Les ingénieurs du son : lumière sur des hommes de l’ombre

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Lorsque l’on parle de cinéma, on pense presque toujours d’abord à l’image. Le septième art se découvrirait et se vivrait avant tout avec nos yeux, admirant notamment des paysages, des étoiles, des champs de bataille, des animaux ou des créatures fantastiques. Pourtant, un autre de nos sens, souvent sous-estimé, occupe un rôle essentiel dans notre expérience des salles obscures : le son, le premier sens que nous percevons avant même notre naissance.

C’est bien grâce au son que nous plongeons dans un univers cinématographique donné, et plus largement, que nous ressentons et frissonnons. Que serait en effet une scène d’action sans le sifflement des balles, le retentissements des explosions, les vibrations des vaisseaux ? A l’occasion de ce mois consacré aux techniciens du cinéma, LeMagduCiné revient sur le travail indispensable des ingénieurs du son dans la réalisation et l’appréhension d’un film.

La bande-son d’un film se compose de trois éléments : les dialogues, les effets sonores et la bande-originale. La qualité de chacun d’eux, ainsi que l’équilibre choisi entre eux lorsqu’il coexistent, n’ont qu’un seul et unique objectif : susciter l’émotion.

Le travail des ingénieurs du son intervient sur les deux premiers types de sons. Il se focalise d’abord sur l’élaboration des effets sonores, ce sont les effets spéciaux, réalisés au cours du tournage et/ou au cours de la post-production. Il se poursuit par l’insertion et la post-synchronisation éventuelles des dialogues, lorsque ceux-ci sont enregistrés hors champ ou ne sont pas parfaitement synchronisés avec l’image. Les ingénieurs du son définissent ensuite, pour chaque scène, le degré d’intensité de chacun de ces trois composants sonores, c’est le mixage du son. Enfin, une fois tous ces éléments créés et choisis, ils procèdent au montage du son, ce qui apporte cohérence, fluidité et puissance à la bande sonore.  Le récent documentaire Making Waves : the art of cinematic sound, présenté au Festival de Deauville 2019, expose avec passion et pédagogie, démonstrations à l’appui, l’apport considérable des techniciens du son à une œuvre cinématographique. Des hommes de l’ombre, moins connus qu’un réalisateur ou qu’un chef opérateur, mais sans lesquels nous ne pourrions pas vivre le cinéma avec autant d’immersion et d’intensité.

Making Waves : The Art of Cinematic Sound : Trailer

L’élaboration des effets sonores demeure le cœur de l’art des ingénieurs du son. Elle se construit autour de trois axes : l’atmosphère sonore, les bruitages et les effets spéciaux.

L’atmosphère sonore consiste en une ligne générale, une directive dans la conception du son, et donne ainsi un ton spécifique à la bande sonore à chaque instant. Les bruitages, créés pendant le tournage ou en post-production, visent à placer un son précis, qui n’émane pas directement de la scène, sur une image spécifique. Ces sons issus des bruitages peuvent être réalistes et refléter l’image. Citons par exemple le son des sabots d’un cheval en pleine course dans les westerns de Sergio Leone ou du célèbre claquement du fouet d’Indiana Jones. Mais ils peuvent au contraire sembler totalement anachroniques, improbables ou désopilants afin de conférer à un film un aspect décalé ou comique. Comment ne pas oublier les bruitages désormais historiques des Tontons Flingueurs, qu’il s’agisse du son décapant des coups de poings ou du “pop pop” inventif des pistolets silencieux ?

Après l’atmosphère sonore et les bruitages, les effets spéciaux, issus aujourd’hui du numérique, complètent la réalisation des effets sonores. Ce sont grâce à eux que les ingénieurs du son ont donné vie à certains personnages robotiques et monstres fictifs, tels R2D2, King Kong, les dinosaures effroyables de Jurassic Park ou des aliens envahisseurs plus ou moins terrifiants. 

Pour ce faire, les ingénieurs du son peuvent utiliser des bruits d’animaux. Ce fut notamment le cas pour les dinosaures de Jurassic Park, des éléphants ont été choisis pour le cri du T-Rex et un mix entre des dauphins, des morses et des chèvres pour celui du Raptor. Les outils et machines constituent également d’inépuisables sources d’inspirations pour les ingénieurs du son. Avec un peu d’imagination, il est ainsi tout à fait possible d’inventer des sons nouveaux et futuristes à partir d’objets simples de notre quotidien. En témoigne le fameux son du sabre laser de la première trilogie Star Wars, concocté par l’ingénieur Ben Burtt. Il provient d’un savant mixage entre les vibrations émises par un projecteur, un micro enregistreur à cassettes et un aspirateur. Les effets spéciaux nous font également ressentir des tirs, des décollages, des courses-poursuites, des crash, des explosions, des catastrophes naturelles avec un réalisme sans faille. Ainsi dans de nombreux films de guerre, comme Dunkerque, Tu ne Tueras Point, Il faut sauver le soldat Ryan, Au revoir là-haut, ou encore Apocalypse Now, le son, plus encore que l’image, nous plonge au centre de l’action en accentuant le suspense, la tension et l’horreur vécue par les soldats.  Mais l’émotion naît également d’un équilibre parfaitement étudié par les ingénieurs du son entre les niveaux sonores des dialogues, des effets spéciaux et de la bande-originale lors du mixage sonore. Les ingénieurs du son, sous la direction du réalisateur, peuvent choisir de mettre l’accent sur l’un des trois éléments : la bande-originale pour accentuer le caractère dramatique d’une scène, les dialogues afin de centrer l’action sur les personnages, les effets sonores pour immerger le spectateur dans une scène de bataille. Le dosage sonore ainsi défini impacte grandement ce que nous ressentons face à l’écran. La bande sonore de Hacksaw Ridge constitue un parfait exemple de l’influence exercée par la présence et l’intensité des différents éléments sonores sur nos émotions. Dans ce film de guerre réalisé par Mel Gibson, la première longue séquence de combat ne comporte au niveau du son que des dialogues faits de cris des soldats, et à une intensité plus forte, des effets sonores de tirs et de bombes. Cette configuration, marquée par l’absence totale de la bande-originale, nous place au cœur du champ de bataille avec un réalisme effrayant.

Hacksaw Ridge : extrait

En revanche, lors de la séquence de sauvetage des soldats survivants, la bande-originale redevient le principal élément de la bande sonore, afin de mettre l’accent sur l’incroyable courage de Desmond Doss et d’émouvoir le public. 

Hacksaw Ridge : extrait

En définitive, le travail des ingénieurs du son démontre qu’un film n’est pas qu’une œuvre purement visuelle. Un film s’écoute autant qu’il se regarde, et ce n’est qu’en associant un son exceptionnel à une image sublime que le cinéma parvient à nous faire vibrer pleinement. 

Redacteur LeMagduCiné
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