Madre de Rodrigo Sorogoyen : un nouveau et beau virage du cinéaste éclectique

L’Espagnol Rodrigo Sorogoyen apporte avec Madre une belle pierre neuve, intimiste,  à son édifice cinématographique, faite de relations complexes entre une femme détruite par la disparition de son fils et un adolescent à la famille trop présente.

Synopsis :  Dix ans se sont écoulés depuis que le fils d’Elena, alors âgé de 6 ans, a disparu. Dix ans depuis ce coup de téléphone où seul et perdu sur une plage des Landes, il lui disait qu’il ne trouvait plus son père. Aujourd’hui, Elena y vit et y travaille dans un restaurant de bord de mer. Dévastée depuis ce tragique épisode, sa vie suit son cours tant bien que mal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre un adolescent qui lui rappelle furieusement son fils disparu…

Seule sur la plage

Madre (2017) fut d’abord un court-métrage de 19 minutes qui a été sélectionné à Hollywood. 19 minutes qui correspondent au haletant début du présent métrage. Elena (Marta Nieto) est au téléphone avec Iván , son fils de 6 ans , supposé être sous la garde de son père, mais qui se retrouve seul sur la plage. La séquence se termine sur un angoissant appel au secours du petit garçon. Le court métrage (et donc le début du long) est assez conforme aux films de Sorogoyen, Que Dios nos perdone, et El Reino : sec, nerveux, tendu et très efficace. Du pur thriller qu’on ne dédaignerait pas de voir se poursuivre ainsi jusqu’à la fin.

Dix ans se sont écoulés. Sans qu’on sache ce qui s’est réellement passé avec son fils, on retrouve Elena en France, à l’endroit même où Iván a disparu. Extrêmement amaigrie, elle passe pour la loca, la folle qui arpente la plage tous les jours pendant ses moments de repos, à la recherche d’un fils et/ou d’une paix qu’elle n’arrive pas à trouver.  Sorogoyen réussit à traduire son tumulte intérieur au travers d’une mer filmée d’une manière aussi violente qu’esthétique . Cadrée le plus souvent dans un grand-angle lors de ses déambulations sur la plage, Elena est comme avalée par cette mer immense, impuissante face à sa douleur.

On aura compris que le cinéaste a très vite quitté les rives du thriller pour se concentrer sur les douleurs de cette mère inconsolable. La rupture de ton est assez déroutante. Tout le reste du film est en effet bâti sur un mode très intimiste, fouillant les souffrances d’Elena , et lui proposant des pistes pour sortir de son long tunnel noir.  Des pistes truffées d’ambiguïté, mais qui permettent à la protagoniste d’avancer un peu.

De fait, Elena rencontre sur cette fameuse plage Jean (Jules Porier), un garçon de 16 ans qui, peut-être, lui fait penser à Iván. Peut-être, car la relation qu’elle noue avec le jeune homme est rien moins que complexe, n’a rien de linéaire, une relation qui prend des tours quasi-incestueux avec un presque inconnu. Une situation troublante. Elena a un compagnon, Joseba (Alex Brendemühl),  qui fait véritablement office de nounou, une nounou pétrie d’amour, et l’irruption de Jean dans la vie d’Elena engendre un vrai ménage à trois, alors que Jean est censé faire figure de fils de remplacement.

Contrairement au court-métrage du même nom, Madre, le film, est plus une affaire de femme que de mère. Même si l’origine de son mal-être est  la disparition de son fils, Elena a surtout besoin de se reconstruire en tant que femme, et sa renaissance au monde est mise en scène par le cinéaste comme un vrai coming of age adolescent, que la protagoniste vit d’ailleurs avec des adolescents. Tout se passe comme si, de nouveau, Elena apprenait à marcher, à vivre, au contact de Jean. Les « adultes » (son compagnon, les parents de Jean) sont dans un premier temps les chaperons bienveillants et plus ou moins conscients de cette renaissance, pour retourner après dans leur rôle classique.

Madre est un film finalement très différent du court métrage éponyme. Un film beau et délicat qui n’offre pas les réponses sur un plateau. Au spectateur de se forger une idée par rapport à ce qu’il vient de voir. D’autant que, comme à son habitude, il offre une fin très ouverte qui invite à la réflexion et à l’imagination, tout ce qu’on attend d’un bon film, au fond.   

Madre – Bande annonce  

Madre – Fiche technique

Titre original : Madre
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprétation : Marta Nieto (Elena), Jules Porier (Jean),  Alex Brendemühl (Joseba), Anne Consigny (Lea), Frédéric Pierrot (Gregory), Guillaume Arnault (Benoit), Blanca Apilánez (la mère d’Elena), Álvaro Balas (Iván – voix), Raúl Prieto (Ramón)
Photographie : Alejandro de Pablo
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Producteurs : María del Puy Alvarado, Ibón Cormenzana, Ignasi Estape,Rodrigo Sorogoyen, Thomas Pibarot, Jean Labadie, Anne-Laure Labadie,Jérôme Vidal
Maisons de production : Production – Amalur Films, Noodles Production,Le Pacte, Arcadia Motion Pictures, Noodles, Coproduction – Movistar +, Canal+ / Vincent Flouret, Radio Televisión Española (RTVE)
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : 3 prix de la meilleure actrice dans différents festivals espagnols pour Marta Nieto
Durée : 108 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  22 Juillet 2020
Espagne | France – 2019

Note des lecteurs1 Note
4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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