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La nuit du chasseur : un pasteur qui vous veut plus de mal que de bien

La figure du pasteur dans La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) est une figure mythique parmi les représentations du mal au cinéma. Il est le mal absolu en apparence opposé à des enfants dont la pureté serait totale (pensons à la petite « perle »). Son analyse renforce cette idée, plaçant le film au panthéon du cinéma et entraînant pléthore d’études à son sujet. Proposons-en une de plus.

Le diable s’habille en pasteur

Et si tout l’art de La Nuit du chasseur était que le mal était vu à travers les yeux d’un enfant en quête d’un père ? Un enfant en proie au doute quant à sa propre cruauté ? John serait donc le personnage d’un conte merveilleux destiné à donner à voir une morale à travers laquelle le Bien et le Mal luttent sans cesse. Ils s’écrivent d’ailleurs jusque sur le corps du Révérend (ironie du costume) Harry Powell, sur ses mains plus précisément. Mains qui d’ailleurs s’affrontent dans un combat où bizarrement le Bien triomphe, mais quel Bien ? Cela dépend fortement de la vision de la société (et plus précisément ici des femmes, des enfants, de leur comportement attendu) qu’a le personnage qui défend ce « Bien » qui peut être le « Mal » pour le spectateur. Ainsi, le corps flottant de la mère des enfants Pearl et John est une vision d’horreur pour nous spectateurs, empruntant aux codes du cinéma d’horreur ou de suspense, on pense notamment au Psychose d’Hitchcock et ses apparitions cauchemardesques. Tout va bien, en apparence, mais des visions même succinctes nous donnent une idée de l’horreur.

« Méfiez-vous des faux prophètes »

A l’inverse de ces visions horrifiques, la figure du mal est renforcée par des figures plus positives. On rencontre donc dans La Nuit du chasseur une bonne et une mauvaise fée. La « bonne » fée n’étant pas non plus la douceur incarnée. Il s’agit de Rachel qui partage sur les femmes et la société une vision assez proche de celle de Powell mais décide d’en faire autre chose, de plus constructif. Il s’agit là d’une classique opposition entre détruire et protéger. Rachel étant du second côté. Alors qu’avec la mise en scène de son discours avec ses mains tatouées, le « pasteur » est du premier côté.

Il est d’ailleurs fascinant de voir comment sa figure maléfique se construit par son costume et son discours. La toute première fois, son côté impressionnant est renforcé parce qu’en quelque sorte il galvanise ou du moins captive les « foules », soit des personnages qui reçoivent son discours et l’écoutent et montrent qu’il les touche de quelque manière que ce soit. Or, une fois face à Rachel, ce discours fait chou blanc. Il s’en faut donc de peu et d’un oratoire plus actif pour qu’une figure maléfique s’embrase ou non.

Une question de mise en scène

Mais notre conte de fée « rongé par les complications du monde adulte » comme le sont bien souvent les contes, ne serait rien sans cette figure du méchant habilement construite. Qu’on parle du travail sur la lumière par laquelle le Révérend est une figure de l’ombre, tout en contrastes, ou encore de l’expressionnisme qui fait corps avec la mise en scène. Les apparitions de Powell sont toujours savamment travaillées et lui offrent parfois une allure de Nosferatu ou de M le Maudit. Tiens, tiens, Stanley Cortez, le chef opérateur de La Nuit du chasseur, a déjà travaillé avec Fritz Lang. De plus, le film joue sur ces apparitions de Powell dans des espaces plus ou moins confinés comme lorsque les enfants se sont réfugiés au sous-sol avec en fond sonore la voix de Powell scandant « les enfants », et qui se rapproche tel le loup qui s’habille progressivement pendant que les petits enfants se baladent en chantant avec insouciance « promenons-nous dans les bois ». Sauf que là, l’un des deux enfants au moins n’est pas insouciant.

La nuit du pasteur

D’autres scènes viennent renforcer cette impressionnisme d’ensemble. Les scènes où les enfants vont se coucher sont d’abord des moments de sécurité. On pense notamment à John qui rassure Pearl « tout va bien se passer », « ne fais pas de mauvais rêves », et Pearl d’imiter John en délivrant les mêmes conseils à sa fameuse petite poupée. Mais déjà dans cette scène la menace rôde, puisque John n’entend rien moins qu’une voix qui l’inquiète, une ombre comme celles qui envahissent d’ores et déjà la chambre avec cette fenêtre qui se reflète menaçante tout autour de John.

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Ainsi, plus tard, ne pas dormir deviendra une chance de survie, lors de la traque. Avec cette chanson qui revient comme une ode aux cauchemars que John avait justement dit à Pearl de ne pas faire.

Mise à mort du Mal ?

Le corps de Powell est toujours très grand, impressionnant par sa taille. Ici, il semble comme tout droit sorti d’un tombeau profané et se diriger lentement mais sûrement vers ses victimes dans une semi-pénombre alors que lui, tout de noir vêtu, sort de la lumière et donc de là où l’échappatoire est possible. Pas de crapaud à embrasser dans ce conte-là. Même le chapeau de Powell lui donne l’impression d’avoir sur la tête des cornes de diable. Un mauvais fruit à repérer ? Pas si simple que dans les mots de Rachel. Robert Mitchum offre ainsi à ce personnage une « gueule » inoubliable qui sait se faire agneau pour mieux tromper non pas les spectateurs qui voient au-delà du double jeu de Powell, mais les protagonistes du récit. La traque de ce personnage (double en plus puisque lui-même réalise une traque) n’en est que plus savoureuse.

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Au-delà du Bien et du Mal

Il est de plus immortalisé à jamais comme un personnage sans cesse pris pour ce qu’il n’est pas (par ceux qui l’écoutent, la mère des enfants, Rachel et finalement John qui le confond un temps avec son propre père perdu), comme s’il était finalement impossible de détecter le Mal sauf une fois pris dans ses filets. Plus tard, sa folie éclatera enfin, mais trop tard finalement (juste avant son arrestation). Car si le Mal est neutralisé, il rôde encore, tel l’ogre des contes pour enfants, puisqu’il faudra bien que John et Pearl désormais « acceptent leur destin » (ou le subissent, selon les mots de Rachel qui clôturent le film comme ils l’avaient débuté), même dans le cadre de leur toute nouvelle vie. Le triomphe du Bien ? Vaste question.

Bande annonce : Le pasteur de la nuit

« Adolf Hitler, la séduction du diable » : l’emprise du mal

S’il est un homme de nature à symboliser le fanatisme et la perdition, c’est bien Adolf Hitler. Non content de porter un coup significatif à la démocratie allemande en instaurant une dictature totalitaire, il tissa fil par fil un régime fasciste et impérialiste caractérisé par l’antisémitisme, l’anticommunisme et l’« hygiène raciale ». Laurence Lees y porte un regard clinique dans Adolf Hitler, la séduction du diable.

Sous le joug nazi furent commis des crimes parmi les plus abominables du siècle passé : des exterminations de masse, dont le génocide des Juifs – la Shoah ; le dépeçage barbare de la Pologne, purgée et morcelée dans l’horreur la plus absolue ; de vastes programmes d’euthanasie destinés aux handicapés physiques et mentaux ; un Lebensraum prophétique et obsessionnel au nom duquel furent sacrifiés quelque vingt millions d’officiers et civils soviétiques, voire davantage encore. Comment l’Allemagne a-t-elle pu sombrer corps et âme dans un national-socialisme ethnocentrique et sanguinaire ?  Comment un individu de la trempe d’Hitler, d’apparence lâche et d’envergure modeste, de surcroît inapte aux relations sociales et affectives, a-t-il pu engager une grande nation civilisée d’Europe occidentale dans un nouveau conflit mondial ?  Par quels moyens ce même homme a-t-il pu accaparer le pouvoir au point de s’adjuger toutes les fonctions stratégiques de l’État (chancelier, président, Führer, chef du parti unique, ministre de la Guerre) ?  Quelles étaient les motivations intimes de ces millions d’Allemands qui ont accordé leur suffrage à l’auteur du sinistre et boursouflé Mein Kampf ?

Historien et producteur à la BBC, Laurence Rees apporte des éléments de réponse qui, ensemble, forment un faisceau factuel jetant un filet de lumière sur le nazisme. L’ascension d’Adolf Hitler ne s’explique pas seulement par les traumatismes induits par la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles, et une dépression économique qui mit six millions d’Allemands au chômage – et presque autant de familles dans l’indigence. Au-delà de ces considérations sous-jacentes, la figure tutélaire du NSDAP revêtait surtout un charisme tel que celui théorisé par Max Weber, dont la pleine mesure se faisait jour au cours d’allocutions publiques exaltées, durant lesquelles il galvanisait des foules hypnotisées en désignant des boucs émissaires triés sur le volet et en flattant quelques bas instincts auxquels tout peuple défait cèderait volontiers. Ce qu’il susurrait alors à l’oreille des Allemands était clair comme une Nuit de Cristal : trahison des élites d’autrefois ; complot judéo-bolchévique ; mesures réparatoires injustes et offensantes ; économie mise en coupe réglée par la Triple-Entente ; devoir impérieux de sursaut national. Mieux que quiconque, Hitler parvenait à capturer les frustrations latentes et à les convertir en suffrages exprimés, le tout dans des élans irrépressibles d’orgueil et de passion communicative. Auréolé d’une aura quasi divine, sacralisé par Joseph Goebbels et Leni Riefenstahl, il donnait l’impression d’échapper à la politique conventionnelle et de se hisser au-dessus des guerres de chapelles, à l’abri des joutes stériles et des postures fallacieuses. Mais on ne saurait tordre les faits : depuis toujours et à jamais, le père du nazisme aura mastiqué des concepts plus ou moins fumeux – ceux de Paul de Lagarde, de Gottfried Feder, d’Arthur Schopenhauer ou de Friedrich Nietzsche – avant de recracher à la face du monde des politiques proprement terrifiantes – exterminations planifiées, velléités expansionnistes, camps de concentration, nations disloquées, Plan Nisko, Solution finale, etc. Le tout enrobé d’un darwinisme doctrinaire du pire effet.

Les écrits de Laurence Rees mettent cependant en lumière les limites du charisme hitlérien. S’il opérait pleinement sur les nervis et cadres nazis – Hermann Göring, Heinrich Himmler, Adolf Eichmann, Joseph Goebbels, Julius Streicher ou encore Albert Speer –, certains, en haut lieu, échappaient toutefois à l’emprise du Führer. On trouve parmi ces sceptiques des gradés de l’armée teutonne comme Hans Oster, Ludwig Beck, Werner von Fritsch ou Franz Halder, mais aussi des personnalités politiques de premier plan, à l’instar de Lord Halifax, Neville Chamberlain ou Paul von Hindenburg. D’autres, comme le diplomate amateur Birger Dahlerus, s’interrogeaient même sur l’état de santé mentale du chancelier, invariablement inflexible, forcément mégalomane, et en proie à des crises de démence. Le peuple allemand demeura quant à lui longtemps attaché à son « Guide », considéré comme une émanation de la « Providence », un leader extralucide tout entier voué à son pays, par ailleurs initiateur de succès politiques majeurs : la purge nécessaire de la Nuit des Longs Couteaux, le redressement économique précédant l’entrée en guerre, l’Anschluss, les accords de Munich, l’expéditive débâcle française faisant suite au Plan Jaune ou encore la confiscation de vastes territoires en Tchécoslovaquie et en Pologne. Signe d’un aveuglement absolu, dans la conscience collective, tout travers était systématiquement porté au crédit de fonctionnaires hérétiques ou de subalternes officiant en sous-main dans l’appareil nazi : les hommes d’Heinrich Himmler et de Reinhard Heydrich, ceux d’Ernst Röhm, ou de la Wehrmacht. Adolf Hitler est longtemps resté intouchable, insoupçonnable, faisant au besoin profil bas, et se contentant alors de dégager en amont quelques lignes directrices que des officiers zélés allaient obstinément poursuivre en aval.

Laurence Rees portraiture un dictateur mentalement instable, aux ambitions démesurées et au passé trouble (ses exploits fantasmés d’estafette, ses actes ambigus sous la République socialiste de Kurt Eisner). Un nihiliste jusqu’au-boutiste, prêt à tout pour exercer une emprise ferme et solitaire sur le pouvoir. S’en remettant à son instinct plutôt qu’aux notes des experts, insensible aux mises en garde et allergique à l’indétermination, Adolf Hitler s’est taillé un costume immaculé de prophète, uniquement préservé par l’étouffement méthodique des scandales, dont une relation tumultueuse avec sa nièce Geli Raubal, et un héroïsme surfait rapidement devenu inattaquable. Les témoignages inédits de contemporains du IIIe Reich explicitent clairement la mégalomanie paranoïaque d’un homme aveuglé par ses obsessions – le siège de Stalingrad, la pureté raciale – et par une outrecuidance à toute épreuve – les scènes de déni ou d’hystérie dans son QG en Prusse-Orientale, dans le bunker berlinois ou au Berghof bavarois. Avec fluidité et limpidité, on revit l’ascension du Führer : son arrivée à Munich, ses rapports avec Karl Mayr et Erich Ludendorff, la naissance de ses convictions les plus profondes, son opposition larvée à Gregor Strasser, son mépris tenace pour Joseph Staline, son admiration immodérée pour Benito Mussolini, l’incendie du Reichstag aboutissant à la suspension des libertés individuelles, les opérations clandestines du commandement de l’Abwehr et du comte von Stauffenberg, les attentats desquels il réchappe miraculeusement, le pacte (trahi) de non-agression germano-soviétique, les manœuvres sur le front russe, la conférence de Wannsee, puis la lente agonie des nazis, matérialisée par des pénuries de biens et de matières premières, des plans lâchement avortés (Wintergewitter, Lion de mer) et le déchiffrage par des cryptologues du code de la marine allemande Enigma. Une plongée vertigineuse et révélatrice au cœur d’un national-socialisme où s’enchevêtrent les haines les plus primaires et les doctrines les plus extrêmes. Passionnant et très documenté, le tour d’horizon se veut en outre intelligible et accessible aux profanes.

Adolf Hitler, la séduction du diable, Laurence Rees.
Albin Michel, janvier 2013, 448 pages.

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4.5

American Gothic, une série produite par Sam Raimi en DVD chez Elephant Films

Depuis fin novembre est disponible en DVD, American Gothic. Éditée par Elephant Films, la série créée par Shaun Cassidy et produite par Sam Raimi entre 1995 et 1996 se dévoile enfin en vidéo.

Synopsis : Le shérif Lucas Buck règne d’une main de fer sur la petite ville de Trinity, en Caroline du Sud. Charmeur en apparence, c’est un personnage diabolique doté de pouvoirs surnaturels, qui n’hésite pas à éliminer tous ceux qui pourraient s’opposer à lui. Il prend en charge l’éducation de Caleb, un jeune garçon qu’il a enfanté suite à un viol, à qui il compte bien inculquer sa façon de voir les choses…

« AMERICAN GOTHIC de SAM RAIMI »

Cette mention peut être remarquée sur le lien Youtube de la bande-annonce mise en ligne par Elephant Films sur leur chaîne Youtube. Bien sûr, Sam Raimi, producteur de la série, représente un élément marketing afin de promouvoir ce show qui n’a pas été renouvelé et qui n’a pas été diffusé dans son entièreté (cf. The Sci-Fi Channel Encyclopedia of TV Science-Fiction). Pire, on accuse même CBS d’avoir saboté sa diffusion en ne proposant pas les épisodes dans l’ordre (cf. American Gothic in tv tropes). La série avait toutefois réussi à effrayer les spectateurs du petit écran assez marqués si l’on en croit les commentaires sur IMDB et d’autres retours sur des blogs.

Dévoiler ce show mal connu aux US comme en France tient donc d’une forme de pari pour Elephant Films, éditeur à qui l’on doit parmi les meilleures récentes sorties DVD-Blu-ray depuis quelques temps. Ainsi vendre la série comme étant une œuvre « de Sam Raimi » lui permettra surement d’être davantage découverte. Une série d’épouvante-horreur peut probablement trouver son public, une série « de Sam Raimi » permettra à plusieurs de se rattacher à un nom, et donc à une filmographie qui les aura fait frissonner de bien des manières. Toutefois, dire d’American Gothic qu’elle est une série de Sam Raimi ne tient pas juste de l’élément marketing.

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Sarah Paulson, déjà dans l’épouvante en 1995, et Lucas Black, formidable protagoniste d’American Gothic.
Copyright : Renaissance Pictures, CBS, Universal Television, Elephant Films.

La série a été produite par Sam Raimi et Robert Tapert. Ce dernier était aussi le producteur de Raimi pour les Evil Dead. On retrouve aussi à la musique Joseph LoDuca, compositeur de la saga Evil Dead. Et puis on trouve notamment derrière la série la société américaine de production Renaissance Pictures, fondée par Raimi, Tapert et Bruce Campbell, le célèbre Ash de la licence horrifique. Justement, on note dans la réalisation d’American Gothic les plans Raimi-ens portés par le point de vue du mal, ses dutch angles cassés à vous inquiéter jusqu’aux tripes, des effets visuels et des maquillages parfois dignes d’Evil Dead même si American Gothic se veut davantage sérieux dans le ton. Exit le cartoon et les rites païens originaux. Très inspiré (on pense à La Nuit du Chasseur ; et on vous conseille la critique de Celluloïdz qui revient sur ses motifs (Stephen) King-iens), l’intriguant récit imaginé par Shaun Cassidy est davantage connecté au monde chrétien et à ses signes. En effet, le bien doit faire face à un mal incarné par une forme de diable interprété par Gary Cole qui semble prendre plaisir à jouer au « vilain » tant il cabotine dans certaines scènes, pour notre plus grand plaisir. On remarque enfin une autre marque de Raimi sur la conception visuelle d’American Gothic, le travail du point de vue dans un récit traversé par des forces internes (les personnages) et des puissances extérieures. La série, qui suit plusieurs individus, aurait pu se contenter de suivre leur parcours d’un point de vue objectif. Elle tient ici à suivre le point de vue de chacun des personnages, des premiers aux seconds rôles, qui réagissent avec passion ou subissent avec effroi les événements fantastiques de la petite bourgade de Trinity. Ses habitants qui semblent se faire discrets en se soumettant à la volonté du shérif Lucas Buck et donc en soumettant leur perception. Les plus soumis se verront réveillés en tant qu’êtres individuels et donc individus perceptifs par des forces lumineuses à l’inverse de certains insoumis qui tendront à suivre les règles du shérif et donc à effacer leur point de vue tant diégétiquement que narrativement.

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Gary Cole, diabolique shérif dans American Gothic.
Copyright : Renaissance Pictures, CBS, Universal Television, Elephant Films.

American Gothic DVD

L’édition d’Elephant Films est fondée sur un master vidéo probablement déjà proposé en DVD par Universal Pictures UK en 2006. Hélas, la qualité vidéo attendue n’est pas au rendez-vous. On note, de façon générale, des problèmes de flou, de saccades, un bruit vidéo assez important et une gestion parfois hasardeuse de la couleur et du mouvement. Certains de ces problèmes visuels sont peut-être dus au caractère entrelacé du master video loin d’être optimal et à sa compression. Heureusement, de temps à autre, un manque de qualité d’image semble bienvenu tant certains effets visuels n’étaient pas au mieux de leur forme, déjà à l’époque. Au niveau de la bande-son stéréo originale, il y a peu à redire. Les voix, les effets, la musique fonctionnent efficacement avec un rendu sonore assez harmonieux et vif. Ce qui n’est pas le cas de la version française assez plate qui s’en sort tout de même convenablement avec des voix claires malgré un manque de puissance tant dans les dialogues que du côté des effets sonores.

Du côté des compléments, Elephant Films a fait mieux qu’Universal en proposant des bandes-annonces et un portrait de Sam Raimi d’une dizaine de minutes porté par des entretiens avec des réalisateurs de film de genre dont la passion fut notamment enflammée par le cinéma de Raimi.

L’édition d’Elephant Films est bienvenue tant American Gothic mérite d’être (re)découverte. Toutefois, on aurait apprécié un master video davantage digne du support DVD.

Bande-annonce – American Gothic

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVDamerican-gothic-visuel-du-coffret-dvd-elephant-films

4/3 – 1.33 :1 – Images : Couleurs – Audio : Français 2.0 & Anglais 2.0 Dolby Digital – Sous-titres : Français – 6 DVD-9 – Durée : 946’ (15h46) – Éditeur : Elephant Films – Distributeur : Sony Pictures Home Entertainment

COMPLÉMENTS

Portrait de Sam Raimi

Bandes-annonces

Contenu DVD-Rom – Lien internet

Sortie le 27 novembre 2019 – Prix conseillé : 40,13 €

Les Dix Commandements, de Cecil B. DeMille : l’Ancien et le Nouveau

La traversée de la Mer Rouge, la mort qui vient faucher les premiers-nés d’Egypte, le Veau d’Or : autant de scènes qui ont laissé une trace indélébile dans l’histoire du 7ème art. Ultime film de Cecil B. DeMille, Les Dix Commandements est une œuvre majeure.

Lorsque Cecil Blount DeMille aborde cette nouvelle version des Dix Commandements, il a déjà plus de 40 ans de carrière dans le cinéma. Considéré comme un des pionniers du cinéma hollywoodien avec David W. Griffiths, il va principalement faire carrière dans le film d’aventures à grand spectacle alliant décors grandioses, casting trois étoiles, un sens hors pair de la narration et une pointe d’érotisme (il suffit, pour s’en assurer, de revoir Claudette Colbert dans Cléopâtre, en 1934). S’il a réalisé des comédies sentimentales, des westerns ou des péplums, ses plus grands succès sont réunis en une petite poignée de films d’inspiration biblique, parmi lesquels Le Signe de la Croix, Samson et Dalila et une première version des Dix Commandements, à l’époque du cinéma muet.
Pour réaliser ce qui va devenir son ultime film et un des symboles des superproductions hollywoodiennes des années 50, Cecil B. DeMille aura carte blanche, ce qui donnera le film le plus cher de l’histoire au moment de sa sortie (13 millions de dollars de l’époque, soit plus de 100 millions de dollars actuels). Casting impressionnant, décors monumentaux, durée rare (220 minutes, soit l’équivalent d’Autant en emporte le vent), le film est devenu un exemple de démesure, même si, dans ce domaine, il sera battu quelques années plus tard par le Cléopâtre de Mankiewicz. Cependant, là où le film avec Elizabeth Taylor et Richard Burton fut un échec retentissant, celui de Cecil B. DeMille détint le record des plus grosses recettes pour un film biblique jusqu’à La passion de Christ, de Mel Gibson (65 millions de dollars de l’époque, presque 10 fois plus si on compte en dollars de 2019).

Ramsès et Moïse

Il y a plusieurs films dans ces Dix Commandements. Au récit biblique de la sortie d’Egypte des Hébreux, Cecil B. DeMille a ajouté un conflit fraternel (lui-même aux consonances très bibliques), une histoire d’amour d’une grande sensualité, du suspense (autour de l’identité de Moïse) et même ce qui pourrait se rapprocher d’un drame social. Cette multiplication des approches permet au cinéaste de donner plus d’ampleur à son film et de profondeur à ses personnages.
L’opposition entre les deux frères n’est pas sans rappeler, bien évidemment, celle de Caïn et Abel, érigée en symbole des luttes fratricides qui déciment l’humanité. Ramsès et Moïse représentent deux conceptions différentes du monde, le matérialisme confronté au spiritualisme, le scientisme et la religiosité. Ramsès est un homme très terre-à-terre, il ne se fie qu’aux forces de l’armée et aux explications rationnelles. Il ne croit pas aux prophéties de Moïse, non pas uniquement parce que sa haine contre son ex-frère l’aveugle, mais aussi parce que sa conception philosophique du monde va dans un sens tout différent. Lorsqu’on l’entend tenter de donner des explications rationnelles aux fléaux, on a l’impression d’entendre certains scientifiques actuels tenter d’expliquer les miracles bibliques : il s’agit d’un discours tout simplement déplacé dans un tel contexte. Ramsès et Moïse ne sont pas simplement des adversaires, ils sont dans l’incapacité de se comprendre mutuellement.
Cette confrontation idéologique n’est pas la seule qui oppose les deux hommes. Ramsès est un personnage arrogant animé par la soif du pouvoir et le désir de conquête, là où Moïse est un être humain qui cherche simplement à faire le bien autour de lui, et ce bien avant de connaître la réalité de son identité. Il est d’ailleurs intéressant de constater que le discours que tient Moïse relève plus du Nouveau testament que de l’Ancien. Ainsi, lorsqu’il affirme que Dieu peut être aimé partout et non pas uniquement dans un lieu (ici la montagne du Sinaï, vu comme un lieu Saint dans lequel le commun des mortels n’aurait pas le droit de pénétrer), son message ne relève pas de la tradition hébraïque. Entouré de spécialistes, Cecil B. DeMille était trop bien conseillé pour ne pas l’avoir remarqué : son Moïse est une figure christique. Le sacrifice du Golgotha a fait du Christ un Dieu sauveur de l’humanité ; l’expulsion hors d’Egypte a fait de Moïse un prophète sauveur des Hébreux (mais pas que des Hébreux, puisque la « mère adoptive » égyptienne de Moïse part avec eux : se profile alors un caractère universel de l’aventure religieuse).

L’Ancien et le Nouveau

C’est peut-être là que se tient une des particularités du film. Les Dix commandements, en filigrane, racontent le passage du monde antique des mythes et légendes au monde monothéiste. Pharaon vit encore dans le monde mourant du polythéisme, et Cecil B. DeMille sait l’entourer d’autres personnages mythiques (dans la scène où des souverains étrangers viennent féliciter Ramsès pour son couronnement, on croise Priam, le légendaire roi de Troie).
Ce côté « antique », allié à cette histoire de frères qui se déchirent, donne une allure de tragédie à cette histoire. Cet aspect est encore renforcé par le jeu volontairement théâtral des acteurs. Et le côté « ancien monde mythologique » de Pharaon (et de ceux qui lui sont affiliés, comme Dathan l’Hébreux qui veut retourner en Egypte) transparaît aussi dans des scènes d’orgies comme celle du Veau D’Or.

Opposition de deux mondes

La réalisation développe une autre opposition, entre les hébreux et les Egyptiens (tout en évitant soigneusement toute généralisation). Le contraste passe par les décors (splendide palais monumentaux, lumineux et remplis d’espace du côté égyptien, minuscule bicoque sombre et glauque pour les Hébreux), mais aussi par toute une organisation sociale : la société égyptienne est entièrement structurée autour de Pharaon, alors que la société des Hébreux tourne autour de Dieu et de son prophète. Les deux sociétés vivent ensemble, elles sont imbriquées, mais il y a une séparation qui est d’ordre social, une ségrégation (qui n’est pas sans rappeler la situation sociale américaine au moment où Cecil B. DeMille a fait son film ?).
Cecil B. DeMille soigne particulièrement l’aspect visuel de son film, et nous offre des scènes d’une beauté époustouflante. Sans même mentionner la mythique traversée de la Mer Rouge, il faut voir ces esclaves hébreux tirant des pierres monumentales sur un fond rouge, il faut voir ces profondeurs de champs, ce Mont Sinaï dont le sommet est recouvert de la brume divine, etc.
Et Les Dix Commandements ne serait pas le film somme qu’il est si le réalisateur n’avait pas recours aussi à cette sensualité dont il a su faire preuve tant de fois auparavant. Sensualité qui culmine avec le personnage de la prétendante au pharaon (quelle que soit l’identité de celui-ci, d’ailleurs), incarnée par une Anne Baxter qui déploie un sex-appeal irrésistible. Un amour pour Moïse qui se transformera en haine envers lui lorsqu’il deviendra évident qu’il ne sera jamais Pharaon, une haine qu’elle attisera dans le cœur de Ramsès. Le Pharaon sera littéralement coincé entre son désir d’être tranquille en se débarrassant des trouble-fêtes hébreux, et sa volonté de ne pas perdre la face.

Les Dix Commandements a une profondeur psychologique, sociale et religieuse beaucoup plus importante que ce qui pourrait apparaître à la première lecture. C’est une œuvre dense et toujours passionnante, alimentée d’une splendeur visuelle rare et de nombreuses scènes qui marquent durablement le spectateur. Un spectacle cinématographique d’une rare qualité.

Les Dix Commandements : bande annonce

Les Dix Commandements : fiche technique

Titre original : The Ten Commandments
Réalisateur et producteur : Cecil B. DeMille
Scénario : AEneas MacKenzie, Jesse Laskie Jr, Jack Gariss, Fredric M. Frank
Interprètes : Charlton Heston (MoÏse), Yul Brynner (Ramsès), Anne Baxter (Nefertiri), Edward G. Robinson (Dathan), Yvonne DeCarlo (Sephora), Debra Paget (Lilia), Cedric Hardwicke (Sethi)…
Musique : Elmer Bernstein
Montage : Anne Bauchens
Photographie : Loyal Griggs
Société de production : Motion Picture Associates
Société de distribution : Paramount Pictures
Durée : 231 minutes
Genre : biblique
Date de sortie en France : 17 janvier 1958
Etats-Unis- 1956

Le lac aux oies sauvages, de Diao Yinan : un polar et quelques signes

5 ans après l’excellent Black Coal, distingué par l’Ours d’Or de la Berlinale et salué pour ses qualités esthétiques dignes d’un Seven, Diao Yinan revient avec un nouveau polar, à la chasse aux marges de la société chinoise. Pour un nouveau sommet ?

Synopsis : Un chef de gang en quête de rédemption et une prostituée prête à tout pour retrouver sa liberté se retrouvent au cœur d’une chasse à l’homme. Ensemble, ils se décident à jouer une dernière fois avec leur destin.

Rivières et lacs

Jianghu : en chinois, le terme désigne « toutes les catégories en marge de la conformité sociale, des chanteurs de rues et chevaliers errants de la Chine ancienne à la pègre et aux gangsters » selon la brochure du GNCR (le groupement national des cinémas de recherche) que l’on trouve dans toute bonne salle art et essai à proximité de chez soi. Cette ambition est somme toute proche de ce qui était représenté avec succès dans Black Coal, film noir tourné dès la sortie des usines, dans l’idée de donner un visage à la nouvelle société chinoise des reclus. Loin des standards de développement de la côte Est et de la croissance à tout va, la ville fictive recréée pour les soins de ce Lac aux oies sauvages, se trouve dans un sud aux alentours de la ville de Wuhan, 700km à l’Ouest de Shanghaï, une ville bordée d’un lac figurée ici abstraitement pour prendre quelques distances avec un réalisme social qui avait fait la réussite de son prédécesseur.

Un polar esthétisant

Dans le ventre de la Chine, des paysages de ruelles crasseuses, d’arrières salles où une superbe photo matérialise une dépression collective, la poésie, fille de l’abstraction, perle à travers une fine couche de nuages. La rencontre dans une gare des deux protagonistes, un soir de pluie, donne le ton d’un récit structurellement dépaysant, bien que nourri de polars occidentaux : Diao Yinan est lui aussi hanté d’obsessions, d’images et de gestes des films des années 40 et 50 qui nourrissent ce Lac aux oies sauvages d’atmosphères étalant sa mise en scène dans de grandes nappes aussi contemplatives qu’envoûtantes. Les mouvements de caméra, propres et élégants, dessinent aussi une forme hypnotique de regard, précipité des marges vers les abîmes, quand le récit reprend le fil d’une narration plus structurée quand le script se dévoile.

L’effet Taxi Driver

Le lac aux oies sauvages assume plus que Black Coal une forme d’hybridité dans le fond et la forme, qui peut tout autant troubler qu’intéresser le spectateur occidental. Entre Wong Kar Waï et Scorsese, il y a parfois plusieurs pas en fonction du regard de chacun, mais c’est un basculement répété entre les scènes langoureuses et les fusillades, magnifiquement chorégraphiées, avec les immersions répétées d’une violence plastique, réveillant le regard comme par un coup de poignard, que le film rappelle l’écho du chef d’oeuvre de Martin Scorsese. Depuis sa sortie, en 1976, il hante des centaines de films d’auteurs, imposant la confrontation entre l’esthétique arty du cinéma indépendant et l’explosion d’une scène finale, aussi violente que sur-interprétée, comme un standard de narration.

Un polar réinventé

Loin de De Niro et de Dheepan, pour ce qui en a été un des avatars les plus décriés, Le lac aux oies sauvages n’apparaît pas totalement échapper à ce registre, utilisant le polar urbain comme un cadre adapté à l’observation des hommes et des femmes au sein de leurs sociétés. Épuré comme Le Samouraï, il réinterprète cependant avec audace ces standards assumés, sans trop oser le faire avec des signes de comédies burlesques que certains pourraient regretter d’être juste effleurés: une assemblée de voyous, des gangsters frères comme des jumeaux, jusqu’à porter la même chemise, baste, nous ne sommes pas chez Sono Sion ou Takashi Miike, et ce polar ambitieux et exigeant mérite une belle exposition, en parfait hochet de cinéphile débutant l’année en jouant avec ses cadeaux de noël.

Le lac aux oies sauvages: bande annonce

Fiche technique

Titre original : 南方车站的聚会, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì
Titre français : Le Lac aux oies sauvages
Réalisation et scénario : Diao Yi’nan
Direction artistique : Liu Qiang
Photographie : Dong Jingsong
Montage : Kong Jinlei et Matthieu Laclau
Pays d’origine : Chine
Format : Couleurs – 35 mm
Genre : drame, thriller
Durée : 113 minutes

Distribution

Liao Fan : l’inspecteur
Hu Ge : Zhou Zenong
Kwai Lun-mei : Liu Aiai
Regina Wan : Yang Shujun

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3.5

Play d’Anthony Marciano : l’amour des souvenirs

Avec son dernier film Play, co-écrit avec Max Boublil, Anthony Marciano nous invite, dans un kaléidoscope d’images qui sent bon la nostalgie, à faire un retour vers le passé et nous offrir une comédie romantique qui effleure avec passion le temps qui passe et les effluves libertaires de la jeunesse. 

Cependant, disons tout de suite, Play ne joue pas simplement la carte de la nostalgie, qui voudrait fétichiser son époque et en usurper les gimmicks jusqu’à plus soif. Non, au contraire, le long métrage est plus subtil et cohérent, un peu comme 90’s de Jonah Hill : c’est une ode à une époque, celle de 90’s/00’s où l’on sent un amour considérable pour l’objet qu’est le souvenir d’une enfance et d’une vie.  L’époque qui nous forge et qui nous voit avancer : son décor, ses instruments, sa manière de penser ou de fonctionner. C’est sans doute pour Anthony Marciano, une main tendue ou un hommage pour sa jeunesse. 

A travers cet exercice de style du « found footage » qui pourrait tenir sur sa seule volonté de reconstruire des moments du passé, à travers cette bande son géniale et ses multiples références drolatiques, Play va au-delà de ce simple objectif, et arrive parfaitement à se réapproprier l’essence même d’une époque : celles des premières dérives, des premières sorties, des premiers baisers ou des premières conneries. Il est intéressant de noter, quand dans une époque comme la nôtre tout est instantané et numérique, l’outil qu’est la VHS devient alors le symbole mémoriel d’un passé, comme un totem qui pourrait nous faire comprendre le futur par le prisme du passé. Car au-delà de ce visionnage de VHS, le film ne cesse de regarder vers l’avant. 

C’est cette idée qui fait le moteur, le fil rouge de Play : derrière cette ribambelle de scènes de groupes où l’on voit chaque membre de la bande grandir et devenir quelqu’un d’autre, le film voit le temps passer, les regrets s’accentuer, les déceptions s’accumuler et avoir un impact sur chacun. Dans cette façon de jouer avec le format, et de s’amuser des codes de la mise en scène, Play crée une sorte d’interaction avec le spectateur, qui se reconnait ou non dans ces brefs moments de vie ou de déconnades : les soirées à la maison sur du Jamiroquai, la soir de la Coupe du Monde 98, les boeufs sur du Slipknot, les appels téléphoniques pour demander à une fille de sortir avec soi, la tempête de 1999, les discussions sur les répliques de La cité de la peur

On pourrait énumérer d’innombrables citations que fait le film à une époque « dorée » (pour certains). Pourtant, Anthony Marciano n’endosse jamais le discours de trentenaires un peu réactionnaires qui voudraient crier que « c’était mieux avant », non, le film est en tout temps fédérateur et pourrait parler à chaque génération. Car comme ce fut dit ci-dessus, Play toise avec sensibilité et joyeuseté son enfance mais n’en oublie pas de voir avec tendresse cette peur de grandir qu’on a tous connue, cette peur de lâcher prise, d’avoir des responsabilités, de rater le coche et de prendre des décisions qui pourraient enfin nous rendre heureux. 

Et même si sur les trente dernières minutes, l’aspect comédie romantique (mignon) qu’on voit venir depuis le début, prend un peu trop le dessus sur ce qui faisait tout le sel du film – peut-être dû à un jeu d’acteur parfois un peu bancal – , Play n’en reste pas moins extrêmement salutaire et cohérent sur toute sa durée et demeure un réel plaisir à savourer seul ou entre amis. 

Play – Bande annonce

Synopsis : En 1993, Max a 13 ans quand on lui offre sa première caméra. Pendant 25 ans il ne s’arrêtera pas de filmer. La bande de potes, les amours, les succès, les échecs. Des années 90 aux années 2010, c’est le portrait de toute une génération qui se dessine à travers son objectif.

Play – Fiche technique

Réalisateur : Anthony Marciano
Interprètes : Max Boublil, Alice Isaaz, Malik Zidi, Arthur Perier-Pillu…
Scénario : Anthony Marciano, Max Boublil
Montage : Samuel Danesi
Sociétés de distribution : Gaumont Distribution
Durée : 1h 48 minutes
Genre: Comédie romantique
Date de sortie :  1er janvier 2020

France – 2020

 

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3.5

« Friends », évocation d’un phénomène télévisuel

La série Friends a récemment fêté ses vingt-cinq ans d’existence. Créée par Marta Kauffman et David Crane au milieu des années 1990, elle met en scène six amis trentenaires (ou en passe de l’être) dans un New York réduit à quelques décors récurrents. Focalisée sur la vie amoureuse et professionnelle de ses protagonistes, elle connut un triomphe inespéré et devint rapidement l’une des sitcoms les plus séminales de ces trente dernières années. Mais qui sont au juste Ross, Rachel, Joey et consorts ? Que disent-ils de la société américaine moderne ? Avec quels moyens comiques ?

Introduction

Le 22 septembre 1994 naissait un phénomène télévisuel dont l’ampleur dépassa toutes les attentes. Dans les studios californiens de la Warner, Marta Kauffman et David Crane ont reconstitué un New York artificiel, diminué et détaillé en trois centres névralgiques : l’appartement de Monica et Rachel, celui de Joey et Chandler, mais surtout un café judicieusement baptisé Central Perk.

Friends met en scène dans leur quotidien six amis bientôt trentenaires. Le caractère itératif de la sitcom transparaît lors de leurs rassemblements réguliers au Central Perk ou dans les moments passés ensemble dans l’appartement que Monica a hérité de sa grand-mère. Jeunes adultes encore en voie de maturation, Ross, Phoebe, Monica, Joey, Rachel et Chandler ont accompagné – et continuent de le faire – des générations entières d’Occidentaux – mais pas que. Aujourd’hui encore, quinze années après la diffusion de son dernier épisode, la série génère des revenus annuels estimés à 1 milliard de dollars, grâce aux rediffusions, aux produits dérivés ou aux ventes de DVD et de Blu-ray. Les décors de Friends tiennent d’ailleurs lieu de véritables attractions : des visites payantes sont organisées dans les studios Warner, en Californie, où se massent curieux et nostalgiques en pèlerinage. D’après l’enquête Nielsen menée pour The Wall Street Journal, la série récoltait encore, l’année dernière, 4,2 % de l’audience totale de Netflix. Elle n’était ainsi devancée que par The Office. Cela explique probablement que le service de streaming de Reed Hastings ait déboursé entre 80 et 100 millions de dollars pour conserver l’intégrale de la série dans son catalogue en 2019, avant que WarnerMedia et HBO Max n’entrent dans la danse pour une acquisition estimée à 425 millions de dollars sur cinq années.

Combien d’Américains ou d’Européens entre vingt et quarante ans ont-ils adopté les sarcasmes de Chandler ? Combien ont connu des amies arborant fièrement « la Rachel », cette coupe de cheveux à la mode dans les années 1990 ? La colocation n’est-elle pas à Friends ce que le café à emporter est à Ally McBeal ou les sex-toys à Sex and the City ? Qui n’a pas vu le « How you doin’ ? » de Joey copié ou caricaturé des dizaines de fois à la télévision ou au cinéma ? L’incroyable succès de la série se reflète pour partie dans les cachets perçus par les comédiens : alors qu’ils émargeaient à 22 500 dollars par épisode aux débuts de Friends, ils récoltaient chacun, au terme d’une négociation menée collégialement, un million de dollars lors des deux dernières saisons !

Freinds Série

Les personnages

Friends se décline en six personnages ordinaires, volontiers oisifs, auxquels chacun peut s’identifier. Si les créateurs de la série et leurs scénaristes les ont affublés de traits caractéristiques comiques, aucun ne s’y réduit tout à fait : Chandler est un carriériste qui se reconvertira en stagiaire dans la publicité, Joey est un séducteur hors pair doublé d’un sentimental mielleux, Monica est une maniaque de la propreté qui cache à ses proches un placard bordélique, Phoebe est une végétarienne un brin hippie qui se muera en mangeuse de viande pendant sa grossesse et qui se prendra de passion pour les meubles industriels… Ces six personnages complexes ont des objectifs, des évolutions et des conflits trajectoriels propres, mais ils se voient toutefois placés sous des labels communs : les relations amoureuses, la difficulté de s’engager sur le long terme, l’insertion douloureuse sur le marché du travail, une quête d’épanouissement troublée par les aléas du quotidien…

Monica Geller

courtney cox aka fat monica geller serie friends dancingMonica est probablement la plus adulte des six protagonistes. C’est elle qui accueille régulièrement dans son salon la bande d’amis et qui prépare chaque année le repas de Thanksgiving. Si ses aspirations existentielles sont partagées par des millions d’Américains, elles prennent toutefois chez elle une ampleur biblique : Monica veut un beau mariage, des enfants, une maison avec jardin en banlieue et tout ce qui peut contrevenir à cet idéal est vécu comme un cataclysme.

Il faut dire qu’elle incarne la parfaite obsessionnelle. Elle est prête à saccager un appartement pour trouver à quoi sert un interrupteur. Elle sue sang et eau pour préparer des biscuits à des voisins ingrats. Elle s’inscrit à un cour de cuisine pour être complimentée alors qu’elle est elle-même cheffe dans un grand restaurant ! Elle parie au casino et joue au babyfoot ou au ping-pong comme si sa vie en dépendait. Un jour, son compagnon Chandler veut lui faire une surprise en nettoyant leur appartement de fond en comble. Devant les réactions catastrophées de ses amis, il finit terrifié à l’idée de ne pas avoir remis chaque chose exactement à sa place initiale. Car Monica ne transige pas avec l’ordre et la propreté. Quand Ross et Cheryl rompent après une brève relation, elle se présente à la porte de la paléontologue un seau à la main, prête à récurer l’appartement sale et désordonné que son frère lui a décrit – et qui l’empêche désormais de dormir.

Sa mère doute qu’elle se marie un jour et mise de l’argent sur ses maladresses professionnelles, tandis que son père se sert de ses boîtes de souvenirs d’enfance pour faire barrage à une inondation dans son garage – les effets personnels de son frère Ross, eux, sont bien entendu préservés. Sans surprise, quand il leur faudra aménager une salle de sport chez eux, les parents de Ross et Monica choisiront d’utiliser la chambre de leur fille, pour ne pas déplacer les trophées et diplômes de leur « irréprochable » fils.

L’autre trait caractéristique de Monica tient à son passé d’adolescente obèse, prétexte à des gags de toutes sortes. Alors que les six amis visionnent ensemble la cassette d’un bal de lycée, elle s’écriera : « À la caméra, je fais toujours trois kilos de plus ! » Ce à quoi Chandler, avec toute l’ironie qui le caractérise, répondra : « Et il y avait combien de caméras qui tournaient en même temps ce jour-là ? »

Rachel Green

friends serie rachel green

Après s’être échappée de sa propre cérémonie de mariage, Rachel s’installe rapidement chez sa copine Monica. Celle qui vivait jusque-là aux crochets de ses parents décide de couper symboliquement ses cartes de crédit et de se prendre en main. Non sans difficultés. Elle décroche un job alimentaire au Central Perk, mais passe plus de temps à bavasser avec ses amis qu’à servir les autres clients. Fort heureusement, son supérieur Gunther affiche envers elle une patience qui n’a d’égale que l’amour qu’il lui porte. Aussi, après des mois de service, il doit lui réexpliquer les bases du métier. Il se rend alors compte qu’elle connaît toutes les procédures logistiques et règles d’hygiène, mais qu’elle se moque éperdument de les mettre en pratique. Ce travail de serveuse n’a aucun intérêt à ses yeux ; elle rêve de la mode et finira par y faire son trou.

Évoquer Rachel sans citer Ross tient évidemment de la gageure : leurs chassés-croisés amoureux, dignes d’un soap opera, tiendront en haleine les spectateurs de la première à la dernière saison. Dès l’épisode inaugural, les dés sont jetés : à peine Ross a-t-il annoncé à ses amis qu’il entend se remettre en selle après son divorce que Rachel débarque sans crier gare en robe de mariée ! Et Chandler de déclamer en direction de l’entrée du Central Perk : « Et moi, tout de suite, je veux un million de dollars ! »

Rachel est plurielle : elle est gauche au point de provoquer des incidents en cherchant à séduire des hommes (son numéro de pom-pom girl se ponctuant lamentablement par une chute et une lèvre enflée), mais fait preuve d’abnégation au travail (quand elle ne couche pas avec un jeune assistant ou ne rate pas une promotion à cause de la mort inattendue de la supérieure qui devait la nommer). Elle a deux sœurs avec lesquelles elle entretient des relations lointaines parfois conflictuelles et se distingue en échangeant systématiquement les cadeaux qu’elle reçoit – ce qui ne l’empêche pas de conserver précieusement les choses anodines, mais sentimentales, qui comptent réellement à ses yeux.

Phoebe Buffay

Friends lisa kudrow alias Phoebe BuffayL’autre femme du groupe, Phoebe, demeure un peu à part : éloignée géographiquement de ses amis, elle n’a aucun lien familial ni d’amitié ancienne avec eux. Plus fantaisiste, animée de convictions profondes, elle pratique le végétarisme, se montre sceptique vis-à-vis de la science et croit en la réincarnation. Trois éléments que Friends va naturellement se délecter à effeuiller : en la rendant carnivore pendant sa grossesse, en l’amenant à faire douter le Docteur Ross Geller de la théorie de l’évolution et en exigeant de lui qu’il adresse ses plus plates excuses à un chat à travers lequel sa défunte mère aurait fait peau neuve.

Ce dernier point mérite que l’on s’y attarde : il existe en réalité deux Phoebe, celle du Central Perk, bonne vivante, qui accumule les conquêtes masculines, boit un verre de temps en temps et plaisante avec ses amis sans se soucier du regard des autres, mais aussi celle des rues, où elle a grandi, orpheline, et où elle s’est livrée à toutes sortes de turpitudes – notamment racketter Ross ! Son enfance traumatisante explique qu’elle soit encore incapable de monter à bicyclette et qu’elle se cramponne, parfois avec candeur, à certains idéaux. Ces derniers ne vont pas sans dissonance cognitive. Pour s’en convaincre, il suffit de repenser à ses discours intransigeants sur des groupes auprès desquels elle vend pourtant secrètement ses talents de masseuse.

Sa franchise amorce tout au long de la série des moments comiques, tandis que sa musique insolite (le célèbre « Tu pues le chat ! » en tête) et la quête de ses origines constituent deux récurrences narratives. Last but not least, la grossesse de la comédienne Lisa Kudrow fut intégrée dans le scénario des saisons 4 et 5, puisque Phoebe y porte les triplés de son frère Frank Jr. ! A contrario, Courteney Cox (Monica Geller) devra cacher sa grossesse en portant des vêtements plus larges pendant la dixième et ultime saison de Friends, son personnage ayant des problèmes de fertilité.

Ross Geller

David schwimmer aka ross geller friends serieRoss est le grand frère de Monica et, selon une théorie de Phoebe, le « homard » de Rachel, c’est-à-dire son inéluctable horizon amoureux. Ce qui caractérise le personnage, au-delà de son singe Marcel, de sa « musique » improbable ou du titre de docteur dont il se gargarise régulièrement, ce sont ses trois divorces. Sa première épouse l’a quitté, enceinte, pour une femme. Son second mariage, avec une Britannique parfois psychorigide, n’a pas résisté au fait qu’il ait prononcé le nom de Rachel pendant la cérémonie maritale. Ces deux premiers échecs l’ont tant accablé qu’il a longtemps caché à sa troisième femme… qu’ils étaient encore unis ! Car cette dernière alliance est une foucade due à une soirée trop arrosée à Las Vegas. Elle s’appréhende aussi comme un symbole, puisque la mariée « inconsciente » n’est autre que Rachel.

Quand il ne divorce pas, Ross soigne son look, en portant des pantalons de cuir trop serrés ou des pull-overs féminins, en se blanchissant les dents ou en s’adonnant au bronzage artificiel. Autant de moments figurant parmi les plus hilarants de Friends. Ce soin accordé à sa personne lui permet de séduire des femmes radieuses aussitôt associées à une constellation de déceptions sentimentales : une paléontologue à l’appartement nauséabond, une de ses étudiantes, une femme utilisée comme faire-valoir, une autre qui ne cherche en fait qu’à l’employer comme baby-sitter et même la sœur de Rachel.

Il faut dire que Ross a un caractère parfois irritant. Entre son ton professoral et un état dépressif latent, il lui arrive d’entrer dans des colères homériques, la plus célèbre restant probablement celle du sandwich ! Pour le reste, les spectateurs se souviendront longtemps de son voyage au Vermont (qu’il cherche à rentabiliser en volant toutes sortes de babioles à l’hôtel et au cours duquel il se drogue littéralement aux sucreries) ou de l’« Unagi », une technique mentale d’autodéfense dans laquelle il se pense – à tort – grand clerc.

Joey Tribbiani

Quand Matt LeBlanc décroche le rôle de Joseph « Joey » Tribbiani, il n’a que onze dollars sur son compte en banque. Autant dire que l’acteur et son personnage se retrouvent pour partie l’un dans l’autre. Car Joey est un comédien désargenté, vivotant au jour le jour et soutenu financièrement par son meilleur ami Chandler. Sa carrière, qui se résume à quelques pièces minables et un rôle en vue dans la série Les Jours de notre vie, est gérée par Estelle Leonard, réputée pour n’avoir que deux clients, dont elle se soucie d’ailleurs fort peu.

Si sa vie de comédien bat de l’aile, celle de séducteur s’avère beaucoup plus riche pour Joey : il multiplie les conquêtes, rendant jaloux ses amis, et avoue même lors d’une conversation sur la tension sexuelle au théâtre qu’il couche avec toutes les actrices qui lui donnent la réplique. L’homme qui ne rappelle jamais ses coups d’un soir et qui « recherche une colocataire non fumeuse, non hideuse » suite au départ de Chandler est pourtant doublé d’un grand sentimental, comme en atteste notamment son épisode amoureux avec Rachel.

serie friends matt leblanc aka Joey Tribbiani

Joey n’est évidemment pas réductible à sa passion pour les femmes ; il y a aussi celle pour la nourriture, d’importance équivalente. Ses amis lui demandent un jour au Central Perk : « Si tu devais faire un choix, qu’est-ce que tu laisserais, la bouffe ou le sexe ? » Il répond, en se tordant d’hésitation : « Ouh… Ah… J’en sais rien, trop difficile ! La bouffe… Non, le sexe… La bouffe… Le sexe, la bouffe, le sexe. Je ne sais pas, j’ai envie des deux ! Je veux des filles sur du pain ! » Joey aime tellement la nourriture qu’il emporte un sandwich partout – ou presque. Perdre une fille pour avaler son dessert ne le dérange pas et ce, même s’il lui a reproché un peu plus tôt de l’avoir privé de quelques frites en se servant dans son assiette. Il est capable de tout engloutir, y compris une dizaine de plats d’affilée ou l’immonde diplomate à l’anglaise de Rachel, avec viande et petits pois !

Le dernier attribut de Joey est probablement celui doté du plus grand ressort comique : l’idiotie. Il coupe en deux la porte de Chandler en fabriquant un meuble ; il se fait ensuite cambrioler en montrant à un acheteur potentiel qu’il peut tenir tout entier dedans ! Il veut apprendre l’espagnol avec Phoebe, mais ne fait que débiter une suite ininterrompue de sons dépourvus de sens. Il utilise un dictionnaire des synonymes au-delà du raisonnable, achète un bateau aux enchères après avoir cru que le but était d’en découvrir le prix, pense converser avec Estelle du « royaume des morts » et décide de porter tous les vêtements de Chandler parce qu’il soupçonne ce dernier de cacher ses slips.

Chandler Bing

Matthew Perry aka chandler bing serie friendsChandler, c’est le sarcasme et le manque de confiance incarnés. Il décrit lui-même l’humour comme un moyen de défense. Et il ne supporte pas être concurrencé en la matière, encore moins si c’est par un collègue de Monica. Il a d’ailleurs tellement peur de perdre sa femme qu’il s’imagine un jour que Richard, son ex, se cache dans un placard qui l’intrigue d’autant plus qu’il lui est interdit. Avant de se mettre en couple avec la petite sœur de son ami Ross, une relation longtemps restée secrète (souvenez-vous : « Ils ne savent pas qu’on sait qu’ils savent qu’on sait »), Chandler devait se faire expliquer les zones érogènes du corps féminin par ses amies, couchait par erreur avec une sœur de Joey qu’il était d’ailleurs incapable de reconnaître et peinait cruellement à communiquer avec Jill Goodacre alors même qu’ils étaient coincés ensemble dans le vestibule d’une banque. Sa relation la plus aboutie impliquait alors une fille à peine supportable, Janice, dont le rire et l’expression récurrente « Oh my god ! » ont constitué pour Joey autant de douleurs indicibles.

Chandler fume par intermittence malgré les reproches de ses amis. Il doit composer avec un passé traumatisant, puisque sa mère et son père sont en froid depuis que ce dernier s’est mis à jouer les drag queens. Au fond, ce qui représente le mieux Chandler est peut-être sa crainte de finir seul, à moitié fou, exactement comme le voisin du dessous, dont le parcours de jeunesse semble étrangement similaire au sien. Ce n’est qu’après s’être mis en couple avec Monica qu’il a acquis une forme d’équilibre, ce qui lui a notamment permis de se reconvertir professionnellement, en passant d’un poste de cadre dans l’informatique (une tentative de démission avait abouti à sa promotion) à un essai en tant que stagiaire dans la publicité (avec quelques premiers slogans confondants de médiocrité).

De tous les protagonistes de Friends, Chandler est sans conteste celui dont les répliques demeurent les plus mémorables. Il est aussi celui envers lequel l’évolution des mœurs s’est montrée la plus cruelle : son aversion et sa honte à l’endroit de son père transgenre, sa hantise d’être taxé d’homosexuel ou de voir remise en cause sa virilité, sa misogynie relative, son incapacité à rompre définitivement avec Janice malgré le mépris qu’elle lui inspire (il doit feindre un départ au Yémen pour la quitter) font de lui un réac probablement inimaginable dans une série moderne.

Structure narrative et comique

Dans Construire un récit, Yves Lavandier, expert en narratologie, décrit en ces termes la structure de Friends : « Vous avez trois intrigues : A, B et C. Un épisode typique de Friends est construit ainsi : A1-B1-C1-A2-B2-C2-A3-B3-C3-A4-B4-C4. » Ainsi, l’épisode classique, répondant aux normes les plus usitées, comportera trois éléments d’intrigue découpés en quatre séquences dispersées à différents moments du show. Cette construction narrative évite les phénomènes d’enlisement, fait se succéder les événements à grand rythme et permet aux scénaristes d’intégrer des gags (d’ampleur variable) toutes les cinq à dix secondes.

Comique de situation, de geste, de répétition, de caractère, jeux de mots, références partagées, sens de l’absurde : tout concourt au rire dans Friends. Les comédiens, en osmose parfaite, introduisent dans la série de la justesse en flux continu, tandis que les réécritures permanentes sur le plateau lui confèrent la plasticité nécessaire au bon enchaînement comique. Ce dernier est également redevable aux personnages secondaires récurrents – Gunther, Janice, Ursula, le gros tout nu, Carol, M. Heckles, les parents de Ross et Monica, Estelle, etc. – et aux nombreux invités de marque – Bruce Willis, Sean Penn, Robin Williams, Alec Baldwin, George Clooney, Danny DeVito, Jon Favreau, Ralph Lauren, Gary Oldman, Brad Pitt, Tom Selleck, Winona Ryder, Charlie Sheen, Ben Stiller, Jean-Claude Van Damme, Julia Roberts, etc.

bruce willis love machine friends

 

On notera aussi que Friends n’a rien d’une sitcom à situations fermées, où tous les protagonistes reviennent à leur point de départ après chaque épisode. La série de Marta Kauffman et David Crane marche plutôt dans les pas du soap opera, et pas seulement au regard de ses intrigues amoureuses. Il en sera de même pour How I Met Your Mother ou New Girl, des sitcoms structurellement et thématiquement proches. La première, créée par Carter Bays et Craig Thomas, prend pour cadre la ville de New York, pour moteur les rencontres amoureuses d’un architecte romantique et pour décor des appartements et un bar semblables à ceux de Friends. Les ponts entre les deux sitcoms sont tellement nombreux qu’un boulier ne suffirait pas à les dénombrer. Les ressemblances avec New Girl tiennent avant tout aux protagonistes dépeints (des trentenaires citadins), à la colocation et, une fois encore, aux récits amoureux.

Ce que Friends dit de la société américaine

De Friends, spontanément, on retient la ville de New York, le quotidien de six trentenaires, leurs aléas amoureux ou leurs liens d’amitié inextinguibles. Ces derniers pourraient être mis en exergue de mille façons : Chandler aidant Joey à payer son appartement en feignant de perdre de l’argent à des jeux inventés de toutes pièces, Phoebe parrainant la reconversion professionnelle de Monica, Ross et Joey sonnant le glas de la ségrégation sociale à la cantine d’un musée, Ross secourant ses amis en panne sur le bord d’une autoroute alors qu’ils s’apprêtaient à partir en week-end sans lui… Pour soutenir leurs amis, les personnages de Friends assistent à des conférences soporifiques sur la paléontologie ou à des représentations théâtrales confidentielles au cours desquelles l’ineptie le dispute à l’amateurisme. Ils applaudissent avec bienveillance lors de performances musicales improbables ou traversent les États-Unis pour se rendre sur les lieux d’un tournage depuis longtemps annulé.

Friends, c’est aussi un catalogue particulièrement grivois des relations amoureuses. Tout y passe : Monica avec un homme plus âgé, puis avec un homme plus jeune, le second étant d’ailleurs le fils du premier ; Rachel avec son subalterne ; Joey avec toutes les femmes qu’il croise ; Ross avec Rachel, puis avec la sœur de cette dernière, voire même avec l’une de ses étudiantes, qui n’est autre que la fille du futur petit ami de… Rachel ; Monica avec un milliardaire ; Phoebe avec deux hommes à la fois ; Rachel et Ross avec des amants de substitution ; Chandler avec la sœur de Joey, puis avec sa petite amie, puis avec Monica, la sœur de Ross ; Ross avec la compagne de Joey pendant que Joey séduit parallèlement Rachel ; Phoebe avec l’ex de sa jumelle ; Frank Junior avec son ancienne prof ; Chandler et Joey avec une chaîne pornographique reçue comme un cadeau du ciel…

Libération des mœurs, lesbianisme, mariage homosexuel, homoparentalité ou parentalité hors du couple, transgenre, divorce, adoption, gestation pour autrui, chirurgie esthétique, couples avec d’importantes différences d’âge : Friends porte en son sein les mutations sociétales de son temps et donne une voix à des groupes qui en ont longtemps été privés. Il serait probablement faux de qualifier la série d’avant-gardiste. Mais on se méprendrait tout autant en minimisant la portée représentative et symbolique d’une création télévisuelle à succès en harmonie avec son époque.

Critique The Mandalorian : Chapitre 7 – La Confrontation des Copains d’Avant

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Promo de Noël chez Disney la semaine dernière : 2 produits Star Wars pour le prix d’un ! Dans les salles obscures sortait l’ultime épisode de la saga Star Wars : L’ascension de Skywalker et sur les petits écrans américains pouvait être visionné le pénultième épisode de The Mandalorian. Pedro avait fait équipe dans le Chapitre 6, Le Prisonnier Abandonné, avec des grosses tanches de l’évasion. Dans le Chapitre 7, la Confrontation, notre chasseur de cœur va choisir SA team. Quatre lurons d’enfer dans l’espace, chasseurs de beskar et de paix, ce sont des guerriers fantastiques, ils sortent les blasters, c’est la panique ! Les Chasseurs Ninjas de l’Espace, c’est parti !

Une fois n’est pas coutume, on commence par Pedro en mode Lost In Space, à qui il arrive des bricoles dans l’espace. On était habitué à des chasseurs qui venaient lui titiller le beskar. Là, c’est carrément un appel Skype de Grief Karga qu’il reçoit. Lui qui avait voulu le descendre dans le Chapitre 3, Le Péché, demande finalement à Pedro de revenir sur Nevarro avec Guizmoda pour se débarrasser du client. Bon, ça pue autant le traquenard qu’une  » dernière  » pinte à 23h00 mais bon, pas d’autre choix que d’y aller sinon on ne voit pas comment la saison pourrait se finir.

Le truc, c’est que les traquenards, il a connu ça. Le dernier en date dans l’épisode 6, Le Prisonnier Abandonné, où il n’avait pas eu d’autre choix que d’intégrer une équipe de troubadours pour une évasion qui s’annoncait bien foireuse. Alors cette fois, sa team, c’est lui qui va la composer. À commencer par sa belle dulcinée ex-trooper Cara Dune qu’on avait rencontrée dans le Chapitre 4, Le Sanctuaire. Il retourne donc sur Sangor pour revoir son date Tinder qui s’amuse à coller des tartes à un cousin de Dark Maul dans la cantina du coin, Pedro va devoir user de ses talents de négociateur pour l’enrôler. L’argument  » viens on va botter le cul d’un Impérial  » aura finalement suffi.

Allez hop, dans le vaisseau, et de un ! (On payerait beaucoup pour voir Guizmoda en Passe-Partout). Là, Pedro lui explique que s’il retourne dans la gueule du loup, c’est parce qu’il n’a pas d’autres moyens pour qu’on lui lâche les basques. Il n’a même pas le temps de finir son histoire que son vaisseau tangue. Code rouge code rouge ! Un chasseur encore à ses trousses ? Un problème technique sur le Razor Crest ? Chewbacca et Han Solo en état d’ivresse ? Non, c’est juste Guizmoda qui fait mumuse avec le joystick du Razor Crest. Ça nous pendait au nez depuis quelques chapitres aussi cette histoire.

Comme dirait DSK, à deux c’est sympa, mais à trois c’est mieux. Pedro file donc sur une autre planète pour retrouver son poto Kuiil. Ça papote des galères des uns et des autres, la discussion est amicale jusqu’à ce que Pedro rencontre un vieux compagnon de route : le droïde chasseur de primes du chapitre 1. Hop, je sors mon blaster, je te fais les gros yeux (du moins on suppose) et tu t’approches du petit. Une vraie lionne qui défend son petit, si mignon. Sauf que non.

Kuiil, en bon gentil mécano qui a passé l’age pivot et donc à la retraite, a reprogrammé le droïde chasseur de primes pour en faire un majordome. Le travail ne semblait pas gagné d’avance, mais Kuiil, armé de patience et de détermination, a réussi à lui éduquer la plus noble des tâches : servir du thé. Quite amazing darling. Alors quand Pedro demande à Kuiil de venir rejoindre son équipe, ce dernier accepte uniquement pour la protection de Guizmoda et non pour sauver les miches de Pedro. Et ce, à une condition : qu’il ramène ses Bluurgs. Et son droïde. Le genre de mec que t’invite en soirée et qui débarque avec 5 potes donc.

Et de deux… six ! Voilà donc tout ce beau monde réuni dans le Razor Crest en direction de Nevarro pour botter des culs. Pour s’occuper pendant le voyage, Cara et Pedro s’amusent à faire un bras de fer. Ça a changé l’époque où on devinait les départements grâce aux plaques sur l’A11. Pedro est quand même en galère, mais le jeu est bon enfant et c’est vrai qu’ils feraient un bon couple. Ouais, mais Guizmoda décide de foirer le date en se la jouant Dark Vador. Et vas-y que je t’étrangle, et vas-y que moi j’ai la Force. Bref, Cara aime les duels égaux et là, clairement, ça triche. Ils feront pas une partie de Monopoly ensemble ces deux-là.

Ils débarquent enfin sur Nevarro, au milieu de nulle part, où Greef Karga les attend avec 3 de ses copains. Lui qui s’attendait à recevoir Pedro et Guizmoda se retrouve avec Cara, Kuiil et 3 Bluurgs en plus. Les calculs sont pas bons Pedro. Bon, par précaution et parce que la ville est aux mains de l’empire, leur rendez-vous a été organisé loin, très loin de la ville. Ils vont donc devoir dormir cette nuit à la belle étoile. Et qui dit belle étoile dit… barbecue !

C’est avec une biquette sur le feu qu’ils se répètent le plan. Pedro, méticuleux et soigné, veut faire les choses proprement, calmement, et surtout s’assurer qu’on ne le prend pas pour (encore) un con. On lui dit que  » le client  » ne sera escorté que par 4 stormtroopers, et que ça va être de la tarte dont le sang sera la garniture.

Le problème des barbecues, c’est que ça cause, ça cause, et du coup, personne surveille le feu. Résultat, des charognards de dragons viennent impunément becter la biquette. Daenerys et l’éducation, c’est plus ça franchement. Ça part en baston générale et, comme il fallait que quelqu’un se fasse blesser, c’est tombé sur Greef Karga. Ballot hein. Heureusement que Guizmoda est là avec ses pouvoirs magiques pour guérir (tiens, ça nous rappelle quelqu’un dans Star Wars) en 8 doigts quatre mouvements le pauuuuvre chasseur.

Après une soirée quelque peu agitée, l’after continue et tous peuvent reprendre le chemin vers  » la ville « . Entre eux, il n’y a rien d’amical à vrai dire. Encore plus quand Karga, en tête de file, s’arrête ! Ça sent le duel de cow-boy à plein nez et on ne veut pas se faire enrhumer une deuxième fois.

Stupeur ! Quel retournement de situation, quel twist, il liquide ses gardes du corps ! Ah, il nous a bien entubé (clin d’oeil de passe-partout). On apprend que c’était un piège (mince), mais que comme Pedro, lui aussi s’est repenti depuis que Guizmoda est entré dans sa vie, à savoir quelques heures plus tôt. Il a une aura incroyable ce petit quand même, mettez-le au siège de l’ONU s’il vous plait.

Du coup, élaboration d’un nouveau stratagème, plus élaboré que celui de la veille, pour se défaire de leur  » client « .  Ils décident d’honorer Greef Karga en faisant de lui le plus grand des chasseurs de prime, un chasseur qui a gagné au loto avec Pedro en récompense et Cara en numéro complémentaire. Kuiil, lui, rentre au Razor Crest protéger Guizmoda. On se dit qu’il est le plus peinard.

Ils arrivent enfin en ville ! Nouvelle stupeur, Greef est un peu marseillais. Pourquoi ? Bah, les stormtroopers sont plus proches d’être 40 que 4. Merde. Enfin 4, si, mais à l’intérieur de la cantina. Greef Karga, ce mathématicien en carton.

Bon, sinon, leur plan marche pas trop mal, le client a l’air content de revoir Pedro, menotté. Il lui fait ensuite un cours de géopolitique en lui exposant les bienfaits de l’Empire sur toutes les planètes où règne son pouvoir. On veut pas atteindre le point Godwin, mais il nous cherche là. On se fait quand même une bébé frayeur quand il demande à voir Guizmoda, mais un appel Skype nous sauve !

Hop, petite sonnerie. Oui bonjour, Moff Gideon, personne ne sait qui je suis mais je veux savoir si Guizmoda est là. Oui ? Parfait, ne quittez pas, je vous passe le service après-vente de l’empire. Hop, boum, ça canarde sec dans la cantina, le client et les 4 stormtroopers (oui on a compté) se font démonter à coups de blaster. Là, merde, qu’est-ce qu’il se passe, quoi ? On se retrouve avec une armée de stormtroopers noirs et blancs, une vraie partie de dames, la fenêtre (cassée) de la cantina, et nos 3 protagonistes, bloqués.

Pedro, qui flaire les trucs pas mûrs, appele Kuiil pour lui dire de filer un petit coup de Red Bull à ces piranhas sur pattes pour avancer un peu parce qu’il va avoir de la compagnie. Pendant ce temps-là, entrée théâtrale de Mister Gideon qui… oh mais qui voilà, Gus Fring de l’espace ! Son profil est bien meilleur que dans Breaking Bad et il est tout aussi badass ! Et clairement, il est pas venu ici pour se faire rouler dans la chapelure.

Preuve en est, les speeders pourchassent Kuiil et n’hésitent pas à terrasser le pauvre Bluurg. Guizmoda est à terre, Kuuil inerte. Le stormtrooper récupère Guizmoda comme un sac à patate. Moff a Guizmoda. C’est la merde, et on se dit que ce serait le moment pour notre petit Gremlin de montrer qui est le boss.

Allez, rendez-vous pour le dernier chapitre de The Mandalorian, où Gus Fring va être confronté à la Drug Enforcement Administration de Javier Peña !

Les fous de pilotes #12 : Critique des séries The Witcher, Reprisal, Truth Be Told, Soundtrack

Pour ce numéro de fin d’année des Fous de Pilotes, au programme les séries Reprisal (« Représailles ») diffusé par Hulu, un spectacle pulp sanglant, avec Abigail Spencer (Timeless, Mad Men), sur Apple TV+ Truth Be Told n’arrive pas à tenir en haleine dans cette enquête malgré son casting haut de gamme (Aaron Paul, Octavia Spencer). Avec Soundtrack, Netflix nous embarque dans un drama musical réaliste et avec The Witcher, « Le Sorceleur alias Geralt de Riv », incarné par Henry Cavill, un mutant tueurs de créature maléfique à la force surnaturelle, le géant américain nous emmène dans un monde de fantasy médiévale. L’adaptation télévisuelle en chair et en os de la saga d’Andrzej Sapkowski, un monde fantastique habité par des monstres, des elfes, la magie clive les critiques.

Reprisal :  la vengeance insipide d’une fausse blonde

La belle Abigail Spencer (Rectify, Timeless) interprète une véritable Kill Bill dans Reprisal, une série sur la vengeance d’une femme qui a failli se faire tuer par un gang. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, cette série de Josh Corbin prends beaucoup de temps à décoller.

Malgré la performance impeccable de l’actrice principale, froide et faussement candide, la puissance de son personnage féminin n’est pas assez mise en avant. La violence misogyne exagérée des personnages masculins tombe dans le cliché des Red. Une mise en scène des combats dans les bars réussie qui donne le ton de cet univers très inspiré de Pulp Fiction. Mais pour un pilote, le rythme reste trop lent et perd le spectateur en flash-back explicatifs. La violence répétitive ne fait qu’accentuer l’attente d’une prise en puissance de notre personnage féminin dont on ne connait même pas la motivation principale…. Enfin, les spectateurs friands du genre et extrêmement patients pourraient finalement se laisser convaincre – après quelques épisodes – par Reprisal, grâce à cette ambiance tout de même attirante et prometteuse.

https://www.youtube.com/watch?v=_DuNIbAisAs&feature=emb_title

2.5

Celine Lacroix

Truth be told : rien que la vérité !

31 octobre 1999. Un écrivain à succès est assassiné. Un jeune homme, Warren Cave, est arrêté, puis condamné par deux preuves : ses empreintes dans la maison de la victime, et le témoignage de la fille de l’écrivain. La journaliste Poppy Parnell obtient la renommée et un Prix Pulitzer suite à ses reportages sur l’affaire ; ses articles concluent immanquablement sur la culpabilité de Warren Cave, et ont sans doute participé à la haine du pays contre le jeune homme.

Mais, 19 ans plus tard, elle semble douter de ce qui était alors une certitude. Qu’est-ce qui motive ce revirement ? A vrai dire, on n’en sait trop rien, et c’est là une des invraisemblances de ce pilote. Pourquoi, d’un seul coup, ce qui avait été une certitude pendant dix-neuf longues années s’effondre au point de vouloir reprendre l’enquête, rentrer en contact avec un Warren cave toujours emprisonné, au risque de remettre en cause toutes ses convictions ? On ne le saura pas (du moins pas dans cet épisode) : ce revirement soudain, que rien ne prépare, est très tiré par les cheveux.

Sinon, le pilote de Truth be told présente pas mal de lieux communs (la journaliste célèbre qui fait une conférence sur LA Vérité, le prisonnier blanc forcément affilié à un groupe néo-nazi, etc.).

L’un des seuls points intéressants dans cet épisode, c’est le personnage de la mère du condamné, personnage plus subtil et émouvant. Le reste n’est qu’un déroulement sans surprise, un récit formaté ni bon, ni vraiment mauvais, qui peut se laisser regarder selon notre tolérance à ce type de série.

2.5

Hervé Aubert

Soundtrack : on connaît la chanson ?

Eleanor, dite Nellie, est une jeune artiste qui aimerait bien vivre de son art ; elle travaille depuis des années sur un roman graphique parlant de sa famille et, puisqu’il faut bien vivre, elle a décroché un travail dans l’école où elle avait fait ses études. Lorsque commence le pilote, elle se rend avec excitation à un rendez-vous avec son chéri, qui l’a invitée au restaurant. Elle s’attend à une demande en mariage, et elle reçoit une annonce de rupture.

Sam, lui, est un jeune veuf qui vit seul avec son fils Barry. Il est obligé de déménager pour aller revivre dans le quartier d’où il revient, au milieu des gangs du Sud de Los Angeles. Il y retrouve son cousin Dante, qui vient justement de sortir de quatre années de prison à cause de son appartenance à un gang.

A priori, il n’y a aucun point de rencontre entre ces deux destins parallèles. Les deux protagonistes viennent de niveaux sociaux opposés (Sam des quartiers pauvres, alors que Nellie est la fille d’une star hollywoodienne) et leur parcours, ainsi que leurs perspectives d’avenir, sont très différents. Sam est dans les ennuis financiers et les services sociaux menacent de lui enlever la garde de son fils, alors que Nellie peut se permettre d’aider son père en lui payant son loyer et en faisant ses courses.

Et pourtant, entre les deux, un point commun apparaît très vite : leur attachement au milieu artistique. Nellie est graphiste, Sam est auteur-compositeur interprète. Tous les deux sont confrontés aux difficultés inhérentes au monde de l’art. Et tous les deux ont dû imposer ce choix à leur famille, et c’était loin d’être gagné.

Soundtrack est présentée comme une série musicale, et quelques scènes viennent justifier cela. Dans les moments de stress ou de colère, des chansons viennent expliciter les émotions des protagonistes. Aucune des chansons n’est faite spécialement pour le film : ce sont des chansons déjà existantes, certaines mêmes célèbres (dans le pilote on entend un peu de Believer, d’Imagine Dragons). Les chansons ne sont même pas réenregistrées par les comédiens, mais diffusées en playback.

Et finalement, qu’importe ! Ce n’est peut-être pas là que réside la qualité de ce pilote, mais dans ce portrait croisé tout en finesse, cette description sociale plutôt bien vue et surtout bien interprétée. Plus on avance et plus on accroche à ces personnages, plus on sympathise avec eux. Si l’épisode n’est pas un chef d’œuvre, il est suffisamment bien écrit pour qu’à la fin on ait envie d’aller plus loin.

3.5

Hervé Aubert

The Witcher : rien d’ensorcelant

Adaptation des best-sellers de Andrzej Sapkowski, The Witcher est l’un des derniers gros projets de Netflix, qui espère en ce début de décennie proposer une alternative pour les nombreux fans de Game of Thrones. Après huit ans de règne et un engouement phénoménal, la mascotte de HBO a manifestement laissé la porte grande ouverte aux futures séries de fantasy.

Comment alors introduire tout un monde, ses personnages, ses monstres et ses intrigues en un seul épisode ? Ici la série ne prend aucun risque. On a le droit à une introduction très classique du protagoniste solitaire, Geralt de Riv. Un chasseur de monstres que l’on découvre en pleine mission, puis dont les premières interactions avec d’autres personnages se font dans l’auberge d’un village (ça ne vous rappelle pas une certaine série Disney+ sortie un mois plus tôt ?).

Rien de subversif, donc. Ce pilote on ne peut plus académique en rappelle beaucoup d’autres et ne vend pas très bien sa série. Tous les codes de l’heroic-fantasy sont là, pourtant l’épisode est peu engageant : les dialogues d’exposition s’accumulent et ont vite fait de perdre notre attention.

Ce premier abord à l’univers souffre également d’un manque de clarté. Les différences d’époque entre les parcours de nos principaux protagonistes ne sont qu’implicitement évoquées au cours d’une discussion. Et cette envie de complexifier la chronologie (comme a pu le faire Westworld en 2016) ne semble ici pas forcément utile. Le risque de perdre ses spectateurs dès les prochains épisodes est très présent, surtout s’ils n’ont pas lu les livres.

L’important budget de cette nouvelle série ambitieuse se ressent, notamment en termes d’effets spéciaux (les monstres sont terrifiants). Mais paradoxalement, son premier épisode semble amateur au vu de certaines performances, et tout particulièrement de son étalonnage qui donne des impressions de fan-film réalisé pour YouTube. Un sentiment qui se renforce aux occasionnels défauts techniques de l’épisode : une mise au point qui vacille et des altérations d’exposition. Il y a encore du boulot.

2.5

Thomas Gallon

« Michelangelo Antonioni, d’un regard à l’autre » : cinéma du néant

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Collaborateur de la revue Positif et chroniqueur bibliovore pour CineChronicle, Jacques Demange explore dans son dernier ouvrage la question du regard dans le cinéma antonionien.

Pour beaucoup, le cinéma de Michelangelo Antonioni est celui de l’incommunicabilité. Une description rendue d’autant plus courante que le réalisateur italien fut lui-même privé de la parole après un accident vasculaire cérébral survenu en 1985. Le premier défi de Jacques Demange consiste précisément à outrepasser cette analyse réductrice pour mettre en exergue, de manière concise mais rigoureuse, l’ensemble des traits constitutifs d’une œuvre qui a notamment inspiré Martin Scorsese.

Alain Bonfand, Roger Tailleur, Paul-Louis Thirard, Gilles Deleuze ou André Bazin figurent parmi les « savants » concourant à décrypter le cinéma antonionien. « Sculpteur du regard », le réalisateur italien est replacé par l’auteur en vis-à-vis du néoréalisme, tandis que l’évolution de son œuvre entre en résonance avec le contexte cinématographique : Nouvelle vague et Nouvel Hollywood entraînent des changements de paradigme qu’on retrouve pour partie chez Michelangelo Antonioni, avec un rejet progressif du récit, la révision d’une approche aristotélicienne de la vraisemblance ou le deuil d’un sujet central.

« Pénétrer la subjectivité de l’être », créer « une méthodologie du regard, unissant dans un mouvement commun le créateur, l’œuvre et le spectateur », endosser davantage William Faulkner que Francis Scott Fitzgerald, par un refus du didactisme et avec un univers autonome habité avant même que les bases narratives ne soient jetées : n’est-ce pas là le fondement du cinéma d’Antonioni ? Aidé en cela par des photogrammes et une connaissance encyclopédique de l’œuvre antonionienne, Jacques Demange analyse le regard off qui transperce l’espace diégétique, décrit la modernité d’une filmographie particulièrement riche (en qualité plus qu’en quantité) et fait de Blow-Up le « point nodal d’une réflexion » (le regard qui s’actualise à l’intérieur du cadre ; l’espace naturel et les personnages qui se voient enfin réconciliés).

L’auteur évoque brièvement l’hypotexte pour traduire les transfigurations filmiques d’Antonioni, avant de se pencher sur les paysages, les couleurs, les formes, la profondeur de champ, l’identité, la musique, les références picturales, la léthargie ou encore le motif du monde contemporain et consumériste que des protagonistes inassouvis cherchent inexorablement à fuir. Mais ce qui fait l’étoffe de cet ouvrage, et ce qui le structure, ce sont avant tout deux concepts faisant écho à ceux de Gilles Deleuze : un « regard-sismographe » (idée de manque, désirs mis à mal, lutte d’un comportement contre un milieu) et un « regard-existence » (une image-événement s’appréhendant comme un accomplissement), qui rappellent à certains égards l’« image-mouvement » et l’« image-temps » du philosophe français – tout en les complexifiant par des enchevêtrements subtils.

Michelangelo Antonioni, d’un regard à l’autre fourmille d’analyses de séquences. Il les emploie pour raconter l’essence d’un cinéaste à travers lequel les regards se croisent et se fondent les uns dans les autres. C’est une appréhension du néant, d’une sorte de non-sens ordonné, voisinant avec l’insatisfaction, que Jacques Demange verbalise avec une acuité appréciable.

Michelangelo Antonioni, d’un regard à l’autre, Jacques Demange
LettMotif, novembre 2019, 180 pages

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4

« La Citadelle aveugle et The Long Tomorrow » : Mœbius dans son essence

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Les Humanoïdes associés rassemblent une quinzaine d’histoires dessinées par Mœbius dans un diptyque dont la diversité – de genres, de formes, de thèmes – n’a d’égale que la créativité.

Quand Jean Giraud déclinait son identité civile chez Marvel, c’est à peine si on levait les yeux vers lui. Quand il précisait être celui qui se cache derrière le pseudonyme de Mœbius, il faisait soudainement l’objet des attentions les plus zélées. Dans une postface aux accents biographiques, Florent Chastel explique comment l’homme est passé de Jean à Mœbius, comment celui qui fut biberonné à l’américanisme et aux westerns hollywoodiens parvint ensuite à inscrire sa patte au frontispice d’Alien, du Cinquième élément, d’Akira, de Tron ou d’Abyss, tantôt en tant que simple inspirateur tantôt en qualité de consultant artistique.

Voyons dans le détail. Miyazaki admire son œuvre. Alejandro Jodorowsky et Ridley Scott lui ont offert une étoffe cinématographique. Avec La Haine, Mathieu Kassovitz a creusé un sillon déjà esquissé par Cauchemar blanc, une histoire dessinée inspirée d’un fait divers raciste. George Lucas se reporte ouvertement à Mœbius au moment de créer Star Wars. Dans l’introduction d’un ouvrage consacré à l’auteur français, le héraut du Nouvel Hollywood le décrit d’ailleurs comme un « maître dessinateur » et un « superbe artiste ». Ce diptyque publié aux éditions Humanoïdes associés permet d’en prendre la pleine mesure : Mœbius révise la science-fiction avec un sens graphique et une vision d’auteur rarement égalés.

La quinzaine d’un créateur

Quinze histoires dessinées sont rassemblées dans ce diptyque remarquable. Elles prennent les formes les plus diverses – couleurs contre noir et blanc, science-fiction spatiale contre récit social, dessins sophistiqués contre esquisses minimalistes, etc. Cauchemar blanc est probablement la plus engagée d’entre toutes : elle fut écrite en réaction à un crime raciste où le silence des témoins pouvait s’apparenter à du consentement. La première partie du récit, imaginaire, place les agresseurs, partisans d’extrême droite, dans un contexte hostile où le voisinage prend parti en faveur de la victime, ce qui rend les événements ensuite contés – bien réels, eux – d’autant plus cruels. The Long Tomorrow, le premier titre de cet ouvrage, témoigne à lui seul de l’inventivité folle de Mœbius : une architecture verticale à différents niveaux symbolise un système de classes sociales des plus inégalitaires. On rencontre dans un univers particulièrement fécond des robflics, des doubles androïdes, un espion arcturien, des puits anti-gravité, des vibro-dagues ou encore un astroport, le tout dans une trame où les obsessions organiques à la David Cronenberg et les manœuvres machiavéliques vont de pair.

Rock City et Absoluten Calfeutrail possèdent des caractéristiques communes (leur absence de dialogues, le noir et blanc), mais les enchevêtrements entre le rêve, la réalité et la fiction du premier cité tendent à le rendre plus mémorable. L’espace occupe une place centrale dans l’œuvre de Mœbius. L’Univers est bien petit, dans des teintes (habituelles) jaunes-vertes-rouges, narre une vengeance cosmique ; Barbe-rouge et le cerveau-pirate évoque les limites des intelligences artificielles ; L’Artéfact commence dans les étoiles, souligne la singularité de la terre, puis relativise, de manière assez ironique, la place de l’homme dans l’univers ; Ktulu revisite Lovecraft et le mythe de Cthulhu au sein même de la présidence de la République… Certaines histoires s’avèrent davantage terre-à-terre, même si Mœbius y injecte l’étrangeté et/ou l’inventivité qui le caractérisent. Il en va ainsi de Variation n° 4070 sur « le » thème, qui met en scène l’exécution d’un sergent-chef dans un territoire réduit à néant par le feu nucléaire. La Tarte aux pommes entend s’immiscer dans les fantasmes nocturnes des adolescentes, mais aussi illustrer la manière dont l’inconscient interagit avec des scènes de la vie quotidienne. Ballade confronte un monde onirique à l’âpreté et l’absurdité militaire. Toutes ces histoires, coloriées ou pas, supportant ou non plusieurs lectures, dessinées à traits plus ou moins fins, ont en commun le sens graphique et narratif d’un créateur à l’imagination sans bornes. Il n’est décidément pas étonnant que Mœbius et Jodorowsky se soient construit une vie artistique commune

La Citadelle aveugle et The Long Tomorrow, Mœbius
Les Humanoïdes associés, novembre 2019, 112 pages

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4.5

L’Ascension de Skywalker, la chute d’un empire, la fin d’une époque

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Sorti depuis quelques semaine déjà, Star Wars : L’Ascension de Skywalker subit déjà le feu d’un certain nombre de critiques. Coupable idéal, Disney, dans sa tour d’ivoire, tente d’anticiper la suite tout en faisant face aux accusations de tous bords. Depuis son rachat de la franchise en 2011, la firme aux grandes oreilles est soupçonnée de vouloir épuiser la poule aux œufs d’or. Mais Disney est-il seul responsable d’une trilogie déjà établie comme globalement décevante ? Et si l’évolution de la saga initiée par George Lucas, de sa récupération par les fans à la sortie de cette conclusion, en disait plus sur notre époque ? Et si L’ascension de Skywalker n’était finalement que le symptôme d’une dérive culturelle, plus que la maladie à éradiquer ? Sortons un peu des films, prenons du recul et surtout une bonne tisane, car il faut du temps pour parler de ces choses-là. Vous êtes prévenus.

La culture geek ressemble de plus en plus à une impasse. Si elle s’est largement démocratisée au cours des deux dernières décennies, grandement aidée par l’appétit des studios pour les franchises lucratives (Star Wars, mais aussi Game of Thrones, les films de Super Héros, Harry Potter etc), elle semble aujourd’hui tourner en rond.

Parmi les derniers remous qui ont agité la « geekosphère », difficile d’être passé à côté du tacle de Martin Scorsese envoyé aux films Marvel, ressemblant selon lui plus à des attractions luxueuses qu’à du cinéma. D’accord ou pas avec les propos du vénérable cinéaste, notons tout de même que le débat aura un peu remué les foules, réveillant d’un côté les défenseurs d’un cinéma d’auteur exigeant, de l’autre une armée de fans prêts à tout pour défendre leur cinéma doudou. En est ressorti un Scorsese impérial, clouant le bec à ses détracteurs dans une tribune virtuose et des adversaires qui n’avaient finalement pas grand chose à défendre, se retranchant derrière Bob Iger, le patron de Disney affirmant que Black Panthers valait au moins autant (si ce n’est plus) que n’importe quel film du réalisateur de Taxi Driver. Rions tant qu’il en est encore temps.

Mais force est d’admettre que le combat de Scorsese est probablement perdu d’avance, tant les dernières sorties Marvel continuent de repousser les limites du box office. Dépasser le milliard devient presque une routine aujourd’hui, et un argument massue des actionnaires pour défendre leur vision du cinéma : un art qui rassemble le public, et l’argent dans le même sac. Peut-être que le réalisateur et ses copains du nouvel Hollywood se sont trompés d’adversaire. Le problème ne vient pas forcément des films Marvel, ni même de Disney qui s’est toujours principalement tourné vers la production de films « grand public ». A dire vrai, ceux qui apparaissent aujourd’hui comme l’antithèse du cinéma d’auteur n’avancent pas masqués. Le cinéma est un art, mais aussi une économie complexe. Pour faire des films, il faut faire des entrées, et un flop est toujours un risque de voir l’édifice s’écrouler. Après tout, les dernières folies du Nouvel Hollywood ont coûté la vie à United Artist, par la trop grande confiance qu’ils avaient placé en Cimino et sa Porte du paradis. D’une certaine manière, la position dominante de Disney sur le marché mondial s’explique aussi par cette stratégie du risque minimum. Il faut faire des films que le public veut aller voir. Mais quels films ? Et surtout, pour quel public ? Est-ce que Scorsese ne s’est pas trompé d’adversaire ?

A peine sorti en salle, Star Wars : Rise of the Skywalker apparaît tout de suite comme une cible idéale, tant il semble cumuler tout ce que Scorsese reprochait au MCU. Comme tout œuvre « grand public » actuelle, le film de J.J Abrams repose sur des promesses, annoncées lourdement à coup de bandes annonces dispendieuses. Quelles promesses ? L’action, l’aventure et l’émotion habituelle, mais surtout la réparation exigée par les « vrai fans » de l’affront qu’était Les Derniers Jedi et la conclusion d’une saga qui s’étend sur 9 films. Vaste programme, évidement complètement fumeux.

Fort de leurs statistiques et aveuglés par les agrégateurs critiques, les décisionnaires de Disney auraient pu prendre un peu de recul, et voir que l’armée de « vrais fans » ayant vilipendé le précédent film à coup de pétitions et de harcèlement de Kelly Mary Tran n’était qu’une minorité bruyante qu’il aurait mieux valu ignorer. Ils auraient également pu remarquer une zone grise entre les défenseurs et les détracteurs énervés : ceux qui ont moyennement apprécié le film, mais laissaient quand même le bénéfice du doute à une histoire prévue normalement sur trois films. Mais Disney a choisi son camp : le mauvais.

Rise of the Skywalker, faute d’une conclusion satisfaisante à la saga avant la prochaine (pour une histoire déjà conclue en 1983) n’offre qu’un gênant rétropédalage. Rose Tico, personnage honni des fans les plus extrêmes est reléguée au troisième plan, presque remplacée par un autre personnage correspondant mieux aux clichés ethniques ardemment exigés. Comprendre par là que le personnage masculin noir doit être en couple avec un personnage féminin noir. Pas de brassage ethnique dans Star Wars ! L’homosexualité supposée de Poe est désamorcée par l’invention d’un intérêt amoureux sorti de nulle part. Et enfin la thématique de l’héritage, sous-tendant cette nouvelle saga, est jetée à la poubelle. Il y a le bon héritage, que l’on doit subir (les Jedi) et le mauvais que l’on ne peut que refuser (les Sith). Au bout de 9 films, on apprendra que les méchants sont toujours très méchants et le gentils très gentils. Et ce que cela en valait la peine ? Pour les détracteurs les plus virulents des Derniers Jedi, apparemment oui, pour les autres, passez votre chemin.

La situation ne manque pas d’ironie. Impossible de nier que la saga initiée par George Lucas a largement participé à la création et la sédentarisation des fandoms, groupes de passionnés se retrouvant pour discuter des films, analyser, théoriser sur la force et ses implications métaphysiques, au point de l’élever au rang de religion officielle. Ces mêmes passionnés, auxquels les chercheurs et les critiques ont laissé une place de choix dans leurs études, semblent aujourd’hui être devenus le pire adversaire de ce qu’ils défendaient. Pour parfaire l’analogie, les Anakin des années 80 sont devenus les Vador des années 2010. Comment expliquer cette prise de pouvoir par la force ? Est-ce vraiment pour un film comme Rise of Skywalker que ces apôtres de la culture geek se sont battus ? Là encore, il semble que nous soyons dans une impasse.

Au commencement était le jouet

Mais revenons là où tout à commencé : en 1977, Star Wars (rebaptisé ensuite Un nouvel espoir) arrive sur les écrans. Petit film de science-fiction réalisé par par un jeune cinéaste auteur de seulement deux essais appréciés (American Grafitti et THX 1138), le succès laisse circonspect. Toutes les critiques ne rentrent pas dans le délire de George Lucas, certaines allant jusqu’à trouver dans le film des résonances fascistes, à une époque où la guerre est encore dans toutes les têtes. Mais par quelques coups de poker (garder les droits de merchandising et sortir le film en mai plutôt qu’à Noël), Lucas emporte la mise. D’une certaine manière, la culture geek telle qu’on la conçoit est née ce 25 mai 1977.

Le public en redemande, et trois ans plus tard arrive L’empire contre-attaque, encore aujourd’hui considéré comme le meilleur de la saga. Pourquoi ? Parce que nous sommes à une époque où la voix des critiques a encore un peu de poids. Lucas n’est pas encore le créateur capable d’imposer une vision sans contre-pouvoir, donc il écoute. Le combat contre le mal est toujours en cours, mais, avec ses scénariste Lawrence Kasdan et Leight Brackett, il lance dans la bataille des zones grises. Luke n’est plus le héros providentiel sorti de nulle part, mais l’héritier involontaire du champion du mal. Dark Vador n’est plus le bras armé de l’empire, mais un homme doté d’une conscience, d’un passé, et de sentiments. La foire au questions est ouverte, mais surtout Lucas règle les quelques soucis idéologiques qui lui était reprochés. En rendant ses personnages plus troubles, l’idéal propagandiste se met en retrait, et la saga peut enfin exister pour elle-même.

Il serait idiot de réduire le succès de Star Wars au génie « visionnaire » d’un jeune cinéaste qui avait encore tout à prouver. En creusant un peu, il est facile de trouver dans la saga des influences diverses. Nous avons consacré récemment un article sur les influences du cinéma de Kurosawa, nous pourrions aussi citer le western (Han Solo et le mythe de la frontière) mais aussi le film de guerre (Peter Cushing et ses sbires en uniformes). Et Lucas ne s’en cache pas lui-même. Pétri de narratologie, grand admirateur de Joseph Cambpell et de son monomythe, il puise dans les légendes antiques pour créer à ses personnages un passé, une personnalité, une ambition. Il pioche également dans les sérails, les comic books (Flash Gordon), et même le cinéma européen que s’arrachent ses amis Coppola et Scorcese… Lucas n’est pas tant un génie visionnaire qu’un formidable esprit de synthèse de toutes ces influences. Il prend en compte son héritage pour en faire une force narrative.

Comme conclusion, le Retour du Jedi est plus ou moins satisfaisant, mais révèle surtout un mal qui commence à ronger cette culture geek naissante : la folie du merchandising. Fort peu considéré par les studios à l’époque, Lucas comprend très vite l’intérêt de la vente de produit dérivées. Il inonde les rayons jouet de figurines, faux sabres lasers, peluches et autres gadgets estampillés Star Wars. L’écriture des films en pâtit et, comme le racontera Kasdan, Lucas refuse de tuer Han Solo dans le dernier acte, malgré le souhait de l’acteur, pour ne pas impacter les ventes de jouets. Le tragique de L’empire contre-attaque laisse place à une ambiance bon enfant, avec des Ewoks prêts à envahir les magasins de peluches, mais Lucas va tout de même au bout de son idée en montrant la rédemption et le sacrifice de Dark Vador, antagoniste devenu héros. Une fois de plus, les zones grises sauvent la saga d’un manichéisme pompier.

Absolument pas prêt à passer à autre chose, le roi George continue de faire grandir son récit et son compte en banque avec le fameux univers étendu. Comics, romans, jeux-vidéos, jeux de sociétés, sans oublier les guides explicatifs et les livres de recettes. Lucas développe l’un des plus vastes univers trans-média de l’histoire. Il chouchoute ses fans, laissant s’organiser des conventions, des rassemblements, semble à l’écoute, promet même mieux qu’une suite : une nouvelle trilogie racontant l’histoire de Dark Vador. Il inventerait presque le concept de préquel.

C’est donc en 1999 qu’arrive La menace fantôme. Casting de star (Liam Neeson, Ewan McGregor, Natalie Portman, Samuel L. Jackson), expérimentation d’effets numériques, budget pharaonique, tout est là pour faire plaisir au fans. Sauf que ceux-ci ont changé, se sont approprié l’univers, en ont fait leur chasse gardée. Malgré le succès commercial, les critiques ne se font pas attendre. Trop enfantin, trop stupide, trop kitsch. Les premières victimes seront l’acteur Jake Llyod, harcelé sur les réseaux naissant pour son jeu jugé mauvais (sans prendre en compte son jeune âge) et Jar Jar Binks, trop burlesque pour un univers qui se devait d’être sérieux. Lucas remballe ses peluches de Jar Jar, mais ne se démonte par pour autant. Coûte que coûte, il racontera l’histoire de Dark Vador comme il l’entend. Mettant de côté le versant guerrier, il développe la dimension politique de son univers. On trouve pêle-mêle un ordre Jedi centenaire, un sénat galactique, des tractations de pouvoirs entre une fédération du commerce et une république dominante. Au milieu de tout ça évolue le jeune Anakin, la reine Padmé, Obi-wan dans la fleur de l’âge et Palpatine opérant dans l’ombre. L’ambition narrative est dantesque, même si elle ne manque pas de ratés. Après tout, personne n’est infaillible, pas même Lucas. Et là encore, l’auteur puise dans un imaginaire archétypal pour créer des figures universelles et mémorables : le péplum (le comte Dooku et son arène), le burlesque (Jar Jar Binks, C3PO, R2D2), la romance (Anakin et Padmé) et même le film noir (Obi Wan cherchant dans les bars la source du mal dans cette galaxie pourrie par le vice) sans pour autant retomber dans le manichéisme de la première trilogie.

La revanche des Sith apparaît comme une apothéose de l’ambition de Lucas. Par un refus total du positivisme qui marquait la trilogie originale, il conclut cette prélogie dans un feu d’artifice tragique signant l’échec cuisant des héros face aux méchants. Il fallait oser signer un épisode aussi morbide pour une saga censée faire rêver les enfants. Peut-être que Lucas a compris plus vite ce que certains fans ont du mal à admettre : le public vieillit et ne peut plus se contenter d’histoire de princesse à sauver et de mal vaincu par des peluches. Visionnaire le George ? Peut-être. Mais pas pour les fans qui finissent par se retourner définitivement contre leur maître, tel Dark Vador contre l’Empereur. Si le public répond positivement au déluge d’effets visuels et aux combats de sabres laser interminables, les fans ne digèrent pas les rééditions DVD de la trilogie originale, liftée avec des effets numériques souvent malheureux. La prélogie est un succès commercial, mais rapidement les critiques commencent à descendre en flamme ce nouveau récit plus ambitieux. Trop long, trop de politique (on y reviendra), trop de mauvais dialogues (ce qui est vrai), trop d’effets numériques (pas faux non plus). Le divorce est annoncé en 2011 avec la sortie du documentaire The people Vs George Lucas, interviewant à la pelle des fans énervés par les rééditions, et consommé lorsque, à la surprise générale, Lucas vend pour 4 milliard la franchise à Disney en 2012.

Les invasions barbares

En avait-il ras le bol ? Était-il énervé par cette admiration devenue haine pure ? Nous ne le saurons peut-être jamais. En tout cas, pour tout le monde, c’est la sidération. D’un côté on craint l’emprise de Disney de plus en plus grande, de l’autre certains espèrent un retour aux sources. Un Star Wars plus simple, plus naïf, mais surtout fait par des fans, pour des fans, ce que promet rapidement le studio aux grandes oreilles.

Que s’est-il passé en parallèle ? La culture geek a évolué, s’est démocratisée au travers du jeu vidéo, de l’explosion des films de super-héros et autres joyeusetés. Le merchandising est devenu monnaie courante, et aucune franchise ne saurait être annoncée sans sa ribambelle de produits dérivés, même les plus « adultes » (Game of Thrones). Les fans de leur côté ont pris le pouvoir. D’abord sur la critique institutionnelle, dépassée par la profusion d’adaptations, puis remplacées par les blogueurs (devenus youtubeurs) qui se gargarisent d’analyse du « lore » (l’univers étendu d’une œuvre) mais faisant peu de cas de la mise en scène ou du montage (sauf pour pointer les faux raccords). Ensuite sur les studios, transformant leurs rassemblements en grand messes où les réalisateurs, acteurs, producteurs viennent défiler au pas pour promouvoir les prochains blockbusters. Il faut admettre ce fait : Hollywood vit moins aujourd’hui des festivals de cinéma que du Comic con où les bandes annonces sont révélées en exclusivité pour les fans. Il y a eu quelques ratés (le flop de Scott Pilgrim, arrivé trop tôt), mais la culture geek, autrefois niche de la culture pop, est devenue la culture de masse dominante. Gare à l’acteur qui refuserait d’aller faire le clown devant des hordes de fans en délire déguisés en stormtroopers.

Cela fait déjà 10 ans, si ce n’est plus, que l’on râle sur la multiplication de franchises, univers étendus et adaptations, et que l’on pleure la disparition des projets originaux. Mais le succès est au rendez-vous. Aidé d’une armée de publicitaires, les studios continuent d’attiser la curiosité pour des produits marquetés fait pour vendre des jouets. En attendant, les fans veillent au grain, relevant les incohérences, les infidélités et les trahisons du matériau de base, crucifiant ça et là un film ou deux qui ne respecterait pas le cahier des charges. Et même les plus grands cinéastes s’alignent, rentrent dans le rang en allant chez Marvel, ou en signant un film « somme » boursouflé d’auto-citation comme Ready Player One de Steven Spielberg, adapté d’un livre écrit… par un fan.

Bien entendu, cette culture geek ne manque pas de détracteurs, même parmi les maîtres. Par exemple l’auteur de comics légendaire Alan Moore (The Killing Joke, Watchmen, V pour Vendetta) ne cache plus sa haine viscérale pour les super-héros qu’il a aidé à ressusciter dans les années 80. Il déclare ainsi en 2017 dans un entretien à NextLibération :

« Le fait que des centaines de millions de soi-disant adultes se rendent au cinéma tous les six mois pour aller voir Batman m’inquiète beaucoup. On dit de moi que je suis rancunier, que je déteste les super-héros, mais ça n’a rien à voir. On parle de gens de 30, 50 ou 70 ans qui se délectent des aventures de personnages créés pour distraire des adolescents de 12 ans il y a cinquante ans. On me dit que les comics sont pour les adultes désormais, qu’il n’y a pas de mal à s’amuser. Je remarque pourtant que l’année où Donald Trump a été élu et une majorité du peuple britannique a voté pour le Brexit, les six premiers films au box-office mondial étaient des films de super-héros. »

Côté cinéma, l’acteur Simon Pegg, pourtant grand VRP de la SF cool déclarait en 2015 : « nous consommons tous essentiellement des choses très infantiles, des comic-books, des super-héros… des adultes regardent ça et le prennent au sérieux ! ». L’accusation est sans appel : pour les deux hérauts involontaires, cette culture du divertissement infantilise le public et détourne l’attention des vraies problématiques contemporaines en faisant revivre inlassablement des icônes anachroniques.

On rappelle que Superman et Batman ont été créés dans les années 1930 et continuent inlassablement de combattre le mal en 2019. Bien entendu, l’idée n’est pas de « supprimer » les super-héros ou le space opéra dans son ensemble, mais les deux auteurs posent la question de l’actualité de telles figures. Les admirer en les replaçant dans leur contexte, pourquoi pas, mais peut-on réinventer Batman indéfiniment sans tomber sur un écueil ? Quand même Warner se pose la question de rendre Superman cohérent avec le monde actuel, il est évident que Moore et Pegg, évoluant dans des univers différents, ont pointé du doigt un vrai problème.

Ont-ils été entendus ? Oui, mais leur propos ont rapidement déclenché des polémiques stériles. Simon Pegg fut renvoyé à sa filmographie majoritairement geek et s’est fendu d’un billet d’excuse, tandis qu’Alan Moore, depuis longtemps catégorisé comme un vieux fou par les amateurs de comics, s’en est allé du côté de la littérature. Mais à l’heure de la sortie de Rise of the Skywalker, il serait peut être intelligent de repenser ces paroles qui ne sont pas sans évoquer les théories d’Adorno et Horkeimer sur l’industrie culturelle développée dans les années 1930 (comme Batman et Superman, coïncidence?). Les deux théoriciens, fondateurs de l’école de Francfort, voyaient dans la production de masse (particulièrement le cinéma) l’outil parfait du capitalisme pour endormir les classes populaires et les détourner du vrai problème. L’industrie culturelle aliène les masses pour les rendre dociles.

Sans aller jusqu’à qualifier Pegg et Moore d’Adorno et Horkeimer du XXIe, on retrouve tout de même l’idée d’un vide politique de la production grand public. Et malheureusement pour eux, les « fans » semblent vouloir leur donner raison. Les réactions épidermiques face à l’annonce d’un casting multi-ethnique, d’une critique sociale ou même d’une simple évocation de la politique se recoupent mécaniquement sous la même bannière : « C’est du divertissement, nous ne voulons pas de politique ». Mais peut-on vraiment rester neutres devant un jeu vidéo qui propose d’incarner un soldat du IIIe reich (Battlefield) ? De se mettre dans la peau d’un marine américain parti sauver le monde libre en Afghanistan (Call of duty) ? Ou en suivant les aventures de rebelles faisant la guérilla pour faire tomber un empire galactique ? Quand même le guide visuel du dernier film présente littéralement Chewbacca comme un personnage « apolitique », cette vison biaisée du monde est loin d’être anodine et sert un objectif précis.

Dépolitisation de masse

Prenons un autre exemple, pas si éloigné : le revival à marche forcée de l’esthétique années 1980 qui aura eu son heure de gloire dernièrement. Tous les Stranger Things, Gardiens de la galaxie ou Wonder Woman 1984, entièrement dédiés à la glorification du teenager « pop » insouciant, admirant Star Wars sur VHS, ne sont finalement qu’un autre simulacre. La grande époque du libéralisme économique (Thatcher et Reagan), particulièrement propice au développement du merchandising théorisé par Lucas, nous est actuellement présentée comme un eldorado temporel geek. On faisait du vélo, jouait sur son Amiga, collectionnait les figurines Star Wars en écoutant Duran Duran. On en oublierait presque Tchernobyl (même si HBO s’en est emparé), la chute de l’URSS, la guerre des Malouines et la crise des années 90 qui pointe le bout de son nez. Ne nous y trompons pas. Aidée par le souvenir nostalgique des artisans nés à cette époque (dont un certain J.J Abrams), cette glorification de la surconsommation n’a finalement qu’un but, déjà dénoncé en 1936 : endormir les masses, qu’elle se complaisent dans un fantasme d’achat compulsif festif. À grand renfort d’esthétique colorée pop (avec un retour en force du violet), les studios ne nous proposent rien d’autre qu’une illusion. Cela nous ramène aux critiques énoncées par Baudrilliard envers la société de consommation, qui aura inspiré au Watchowski la saga Matrix, véritable piratage du monomythe par la puissance de la philosophie critique et du kung fu. Si même une série aussi inoffensive idéologiquement que Stranger Things semble remplir un agenda politique, pourquoi pas Star Wars ?

Eric Dufour affirmait que « tout film est politique », Jacques Rivette en 1959 dans « De l’abjection » théorisait longuement sur l’amoralité d’un simple travelling dans Kapo de Pontecorvo. Il existe toute une histoire critique à redécouvrir, que les exécutants de la culture geek aimeraient bien que l’on oublie. Leur intérêt n’est pas d’éveiller les consciences, mais de vendre des produits, et les jouets qui vont avec. Quand même des adultes s’arrachent des figurines funko, il y a de quoi réinterroger l’état du monde, et ce n’est pas un « ok boomer » péremptoire qui réglera le problème. N’en déplaise aux légions du gamer gates et autre masculiniste blanc qui n’apprécient pas un personnage féminin ou racisé (voire les deux) dans leur franchise : tout est politique. Nous ne vivons pas dans une société où « l’on ne peut plus rien dire », nous vivons dans une société, point. Et oui, la couleur d’un sabre laser est affaire de morale.

Star wars, en trois décennies de bons et loyaux services, est donc passée de figure totémique de la culture geek à blockbuster lambda que l’on découvre à noël, en même temps que le dernier Marvel ou le nouveau film d’animation familial. Voilà le point sensible que Disney voudrait effacer : un Star Wars ne restera toujours qu’un film. Comme tous les autres, il raisonne de manière différente en fonction des sensibilités de chacun. Certains détestent, d’autres adorent, tandis que les derniers considèrent la saga avec une indifférence polie. Pour autant, la promotion démentielle mise en place à chaque nouvel épisode n’est pas sans intérêt pour l’analyste.

Cryogéniser le père ou jeter BB-8 avec l’eau du bain ?

Revenons à l’épisode 7, nous promettant le Réveil de la force ! Tout un programme, annonçant juste avec son titre les multiples ambitions d’un studio avide de rentabilité. On réveille une belle endormie, cette saga culte qui a fait rêver des millions de fans. Était-elle vraiment tombée dans la torpeur ? Au final, seulement 10 ans séparent cette nouvelle mouture de La revanche des Sith, soit moins d’années que celles écoulées entre Le retour du Jedi et La menace fantôme. Autant dire qu’au regard du calendrier, la résurrection annoncée parait presque mécanique. Le vrai « réveil » se cache dans l’autre intention vendue par J.J Abrams : faire un film pour les fans, par un fan autoproclamé. Revenir aux effets « pratiques » à base de marionnettes, maquettes et décors en dur, en opposition frontale avec la dérive du tout numérique amorcée par Lucas dans sa prélogie, ainsi qu’à une histoire plus simple, à même de parler au plus grand nombre.

Le choix de placer l’intrigue à la suite de la première trilogie, en faisant revenir les acteurs star (Ford, Hamill, Fisher) enfonce le clou. Sans effacer l’histoire d’Anakin, qui a quand même ses défenseurs, on nous promet quand même de jeter un voile pudique sur cet écart trop numérique. Les références à la première histoire sont donc légion (jusque dans la structure du scénario, décalque assumé de l’épisode IV), en revanche celle à la deuxième sont beaucoup plus rares (quelques cameo vocaux de Ewan McGregor et Hayden Christensen, sûrement samplés des anciens films). Disney brosse donc dans le sens du poil ceux qui avaient tourné le dos à Lucas, mais surtout le studio n’annonce pas un nouveau film Star Wars, mais un vrai Star Wars ! La mention film étant mise de côté, comme pour affirmer qu’il ne s’agissait plus de cinéma, mais de quelque chose de plus grand, qui ne connaît pas d’équivalent.

Parler de déception face à ce nouvel épisode tient un peu de l’euphémisme. J.J Abrams a aussi ses fans, et d’autres apprécient la fraîcheur du nouveau casting (Daisy Ridley, Oscar Isaac, John Boyega, Adam Driver, Domhnal Gleeson), tandis que beaucoup trouvent les similitudes avec l’épisode IV trop visibles (au point de n’y voir qu’un remake non assumé). Le scénario, prenant fait et acte de l’ambition « pour les fans par les fans » se développe dans l’horizon bâtard du « legasequel » (contraction de « Legacy » et « Sequel »), soit une suite mettant en scène de nouveaux personnages tentant de marcher dans les pas de leurs héros, ceux des premiers films. Rey veut être la nouvelle Luke Skywalker, Kylo Ren le nouveau Dark Vador, Hux le nouveau grand Moff Tarquin… et aucun personnage ne viendrait remettre en cause cette quête à perte, ou affirmer qu’il serait peut être mieux d’être soi-même. Un film de fan, pour les fans, avec des fans dedans, la boucle est bouclée.

En faisant le tri des critiques, la promotion orientée vers la dimension « unique » d’un Star wars s’est finalement retournée contre le studio. Le public ne juge pas alors un film, mais un Star wars. Et le Reveil de la Force devient de ce fait un Star Wars mineur, sans cesse comparé à ses aînés, quand bien même il n’est pas pire que d’autres blockbusters sortis au même moment.

Le torchon brûle encore avec Les Derniers Jedi, tentative de sauver les meubles en proposant des idées nouvelles. Adulé par certains, honni par d’autres, l’essai de Rian Johnson crée un précédent dans le fandom de la saga : il divise. Les fans, considérés (à tort) par les actionnaires comme une ruche alignée derrière une idée fixe, se révèlent plus protéiformes et moins dociles. Ces groupes qui se rassemblent pour partager leur amour de la philosophie Jedi sont en fait des individus normaux, avec des attentes différentes. Quand certains crient au blasphème (au point de lancer une pétition pour refaire l’épisode VIII et de harceler l’actrice Kelly Mary Tran), les autres en redemandent. Les héros glorifiés par J.J Abrams apparaissent faillibles, capables de se tromper ou de mentir. En bref, Rian Johnson renoue avec les zones grises, et Disney se retrouve bien embêté. Pensant avoir acquis pour quatre milliards un public discipliné, le studio se retrouve avec une liste interminable d’espérances et de réclamations. Si même les fans exigent d’être considérés comme autre chose que de simples consommateurs, où va le monde ?

Le flop de Solo : A star wars story, confirme la tendance négative. Si le premier spin-off, Rogue One, avait surpris un peu tout le monde (assez prenant et moins manichéen que prévu), celui-ci est plutôt mal reçu et fait prendre conscience aux producteurs que la marque Star Wars est finalement faillible. Impensable il y a quelques années (même si tout le monde a oublié l’échec de la ressortie 3D de La Menace Fantôme en 2012).

L’ascension de Skywalker porte donc sur ses épaules la même charge démentielle qui aura eu raison de la résilience de George Lucas : l’obligation de réconcilier un public qui s’est largement divisé en dix ans. Les réactions moins dithyrambiques lors du dévoilement des bandes annonces n’augurent rien de bon. En comparaison de l’effervescence suscitée par l’annonce d’un épisode VII, cet épisode IX semble attendu avec crainte ou indifférence. Comme dernière tentative de sauvetage, la résurrection du méchant emblématique des deux premières trilogies, l’empereur Palpatine, laisse un goût amer.

Des dangers insoupçonnés de la vente au Kylo…

J.J Abrams, Kathleen Kenedy et l’armée de publicitaires embauchés par Disney auront beau crier sur tous les plateaux télé que ce retour était prévu dès le début, la démonstration n’est pas convaincante, tant aucune référence n’y est faite dans les épisodes VII et VIII. Le point de focalisation était plutôt l’obsession de Kylo Ren pour Dark Vador. La promotion du film devient bizarre, erratique, fondée sur un discours passif agressif dont raffolent les Américains envers Rian Johnson.

Concrètement, l’idée forte est « si vous n’avez pas aimé le dernier film, vous adorerez celui-là ». Comme nous le disions en introduction, Disney a choisi son camp, celui des fans énervés qui se sentaient insultés par Les derniers Jedi, reléguant sur le bas côté tous les autres qui admiraient la prise de risque de Johnson (même si elle avait ses limites). Star Wars ne peut fonctionner avec un fandom divisé. Il faut absolument jouer la carte de l’unité, quitte à réécrire l’histoire en effaçant les dissidences. Une fois de plus, ce n’est pas un film qui est annoncé, mais la conclusion d’une saga, mieux : de LA saga ultime.

Que retenir à l’arrivée, si ce n’est une impression morbide de gâchis ? Peu convaincus par les arguments de la promotion, nous le sommes encore moins par le film. Intégré en forceps par un texte explicatif traditionnel, la présence de Palpatine dans l’histoire ne fait toujours pas sens, si ce n’est ramener le méchant très méchant à détruire, pour permettre ainsi aux héros de se confirmer et aux méchants de s’excuser, annihilant de ce fait toute idée de confusion et toute ambition tragique. Malgré tout le talent d’Adam Driver, peut-on vraiment avoir de l’empathie pour Kylo Ren ? Quel intérêt de voir Rey évoluer du statut de gentille pilleuse d’épave à gentille pilleuse d’épave avec un sabre laser ? Tout semble écrit non pour faire avancer une histoire, mais pour rafistoler ça et là les détails que certains fans autoproclamés gardiens du temple avaient rejeté en bloc. L’arc inutile autour de C3-PO résume finalement l’ambition du film : effacer tout pour rester sur un statut quo rassurant, sa mémoire retrouvée n’étant que partielle (comprendre tout ce qui s’est passé depuis la fin de l’épisode VII – donc moins tout ce qui dérange).

Au final, Disney atteint finalement son objectif : ce dernier Star Wars n’est pas un film, il est un produit marketing de haute volée, conçu pour plaire au grand public et dénué de toute ambition morale ou politique. Sorte d’interminable publicité pour les nouveaux jouets (Stromtroopers avec JetPack, SithTrooper, nouveau vaisseaux, nouveaux sabres laser conçus pour durer un plan), culminant lors d’une bataille spatiale que nous qualifierons poliment de « Spaceship Porn ».

Bien évidement, reprocher à Disney de vendre des produits dérivés reviendrait à critiquer l’eau parce qu’elle mouille. George Lucas lui-même ne s’est jamais caché d’avoir fondé son empire sur un merchandising agressif. Mais il y a une nuance. En puisant dans un imaginaire vaste, Lucas forgeait des personnages emblématiques, presque tous soumis à une évolution logique. Enfant esclave devenant bras armé d’un empire maléfique, escrocs rejoignant le camp du bien, adolescent naïf évoluant en adulte responsable ou comique de service bombardé politicien mal avisé, tous subissent leur destin et sont amenés à faire des choix. Ce que vendait Lucas, c’est n’était pas tant des figurines, mais des personnages emblématiques auxquels chacun pouvait s’identifier. Si l’on désirait tant le sabre laser d’untel, c’est parce qu’on l’avait vu sur l’écran être manipulé avec beaucoup de style par notre jedi préféré.

Tout comme les baguettes magiques des personnages secondaires d’Harry Potter, dont on se demande qui peut bien les acheter (celle de Quirell ? Sérieusement ?), les sabres officiels de Rey et Leila n’ont rien d’emblématique, puisque la première se balade surtout avec celui de Luke, et la seconde ne s’en est jamais servi. De même, Poe, Finn et les autres n’ont rien de particulièrement cool, puisqu’ils ne sont que des redites de figures déjà connues. Le rapport est ici inversé : Disney essaye de vendre l’objet, avant de nous en expliquer sa fonction. Ce n’est plus le personnage qui, par sa popularité, devient figurine, mais la figurine que l’on essaye de nous faire passer pour un personnage. La raison d’être de cette nouvelle trilogie, c’est le merchandising, et donc la gratification du fan que l’on suppose avide de jouets précieux plus que de cinéma. Et comme apothéose d’une culture geek enfermée dans sa propre logique, Star Wars étant fantasmé comme un univers autonome en dehors de toute influence extérieure, celui-ci ne peut plus que se citer lui-même, installant de facto une inertie créative.

La fin d’une décennie [avec spoiler]

C’est là que se développe la dernière stratégie, et probablement la plus vicieuse, des studios. En essayant d’extraire la culture geek du champ culturel global, construisant le mensonge de sa propre autarcie, la plupart des productions geek des années 2010 refusent l’idée même d’avoir subi une inspiration extérieur. Antithèse totale de la démarche de Lucas, ou même de celle de Tolkien ou encore Pratchett, on voit pulluler aujourd’hui des créateurs touchés par la grâce de l’inspiration géniale, ou au moins vendus comme tels.

L’exemple d’Ernst Cline, auteur de Ready Player One, est à ce titre assez parlant. Bombardé personnage médiatique par le succès de son premier roman, adapté par Spielberg au cinéma, Cline assume totalement sa geek attitude, ses références pop et tout le reste, au point de produire un pavé bourré jusqu’à l’overdose de références certifiées. A l’image des créateurs qu’il vénère, il pioche dans leurs œuvres pour construire un récit qui se voudrait classique mais oublie une donnée fondamentale : les éléments qu’il reprend ont déjà été repris par ceux-là même dont il s’inspire. Par une forme d’élitisme mal placé, il semble ne pas prendre en compte toute création culturelle pré-années 80.

Donc au lieu de réfléchir à l’idée d’évolution et de transmission des récits (ce que faisait tout de même Lucas et Spielberg), il se contente d’appliquer une formule éprouvée qu’il suppose efficace, pensant rendre hommage à un maître, sans savoir qu’il se trompe d’idole. De là vient l’impression de réchauffé qui saisit l’amateur de littérature, de cinéma, de musique devant un produit aussi balisé que Ready Player One. Ce qui marche pour Ernst Cline marche aussi pour Star Wars, Game of Thrones (Benioff et Wess ont-ils déjà entendu parler des Rois Maudits de Maurice Druon ?) ou Stranger Things. De la citation pour de la citation en somme.

Il faut donc faire taire ces critiques de la manière la plus élégante possible : ne pas les censurer mais les empêcher de parler. Pour cela, les années 2010 auront vu l’apparition d’un mot fatidique, claquant dans les airs tel le fouet du producteur : le spoiler. « No spoiler ! » « Ne me spoile, pas » « arrête je ne l’ai pas encore vu ! ». Nous avons tous déjà entendu cette phrase au moins une fois. Véritable coup de maître de la communication moderne : interdire de parler de l’œuvre pour ne pas gâcher aux autres le plaisir de la découverte. Parler ne serait-ce que d’un plan, d’une scène, reviendrait à potentiellement ruiner le film. Pour en parler librement, il faut que tout le monde l’ait vu. D’une pierre deux coups, on fait mine de démocratiser le débat, tout en faisant rentrer les billets. Et après on en parle.

Star Wars, qui a presque posé les bases de cette évolution avec le fameux « Je suis ton père », n’échappe évidement pas à la règle. La terre entière a reçu l’ordre de mobilisation : allez voir le film, n’en parlez pas autour de vous. Chacun doit se faire son propre avis. Assertion idiote reposant sur un postulat faux, car rien ne prouve que l’envie de voir un film est tributaire de la connaissance des faits relatés dans celui-ci. Il est même plutôt rare de croiser quelqu’un qui affirme avoir perdu le désir de regarder une œuvre après avoir appris par mégarde le fin mots de l’histoire. Si vous voulez voir Shutter Island, Le sixième sens, Usual Suspect ou même Qui veux la peau de Roger Rabbit ?, vous les verrez, quand bien même le twist vous aura été dévoilé. L’intérêt n’est pas de protéger l’œuvre d’éventuels divulgâcheurs professionnels, mais de faire taire la critique. Celle-là même qui ne se gênait pas pour révéler le final de L’Empire contre-attaque à la sortie du film.

L’effet est double : déjà, le critique (amateur ou professionnels) doit redoubler d’effort pour parler d’un film sans vexer outre mesure ceux qui ne l’auraient pas vu, ensuite, une fois que toutes les parties sont à égalité, l’envie de discuter ces fameux spoilers trop longtemps contenus ne se fait pas attendre. Ainsi a évolué le discours critique. Les vidéos avec/sans spoiler ne font finalement que ressasser ces fameux moments chocs (qui n’en sont pas forcément), les enfilant comme des perles, pour discuter de leur cohérence dans le scénario global. Au milieu de tout ça, peu de place est finalement laissée à l’analyse de la mise en scène, du montage ou même de la puissance métaphorique d’une telle histoire. Le scénario pour le scénario en somme. Ce que demandent les studios au public, c’est juste de paraphraser le récit, sans interprétation.

Imaginons l’inverse maintenant. Parler d’autre chose que de l’histoire ? Mettons de côté les scories et les qualités du scénario, et concentrons-nous sur les autres aspects du film. Que reste-t-il ? Pour L’ascension de Skywalker, pas grand chose. Il ne faut pas beaucoup de recul pour se rendre compte que le film ne sort pas du tout du lot venant des productions actuelles. L’époque où Lucas était visionnaire dans son utilisation du numérique est dépassée et sauf cas particulier (Cats), tout le monde est à peu près au même niveau. Le montage est fonctionnel, là où Rian Johnson essayait au moins d’en faire une utilisation habile pour développer de nouvelles possibilités de la force, J.J Abrams dans ses meilleurs moments ne fait que reprendre les idées de son prédécesseur. Quand aux acteurs, la joie et la naïveté des débuts semblent avoir laissé place à une forme de lassitude. Comme un regret de s’être embarqué dans cette galère. Nous sommes peut-être trop vieux pour ça, eux aussi, et ça se sent.

Le même état des lieux peut être fait avec Marvel. Combien de temps a-t-il fallu au public, à force de répétition de tropes éculés, pour se rendre compte que tous les films de la saga s’alignaient sur la même palette colorimétrique fade ? De mémoire récente, il n’y a que quelques Guillermo Del Toro, Christopher Nolan ou même Edgar Wright pour proposer aux studios des œuvres qui tentent au moins d’allier art de la mise en scène et rigueur du scénario, sans jamais favoriser l’un au détriment de l’autre. Et aucun spoil ne saurait gâcher le plaisir (ou la déception) devant le visionnage de La forme de l’eau, Dunkerque ou même Baby Driver. Œuvres pleines de qualités et de défauts, dont on peut discuter sans fin sans risquer de « spoiler » quoi que ce soit, tant elles fonctionnent à un niveau plus complexe que la simple mise en boite d’un récit calibré. Il faut se rendre à l’évidence et suivre Alan Moore et Simon Pegg sur ce terrain : la culture geek, telle qu’elle est pensée et vendue au public, nous abrutit, et c’est là sa fonction première.

L’Ascension de Skywalker, par le vide politique et moral qu’il propose au public, n’est pas qu’un Star Wars raté. Bien au contraire, le film de J.J Abrams est peut-être le film le plus emblématique de cette décennie. La seule question qui mérite d’être posée en sortant de la salle est « Pouvait-il en être autrement ? ». Péchant par orgueil, la saga était finalement déjà condamnée, et peut-être que Georges Lucas l’avait compris plus rapidement que nous, en vendant sa création monstrueuse à ceux qui la mèneraient définitivement à sa perte.

Refermons ici ce panorama un peu long d’une saga qui aura impulsé, suivi et finalement subi les évolutions de sa propre création. Pour toute ratée qu’elle soit, cette trilogie qui s’achève aura au moins été représentative des années 2010 qui se terminent. À l’heure où chacun s’amuse à faire son top de la décennie, pour n’en retenir que le meilleur, n’oublions pas trop vite cette Ascension de Skywalker, annonciateur d’une chute inéluctable.

Explosion de la mode des super-héros, démocratisation de la culture comics, exaltation des années 80 et du rétro gaming… Nous avons eu les années folles et les swinging 60’s, nous pourrions peut-être déjà affirmer que la décennie qui s’achève était les Années Geek. Cela sonne bien, et nous permet de laisser derrière nous une époque qui aura vu de belle choses, d’autres plus discutables. Divers bouleversements sociaux guettent nos années 2020 qui commencent et le monde n’a jamais semblé aussi clivé politiquement. Avec Star Wars, Disney nous promettait un retour à quelque chose de plus naïf, de plus simple, où les méchants et les gentils s’affrontaient sans ambiguïté. Cette promesse était belle, mais surtout anachronique. L’époque semble être au trouble, à l’ambivalence, à la fin des camps bien délimités. De ce dernier film, avant le prochain, ne retenons qu’une image, la seule trace d’énigme et de doute face à l’avenir : la lumière d’un sabre jaune.