Les Compagnons de la marguerite et la société libérée vue par Jean-Pierre Mocky

Les Compagnons de la marguerite est un beau représentant du cinéma de Jean-Pierre Mocky, dans lequel s’expriment les idées politiques de l’auteur.

Le cinéma de Jean-Pierre Mocky est souvent qualifié d’anarchiste. Le réalisateur a construit une filmographie qui lui ressemble, une œuvre d’une grande cohérence, très marquée par les choix politiques du cinéaste. Que ce soit dans ses films noirs ou dans ses comédies, Jean-Pierre Mocky s’attaque, parfois brutalement, parfois avec un humour ravageur, aux fondements de la société bourgeoise française. Ne prenant jamais de posture quelconque, Mocky crée une œuvre d’une sincérité absolue.
Tout au long d’une carrière qui s’est étendue sur des décennies, les cibles de Mocky restent les mêmes : ce sont les piliers de la société bourgeoise, qu’ils soient institutionnels (police, administration, religion) ou philosophiques (la fameuse “morale bourgeoise”). Ses personnages montrent les failles de la société, mettent à jour ses injustices, exploitent ses zones d’ombre, ou simplement se rebellent contre une vie enfermée, emprisonnée dans des principes restreints. Qu’il le fasse par la révolte armée (Solo, L’Albatros, Piège à cons), par l’utilisation des faiblesses du système social ou par simple envie de provoquer, les protagonistes des films de Mocky sont des personnages excédés qui passent à l’action pour changer le monde.
Matouzec (Claude Rich), protagoniste des Compagnons de la marguerite, en est un bel exemple. Fonctionnaire travaillant à la Bibliothèque nationale, il mène une vie conjugale absolument insupportable. Sa femme n’a, visiblement, aucune notion de ce qu’est un couple : elle passe toute sa journée devant la télévision, quel que soit le programme, n’admettant pas le moindre bruit, a fortiori pas la moindre discussion ; quant au soir, à peine couchée, elle s’endort immédiatement. En gros, le brave Matouzec n’a pas de vie de couple. D’où cette idée qui, comme toutes les grandes idées, est venue par accident : falsifier les registres de mariage dans les mairies, pour “libérer” les époux qui s’estiment mal mariés ou faire des échanges de conjoints entre adultes consentants.
La comédie qui en découle, et qui prend la forme d’une course-poursuite rythmée et hilarante avec la police, ne doit pas masquer la vision politique qui découle de cette proposition. Il s’agit ici de se libérer du carcan d’une société où chaque fait et geste doit être approuvé par l’administration. Mocky prône une liberté absolue des citoyens, en les libérant de tout ce qui peut compromettre leur développement. Matouzec dira :

“Les fourmis meurent si elles ne respectent pas les lois de la fourmilière. Mais, nous ne sommes pas des fourmis.”

Le détournement des lois permet ainsi de réparer des injustices ou des erreurs. Matouzec rencontre ainsi un noble ayant trois enfants ; cependant, seul le premier pourra hériter de sa fortune, les deux autres étant nés d’une autre union, dite “illégitime”. Pourtant, il aime ces trois enfants du même amour, ainsi que les deux femmes avec lesquelles il a vécu. Plus tard, Matouzec rencontre aussi un personnage vivant en dehors de la société, avec plusieurs maîtresses, qui lui dira qu’“il n’y a pas besoin de mariage pour rendre les femmes respectables”.
Le protagoniste entame donc tout un processus de libération de personnages pris dans des situations absurdes à cause de lois trop contraignantes, qui offrent une vision trop étriquée de la société. Car derrière l’atteinte portée à l’institution quasi-sacralisée du mariage, il y a bel et bien un projet de société. Finalement, la vraie bonne société, ne serait-ce pas celle qui prend ses libertés envers le “système” et choisit de vivre ensemble en communauté, et non pas celle qui est obligée d’être ensemble par le cadre rigide de la législation ?
Le projet est tellement alléchant que même les policiers y succombent avec plaisir. Il faut dire que la police, chez Mocky, est la première à ne pas respecter les lois…

Les Compagnons de la marguerite : fiche technique

Réalisation : Jean-Pierre Mocky
Scénario : Jean-Pierre Mocky, Alain Moury
Interprètes : Claude Rich (Jean-Louis Matouzec, dit Matou), Francis Blanche (Inspecteur Leloup), Michel Serrault (Inspecteur Papin), Roland Dubillard (Flamand), Catherine Rich (Françoise Matouzec)
Photographie : Léonce-Henri Burel
Montage : Marguerite Renoir
Musique : Gérard Calvi
Production : Jean-Pierre Mocky, Henri Diamant-Berger
Société de production : A.T.I.C.A., Balzac Films, Boreal Films, Le Film d’Art, Mercurfilm
Société de distribution : Compagnie Française de Distribution Cinématographique
Genre : comédie
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 20 janvier 1967

France – 1967

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus