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La femme des steppes, le flic et l’œuf : l’ethnologie décalée

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Douze ans après Le Mariage de Tuya, le réalisateur chinois Wang Quan’an retour en Mongolie pour La femme des steppes, le flic et l’œuf, un OVNI des steppes radical, esthétique… et quelque peu hermétique.

En 2007, le public cinéphile occidental découvrait le cinéaste chinois Wang Quan’an avec le magnifique Mariage de Tuya, tourné l’année précédente et qui remporta l’Ours d’or au festival de Berlin. Dans un style naturaliste typique de la sixième génération de réalisateurs chinois, ce film dont l’action était située en Mongolie avait pour héroïne une éleveuse qui décidait de divorcer de son mari malade afin d’épouser un autre homme et pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants et de son ex-mari.

D’aucuns rapprocheront à juste titre ce troisième film de Wang Quan’an de La femme des steppes, le flic et l’œuf. Le fait que le cinéaste originaire du Shaanxi ait à nouveau installé sa caméra en Mongolie après trois fictions sans lien avec ce pays voisin, ainsi que le style documentaire et la protagoniste féminine qui est… une éleveuse de moutons, situent en effet ce film dans la lignée de son illustre prédécesseur. Pourtant, plus de dix ans après son triomphe berlinois, Wang Quan’an a considérablement fait évoluer son style. Le spectateur le découvrira dès la séquence d’ouverture, longue prise subjective de l’intérieur d’une jeep roulant de nuit dans la steppe, avant de s’arrêter net devant le cadavre nu d’une femme. Wang Quan’an a redéfini son style visuel dans un sens à la fois plus radical et léché, lui permettant de sortir du carcan parfois réducteur de cette fameuse « sixième génération » chinoise.

En effet, d’une part l’on retrouve dans ce film une inclination documentaire visant à demeurer au plus près des conditions de vie particulièrement difficiles des protagonistes, qui perpétuent dans un environnement hostile des activités ancestrales. Dans la steppe, pas de place pour le romantisme, et les images crues, sans prise de distance, se succèdent à l’écran : qu’il s’agisse de la mise à mort d’un mouton, du vêlage nocturne dont s’occupent la bergère et son ami/amant à la seule lumière de leur lampe frontale, ou du dépucelage du jeune policier sauvé d’une mort certaine par ladite bergère (qui garde son fusil sur elle pendant l’acte, car le loup rôde !), ces scènes sont toutes filmées avec une proximité et une absence d’artifices identiques, comme pour signifier la communauté de destins de l’homme et de l’animal dans ce décor de bout du monde – y compris la mort, qui n’est jamais bien loin. D’autre part, ce style naturaliste est nuancé par un goût assumé pour l’élégance visuelle, offrant un résultat hybride.

La femme des steppes, le flic et l’œuf compose ainsi une série de tableaux reposant essentiellement sur le décalage – on y reviendra – et la magnificence de la mise en scène, presque toujours via d’interminables plans fixes. Ainsi, même dans la scène « d’amour » déjà décrite, les protagonistes sont adossés au chameau de la bergère, pour un résultat visuel original et marquant. La steppe, quant à elle, occupe sans doute le premier rôle dans ce film. Filmées dans toute leur splendeur dépouillée et sauvage (l’image est signée du directeur photo français Aymeric Pilarski), ces étendues semblent dans notre imaginaire d’Occidentaux immuables depuis que les hordes de cavaliers menées par Gengis Khan les ont quittées au début du XIIIe siècle pour s’en aller conquérir le monde. Jamais, peut-être, un aussi bel hommage visuel n’avait-il été rendu dans un film de fiction à la steppe asiatique.

La vraie réussite formelle du film se heurte pourtant à l’éternel débat des amateurs du sixième art, peut-être le plus ancien de tous : celui de l’équilibre entre fond et forme. En effet, si l’on saluera la radicalisation visuelle de Wang Quan’an, on se gardera d’étendre cet enthousiasme à cette radicalisation affectant l’histoire. Quelle histoire, d’ailleurs ? La piste du film policier que suggère la découverte du cadavre dans la première scène est rapidement abandonnée. Même la révélation du « héros » du film se décline sur le mode de la fausse piste, puisque le jeune policier sommé de surveiller le cadavre disparaît en cours de film, au profit de la bergère qui semblait d’abord n’être qu’un modeste second rôle. Film social sur les nomades de la steppe ? Pas davantage, le naturalisme affiché n’étant qu’un élément parmi d’autres d’une fiction hybride à la trame narrative pour le moins fine. Il y a bien la thématique de la maternité, exprimée là encore tant dans la longue mémoire de la steppe (le « öndög » du titre original désigne les œufs de dinosaures qui ont été découverts en Mongolie) que dans la réalité de ses habitants actuels (la grossesse confirmée de la bergère). Mais elle n’est finalement qu’un élément symbolique et mineur dans un film qui privilégie les longs moments de stase et l’atmosphère volontairement décalée, parfois absurde.

Malheureusement, l’aspect décousu du film associé à la durée excessive des plans fixes testeront même les cinéphiles les plus endurcis. Wang Quan’an a beau avoir distillé dans sa drôle de fresque mongole un peu d’humour – encore une première expérience de sa part –, celui-ci ne fonctionne que partiellement. Si on apprécie la façon dont la modernité, tellement incongrue dans cet environnement, est moquée par le cinéaste (les bâtiments sont laids et sans âme, la jeep ne redémarre plus, l’équipement du policier lui permet d’écouter de la musique, mais pas de se prémunir du froid ni de se protéger des loups), les quelques séquences plus farfelues (le jeune policier dansant frénétiquement en écoutant de la musique pour se réchauffer alors qu’il est abandonné dans la steppe par une nuit glaciale, les scènes d’amour pour le moins grotesques) sont à la fois trop longues et trop « faciles », déjà vues.

Reste donc un film hybride et expérimental, complètement décalé et sans ligne directrice, qui ne manque certes pas d’intérêt d’un point de vue plastique, mais qui peine à emporter l’adhésion. La facture certes plus classique mais nettement plus aboutie du Mariage de Tuya demeure donc à ce jour la référence indépassable du cinéaste chinois.

Synopsis : Le corps d’une femme est retrouvé au milieu de la steppe mongole. Un policier novice est désigné pour monter la garde sur les lieux du crime. Dans cette région sauvage, une jeune bergère, malicieuse et indépendante, vient l’aider à se protéger du froid et des loups. Le lendemain matin, l’enquête suit son cours, la bergère retourne à sa vie libre mais quelque chose a changé.

La femme des steppes, le flic et l’œuf – Bande-annonce

La femme des steppes, le flic et l’œuf – Fiche technique

Réalisateur : Wang Quan’an
Scénario : Wang Quan’an
Interprétation : Dulamjav Enkhtaivan (la bergère), Aorigeletu (le berger), Norovsambuu Batmunkh (le jeune policier)
Photographie : Aymeric Pilarski
Montage : Wang Quan’an, Yang Wenjian
Son : Lou Yatao, Yan Peiguo
Producteur : D. Byambatsogt, Ying Ye, Yuanhui
Maisons de production : Star Light Films, New Theater Union, Landi Studios, Mogo Film Labs, October Harvest Culture Media
Distribution (France) : Diaphana
Récompenses : Montgolfière d’Or du Festival des 3 Continents de Nantes, Grand Prix du Festival de Gand
Durée : 92 min.
Genre : Comédie, Thriller
Date de sortie :  19 août 2020
Mongolie/Chine – 2019

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