénaristes : Haifaa Al-Mansour et Brad Niemann
Musique : Volker Bertelmann
Casting : Mila Al Zahrani, Nora Al Awadh, Dae Al Hilali, Khalid Abdulraheem
Date de sortie : 12 août 2020
Pays : Arabie saoudite, Allemagne
Genre : drame
Durée : 1h45 minutes
Peipei est une adolescente chinoise vivant à Shenzhen mais scolarisée à Hong Kong. Avec sa meilleure amie Jo, elles rêvent de partir en voyage au Japon, mais n’en ont pas les moyens. Pour se rendre en cours, Peipei passe tous les jours la frontière. Hao, le petit-ami de Jo lui propose alors de transporter des téléphones illégalement pour un réseau de trafiquants. Peipei se lance dans cette voie sans en imaginer les conséquences…
Réalisé en 2018, The Crossing de Bai Xue est à voir sur nos écrans dès le mercredi 12 août 2020. Critique d’un film où les personnages servent l’histoire et non l’inverse.
Entre le fond et la forme
Avec The Crossing, la chinoise Bai Xue réalise un film très efficace où la forme semble prédominer sur le fond, de manière toutefois paradoxale, car cette forme existe et est pensée pour le fond du propos. La forme du film, sa réalisation soignée, presque publicitaire, ses couleurs, sa photographie ultra-propre, son découpage chirurgical font que The Crossing laisse avant tout le souvenir d’un film soigné.
Curieux, pour un long-métrage qui dépeint l’incursion et la chute d’une adolescente innocente dans un réseau de trafiquants chinois. Un thème principal aussi fort devrait prendre le pas sur une réalisation léchée. Peut-être l’est-elle trop ? Peut-être l’image de The Crossing met-elle une distance entre elle et son spectateur, cherchant volontairement à donner à ce dernier l’impression d’observer un drame bien prévisible mais contre lequel il ne peut rien : Peipei doit apprendre ce qu’est la vie. Le titre fait-il référence au passage entre Shenzhen et Hong Kong ou à celui vers l’âge adulte ?
The Crossing nous laisse toujours dans un entre-deux : entre premiers émois adolescents et passage de téléphones sous le manteau. Entre bluette (et que ce film est bleu ! De l’affiche, aux jupettes d’écolières, sans oublier le Pacifique qui borde Hong Kong) et drame. Mais aussi entre paysages urbains magnifiques et ruelles crasseuses propices à l’épanouissement du marché noir : les deux visages de la Chine, Hong Kong et Shenzhen.
Un rythme soutenu
Les films aussi bien rythmés sont rares, mais The Crossing a été débarrassé de toute fioriture. Aucune scène n’est inutile, tout apprend au spectateur quelque chose de la vie de ses personnages qui pourtant semblent au service de l’histoire plutôt que portés par elle.
Combien de films et de séries souffrent de ces péripéties qui arrivent parce qu’il le faut pour que le personnage paraisse intéressant, sans pour autant répondre aux lois de la crédibilité ? Dans son film, Bai Xue se sert de ses personnages pour raconter une histoire, pour montrer cette glissade naïve dans l’univers de la contrefaçon et du trafic, et non l’inverse. En résulte un très faible attachement aux personnages, qui pourtant ne ternit pas l’intérêt pour le film. Le rythme dynamique déroule des images toujours en mouvement, une action qui ne s’arrête jamais et monte pour atteindre un climax lorsque le monde en apparence très pratique du trafic de smartphones dévoile son véritable visage.
D’ailleurs le film semble découpé en trois actes, trois moments décisifs figurés par des arrêts sur image appuyés musicalement, qui surviennent à chaque fois que Peipei passe une frontière supplémentaire dans la délinquance (chaque fois, c’est un nouveau passage).
Entre dépaysement et familiarité
La force de The Crossing est aussi son mouvement de va-et-vient entre cette découverte d’Hong Kong et de la Chine, sans pour autant être un film se déroulant dans une société totalement inconnue. Certes la culture chinoise et hong-kongaise diffère de la nôtre, mais l’occidentalisation de ce territoire indépendant est manifeste, et le langage des romances adolescentes est le même partout dans le monde – la scène des téléphones scotchés sur le corps transpire une sensualité universelle. Le spectateur voit donc son attention constamment ravivée par le passage de scènes familières à des actions plus surprenantes, dépaysantes.
Enfin, s’il arrive que le jeu asiatique déroute, ce n’est pas le cas ici et les interprètes sont très justes, notamment Huang Yao (II) et Sunny Sun en adolescents déconnectés, ainsi qu’Elena Kong dans le rôle de Mme Hua.
The Crossing – bande-annonce
Fiche technique :
Réalisatrice : Bai Xue
Scénariste : Bai Xue
Casting : Huang Yao (II), Sunny Sun, Elena Kong
Date de sortie : 12 août 2020
Pays : Chine
Genre : drame/crime
Durée : 1h40 minutes
L’un des principaux traits constitutifs de The Big Bang Theory n’est autre que la mise en scène de scientifiques geeks proches de la trentaine. Ces derniers se voient effeuillés tout au long de la série, par le truchement de portraits en actes, mais aussi en s’attardant sur leurs centres d’intérêt, loisirs, lieux de vie ou relations sociales, professionnelles, amoureuses et familiales.
Pendant douze années, de 2007 à 2019, la sitcom The Big Bang Theory a mis en scène quatre scientifiques geeks sur CBS. Chuck Lorre et Bill Prady, les créateurs de la série, ont choisi pour cadre la ville de Pasadena, en Californie, mais en ont toutefois réduit la représentation à quelques lieux récurrents : des appartements, le Cheesecake Factory, l’Université de Caltech, un magasin de bandes dessinées… Comme dans Friends, où New York apparaît pareillement diminuée, l’intérêt du show réside ailleurs : dans des liens d’amitié indéfectibles, la transition difficile vers la vie d’adulte ou les aléas amoureux et professionnels. The Big Bang Theory a cependant ceci de particulier que tout y tourne autour de quatre scientifiques introvertis, socialement anémiques et partageant une passion irréductible pour la science-fiction, les comics, les jeux vidéo, les parties de paintball, le Comic-Con ou les déguisements.
Leonard Hofstadter apparaît comme le membre le plus sociable et équilibré du groupe. Bien que titulaire d’un doctorat en physique expérimentale, il est considéré comme le moins brillant de sa famille et demeure profondément troublé par l’attitude castratrice de sa mère, une neuropsychiatre de renommée mondiale qui a pour coutume d’envisager son fils comme un objet d’étude. Les intolérances alimentaires et l’asthme de Leonard constituent deux ressorts comiques continus. Son colocataire n’est autre que le personnage-phare de la série, le docteur Sheldon Cooper. Il se présente lui-même comme l’un des esprits les plus remarquables du XXIe siècle. Admirateur du Professeur Proton, inscrit à l’Université dès onze ans, docteur en physique théorique cinq années plus tard, il a pour seules ambitions de révolutionner la science et décrocher un prix Nobel pour ses travaux. Sheldon semble atteint d’un syndrome d’Asperger, de troubles obsessionnels compulsifs et d’une incapacité pathologique à décrypter la plupart des codes sociaux, ce qui fera l’objet de running gags permanents. « Je ne suis pas fou, ma mère m’a fait passer des tests quand j’étais enfant », rappelle-t-il volontiers à tous ceux, nombreux, qui glosent sur sa santé mentale tout au long de la série. Il n’empêche, certains de ses traits de caractère permettraient d’en douter : les cadeaux l’insupportent en raison de la réciprocité qu’ils supposent, le sexe lui apparaît comme une déviance absurde et sa place sur un canapé est mathématisée de manière à en obtenir des avantages optimaux.
Du strict point de vue des décors, Leonard et Sheldon pourraient être les Monica et Rachel de The Big Bang Theory. Leur appartement tient en effet lieu de centre névralgique. Ils y reçoivent régulièrement leurs amis Howard Wolowitz et Rajesh Koothrappali, dit « Raj ». Le premier est ingénieur au Département de physique appliquée à l’Université de Caltech. Il subit régulièrement les moqueries de Sheldon parce qu’il est le seul à n’avoir pas obtenu de doctorat. Au début de la série, il vit encore chez sa mère, avec laquelle il entretient des rapports très étroits, que certains ne manqueraient pas de qualifier d’incestueux. Il parle huit langues et a certainement déjà été éconduit par une femme dans chacune d’entre elles. Son meilleur ami Raj est un expert en astrophysique incapable de communiquer avec les femmes sans avoir consommé d’alcool. Originaire d’Inde, il a quitté une famille démesurément riche (son père gynécologue s’est entouré de plusieurs domestiques) pour poursuivre ses recherches aux États-Unis, sans pour autant renoncer à la générosité pécuniaire de ses parents, qui le maintiennent à flot en finançant ses dépenses, souvent inutiles. Sa féminité, tant dans sa gestuelle que dans ses goûts (il est notamment passionné par Sandra Bullock), donne lieu à des running gags et alimente la rumeur selon laquelle lui et Howard s’aimeraient secrètement – ce qui apparaît d’autant plus fondé qu’ils ont suivi ensemble une thérapie et qu’ils agissent et se disputent précisément comme le ferait un couple…
Ces quatre personnages forment la matrice de The Big Bang Theory mais n’évoluent pas en vase clos. Leurs interactions avec Penny, une nouvelle voisine aspirante-comédienne débarquant du Nebraska, puis avec Bernadette, une microbiologiste bientôt entichée d’Howard, ou avec Amy, une neurobiologiste séduite par Sheldon, contribuent à les (re)positionner sur une échelle sociale et amoureuse. Si leur groupe préexiste au récit sériel, sa caractérisation dépend largement de portraits en actes, comme nous allons le voir. À ces geeks dont nous nous apprêtons à étudier la représentation, il faut d’ailleurs en ajouter un autre, par souci d’exhaustivité : Stuart Bloom, le propriétaire et gérant d’une boutique de bandes dessinées. Plus que la « cinquième roue du carrosse », il enrichit une vue d’ensemble enluminée de passions réprouvées, de maladresses sociales et d’un sens de l’absurde porté à incandescence.
Les décors
Leonard, Sheldon, Howard et Raj sont des scientifiques mordus de science-fiction et de super-héros. The Big Bang Theory nous le rappelle à l’envi, avant même de les mettre en mouvement ou de les filmer en interaction les uns avec les autres. Un élément d’arrière-plan reflète en effet leur personnalité et leurs goûts : les décors. L’appartement de Leonard et Sheldon comprend une salle de bains, deux chambres et une pièce de vie regroupant la cuisine, le salon et le bureau. Là-bas sont disséminées des indications précieuses sur ce qui passionne les deux colocataires. Dès le premier épisode, le spectateur attentif peut apercevoir des tableaux remplis de calculs et de graphiques, une affiche du film Planète interdite ou un rideau de douche représentant la table de Mendeleïev. Un sabre laser Star Wars, des posters de Captain Future ou de l’Alliance rebelle, des poissons luminescents, des collections de figurines et de bandes dessinées (Leonard en posséderait au moins 2600), un échiquier tridimensionnel, des déguisements de toutes sortes, des consoles de jeux, une boîte à cookies Batman, des planches dessinées encadrées, un dictionnaire Klingon, des t-shirts de super-héros, une représentation agrandie d’atomes, des draps Star Wars, une Étoile de la mort en modèle réduit, un buste de Newton ou encore un Bat-Signal « décorent » le domicile des deux physiciens, qui y installeront même fugacement une machine à voyager dans le temps. Sheldon, fasciné par les drapeaux au point d’animer une chaîne leur étant consacrée, a par ailleurs décidé de créer son propre emblème pour l’appartement, qu’on peut notamment apercevoir sur le réfrigérateur. Dans la chambre d’Howard et dans une moindre mesure chez Raj, on retrouve un même goût pour les figurines, les jeux vidéo ou les affiches de super-héros… L’ingénieur dispose également d’instruments de musique, de sabres laser diffusant une lumière d’ambiance et de fusées miniatures, lesquelles évoquent son travail pour la NASA. Détail intéressant : la plupart de ses jouets et de ses posters représentent des femmes, ce qui n’a rien d’un hasard.
Les loisirs
« Il faut bien s’amuser un peu et c’est facile à ranger. » Voilà, dès le premier épisode, comment se justifient dans The Big Bang Theory des parties tardives… de Scrabble. Chuck Lorre et Bill Prady ne tardent pas à caractériser leurs protagonistes ; ils nous les présentent d’emblée comme des fanatiques prêts à revoir une saison entière de Battlestar Galactica pour le simple plaisir de quelques commentaires additionnels. Au fil des saisons, le spectateur aura une idée relativement précise de l’emploi du temps et des loisirs des quatre scientifiques. Tous les mercredis, ils se rendent au magasin de bandes dessinées de Stuart (dans lequel ils voudront investir), avant de passer l’après-souper ensemble devant des jeux vidéo. Le jeudi, la soirée débute par une dégustation de pizzas et le samedi, par les lessives de Sheldon. Parmi les activités habituelles de la bande figurent les jeux de société, les soirées vidéoludiques ou déguisées, les parties de paintball ou de bowling, le sport virtuel ou les répétitions musicales. Les quatre amis se rendent régulièrement au Comic-Con, patientent des heures devant un cinéma en espérant pouvoir y visionner vingt-et-une secondes inédites d’Indiana Jones et s’adonnent occasionnellement au cerf-volant, aux chasses au trésor, aux jeux d’obstacles lasers, aux tournois de guerriers mystiques ou aux concours de robots destructeurs. Leonard utilise un laser haute tension pour fabriquer son propre Bat-Signal et provoque l’explosion de l’ascenseur de son immeuble à cause d’une expérience ratée. Howard se rêve magicien et bidouille toutes sortes de technologies. On surprendra nos quatre scientifiques tranchant une question à Pierre-Papier-Ciseau-Lézard-Spock, chauffant des nouilles à l’aide d’un laser surpuissant, établissant une tentative de communication avec des extraterrestres ou cherchant à solidifier un fluide en usant des ondes sonores d’un haut-parleur. Dans The Big Bang Theory, le geste le plus anodin a toutes les chances de se voir imprégné par la culture geek et scientifique. Le moins commun aussi d’ailleurs, comme en témoigne l’évocation d’un plan à trois au Comic-Con avec une fille obèse déguisée en Sailor Moon.
La vie amoureuse
La science et la noce n’ont probablement jamais semblé aussi inconciliables. Après avoir combattu son mutisme sélectif en consommant de l’alcool, Raj peut ainsi, en toute objectivité, annoncer à une femme : « Si je vous draguais, vous le sauriez, parce que vous seriez mal à l’aise et triste pour moi. » Quand lui et ses amis sortent, ils établissent des plans de séduction filant la métaphore animalière : « D’abord, on laisse les avocats et les sportifs réduire le troupeau et ensuite, on attaque les vieilles, les faibles et les infirmes. » Howard est un cas paroxystique en la matière. Ses antécédents sexuels peu glorieux se voient notamment éventés pendant son enterrement de vie de garçon. Il utilise par ailleurs, à ses risques et périls, une main robotisée pour se masturber. Et il endommage le matériel onéreux de la NASA en essayant d’impressionner une inconnue. La fragilité des scientifiques est contenue en germe dans une séquence au demeurant anecdotique : quand la sœur de Raj fait savoir à Leonard qu’il serait plus séduisant sans lunettes, il se met à porter des verres de contact au risque de provoquer des incidents en chaîne. Si la vie amoureuse est à certains égards douloureuse envers les quatre scientifiques – du moins jusqu’à des relations stables et épanouies –, Stuart apparaît encore plus esseulé et inadapté, en plus d’être las et désargenté. Lors d’une inscription sur un site de rencontres, il complète son profil en se présentant comme « acceptable », un qualificatif peu engageant qu’il estime pourtant trop prétentieux. Même en amitié, il est voué à jouer les doublures. Il n’est ainsi guère surprenant de le voir un temps combler auprès de Raj le trou laissé par le départ d’Howard dans l’espace, avant que les choses ne reviennent à la normale. Car ces deux-là entretiennent des rapports au mieux ambigus, sur lesquels la mère de Leonard se montre prolixe : « une peur pathologique des femmes » les lierait dans « un ersatz de mariage homosexuel ». Le premier point est corroboré tout au long de la série et ce, dans le chef de tous les protagonistes : Leonard transpire « comme une équipe de rugby » pour son premier rendez-vous avec Penny, Sheldon préfère la compagnie d’un ferrovipathe à celle d’Amy le jour de la Saint-Valentin, Raj regrette que « les filles n’aiment pas qu’on les fixe en respirant trop fort » car il « ne fait que ça » et, plus généralement, « c’est la bérézina niveau sexe ». Si des geeks au physique ingrat ne soulèvent manifestement pas les passions féminines, un épisode les exonère toutefois avec ironie : Penny, Amy et Bernadette décident de lire quelques comics pour tenter d’y déceler ce qui peut bien passionner leurs hommes… et finissent par débattre des super-héros exactement comme ces derniers le font quotidiennement.
La vie sociale
Frappé d’outrance, bizarre parmi les bizarres, Sheldon est-il finalement autre chose qu’une version exacerbée du geek imaginé par Chuck Lorre et Bill Prady ? Capable de se retrancher dans ses pensées au point d’ignorer son environnement, peu à son aise avec les codes sociaux, davantage porté sur les équations mathématiques que sur les plaisirs inhérents à l’être social, hypocondriaque, synesthète et persuadé de son importance, il se distingue comme la pointe avancée d’une bande dont il est à la fois le souffre-douleur, le bourreau et le reflet le plus éclatant. Celui qui a recours à un « appareil mobile de présence visuelle », qui décrit les géologues comme des « remueurs de boue » et qui régit sa relation avec son meilleur ami selon un contrat de colocation d’une épaisseur biblique se situe certes cent coudées au-dessus de la concurrence, mais ses amis ne sont pas en reste. Leur singularité ne transparaît jamais aussi clairement qu’en se soumettant au point de vue de Penny. Combien de fois ne l’a-t-on pas vue abasourdie devant les activités ou conversations d’un cercle de scientifiques qu’elle affectionne pourtant ? Comment ne pas saisir l’étendue du gouffre qui la sépare de ses amis lorsque ceux-ci, avec toute la gravité de la situation, tapent frénétiquement sur leur ordinateur portable afin d’obtenir des pass pour le Comic-Con ? Jugez plutôt : Stuart possède un stock abondant d’antidépresseurs, Sheldon s’amuse en classant les différentes Catwoman selon un ordre de préférence ou en soulignant les anachronismes dans les soirées déguisées, Howard conçoit sur son temps libre des logiciels d’apprentissage de conduite automobile, Leonard se blesse en essayant de démarrer une moto et subit les plaisanteries humiliantes des amis de Penny, Raj flirte avec l’assistant vocal Siri quand il ne répète pas des pas de danse sur sa console… L’un fantasme sur Kara Thrace, d’autres imaginent Wolverine se faire examiner la prostate, utilisent de faux tatouages gothiques pour draguer des femmes ou cherchent dans un livre pour enfants comment se faire des amis. Comment concevoir une vie sociale saine avec des geeks ayant été martyrisés toute leur enfance et désormais occupés à apprendre le finnois, se préparer à l’apocalypse ou concevoir des appareils sensitifs connectés pour s’embrasser à distance ? La vulnérabilité des protagonistes ne fait aucun doute : Leonard craint toujours son bourreau d’enfance ; Stuart apparaît comme un raté même parmi ses homologues gérants de boutiques de bandes dessinées ; Howard est contraint par des astronautes russes de récurer leurs toilettes au cours d’une mission spatiale ; Raj s’entraîne à dialoguer avec des femmes peu avenantes dans l’espoir d’avoir un jour le courage d’aborder celles qui lui plaisent vraiment ; lui et ses amis se cachent au dernier moment alors qu’ils s’apprêtent à acheter des places « au noir » pour le Comic-Con ou fuient, accoutrés en super-héros, pathétiques, devant des criminels qu’ils surprennent en flagrant délit ; tous ont été tourmentés durant l’enfance sous prétexte d’être le « chouchou » de leurs professeurs. Le voyage entrepris par Sheldon symbolise à lui seul l’incapacité des protagonistes à s’épanouir selon les mêmes modalités que l’individu lambda : le physicien fait le tour des États-Unis sans jamais quitter les gares qu’il traverse et termine son périple en implorant Leonard de le rejoindre dans un commissariat de police, où il a atterri après avoir été dépossédé de son pantalon. On comprend d’autant mieux cette assertion lucide partagée avec Amy : « On met tout le monde mal à l’aise, c’est notre truc à nous. »
Les références culturelles
On l’a vu, les références culturelles sont quasi infinies dans The Big Bang Theory. La liste des invités permet certainement de mieux appréhender l’univers portraituré : Steve Wozniak, Buzz Aldrin, Elon Musk, Carrie Fisher, James Earl Jones, Leonard Nimoy, Stephen Hawking, Stan Lee, Adam West, Wil Wheaton ou Christopher Lloyd se succèdent sans discontinuer durant les douze saisons que comprend la série. La science, la culture populaire, les comics obsèdent à ce point Leonard et ses amis qu’ils en viennent à se disputer un accessoire de cinéma du Seigneur des Anneaux, que Star Trek apparaît comme une religion aux yeux de Sheldon ou que la police se voit sollicitée par ce dernier… pour le piratage d’un compte de World of Warcraft. Howard résume bien les choses avec cette interrogation amusée : « Sheldon s’y connaît en football ? En quidditch, je veux bien, mais en football !? » Tout est à l’avenant : visionner The Thing ou Destination Zebra dans une station scientifique polaire, se gorger de fierté parce que la femme qu’on aime cite judicieusement Star Wars, passer ses soirées à jouer à Mario Kart ou Donjons et Dragons, sortir prendre l’air dans un jeu vidéo de western, commander une représentation grandeur nature de Spock, persister à maintenir en vie son Tamagoshi indéfiniment, résister à l’envie de jouer avec un téléporteur par peur d’endommager son emballage, charmer une femme en récitant une réplique de Spider-Man, fêter la journée Star Wars en revisionnant toute la saga… Dans un épisode, Sheldon liste ses génériques favoris : Inspecteur Gadget, Tortues Ninja et Spider-Man forment son podium. On apprend ailleurs qu’Howard auditionne pour Star Wars, écoute Eminem et les Beatles et dépense son budget déjeuner en cartes Pokémon. Son appréhension de l’hindouisme n’est déterminée que par Indiana Jones et Apu, l’épicier indien des Simpson. Leonard se passionne quant à lui pour la série de livres Harry Potter et n’hésite pas à emmener Penny à une convention Doctor Who. Les références culturelles servent souvent d’amorce comique. C’est notamment le cas quand les protagonistes épiloguent sans fin sur les paradoxes temporels de Retour vers le futur, qu’ils tentent vaille que vaille d’apercevoir George Lucas ou qu’ils passent un moment merveilleux… séquestrés dans le sous-sol d’un médecin collectionneur de figurines et de jeux vidéo. En route vers Mexico dans l’ancien van de Richard Feynman, ils n’hésitent pas à comparer leur expérience à une expédition dans la Batmobile. La science et la culture populaire, toujours.
Deux ou trois choses que l’on sait d’eux
Le portrait offert par The Big Bang Theory se leste d’anecdotes amusantes. Réunis pour une expédition scientifique au pôle Nord, les quatre geeks perpétuent leurs traditions alimentaires avec des plats thaïlandais lyophilisés. En vacances, Penny doit porter Leonard jusqu’à la mer, tandis que Sheldon, par peur de rester inactif, investit sans prévenir le laboratoire d’Amy. Ce n’est pas pour autant que le quatuor se montre insensible aux instants de détente : les protagonistes réalisent des mises en scène horrifiques à l’Université, conçoivent des applications « ludiques », créent des figurines à leur effigie avec une imprimante 3D ou éclatent des ballons de baudruche au laser. Heureusement pour eux, le ridicule ne tue pas. Chercher à débloquer l’écrou d’une roue en recourant à la science et finir par incendier un van est une chose. Mais quand Sheldon s’essaie au basket ou doit opter entre la PS4 et la Xbox One, cela peut prendre un tour tout aussi tragicomique. Pis, alors qu’il remet en question la pertinence de ses recherches sur la théorie des cordes, il finit tourmenté et passablement ivre, puis se réveille le lendemain matin un livre de géologie sous le bras, dans une allusion amusée aux conquêtes malheureuses d’un soir. D’ailleurs, comme il l’assène lui-même avec aplomb, « la géologie, c’est la Kim Kardashian des sciences ». Avec Howard, le spectateur peut passer de la lâcheté (les mensonges simultanés envers sa mère et sa femme, la peur d’aller dans l’espace) à la tristesse (la lettre de son père) ou la romance (la chanson à Bernadette, alors en quarantaine). Dans sa relation avec Penny, Leonard montre un visage ambigu, à la fois admiratif, jaloux, protecteur et condescendant. C’est ainsi qu’il la soutiendra du bout des lèvres lors de choix importants (abandonner son boulot de serveuse pour se consacrer au cinéma, par exemple), qu’il corrigera secrètement ses devoirs de fac et qu’il se méfiera des hommes l’approchant d’un peu trop près. Alors qu’est envisagée la possibilité que Leonard prenne rendez-vous chez une psychiatre, ses amis énumèrent spontanément ses potentiels motifs de consultation : « aucune estime de soi », « peur de l’échec », « anxiété sociale », « insécurité sexuelle »… Enfin, Raj et Stuart portent plus souvent qu’à leur tour le pathétisme en bandoulière : le premier a noué une relation très spéciale et quelque peu taboue avec sa chienne, tandis que le second a fait de même avec la mère d’Howard, est hébergé plusieurs années (à contrecœur) par ce dernier et s’avère de surcroît prêt à simuler la mort une soirée entière pour avoir l’opportunité de participer à un jeu collectif. Ultime preuve, s’il en fallait, que la norme sociale est à considérer avec prudence dans The Big Bang Theory.
En se focalisant sur la trajectoire d’une famille américaine meurtrie par un cataclysme sans précédent, Greenland – le dernier refuge parvient à conjuguer avec habileté drame intimiste et grand spectacle propre au blockbuster. Si les deux heures de chaos sont inégales et les effets spéciaux de qualité aléatoire, Ric Roman Waugh, qui aborde la thématique si actuelle du confinement, s’intéresse ici à la psychologie des personnages en crise et maintient la tension constamment alimentée par l’urgence.
La comète Clarke et ses nombreux débris s’écrasent sur la planète Terre ; le sol américain est le premier témoin de la catastrophe. Meurtrie mais vaillante, la famille Garrity, sélectionnée pour intégrer un bunker réquisitionné en secret par les autorités, doit fuir le pays pour rejoindre le Groenland et tenter d’échapper à cet imminent chaos. Porté par Gerard Butler (Gods of Egypt, Criminal Squad) en héros viril et l’impeccable Morena Baccarin (Homeland) dans le rôle d’Allison, son ex-femme, Greenland prétend se démarquer de l’archétype du film catastrophe (Independance Day, DeepImpact, Armageddon,Le Jour d’après, 2012, San Andreas…) dans sa mise en scène détaillée du déluge, de l’urgence et de la peur mêlée au sang.
En convoquant la sublime Guerre des mondes de Spielberg, Ric Roman Waugh et Gerard Butler, duo déjà à l’œuvre sur La Chute du Président, posent ici les bonnes questions : l’humanité en voie d’extinction peut-elle trouver un moyen de survivre face à un désastre d’une telle ampleur ? Y est-elle préparée ? Dans une pareille situation, alors que la technologie n’est plus d’aucune utilité, faut-il se battre ? Se cacher ? Aider son voisin ? Se laisser mourir ? Faut-il intervenir pour sauver un proche, un être cher, ou bien se résoudre à l’abandonner à son sort ?
Véritable atout du script signé Chris Sparling (Nos souvenirs), le choix de se focaliser sur cette famille unie, soudée dans l’épreuve, censée susciter l’empathie du spectateur. Architecte de talent choisi parmi les futurs survivants pour reconstruire le monde d’après, John doit reconquérir le cœur d’Allison et se racheter une conduite auprès de son beau-père, campé par Scott Glenn. N’écoutant que son courage, il est prêt à se sacrifier dans cette course contre la mort. Jeune diabétique de sept ans porteur d’un précieux bracelet, son fils Nathan (Roger Dale Floyd) devient une proie facile que les plus calculateurs n’hésitent pas à kidnapper en vue de rejoindre la base militaire classée « secret défense ».
Le scénariste, qui aborde la thématique si actuelle du confinement, pimente l’intrigue en séparant le trio à de multiples reprises et porte ainsi un regard sur les plus faibles, sur l’inéluctable férocité des comportements humains mais aussi sur le statut privilégié de certaines victimes face au reste de la population désorientée, livrée à elle-même. En effet, Greenland donne à voir une Amérique socialement et géographiquement divisée, entre lotissements pavillonnaires aisés et territoires ruraux négligés.À ce constat bien pessimiste s’ajoute en filigrane une critique de la désinformation des médias de masse.
Malgré son solide casting et un incipit plutôt prometteur, tendu, sombre et anxiogène, Greenland s’essouffle dans sa deuxième partie : le surdécoupage, la brutalité de la musique extra-diégétique et la qualité aléatoire des effets spéciaux viennent souvent altérer la crédibilité du périple, paralysé par quelques rebondissements trop étirés (comme une fusillade dans un supermarché en proie aux pillards ou un crash d’avion parfaitement superflus). Ric Roman Waugh aime filmer les mouvements de foule, la panique générale, sans trop s’attarder sur la lente chute à la fois spectaculaire et dévastatrice de cette météorite tueuse, laissant un certain nombre de résidus émotionnels se nicher dans les ellipses et flashbacks furtifs.
Pourtant, dans l’ensemble, le film se laisse souvent emporter par une ambition esthétisante et formaliste, comme en témoigne ce filtre sépia-orangé symbolisant la détresse de ce couple en crise, rongé par une tromperie mal digérée. Greenland s’achève d’ailleurs sur la découverte de ce « dernier refuge », paradis en sfumato ; un paysage minéral typiquement léonardien, probable clin d’œil pictural au funeste présage du maître de la Renaissance italienne.
Sévan Lesaffre
Greenland, le dernier refuge – Bande-annonce
Synopsis : Une comète est sur le point de s’écraser sur la Terre et de provoquer un cataclysme sans précédent. John Garrity décide de se lancer dans un périlleux voyage avec son ex-épouse Allison et leur fils Nathan pour rejoindre le dernier refuge sur Terre à l’abri du désastre. Alors que l’urgence devient absolue et que les catastrophes s’enchaînent de façon effrénée, les Garrity vont être témoin du meilleur comme du pire de la part d’une humanité paniquée au milieu de ce chaos.
Greenland, le dernier refuge – Fiche technique
Réalisation : Ric Roman Waugh
Scénario : Chris Sparling, Mitchell, LaFortune
Avec : Gerard Butler, Morena Baccarin, Scott Glenn, Roger Dale Floyd, David Denman, Claire Bronson, Joshua Mikel, Andrew Bachelor, Gary Weeks, Mike Gassaway, Scott Poythress, Rick Pasqualone, Kendrick Cross, Hayes Mercure, Jaime Andrews, Madison Johnson…
Photographie : Dana Gonzales
Décors : Clay A. Griffith
Production : Gerard Butler, Sebastien Raybaud, Alan Siegel, Basil Iwanyk
Musique : David Buckley
Distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h
Genre : Science fiction / Action
Date de sortie : 5 août 2020
Hommage à Carl Reiner, acteur (Ocean’s Eleven), cinéaste (Un vrai schnock) et producteur (The Dick Van Dick Show) récemment décédé, avec un retour sur l’un de ses meilleurs films, Les Cadavres ne portent pas de costard, dans lequel Steve Martin interprète un détective privé allumé, pris dans un complot l’amenant à croiser Humphrey Bogart, Burt Lancaster ou encore Ingrid Bergman.
Synopsis : Le détective privé Rigby Reardon reçoit un jour une superbe créature qui le charge de retrouver son père, un savant fabricant de fromages qui a mystérieusement disparu. Pour les besoins de son enquête, Rigby nous entraîne alors dans le dédale des films noirs américains des années quarante… et rencontre, en chair et en os, les héros de ces films…
Carl Reiner et Les Cadavres ne portent pas de costard : le grand détournement
Les plus jeunes l’ont découvert dans la trilogie Ocean ou encore dans Mon Oncle Charlie. D’autres ont gouté à son travail de cinéaste avec Fatal Instinct, parodie du Basic Instinct de Verhoeven, L’Homme aux deux cerveaux et Un vrai schnock, l’un des grands fleurons de la Dumb Comedy. Enfin, les plus anciens et anglophones l’ont peut-être d’abord connu en tant que producteur du Dick Van Dick Show et créateur/acteur du 2000 Year Old Man en compagnie d’un ami et géant comique, Mel Brooks. Récemment décédé à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, Carl Reiner compte parmi les rares qui ont su traverser le temps tout en continuant à toucher plusieurs générations de spectateurs.
Avec Les Cadavres ne portent pas de costard (1982), le bonhomme réalise un film multigénérationnel. Reiner nous emmène dans un film à l’imagerie noir des années trente, quarante et cinquante, pour nous titiller l’imaginaire et la mémoire avec l’usage détourné de séquences de grands films du genre de ces décennies excellemment intégrées à ses prises de vues. Assurance sur la mort, Soupçons, Le Grand Sommeil… La sélection de Reiner et de son équipe a de quoi illuminer les souvenirs et les yeux des cinéphiles tout en les surprenant par leur intégration dans le récit de suspense et de comédie mené par le cinéaste. Grâce à l’emploi de brillants techniciens ayant notamment travaillé sur certains des films détournés (Edith Head aux costumes, John DeCuir à la direction artistique, Miklos Rozsa à la musique), le réalisateur-scénariste-acteur réussit à uniformiser son univers visuel aux sources hétérogènes tout en l’ancrant parfaitement dans l’imagerie du genre. On pourra cependant noter que certains extraits se distinguent fortement des prises de vues modernes faute d’un manque de considération pour la conservation et la restauration des copies, deux notions-actions loin d’être envisagées et entreprises au moment du tournage.
Carl Reiner et Steve Martin – duo qu’on retrouvera quatre films dont Un vieux schnock et L’homme aux deux cerveaux – vont aussi comprendre le genre du point de vue de l’écriture au point de proposer un humour qui peut paraitre joyeusement absurde mais qui se trouve en réalité loin d’être en décalage avec les codes du genre. La succion de balles renvoie à la censure de l’époque et à l’usage de la métaphore pour évoquer la sexualité des protagonistes (coucou La Mort aux Trousses et le train qui entre dans le tunnel). Les petits mots de Marlowe qui tiennent du petit guide moral de détective se jouent des choix difficiles des héros face à l’évidence émotionnelle de leurs relations. Ce travail de comédie permet à Reiner de proposer un comique formidablement croisé avec l’ADN du film noir et ce, sans jamais regarder le genre qu’il travaille de haut, forme d’arrogance créative (coucou Rian Johnson et À couteaux tirés). Avec l’humour efficace au premier degré comme au deuxième, Les Cadavres ne portent pas de costard réussit à investir le spectateur dans un spectacle de détournement inédit, à l’inverse de la Dialectique peut-elle casser des briques ? (1973) qui mêle extraits de films de kung-fu avec un re-doublage absurde des séquences. On peut enfin poser aisément une fausse question tant la réponse semble évidente : Les Cadavres ne portent pas de costard n’aurait-il pas inspiré un certain Robert Zemeckis pour Qui veut la peau de Roger Rabbit ?
Extrait avec Ray Milland – Les Cadavres ne portent pas de costard
Blu-ray Noir
L’édition Blu-ray des Cadavres ne portent pas de costard est intéressante en termes de bonus mais critiquable concernant le master video et son traitement. En effet, à l’inverse des éditions étrangères, Elephant Films fournit ici deux compléments en plus de la traditionnelle présence de la bande-annonce ici présentée dans une qualité moyenne faute du matériel obtenu par l’éditeur. On trouve d’abord un excellent entretien avec Carl Reiner, un bonus exclusif propre à l’éditeur d’une durée de dix-huit minutes. Le cinéaste-acteur-producteur revient sur son lien avec la France, la conception des Cadavres ne portent pas de costard (de la recherche documentaire à l’élaboration de l’homogénéité entre les archives et ses prises de vues), son envie de jouer l’officer nazi Von Kluck, et sur Steve Martin et son sens comique. On retrouve ensuite le duo Julien Comelli/Erwan Le Gac, habitué des éditions Elephant Films. Les deux proposent à nouveau un nouveau document stylisé mettant en scène le premier dans une ambiance de film noir avant de le poser face caméra pour son retour sur la carrière de Carl Reiner (jusqu’à la fin de son duo avec Steve Martin) et le film de détournement. Si l’on pouvait les considérer comme un peu plus posés niveau stylisation et mise en scène kitsch, il n’en est finalement pas le cas. D’une durée d’environ vingt minutes, vous pouvez retirer trois à quatre minutes pour l’introduction et un clip musical final uber-stylisé de deux bonnes minutes qui n’a franchement pas sa place ici. Pire, si vous êtes patients et tenez jusqu’à la fin, une mention « bonus caché » se révèle. Cliquez dessus et vous aurez plus ou moins le même clip en couleur…
Concernant le master vidéo du métrage, on note de prime abord une forte compression du film présenté non pas sur un disque Blu-ray double couche de cinquante giga octets mais un disque simple couche de vingt-cinq go. Si l’apport HD est notable, on regrettera ainsi la compression trop importante du film qui peut notamment se traduire par un manque de soin pour réduire l’hétérogénéité entre les prises de vue de Reiner et les archives filmiques tendant à être plus ou moins granuleuses et parfois instables. On note aussi un manque de régularité dans la présentation des plans tournés en 1982 avec une gestion du grain et des formes qui semble être altérée artificiellement à plusieurs moments. Cela est peut-être dû à l’usage d’un filtre de renforcement des détails et contours. Du côté du son, on trouve peu à redire, même du côté de la VF dont les voix écrasent et dominent le spectre d’effets sonores de façon moins abrupte que d’habitude.
On souhaite au métrage de Reiner une meilleure édition, notamment en termes de master video. En attendant, cette édition Blu-ray constitue actuellement la meilleure façon de redécouvrir Les Cadavres ne portent pas de costardet de poursuivre son expérience avec d’excellents compléments exclusifs.
Bande-annonce – Les Cadavres ne portent pas de costard (1982)
Douze ans après Le Mariage de Tuya, le réalisateur chinois Wang Quan’an retour en Mongolie pour La femme des steppes, le flic et l’œuf, un OVNI des steppes radical, esthétique… et quelque peu hermétique.
En 2007, le public cinéphile occidental découvrait le cinéaste chinois Wang Quan’an avec le magnifique Mariage de Tuya, tourné l’année précédente et qui remporta l’Ours d’or au festival de Berlin. Dans un style naturaliste typique de la sixième génération de réalisateurs chinois, ce film dont l’action était située en Mongolie avait pour héroïne une éleveuse qui décidait de divorcer de son mari malade afin d’épouser un autre homme et pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants et de son ex-mari.
D’aucuns rapprocheront à juste titre ce troisième film de Wang Quan’an de La femme des steppes, le flic et l’œuf. Le fait que le cinéaste originaire du Shaanxi ait à nouveau installé sa caméra en Mongolie après trois fictions sans lien avec ce pays voisin, ainsi que le style documentaire et la protagoniste féminine qui est… une éleveuse de moutons, situent en effet ce film dans la lignée de son illustre prédécesseur. Pourtant, plus de dix ans après son triomphe berlinois, Wang Quan’an a considérablement fait évoluer son style. Le spectateur le découvrira dès la séquence d’ouverture, longue prise subjective de l’intérieur d’une jeep roulant de nuit dans la steppe, avant de s’arrêter net devant le cadavre nu d’une femme. Wang Quan’an a redéfini son style visuel dans un sens à la fois plus radical et léché, lui permettant de sortir du carcan parfois réducteur de cette fameuse « sixième génération » chinoise.
En effet, d’une part l’on retrouve dans ce film une inclination documentaire visant à demeurer au plus près des conditions de vie particulièrement difficiles des protagonistes, qui perpétuent dans un environnement hostile des activités ancestrales. Dans la steppe, pas de place pour le romantisme, et les images crues, sans prise de distance, se succèdent à l’écran : qu’il s’agisse de la mise à mort d’un mouton, du vêlage nocturne dont s’occupent la bergère et son ami/amant à la seule lumière de leur lampe frontale, ou du dépucelage du jeune policier sauvé d’une mort certaine par ladite bergère (qui garde son fusil sur elle pendant l’acte, car le loup rôde !), ces scènes sont toutes filmées avec une proximité et une absence d’artifices identiques, comme pour signifier la communauté de destins de l’homme et de l’animal dans ce décor de bout du monde – y compris la mort, qui n’est jamais bien loin. D’autre part, ce style naturaliste est nuancé par un goût assumé pour l’élégance visuelle, offrant un résultat hybride.
La femme des steppes, le flic et l’œuf compose ainsi une série de tableaux reposant essentiellement sur le décalage – on y reviendra – et la magnificence de la mise en scène, presque toujours via d’interminables plans fixes. Ainsi, même dans la scène « d’amour » déjà décrite, les protagonistes sont adossés au chameau de la bergère, pour un résultat visuel original et marquant. La steppe, quant à elle, occupe sans doute le premier rôle dans ce film. Filmées dans toute leur splendeur dépouillée et sauvage (l’image est signée du directeur photo français Aymeric Pilarski), ces étendues semblent dans notre imaginaire d’Occidentaux immuables depuis que les hordes de cavaliers menées par Gengis Khan les ont quittées au début du XIIIe siècle pour s’en aller conquérir le monde. Jamais, peut-être, un aussi bel hommage visuel n’avait-il été rendu dans un film de fiction à la steppe asiatique.
La vraie réussite formelle du film se heurte pourtant à l’éternel débat des amateurs du sixième art, peut-être le plus ancien de tous : celui de l’équilibre entre fond et forme. En effet, si l’on saluera la radicalisation visuelle de Wang Quan’an, on se gardera d’étendre cet enthousiasme à cette radicalisation affectant l’histoire. Quelle histoire, d’ailleurs ? La piste du film policier que suggère la découverte du cadavre dans la première scène est rapidement abandonnée. Même la révélation du « héros » du film se décline sur le mode de la fausse piste, puisque le jeune policier sommé de surveiller le cadavre disparaît en cours de film, au profit de la bergère qui semblait d’abord n’être qu’un modeste second rôle. Film social sur les nomades de la steppe ? Pas davantage, le naturalisme affiché n’étant qu’un élément parmi d’autres d’une fiction hybride à la trame narrative pour le moins fine. Il y a bien la thématique de la maternité, exprimée là encore tant dans la longue mémoire de la steppe (le « öndög » du titre original désigne les œufs de dinosaures qui ont été découverts en Mongolie) que dans la réalité de ses habitants actuels (la grossesse confirmée de la bergère). Mais elle n’est finalement qu’un élément symbolique et mineur dans un film qui privilégie les longs moments de stase et l’atmosphère volontairement décalée, parfois absurde.
Malheureusement, l’aspect décousu du film associé à la durée excessive des plans fixes testeront même les cinéphiles les plus endurcis. Wang Quan’an a beau avoir distillé dans sa drôle de fresque mongole un peu d’humour – encore une première expérience de sa part –, celui-ci ne fonctionne que partiellement. Si on apprécie la façon dont la modernité, tellement incongrue dans cet environnement, est moquée par le cinéaste (les bâtiments sont laids et sans âme, la jeep ne redémarre plus, l’équipement du policier lui permet d’écouter de la musique, mais pas de se prémunir du froid ni de se protéger des loups), les quelques séquences plus farfelues (le jeune policier dansant frénétiquement en écoutant de la musique pour se réchauffer alors qu’il est abandonné dans la steppe par une nuit glaciale, les scènes d’amour pour le moins grotesques) sont à la fois trop longues et trop « faciles », déjà vues.
Reste donc un film hybride et expérimental, complètement décalé et sans ligne directrice, qui ne manque certes pas d’intérêt d’un point de vue plastique, mais qui peine à emporter l’adhésion. La facture certes plus classique mais nettement plus aboutie du Mariage de Tuya demeure donc à ce jour la référence indépassable du cinéaste chinois.
Synopsis : Le corps d’une femme est retrouvé au milieu de la steppe mongole. Un policier novice est désigné pour monter la garde sur les lieux du crime. Dans cette région sauvage, une jeune bergère, malicieuse et indépendante, vient l’aider à se protéger du froid et des loups. Le lendemain matin, l’enquête suit son cours, la bergère retourne à sa vie libre mais quelque chose a changé.
La femme des steppes, le flic et l’œuf – Bande-annonce
La femme des steppes, le flic et l’œuf – Fiche technique
Réalisateur : Wang Quan’an
Scénario : Wang Quan’an
Interprétation : Dulamjav Enkhtaivan (la bergère), Aorigeletu (le berger), Norovsambuu Batmunkh (le jeune policier)
Photographie : Aymeric Pilarski
Montage : Wang Quan’an, Yang Wenjian
Son : Lou Yatao, Yan Peiguo
Producteur : D. Byambatsogt, Ying Ye, Yuanhui
Maisons de production : Star Light Films, New Theater Union, Landi Studios, Mogo Film Labs, October Harvest Culture Media
Distribution (France) : Diaphana
Récompenses : Montgolfière d’Or du Festival des 3 Continents de Nantes, Grand Prix du Festival de Gand
Durée : 92 min.
Genre : Comédie, Thriller
Date de sortie : 19 août 2020
Mongolie/Chine – 2019
Par son format au long cours, la série télévisée permet à ses scénaristes de caractériser certains personnages, enjeux dramatiques ou catégories sociales de manière suivie et substantielle. Durant son âge d’or, HBO a ainsi offert un point de vue inédit sur la prison (Oz), la mafia italo-américaine (Les Soprano), la ville de Baltimore (The Wire) ou une famille gérant une entreprise de pompes funèbres (Six Feet Under). L’ambition de ce cycle est de pousser la réflexion plus loin encore, en nous attachant à décrypter ces représentations qui font la sève des séries télévisées.
Le logo de la sérieDownton Abbey nous montre le château où se déroule l’action (appelé Downton Abbey dans la fiction, en réalité Highclere Castle) et son reflet inversé, ce qui résume plutôt bien le propos de la série : nous montrer en parallèle ce qui se passe en haut (la famille noble Crawley) et en bas (leurs serviteurs). Deux mondes, deux classes sociales plus ou moins organisées de la même façon, qui évoluent chacune de son côté, tout en ayant d’inévitables interactions.
Les deux mondes sont organisés de façon similaire, autour d’une figure masculine paternaliste, Lord Robert Crawley, comte de Grantham d’un côté, et Charles Carson de l’autre. Tous les deux ont le même rôle, celui de veiller au bon fonctionnement de leur “famille” et à ce que chacun respecte son rôle. Chaque épisode va se dérouler alternativement “en haut” et “en bas”, chaque groupe devant faire face à des difficultés et des questionnements liés aux personnalités de chacun, mais aussi à leur appartenance à une classe sociale.
A priori, le fonctionnement social est harmonieux, chacun connaît son rôle et reste à sa place. Ici, pas de lutte des classes, pas de confrontation. Les nobles servent le pays et la région qu’ils doivent gérer, les serviteurs accomplissent leurs tâches quotidiennes pour leur faciliter le travail, et chacun éprouve une fierté à faire ce qu’il a à faire. Car les serviteurs sont fiers d’être ce qu’ils sont, en particulier auprès d’une famille de nobles comme les Crawley, ce qui est perçu comme une forme d’accomplissement social. A ce titre, il est intéressant de voir, dans le long métrage sorti en 2019, le conflit entre les serviteurs de Downton et ceux de la famille royale, pour se faire une idée du contentement ressenti par l’acte de servir de hautes personnalités.
Deux classes sociales apparemment parfaitement homogènes et vivant côte à côte.
Certes, mais dès le premier épisode, le caractère hermétique des classes sociales va être remis en cause, et ce sera un fil rouge de toute la série. Ainsi, lorsque débute Downton Abbey, les héritier du domaine viennent de mourir dans le naufrage du Titanic, et il faudra donc trouver un nouvel héritier (ce qui ravive le thème de la transmission, qui sera important dans toute la série, transmission du savoir ou transmission sociale). Et la solution au problème se trouvera dans la personne d’un lointain cousin, Matthew Crawley. Un membre de la bourgeoisie qui refuse, dans un premier temps, de se conformer aux manières de la noblesse. Il ne veut pas habiter au domaine de Downton et surtout ne veut pas quitter son travail d’avocat. Le choix qui se posera au sein de la famille sera donc : acceptation de la différence ou assimilation progressive aux coutumes aristocratiques ?
Le personnage de la mère de Matthew sera peut-être encore plus important. Durant toute la série, elle restera aux côtés de lady Violet, la mère du comte de Grantham, qui l’acceptera à condition que chacune reste à sa place. Ainsi, dans les dernières saisons, lady Violet rejettera l’idée d’un remariage d’Isabelle Crawley, union qui ferait d’elle une aristocrate de rang supérieur. A la même période environ, les deux femmes entrent en conflit au sujet de l’hôpital du village, lady Violet voulant ne rien changer à sa situation tandis qu’Isabelle accepte le projet de rattachement à l’hôpital de York ; l’aristocratie se fait ainsi gardienne des traditions et d’un statu quo social et politique alors que la bourgeoisie aurait une volonté de modernisation.
Cette confrontation à une modernisation qui oblige l’aristocratie à sortir de ses traditions est un thèmes principaux de la série. C’est traité parfois sur le mode comique (voir l’arrivée révolutionnaire du téléphone à Downton Abbey, puis la première fois où ils entendent le roi à travers la radio), mais aussi parfois de façon plus grave. Ainsi, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement socialiste met la famille Crawley en émoi, et divise les serviteurs. Dans la même période, la nécessité de réduire le train de vie de la famille en mettant fin à certains postes de serviteurs entraîne, là aussi, des questions sociales : le prestige aristocratique se distingue-t-il par l’ampleur du nombre de ses domestiques ? Combien de valets de pied sont-ils nécessaires dans une maison digne de ce nom ? Doit-on attendre d’une famille noble qu’elle se plie aux évolutions sociales ? Se dévoile là toute une confrontation entre les traditions et la modernité.
Cette question de la modernité portera aussi sur l’ouverture d’une classe sociale jusque là très fermée. Une scène est très symbolique, celle de la “journée portes ouvertes” à Downton, où la famille Crawley ouvre son domaine et guide elle-même les habitants des environs qui viennent le visiter. Au XXème siècle, est-il possible que l’aristocratie qui participe au gouvernement du pays reste une classe fermée ?
Cette ouverture, ce sera sans doute Sybil qui l’incarnera le mieux. L’une des trois filles de lord Grantham est, dès le début, présentée comme une grande militante socialiste et imposera à sa famille son mari, Tom Branson, qui n’est autre que… le chauffeur des Crawley. La question, pour Tom, sera, outre de se faire accueillir dans une famille noble, de garder son identité. Il cherchera constamment à garder ses spécificités tout en faisant partie intégrante d’une famille aristocratique. Ainsi, il cherchera à travailler par lui-même, allant jusqu’à ouvrir une concession automobile, tout en gérant une partie du domaine de Downton. La question se posera de façon encore plus ardue lorsqu’il sera séduit par une jeune institutrice aux idées très révolutionnaires et dans laquelle il se reconnaîtra. Ce sera alors un conflit intérieur entre ce que fut Tom dans le passé et ce qu’il est devenu alors. Ses positions politiques sont-elles compatibles avec son rôle dans une famille aristocratique ?
La même institutrice qui saura séduire Tom Branson apportera aussi un autre sujet de réflexion : l’éducation comme ascenseur social. Ainsi, elle va pousser la jeune Daisy, servante travaillant aux cuisines de Downton, à se lancer dans des études qui pourraient lui permettre, à terme, de sortir du rôle de domestique. Daisy sera aidée en cela par un autre serviteur, Molesley, qui avait toujours voulu être instituteur mais ne put mener des études dans sa jeunesse par manque d’argent. L’éducation atteint ici pleinement son rôle, qui consiste à élever socialement les personnes et les faire sortir de situations sociales compliquées.
Downton Abbey aborde donc, au fil de ses six saisons, la question des relations sociales par différents biais. Cette question est souvent mise en relation avec l’idée d’ouverture, contrainte ou volontaire : ouverture à d’autres classes sociales, ouverture choisie ou imposée par l’époque, etc. Downton abbey pourrait, finalement, se résumer à l’histoire d’une famille noble qui s’ouvre au monde extérieur.
Conçue à la demande du magazine Pilote, cette deuxième aventure d’Ergün l’errant présente une sorte de feu d’artifice dans la manière SF-Fantastique de Dieter Herman Comès (belge d’expression allemande), le futur dessinateur de Silence (1980).
Malgré un style qui surprend forcément par rapport à ses œuvres en noir et blanc, force est de constater qu’on retrouve ici de nombreuses caractéristiques du dessinateur, en particulier dans les thèmes, à commencer par celui de la mort et de tout ce qui l’accompagne, les corbeaux notamment qui hantent littéralement ses albums. Ici, on observe une réflexion par rapport à la vanité de toute existence et un aperçu très significatif des forces du mal en action, avec une illustration de couverture qui ne laisse aucun doute quant à l’identité du maître des ténèbres évoqué par le titre. Dans cet album, Comès s’en donne à cœur-joie dans l’exploration des forces occultes, un thème qui revient lui aussi très régulièrement dans ses albums. On remarque aussi que les croyances religieuses jouent un rôle fondamental dans le scénario.
Une somptueuse combinaison
On ne sait pas grand-chose d’Ergün (voir Le Dieu vivant sa précédente aventure), sinon qu’il erre dans l’espace à bord d’un vaisseau intergalactique. Dans le noir du vide intersidéral (non-couleur qui ne doit rien au hasard, puisqu’Ergün est dans le noir total quant à sa destinée personnelle), pourquoi croise-t-il le chemin du Démon ? Le destin, à moins que ce soit juste une erreur ou une illusion. Toujours est-il qu’il ne fait pas bon se trouver en travers du chemin du maître des ténèbres. Voilà Ergün conduit par l’Ankou (référence à Spirou), ce dernier le menant tout simplement à… son enterrement ! Ergün se trouve plongé dans un abîme de perplexité à la hauteur des réflexions accompagnant les premières planches, dont « Le temps, l’espace, la vie, la mort… tout est relatif » ainsi que d’autres signées Shakespeare, Lovecraft et Jean Ray qui donnent le ton. Comès ne craint absolument pas les références ni les vertiges métaphysiques et il enchaîne les péripéties les plus étranges sans le moindre complexe. Au contraire, il en profite pour imaginer un monde peuplé de créatures étranges aux menées bizarres, dans des décors où formes et couleurs créent le malaise mais aussi quelques chocs esthétiques. L’omniprésence du fantastique crée une ambiance inimitable où Comès brode avec maestria avec le décorum de la religion catholique (cathédrale, processions, costumes, chants, cérémonies) dans une ambiance funèbre, avec réminiscences d’épisodes liés aux deux guerres mondiales, ainsi qu’un instrument de torture tout droit sorti du Moyen-Âge. La mort dont il est question est bien celle d’Ergün et Comès accentue l’atmosphère morbide par un choix de couleurs très adapté, puisque dominent le mauve et le violet, dans un univers cauchemardesque peuplé de créatures liées à des mythes autour de la mort. Ergün est convié à une sorte de quête autour de sa propre mort, dans une ambiance délirante qui pourrait le mener à la folie (à moins qu’elle ne fasse que la confirmer).
Histoire d’un album maudit
Comès maîtrise bien son scénario et retombe finalement sur ses pattes avec aisance. Il se montre à l’aise pour la mise en scène de son histoire, variant avec habileté tailles et formes des vignettes selon les besoins et son envie de lâcher des informations, d’avancer dans l’intrigue ou de créer un effet visuel (les plus grandes vignettes méritent le détour). Une mention éditeur informe que Comès a dessiné ce récit en 1974 (date confirmée par des indications de coins de planches, même si la dernière indique 1975), mais qu’il n’avait jamais été publié car l’éditeur d’origine (non mentionné), en avait perdu plus de 20 planches (probablement sur la fin de l’album). À l’initiative du mensuel (A SUIVRE), Comès a accepté de les redessiner en 1979 en se fiant à de mauvaises photocopies de ses originaux. Merci donc aux efforts conjoints de l’éditeur et du dessinateur pour ce récit désormais complet. C’est d’autant plus précieux que Le maître des ténèbres montre un aspect original du talent et des obsessions du dessinateur.
Une ambiance et un style très particuliers
En 44 planches, Comès crée une atmosphère très particulière, tout en bouclant un scénario très noir et grinçant. Il illustre avec crédibilité sa vision des forces du mal à l’œuvre et accompagne l’ensemble de références bien choisies. Et il se montre capable, sur commande, de retrouver une façon de faire qu’il avait abandonnée selon l’évolution de son style graphique. Le tout sans pour autant faire la moindre concession à ses obsessions ou thèmes de prédilection. Un caractère qui pourra rebuter, car Comès se situe tout à l’opposé de la séduction par le mouvement, des couleurs vives, et/ou des personnages sympathiques évoluant dans un univers où l’humour serait roi. Ce n’est certainement pas un hasard s’il a fait partie de l’aventure (A SUIVRE) à une époque où, d’une certaine façon, la bande dessinée entrait dans l’âge adulte, avec l’émergence des romans graphiques dans un paysage éditorial jusqu’alors dominé (au moins chez nous), par les séries calibrées des maîtres de l’école franco-belge. Bonne nouvelle, Casterman annonce pour le 9 septembre, la réédition groupée en un seul album, des deux aventures d’Ergün l’errant !
L’actualité est émaillée de problématiques liées aux ressources naturelles : émeutes de la faim, réunions de l’OPEP, envolées des prix des matières premières, rapports de l’Union européenne sur les terres rares, économies asphyxiées par une dévaluation soudaine des hydrocarbures… Bernadette Mérenne-Schoumaker actualise nos connaissances sur les produits de base dans un atlas à paraître aux éditions Autrement.
L’intérêt pour les métaux est à la fois ancien et éminemment contemporain. Dès l’Antiquité, les hommes exploitent l’or, l’argent, le fer, le cuivre, le plomb ou l’étain. Aujourd’hui, ce sont les terres rares qui se portent au frontispice des préoccupations. Et pour cause, comme le souligne l’essayiste Guillaume Pitron dans un essai paru en janvier 2018, ces métaux nécessaires aux panneaux photovoltaïques ou aux voitures électriques occasionnent de nouvelles dépendances (à la Chine, au Congo, à la Russie…) en même temps que des défis écologiques inédits. Dans cet Atlas mondial des matières premières, Bernadette Mérenne-Schoumaker et Claire Levasseur cartographient la production et les réserves de terres rares. La Chine, le Brésil ou le Vietnam apparaissent ainsi comme les principaux interlocuteurs des pays importateurs, une situation significative alors même que des domaines aussi variés que la recherche militaire, les énergies renouvelables ou les nouvelles technologies de l’information dépendent pour partie de ces ressources naturelles. Hydrocarbures, charbon ou uranium font eux aussi l’objet d’un chapitre dédié en resituant les principaux enjeux.
Les trois grandes productions de céréales – riz, blé, maïs – se renforcent, les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, le Brésil et l’Inde faisant office de principaux producteurs. Elles continuent de fournir environ 45 % des calories alimentaires de l’humanité. Le café demeure toutefois en valeur la première denrée agricole échangée dans le monde : sa production se fait au Sud, sa transformation au Nord et, à eux seuls, les États-Unis et l’UE totalisent 57 % de ses importations mondiales. Le bois constitue également une ressource de premier plan, puisque son commerce excède les 250 milliards de dollars et sous-tend d’épineux enjeux sociaux – la vente illégale – et écologiques – sa gestion durable. Un bien universel et public comme l’eau douce a également toute sa place dans cet atlas : la capter, l’épurer et la distribuer nécessite des coûts de plus en plus importants et son prix final s’en ressent. Surtout, une forte inégalité géographique frappe cette ressource naturelle indispensable à l’homme et à l’agriculture. L’Afrique septentrionale connaît par exemple des situations de stress hydrique, voire de pénurie.
En élargissant le spectre, Bernadette Mérenne-Schoumaker décrit une situation tendue : la demande mondiale en ressources naturelles ne cesse de croître tandis que l’offre peine à suivre. Croissance démographique et économique mettent sous tension des produits souvent liés entre eux par leurs usages ou leurs prix. La finitude des ressources et les questions écologiques qu’elles supportent appellent à une réflexion de fond sur nos modes de production et de consommation. L’action des investisseurs financiers dans la négoce (Cargill, Rosneft ou Trafigura) n’est évidemment pas de nature à apaiser les crispations : la spéculation peut entraîner une grande volatilité des prix des matières premières, et ce autant pour les métaux que les hydrocarbures ou les produits agricoles. Ce sont souvent les populations les plus vulnérables qui en paient les pots cassés, comme en témoignent les émeutes dites de la faim qui ont secoué l’Algérie, l’Egypte, le Mali ou l’Argentine depuis 2008.
Outil précieux et riche en cartographies, cet Atlas mondial des matières premières passe en revue de nombreux sujets dont l’actualité demeure brûlante : les produits d’avenir, les poissons et leur élevage, les changements climatiques, l’organisation des marchés des matières premières, la fameuse « maladie hollandaise », l’indépendance énergétique américaine ou encore la sécurisation des approvisionnements chinois. Pour résumer des problématiques qui s’enchevêtrent au mieux comme un plexus, on notera finalement que « la carte du monde semble (…) se reconstruire autour des ressources naturelles qui continuent par ailleurs à alimenter de nombreux conflits ou suscitent la course à l’exploration de nouveaux territoires tant terrestres que marins ».
Atlas mondial des matières premières, Bernadette Mérenne-Schoumaker Autrement, septembre 2020, 96 pages