The sleeper awakens : le mal lovecraftien au cinéma

« N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des éternités étranges peut mourir même la mort ». L’univers créé par l’écrivain états-unien Howard Philips Lovecraft nourrit le cinéma depuis des décennies. A travers quelques films, nous vous proposons une description de ces univers unique et terrifiant.

Dans l’univers des films d’horreur, peut-être encore plus qu’ailleurs, la qualité du « Mal » influe fortement sur l’intérêt du film. Si l’antagoniste maléfique ne fait pas tout dans un film (la capacité d’un cinéaste à implanter une ambiance et pas seulement à accumuler des scènes horrifiques est d’une importance capitale), sans lui, tout s’écroule.

Dans le domaine de l’horreur, en cinéma comme en littérature, l’influence de l’écrivain états-unien Howard Philips Lovecraft est prédominante. Le romancier, au fil de ses récits, a créé un style d’horreur facilement identifiable, traversé par des thèmes majeurs.

Ce sont ces thèmes, et pas forcément les personnages lovecraftiens (dont les fameux Grands Anciens) que l’on va retrouver dans les films. Dans cet article, plus que des adaptations directes de romans de Lovecraft (L’Appel de Cthulhu, La Couleur tombée du ciel, Re-animator…), nous allons nous pencher sur des films dont le traitement renvoie à l’œuvre de l’écrivain.

Mal indicible

Une des caractéristiques du mal lovecraftien, c’est l’impossibilité où l’on se trouve de le décrire. Les êtres maléfiques du monde de l’écrivain ne peuvent pas être décrits. Ainsi, nous nous trouvons souvent face à un mal qui, à l’écran, reste totalement ou partiellement invisible. Qui peut dire à quoi ressemble la Chose du film de John Carpenter The Thing ? L’être prend (ou tente de prendre) la forme de ses victimes, et l’horreur prend toute sa splendeur visuelle lors de scènes où l’apparence de ces victimes est déformée à l’extrême. Du coup, le mal peut être n’importe qui, mais surtout il reste impossible à définir, impossible à catégoriser et à appréhender, car il n’a pas de forme précise.

Cette « indescriptibilité » du Mal est remarquablement « montrée» dans The Lighthouse, de Robert Eggers. Le film décline une série de visions cauchemardesques, mais rien ne semble définir précisément quel est le mal qui frappe les personnages. C’est surtout la présence, de temps à autre, d’un tentacule qui ramène le film dans le domaine de Lovecraft. Mais si ce mal est indescriptible, il est bel et bien là : il se voit par sa façon d’affecter les personnages, de troubler leur santé mentale. Ce sont les conséquences de sa présence qui se font sentir.

De fait, donc, pour correspondre à cette impossibilité à décrire le mal, les films d’inspiration lovecraftienne, bien souvent, ne montrent pas de monstres, ou alors le strict minimum. Ainsi, dans Le Prince des ténèbres, de John Carpenter, l’antagoniste maléfique est représenté par une sorte de liquide verdâtre tournoyant dans un sarcophage scellé.

Contenir le Mal

Pourquoi le sarcophage est-il scellé ?

Pour empêcher le mal de déferler sur le monde.

Il s’agit, là aussi, d’un des ressorts majeurs de l’œuvre de Lovecraft : l’humain se trouve au bord du gouffre, à la limite d’un déferlement du mal antédiluvien. Pour le moment, les choses innommables sont contenues, retenues. Cette image traverse les films, depuis la trappe menant à la cave où est enfermée leur amie possédée dans Evil Dead jusqu’à cette porte de l’église d’Hobb’s End dans L’Antre de la folie.

Le problème, bien entendu, c’est que ce dispositif censé faire barrage au mal est très précaire (ou très vieux). Comme le sarcophage contenant Le Prince des ténèbres, il fuit de partout, il est au bord de craquer.

D’ailleurs, l’influence du mal se fait de plus en plus sentir. Les signes avant-coureurs de son déferlement sont légion. Dans Le Prince des ténèbres, de nombreux badauds menaçant, attrapés par l’influence maléfique, se regroupent autour de l’église. Dans L’Antre de la folie, le monde est gagné par une violence inouïe et dévastatrice. Il semblerait que les personnages de The Lighthouse soient eux aussi victimes de cette aura maléfique qui se dégage de ces non-humains.

Mais cette influence ne se fait pas ressentir que sur les humains, elle affecte aussi les animaux, les plus simples (comme les fourmis, insectes et autres bestioles gluantes dans Le Prince des ténèbres) jusqu’aux plus complexes (le chien dans l’ouverture de The Thing), en passant par les oiseaux comme les mouettes de The Lighthouse, dont une légende prétend qu’elles abriteraient des âmes de marins morts. De fait, les humains eux-mêmes, lorsqu’ils sont touchés par cette aura, semblent comme déshumanisés. Les hordes qui entourent  l’église du Prince des ténèbres paraissent agir comme une vaste fourmilière, tandis que les gardiens de phare de The Lighthouse en viennent parfois à pousser des cris sauvages et monstrueux.

Monde irrationnel et prophètes fous

Si le mal n’est pas décrit, c’est que l’homme ne peut pas le penser ni le dire. Ce à quoi il est confronté dépasse de très loin toutes les faibles capacités de la logique et du raisonnement humain. Ces êtres, dans l’œuvre romanesque de Lovecraft, ont habité la Terre bien avant que l’humain n’apparaisse, et semblent parfois être assimilés aux dieux des anciennes mythologies. Dans Le Prince des ténèbres, le personnage du prêtre, incarné par Donald Pleasance, apprend que sa religion cache en réalité des vérités bien terrifiantes, dont l’horreur a été fortement atténuée.

Plus tôt dans le même film, cette victoire de l’irrationnel, de ce qui est effrayant car ne peut pas être appréhendé par l’esprit humain, est comparée à la physique quantique :

«Depuis les amis de Job voulant récompenser les bons et punir les méchants aux chercheurs des années 30 prouvant avec horreur que tout ne peut être prouvé, l’homme a cherché à ordonner l’univers. Mais il a fait une surprenante découverte. Il y a bien un ordre qui régit l’univers, mais ce n’est pas du tout ce qu’il imaginait ».

Cette vérité, certains ont pu l’approcher et font désormais figure de prophètes pour les uns, de fous furieux pour les autres. Sutter Cane, l’écrivain visionnaire de L’Antre de la folie, en fait partie.

D’ailleurs, comme il se doit, les livres sont souvent au centre des énigmes lovecraftiennes. A travers le Morturom Demonto, le livre « couvert de peau humain et écrit avec du sang humain » du film de Sam Raimi Evil Dead, il est facile de retrouver le Necronomicon, le livre monstrueux de « l’Arabe dément Abdul al-Hazred ». Le Morturom Demonto est au centre de la saga Evil Dead car il permet aussi bien d’invoquer des démons que de les renvoyer d’où ils viennent.

Un livre est aussi au centre de l’histoire dans Le Prince des ténèbres, un livre qui sera traduit petit à petit. Celui-ci, écrit en mélangeant différentes langues antiques, mais aussi avec des codes chiffrés, explique la réalité qui se cache derrière les récits des grandes religions.

Enfin, au sommet de tout cela se trouve l’œuvre complète de l’écrivain Sutter Cane, qui rapporte dans ses romans les visions de folie qui lui sont transmises par les êtres maléfiques. Les livres du romancier provoquent des crises de démence collective qui aboutissent à des déferlements de violence (ces livres sont aussi au cœur d’une réflexion profonde et remarquable sur le rapport entre fiction et réalité).

En bref, plusieurs raisons expliquent que le mal lovecraftien soit aussi terrifiant. D’abord, il domine complètement des humains qui, subitement, ne comptent pas plus que de vulgaires insectes. Les êtres monstrueux qui se cachent derrière tout cela dépassent les faibles humains dans tous les domaines. Ensuite, le mal lovecraftien est le domaine de la folie, de la perte de la raison. Non seulement l’humain n’est rien, mais il perd même le contrôle de lui-même. Enfin, il y a un caractère inéluctable dans ces récits qui se déroulent comme autant de comptes à rebours avant l’apocalypse. Une scène, répétée à plusieurs reprises dans le Prince des ténèbres, est significative : on y voit un appel venant du futur et annonçant la fin du monde. Mais celle-ci est-elle vraiment inévitable ?

Films présentés dans l’article (dans l’ordre chronologique) :

_ Evil Dead, de Sam Raimi, 1981

_ The Thing, de John Carpenter, 1982

_ Prince des ténèbres, de John Carpenter, 1987

_ L’Antre de la folie, de John Carpenter, 1995

_ The Lighthouse, de Robert Eggers, 2019

Autres films d’inspiration lovecraftienne (sélection) :

_ La Malédiction d’Arkham, de Roger Corman, 1963

_ Re-animator, de Stuart Gordon, 1985

_ From Beyond : aux portes de l’au-delà, de Stuart Gordon, 1986

_ The Resurrected, de Dan O’Bannon, 1992

_ The call of Cthulhu, d’Andrew Leman, 2005 (très bonne adaptation, tournée comme un film expressionniste muet)

_ The whisperer in darkness, de Sean Branney, 2012

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.